LA GARDE MOBILE DE NANCY A TOUL
Le Moniteur de la Meurthe et des Vosges publie la relation suivante de la séance du 29 août 1870 du conseil municipal de Nancy :
A dix heures du matin, les conseillers présents à l'ilùtel de ville se réunissent en séance, sous la présidence de M. Welche; ils viennent d'apprendre par les journaux et des correspondances privées que la conduite de Nancy devant l'invasion est cruellement calomniée au dehors ; qu'au Corps législatif, un député aurait osé accuser de lâcheté les habitants et le maire, et qu'il aurait osé dire que la ville de Nancy avait démérité de la patrie !
Pas une voTX ne se serait élevée pour répondre à celte infamie, dont les députés de la Meurthe présents se seraie nt rendus complices par leur silence.
A l'unanimité, le conseil est d'avis de protester énergicfuenient, devant le pays et la Chambre, contre de telles insultes, et d'adopter la rédaction d'une lettre aux députés de la Meurthe, et d'une autre lettre aux députés, que l'indignation et la douleur ont dictées à M. Welche et à M. Haltzfeld, et qui sont ainsi conçues :
« Messieurs les députés,
M Est-il vrai qu'un député ait osé, à la tribune, accuser de lâcheté les habitants de Nancy et du département de la Meurthe?
« Est-il vrai que pas une voix ne se soit élevée dans la Chambre pour répondre à cette infamie ?
« Vous savez dans quel abandon notre contrée a été laissée ; que, dès le 8 août, toutes les autorités militaires l'avaient quittée précipitamment ; qu'il n'y restait plus même un gendarme, et que Nancy, dépourvue d'armes et de munitions, n'avait pour le maintien de l'ordre que quatre-vingt-cinq fusils à silex Iransformés, mis entre les mains de ses sapeurs-pompiers.
« Vous savez que le gouvernement annonçait que les passages des Vosges étaient défendus et que les populations devaient être sans craintes,
« Vous savez que la dernière communication que nous avons reçue du ministre actuel de l'intérieur, nous invitait, à l'approche de l'ennemi, à faire replier sur Chàlonstous les hommes en état de porteries armes, et à abandonner ainsi, sans secours et sans protection, nos femmes, nos enfants, nos vieillards.
« Et c'est nous qu'on accuse ! Des députés, tranquilles à l'abri de leurs murailles, injurient une ville en proie aux calamités de l'invasion! Des journalistes, protégés par la force publique, répètent et propagent la calomnie.
« Au nom des populations que vous devez représenter, nous vous invitons à lire notre lettre à la tribune et à repouaser l'insulte. C'est pour vous le plus impérieux devoir.
« Recevez l'expression des sentiments que de pareils faits laissent dans le cœur de chacun de nous.
« Signé : Welchb. »
« Meseieurs les députés,
(( Enfermés, par suite des circonstances de guerre, dans un mur de baïonnettes, notvs sommes sans nouvelles de noti'e chère patrie, nous ignorons ce qui se passe en France.
« Cependant, quelques vagues renseignements émanant de correspondances privées, nous portent à croire qu'en pleine Chambre des députés il avait été dit... « que la ville de Nancy « avait démérité de la patrie et que la proclamation de son « maire était un acte de lâcheté. »
« A cette calomnie, à ce mensonge, nous ne pensions d'abord opposer que le mépris, certains que la vérité ne pouvait manquer de se faire jour ; mais, dans la situation grave où se trouve le pays, il y a danger h laisser croire en France, en Europe, à l'abaissement du niveau moral d'une population renommée, jusqu'à ce jou*', pour son patriotisme et son courage.
« A la suite des combats désastreux de Wissembourg et de Frœschwiller, les corps Mac-Mahon et de Failly ont opéré leurs retraites avec une précipitation telle, que la ligne des Vosges, si redoutable et si facile à défendre, n'a pas été occupée un moment; que la place de Marsal, pourvue d'un matéiùel de guerre et d'approvisionnements considérables, mais gardée seulement par le peloton hors rang du 60"= de ligne (2.d0 tailleurs et cordonniers), s'est trouvée dans l'obligation de se rendre ; enfin, que la voie ferrée de Strasbourg à Nancy, qu'on pouvait si facilement rendre impraticable, a été abandonnée intacte à l'ennemi.
« Étonnées du vide qui se faisait autour d'elles, les armées prussienne et bavaroise ont envahi, comme une avalanche, l'Alsace et la Lorraine et, le 12 août, un corps d'armée de 30,000 hommes campait aux portes de Nancy, sur le terrain même où, quelques jours avant, se trouvaient la garde impériale et là réserve d'artillei'ie de l'armée française.
« Le dernier bataillon du 60^ de ligne avait quitté Nancy, l'infanterie et l'artillerie de la garde mobile avaient été dirigées sur Tou'i, et quelques heures avant l'arrivée de l'armée ennemie, les autorités militaires, général de brigade, officiers du génie, d'état-major, de gendarmerie avaient abandonné la ville en faisant noyer dans la Meurthe quelques milliers de poudre qui se trouvaient daus les magasins du génie.
« La population de Nancy se pressait en foule à la préfecture et à la mairie, demandant des armes. Il ne restait à Nancy ni un soldat, ni un fusil, ni une cartouche.
RÉVOLUTION DE 1870-71 3o9
« Une ville ouverte de toutes parts se trouvait donc sans défense en présence d'une armée entière, que n'avaient pu arrêter les corps Mac-Mahon et de Failly, et pourtant, dans ces conditions si critiques, les Lorrains ont encore pu rendre à la France un service signalé.
« Une seule barrière pouvait arrêter la marche de l'armée ennemie, c'était la petite place de Toul qui commande le chemin de fer de l'Est.
<( C'est là que se sont portés en masse les enfants de Nancy, les habitants de la Mourthe; c'est là que, depuis plus de quinze jours, ils luttent, avec un courage que rien ne peut ébranler, contre le canon de l'armée prussienne.
« L'ennemi a établi des batteries, elles ont été démontées ; des trains ont tenté de franchir le passage, ils ont été broyés par le canon de la place.
Une partie de la ville a été brûlée ; la population ne s'en est montrée que plus énergique à la résistance ; enfin une capitulation des plus honorables a été refusée, et l'armée ennemie est obligée d'arrêter la marche de ses trains devant Toul, de descendre de ses wagons et de continuer à pied sa marche sur Chàlons.
« La ville de Phalsbourg résiste a^oc la même énergie ; défendue aussi car la garde mobile de la Meurthe, elle a refusé de se rendre et déclaré qu'elle s'ensevelirait plutôt sous les ruines de la place.
« Voilà ce qu'ont fait et font encore en ce moment les enfants de la Meurthe, et, s'il est vrai qu'une odieuse insinuation ait été dirigée contre eux par un député, il nous semble juste, utile et moral, qu'il soit décrété d'accusation et traduit à la barre de la Chambre comme traitre à la patrie, pour avoir, au jour du danger, excité le pays au découragement, en déclarant faussement qu'une partie de la population avait manqué à ses devoirs, au moment où elle les remplissait d'une manière héroïque.
« Signé : Haltzfeld. »