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parlementaire, en autorité politique et en talent oratoire, il eût été rejeté sur Tarrière-plap, exposé à des épreuves humiliantes, et appelé sans cesse à se commettre dans une arène où une défaite certaine Tattendait. Hors de l'Assemblée, il eût été enveloppé d'un entourage dont la déconsidération, les impatiences folles, ou le zèle indiscret, eussent bien vite consommé sa ruine. Combien plus avantageuse sa situation en pays étranger ! Là, rien qui rémpéchât de mûrir ses plans en toute sûreté, et d*en préparer l'exécution avec toute la prudence nécessaire ; là, rien qui tendît à diminuer le prestige de son nom, rendu, au contraire, plus dangereux par Téloignement et la persécution. En réalité, sa présence à Paris n'avait qu'un inconvénient, très-grave, il est vrai : celui de lui permettre de courir les chances de l'urne électorale, dans la question de l'élection d'un président. Mais il y avait un moyen de parer à cet inconvénient, moyen bien simple et décisif: on n'avait qu'à déclarer, dans la Constitution qui était à la veille d'éclore, qu'il n'y aurait pas de président choisi par le suffrage universel, c'est-à-dire pas de pouvoir exécutif indépendant du pouvoir législatif, découlant de la même source, ayant, en conséquence, un poids égal, sinon supérieur, et enclin, par la nature des choses, à ne pas vouloir d'une puissance partagée (1).
Autre considération, et celle-ci d'un ordre plus élevé : une exclusion semblable était-elle juste? Sans doute Louis Bonaparte s'était posé deux fois en prétendant : à Strasbourg, d'abord; à Boulogne, ensuite. Mais ses prétentions,
fl) tPavais été, tout d*abord,. si frappé du vloe de cette organisation anarchiqne, que, dans un essai composé à cette époque, et pnbUé depuis, je m'exprimais en ces termes :
« Une société à deux têtes ne saurait exister qu*au prix des plus ter« ribles convulsions, et, même à ce prix, ne saurait exister longtemps' Lorsque le pouvoir est ballotté entre un homme et une assemblée, il eal certain, ou que cette assemblée porte on elle un 10 août, ou que cet homme porte en lui un 18 brumaire. »
J'écrivais ceci au commencement de 1848 ; et, à la fin de 1851, Looii Bonaparte envoyait des soldats renverser l'Assemblée, la baïonnette au bout du fusil !
J'ai pensé qu'il pourrait être de quelque intérêt pour le lecteur d« connatire l'essai dont il est ici question : o'est pourquoi je l'ai publié 4 la suite de oe livre. Voy. VAppendix, n» 4.
il ne les avait opposées qu'au pouvoir contestable et contesté de Louis-Philippe. Quant à la République, non-seulement il s'était humblement effacé devant elle, mais il lui avait juré foi et hommage; et, si, comme on y était du reste autorisé, on le croyait en cela insincère, c'était une raison pour avoir l'œil sur lui, ce n'en était pas une pour le frapper. Prouvez que je suis coupable; sinon, je suis innocent. Quand il s'agit d'atteindre leurs ennemis, les tyrans se passent de preuves : c'est le glorieux embarras d*un gouvernement républicain de ne pouvoir s'en passer; et quiconque, sans avoir jugé, condamne, fait acte de tyran. Je sais qu'il y a des gens aux yeux de qui ce qu'ils appellent la « raison d'État » est un manteau qui couvre tout. Pour moi, j'avoue que j'ai horreur de cette prétendue sagesse qui consiste à sacrifier les lois éternelles de la justice aux intérêts éphémères de la politique; et, s'il est une chose qui me paraisse plus odieuse encore que l'impudence de l'iniquité, c'est la « raison d'État, » lorsqu'elle n'en est que l'hypocrisie.
Aussi bien, à voir les choses de haut, les bénéfices d'un acte inique sont des bénéfices illusoires, et ceux qui croient par là éviter des maux considérables sont des esprits débiles qui ne soupçonnent rien au delà du petit cercle que leur petit compas mesure, et qui « prennent Thorizon pour les bornes du monde. >» Ce qui a conduit la France à l'Empire, c'est un ensemble et un enchaînement de causes générales, de causes profondes, dont il est puéril de supposer que le maintien d'une loi de proscription, déraisonnable et impopulaire, aurait arrêté l'action. Si Louis Bonaparte n'était pas rentré en- France par la volonté de TAssèmblée nationale, il y serait rentré contre sa volonté, violemment, avec scandale, et serait, peut-être, arrivé à l'Empire, sans avoir à traverser le coup d'État du 2 décembre, qui, en paraissant le fonder, l'a détruit d'avance !
Quoiqu'il en soit, il est certain que rien n'était plus propre à poser la candidature de Louis Bonaparte que la politique d'effroi et d'exclusion aflSchée à son égard par la Commission executive.
Le 12 juin, M. de Lamartine se rendit à l'Assemblée,
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ayant déjà signé le décret, source de tant de préoccupations diverses. Napoléon Bonaparte ouvrit la séance, en protestant des intentions loyales de son cousin, qui, dit- il, « n'avait jamais fait et ne ferait jamais rien contre la République. » Puis, on entendit le général Bedeau, lequel venait déclarer que les prétendants n'étaient pas à craindre; qu'un chef quelconque, s'il essayait de soulever Tarmée, serait livré par elle-même à l'autorité des lois. M. de Lamartine se leva. Quelles paroles allaient tomber de ses lèvres? Au lieu d'aborder tout de suite la question qui agitait les esprits, il se mit à passer longuement en revue les actes de la Commission executive, et, par le tableau des services qu'il avait rendus, s'efforça de ranimer en sa faveur quelques restes d'enthousiasme. Tentative vaine I Les Royalistes n'avaient garde de continuer à le vouloir comme idole, maintenant qu'ils avaient cessé d'avoir besoin de lui comme instrument. En moins d'un mois, son influence était devenue un anachronisme. Cette implacable et sourde hostilité de la droite, dont, toutes les fois que je m'étais présenté à la tribune, j'avais senti peser sur* ma parole le poids de glace, il l'éprouvait à son tour. N'étant soutenu, ni par cette bienveillance générale de l'auditoire qui porte l'orateur, ni par ces attaques furieuses qui l'excitent, il s'affaissa sur lui-même, en cherchant un terme aux tâtonnements de son éloquence fatiguée. La séance fut suspendue. Tout à coup, d'étranges rumeurs pénètrent dans la salle ; on parle de troubles sérieux qui viennent d'éclater au dehors; le nom de Louis Bonaparte est prononcé. M. de Lamartine, qui s'était assis familièrement sur les marches de la tribune, reparaît et dit : « Une circonstance fatale vient interrompre le discours que j'avais l'honneur d'adresser à cette Assemblée. Plusieurs coups de feu ont été tirés : l'un sur le commandant de la garde nationale de Paris, l'autre sur un officier de l'armée, un troisième sur la poitrine d'un officier de la garde nationale. Les coups de feu étaient tirés, au cri de « Vive l'Empereur! y* C'est la première goutte de sang qui ait taché la Révolution, éternellement pure et glorteuse, du 24 février... Une heure avant la séance, nous avions signé uno
déclaration que nous nous proposions de vous lire... Lorsque Taudace des factieux est prise en flagrant délit, la main dans le sang (1) des Français^ la loi doit être votée d'accla-» mation. » Et il lit le décret, préparé d'avance.
L'Assemblée était si mal disposée alors envers M, de Lamartine, qu'elle ne vit dans tout cela que Tintention d'enlever un vote à l'aide d'un coup de théâtre. Pour comble, on apprit bientôt que le rapport de ce qui venait de se passer était inexact ; qu'un seul coup de feu avait été tiré ; et que le sang versé était celui d'un garde national qui, par accident, s'était blessé lui-même. M. de Lamartine, une fois encore, essaie l'empire de sa parole ; mais la froideur avec laquelle il est accueilli l'avertit de la transformation de son rôle : le triomphateur a fait place à l'accusé. C'est alors que, répondant au reproche d'avoir eu des intelligences avec M. Auguste Blanqui, il s'écria : « J'ai conspiré, comme le paratonnerre conspire avec la foudre.» Les uns rirent; d'autres murmurèrent. Le temps des métaphores applaudies était passé. Ce que la réaction jugeait maintenant nécessaire contre le peuple, ce n'étaient plus des harangues sonores, c'était une épée. Après avoir combattu la République, au moyen du républicain Lamartine, il lui restait à la combattre, au moyen du républicain Cavaignac, en attendant l'heure où, maîtresse du champ de bataille, elle pourrait tirer de son propre sein ses instruments. Le vote d'acclamation fut refusé, et le débat renvoyé a\i lendemain.
Lord Normanby écrit : « On assure que, dans les basses classes (lower classes), tous ceux que Louis Blanc peut influencer sont en faveur du mouvement bonapartiste (2)... » Je vous en demande bien pardon^ milord. Loin de pousser au mouvement bonapartiste, je n'avais rien tant à cœur que de le faire tomber, en écartant ce qui en était la cause: j'entends un décret contraire aux principes, et dont Tadoption tendait à ouvrir l'ère des proscriptions politiques.
C'est animé de ce sentiment que, le 13 juin, je montai à
Cl) Foy., dans le Jfontteur, la séance du 12 juin 1848. (2) A Year of lUvomUm in ParU^ t. I, p. 466.
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la tribune, où je développai les considérations exposées plus haut«
« Ne grandissez pas, disais-je, les prétendants par l'é* loignement; il nous convient de les voir de près, parce qu'alors nous les mesurerons mieux (1). » Je fis observer que le meilleur moyen de rendre les prétendants iriipossibles était de faire la République si grande, si généreuse, si chère au Peuple, qu'il j eût démence à lui préférer tout autre régime; et j'ajoutai : « L'oncle de Louis Bonaparte, que disait- il? que la Xépublique $st comme le soleil: eh bien, laissez le neveu de l'empereur s'approcher du soleil de notre République : il disparaîtra dans ses rayons. » Le mot fut applaudi, mais il ne pouvait être vrai qu'à une condition ; et je ne pus la poser sans provoquer des rumeurs de mécontentement : cette condition était que la République se montrât, non par des exhortations vaines, mais par des faits, protectrice du travail, attentive à l'amélioration morale et matérielle du sort des classes souffrantes, amie du progrès, soucieuse du bonheur du Peuple, sem« blable, enfin, à ce soleil auquel Napoléon Favait comparée, et qui est pour tous, pour tous sans exception, une source de chaleur et de lumière.
Un court extrait de mon discours fera connaître à lord Normanby, si tant est qu'il l'ignore, de quelle étrange façon j'appuyai le mouvement bonapartiste/
a Je ne traiterai pas la question de légalité; je ne vous demanderai pas si, au point de vue de la souveraineté du Peuple, Louis Bonaparte pourrait être exclu de cette Âsseniblée, dans laquelle nous voyons trois membres de sa famille. Je me borne à vous dire que, suivant naoi, toutes les lois d'exclusion et de proscription sont des iois essentiellement anti-républicaines. La logique républicaine ne peut pas admettre que le fils soit puni pour les crimes dont le père fut coupable. La logique républicaine, qui epousse la solidarité héréditaire danb l'exercice de la puis-
(1) Voy. le Moniteur, fléuoe da 13 juin 184t.
sance, ne saurait admettre la solidarité héréditaire dans l'application des châtiments.
« C'est pourquoi, en ce qui me touche, j'ai voté hautement contre la proscription de la famille d'Orléans» qaoique j'aie passé dix ans de ma vie à comhattre cette royauté funeste. >
« Oui, les lois d'exclusion, les lois de proscription à perpétuité, sont des lois essentiellement anti-républicaines. Je sais bien qu'il faut qu'un gouvernement vive ; mais tous les gouvernements n'ont pas les mêmes conditions de vie et de force.
« La force du despotisme, c'est la violence ; la force des monarchies constitutionnelles, c'est la corruption ; la force de la République, et c'est à cause de cela que je l'adore, c'est la justice (1). »
Lord Normanby conviendra que, si Louis Bonaparte n'avait jamais eu d'autres partisans que des hommes capables de penser et de parler ainsi, il ne serait pas aujourd'hui sur le trône.
Et qu'on ne m'accuse pas d'avoir poussé le zèle pour le culte de la justice jusqu'à fermer volontairement les yeux au danger que l'admission de Louis Bonaparte pouvait présenter; car je proposai que, dans la Constitution qu'on était à la veille de faire, on insérât la clause suivante qui, adoptée, eût coupé, très^ertainement, les prétentions bonapartistes par la racine : « Dans la République française, fondée le 24 février 1848, il n'y a pas de président (2). »
Voilà ce qui donnait à mon opinion, indépendamment de sa valeur morale, une valeur toute pratique; et voilà ea qu'il ne faut pas oublier.
La question était apparue à M. Ledru-Rollin sous un aspect différent : il combattit l'admission de Louis Bonaparte avec beaucoup d'animation et d'éloquence, mais en
(1) Foy. le Moniteur^ léance da 13 juin 1848.
(2) Ibid.
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vain. La décision de T Assemblée fut que Louis Bonaparte pourrait rentrer en France et siéger comme représentant du Peuple. Seulement, — et là était le mal — l'idée mise en avant par moi de couper court à ses prétentions par Tabolition de la présidence, trouva peu de faveur au sein d'une assemblée dont beaucoup de membres regardaient la présidence comme un pont jeté entre la république et la royauté. Le dirai-je? Môme parmi ceux qui n'avaient point cette arrière-pensée, la plupart avaient peine à se figurer une république sans président! tant Texemple des États-Unis d'Amérique les aveuglait I tant ils comprenaient peu la nécessité de subordonner entièrement le pouvoir exé cutif au pouvoir législatif, partout où existe une immense armée permanente (1) I Je le répète, le danger était là, non dans l'admission de Louis Bonaparte. Et il sentit bien lui-même que sa présence à Paris ne pouvait qu'amoindrir sa position, que diminuer ses chances. Aussi se garda-t-il de profiter du vote de l'Assemblée, aimant mieux jouir du prestige et de la sécurité que lui assurait son éloignement, jusqu'au jour où il lui serait donné de poser sa candidature, s'il y avait un président à élire. Donc, pour déjouer ses espérances, la marche à suivre était toute tracée : il n'y avait qu'à décider, comme je la demandais, qu'il n'y aurait pas de président, ou, du moins, de président élu par le suffrage universel (2).
Aurais-je réussi à ébranler, sur ce point, l'opinion de la majorité, si j'avais été à Paris lorsque le plan de la Cons-
(1) Y avait-il moyen, en France, de se passer d'une armée permanente? Là n'était point alors la question. Une armée permanente étant, à tort ou à raison, considérée comme indispensable, il est clair qu'on ne
{louvait se dispenser de tenir compte d'un tait de cette importance, dans es combinaisons politiques à adopter. Il est bien vrai qu'aux États-Unis il y a trois pouvoirs indépendants, qui tous les trois dérivent du Peuple , mais ils en dérivent par des procédés différents, ce qui affecte le résultat. £t puis, les Américains des États-Unis n'ont pas une armée permanente sous la main de leur président !
^ (2) Lors du débat sur la Constitution, on proposa de faire élire le président par l'Assemblée : cela eût été infiniment plus raisonnable et infiniment moins dangereux que de le faire élire par le suffrage wur* yeriel.
tltation nouvelle fut discuté? C'est très-peu probable; mais ce que je sais, c'est que je n'y aurais épargné aucun effort. Malheureusement, pendant que je m'opposais à ce qu'on proscrivît les autres, mes ennemis n'épiaient que Toceasion de me proscrire moi-même*