LA PRÉSIDENCE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL
« Je me propose de prouver :
Que l'élection d'un président de la République par le
(1) Cet article fîit pablié par moi dans le Nouveau Monde^ le 15 jnil«f let 1849. Il contient le développement des idées qne je me proposais d'émettre à la tribune, lors des débats snr la Constitution, débats auxquels ma proscription, arrivée avant cette époque, m*empdcha natureUe- "uent de prendre part.
Peuple teûd à décrier le suffrage universel, en le mettant en contradiction avec lui-même ;
Que la Présidence, appuyée sur le suffrage universel, risque d'installer au sommet de TÉtat ranarchie ;
Que la Présidence enfin est une institution qui peut de« venir plus funeste que la royauté elle-même.
— L'élection d'un président de la République par le Peuple tend à décrier le suffrage universel^ en le mettant en contradiction avec lui-même. C'est une inconséquence singulière et pleine de mécomptes que d'aspirer à des réformes politiques d'une haute portée lorsqu'on repousse toute réforme sociale. Les conditions du pouvoir se lient d'une manière si intime à l'état général de la société, qu'il y a vraiment folie à croire qu'on changera les hases de l'autorité puhlique sans toucher aux rapports des citoyens entre eux.
Voyez le suffrage universel : dans cette société française où le vice des institutions fondamentales entretient tant de misère et assure, hélas ! une si humiliante durée au règne de l'ignorance, qu'a produit d'heureux jusqu'ici le soudain élargissement des sources du pouvoir? Je me rappellerai toujours de quel étonnement je vis l'Angleterre saisie, le jour où elle apprit que la France, en quête de son premier magistrat, avait choisi Louis Bonaparte. D'où venait donc à un proscrit de la veille cet insigne honneur? Par quels exploits guerriers, par quels écrits lumineux, par quel suprême effort de vertu s'était-il fait un rôle historique? Sur quoi s'appuyait sa candidature à la gloire? Si l'on cherchait dans sa vie politique, on ne trouvait que deux mots qui la condamnaient : Strasbourg, Boulogne. Si l'on cherchait dans sa vie militaire^ on ne trouvait rien. Ce pays qu*on lui donnait à gouverner, le connaissait-il, du moins? Il ne l'avait jamais vu que du haut des fenêtres d'une prison, ou à travers le nuage de ses aventures. Deux fois surpris faisant violence à la fortune, deux fois vaincu, longtemps oublié, réduit, pour ressource dernière, à s'évader du fort de Ham en habit de maçon et une poutre sur l'épaule, était-ce tout ce roman de sa jeunesse qui avait dû faire pencher en sa faveur les balances de l'élection ?