BRUXELLES PARIS
ALEX. JAHAR, ÉDITEUR C. IlORRAM, ËDITEUII
« Ojms aggredior opimum coêibuê, atrox prœliiê, diêcors seditionibus, ipsa etiam pace scBvum,,, »
Tacite, Hiêt., I.
Je commence mon ouvrage à Tabdicatioû de Charles-Quint. Cet événement extraordinaire ouvre une perspective nouvelle. L'Espagne, après la paix de Côteau-Cambrésis , est à l'apogée de sa puissance; les Pays-Bas éclipsent toutes les nations voisines par l'éclat de leur prospérité. Pour quelque temps, Philippe II est réellement le maître de l'Europe. Il la domine jusqu'au moment où sa suprématie intolérante et cinielle finit par lasser la patience
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des peuples belges et détermine leur soulèvement. La monarchie espagnole, trop orgueilleuse pour transiger, lorsqu'il en était temps encore, avec une grande et légitime révolution, essaye de la dompter. Elle ne fait que préparer le triomphe de ses adversaires en même temps que sa propre décadence. Pleine d'énergie sous Philippe II, elle s'aflFaiblit graduellement et n'est plus que l'ombre d'elle-même sous les derniers souverains de la maison d'Autriche.
La lutte mémorable soutenue par les Pays-Bas contre l'Espagne embrasse une période de quatrevingts ans, depuis le commencement de la révolution en 1S66 jusqu'à la reconnaissance solennelle de la fédération batave en 1648. Il y a dans ce grand
drame deux époques distinctes. La première comprend l'origine, les vicissitudes et enfin le succès de
la résistance opposée courageusement par les Belges et les Hollandais à la domination redoutable de Philippe IL La seconde est caractérisée par la fondation de la république des Provinces-Unies, qui coïncide fatalement avec le retour des Pays-Bas méridionaux sous le joug qu'ils avaient d'abord secoué.
Chacune de ces deux époques peut devenir l'objet d'un travail spécial et complet.
Réservant pour d'autres temps l'histoire de la fédération batave, je me propose aujourd'hui de tracer le tableau des Pays-Bas, depuis l'avènement de Philippe II jusqu'au soulèvement déterminé en 1572. par les victorieuses entreprises des Gueux de mer. Cette période renferme l'administration si agitée de Marguerite de Parme et les années les plus lugubres de l'exécrable tyrannie du duc d'Âlbe. Elle a reçu des anciens annalistes la dénomination trèsexacte d'époque des Troubles. Alors commence, sous l'empire des idées suscitées par la Réforme, et se développe, avec la puissance que donne la haine légitime de l'oppression, une des plus célèbres révolutions des temps modernes. Cette première période a pour terme naturel un événement que l'on peut appeler décisif, parce qu'il modifie soudainement la face des choses dans les Pays-Bas opprimés.
L'affranchissement des Belges avait été tenté dès 1568 par Guillaume de Nassau, tandis que son firère attaquait les Espagnols en Frise. Mais cette première
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expédition avait échoué, et la cause nationale paraissait perdue. Le prince d'Orange, déconcerté par rabattement général , n'attendait plus que de Dieu, disait-il lui-même , le moyen d'accomplir ses projets. De son côté, le duc d'Albe, qui avait versé impunément le sang des plus nobles et des plus illustres, croyait n'avoir plus rien à craindre. L'occupation de la Brielle par les gueux de mer, le l^'' avril 1572, fut un réveil foudroyant. Moins de trois mois après ce hardi coup de main, on comptait plus de soixante et dix villes déjà perdues pour l'Espagne, et les autres se montraient prêtes à seconder le mouvement libérateur dont le signal était parti des côtes de la Hollande et de la Zélande. Louis de Nassau s'empare de Mons; le prince d'Orange pénètre jusqu'à Louvain. L'én^gie de la résistance s'élève dès lors au niveau de la puissance formi^ dable de Philippe II. La révolution change d'aspect et de caractère : elle se transforme en guerre nationale pour la liberté de conscience et pour l'indépendance du pays.
C'est le commencement d'une autre ère , d'une lutte plus terrible encore et plus sanglante, pendant
laquelle surgira, des débris qui couvrent le sol, la vigoureuse république qui doit un jour terrasser l'Espagne.
Mais la première époque de la révolution belge du XVI® siècle est tout aussi digne de Fattention de la postérité. Quel spectacle 1 Les événements ont un caractère imposant, qui atteste, au plus haut point, la gravité des sentiments et Timportance extrême des intérêts et des doctrines aux prises dans cette lutte solennelle. Les personnages historiques, qui apparaissent successivement sous nos yeux, ont une physionomie à part et où Ton n'aperçoit rien de vulgaire. Primées, capitaines, ministres, chefs de la révolution, presque tous se signalent par des qualités extraordinaires et montrent une rare persévérance dans l'accomplissement de leurs desseins. On frémit sans doute devant les cruautés des capitaines qui tiennent Tépée de l'Espagne et devant les conseils inexorables de la plupart des politiques groupés autour de Philippe II , mais il est difficile de ne pas reconnaître la sincérité de leurs convictions et de ne pas voir l'esprit même du temps dans la rigueur de leurs principes. De l'autre côté, il faut
admirer la profondeur des vues unie à des convio tions également inébranlables» Tintelligence plus haute des droits de la conscience humaine, rattachement aux libertés de la patrie, un noble et rare dévouement qui se manifeste par la grandeur des sacrifices.
Une époque, si riche en incidents dramatiques, devait nécessairement devenir pour la littérature et les arts une source de mâles et inépuisables inspi* rations. Les historiens aussi ont rivalisé d'ardeur, de talent , de génie , pour retracer des événements dont l'intérêt et l'importance, sous le rapport des efiets généraux , ne furent égalés ou surpassés que deux fois peut-être, en Angleterre sous Charles I«s en France sous Louis XYI. La Hollande, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, la France produisirent, dès le XVI® siècle , des annalistes nombreux, et dont quelques-uns se signalèrent par une remarquable intelligence des faits. On admirera toujours le style de Strada, la profondeur de Grotius, l'esprit souple et lumineux de Bentivoglio; l'art de Hooft, si apprécié par Henri lY, la patience extraordinaire de P. Bor et d'Em. de Meteren.
Parmi les historiens plus récents, le premier rang appartient incontestablement à Schiller, dont Touvrage sur l'insurrection des Pays-Bas est, à certains égards, un chef-d'œuvre. Mais tout en louant les qualités supérieures de ce tableau, il est bien permis de rappeler les regrets que Schiller lui-même exprimait en laissant son ouvrage inachevé. « Je me « suis donné des peines inutiles, disait-il, pour ac- « quérir la Correspondance du cardinal de Gran^ (c veUe, qui sans doute aurait répandu beaucoup de c< jour sur les événements de son siècle. » Il ajoutait : « Je regrette de plus en plus, à mesure que j'en « reconnais mieux les avantages, qu'il n'ait pas été « en mon pouvoir d'étudier cette intéressante his- (t toire dans les sources mêmes, et dans les docu- « ments contemporains. »
C'est de nos jours seulement que ces documents contemporains ont été tirés de la poussière des archives. Gr&ce au zèle intelligent de nombreux investigateurs, parmi lesquels il convient de distinguer M. Gachard et M. Groen van Prinsterer pour l'importance de leurs publications ; grâce au concours éclairé de divers gouvernements qui se sont fait un
devoir de seconder ces utiles travaux, l'histoire possède aujourd'hui, non-seulement la correspondance du cardinal de Granvelle, mais en outre celle de Philippe II et de ses lieutenants, celle de la duchesse de Parme et de son fils Alexandre Famèse, celle du duc d'Albe et de ses successeurs dans les Pays-Bas, de même que les innombrables documents émanés du prince d'Orange et de ses coopérateurs les plus éminents. Partout la lumière s est fisdte. Les archives royales de Simancasont livré les secrets de la politique espagnole, en même temps que les ariehives de la maison d'Orange-Nassau révélaient les projets les plus mystérieux des adversaires de Philippe II.
La possession directe de ces précieux maté-
riaux permet enfin de juger, sur la foi des attestations contemporaines, les personnages qui participèrent aux grands événements dont les Pays-Bas devinrent le théâtre durant la seconde moitié du XVI® siècle '.
' La première partie de cette histoire contient aussi les grandes batailles de Saint*Quentin et de Gravelines , qui signalèrent la
Ce livre est le fruit de plusieurs années d'études. Je n'ai épargné aucun effort pour le rendre digne du sujet. Mes récits, mes jugements, mes appréciations sont le résultat de convictions puisées aux sources mêmes. Je n'ai eu d'autre mobile que la vérité: elle domine les préventions et les calculs des partis, quels qu'ils soient.
Toutefois, l'impartialité ne doit pas être confondue avec l'indifférence. Je veux être équitable, mais je ne pourrai demeurer impassible.
guerre que l'Espagne dut soutenir en 4557-4558 contre le roi Henri II et le pape Paul IV. Les dépêches officielles fournissent, sur le caractère et la politique de ce pontife, des notions curieuses sans doute, mais encore incomplètes à certains égards. On ignore, par exemple, si, dans sa mission près de Henri II, le cardinal Caraffa ne dépassa point les instructions de son oncle. Jusqu'à présent , l'histoire a fait peser la responsabilité de cette agression déloyale sur la mémoire de Paul IV, et il faudrait de nouveaux documents pour pouvoir détruire une allégation qui est généralement admise.
Tout en admirant la grandeur véritable de l'Espagne au XVI® siècle, faut-il donc que je loue aussi le génie fatal de Philippe II et que j'excuse même les actes du duc d'Albe? Pour moi, je sens l'influence et j'admets la légitimité des passions patriotiques sous lesquelles la domination espagnole finit par succomber dans les Provinces-Unies. Oui, le parti national eut raison de se former, pour raffermir les privilèges du pays et veiller sur son indépendance intérieure. Les motifs les plus puissants, les plus justes, déterminèrent une lutte difficile, longue et glorieuse. Or, tous les amis d'une sage et généreuse liberté peuvent avouer hautement la cause que les insurgés des Pays-Bas défendirent avec tant de vaillance contre les armées et les flottes de l'Espagne.
Vouloir, au contraire, justifier la tyrannie, qui se manifesta peu à peu dans le cours du règne de Philippe II, ce serait laisser supposer que les meilleurs moyens de gouvernement et de persuasion sont la violence, les gibets , les bûchers !
Le système désastreux de Philippe II a cependant
trouvé des apologistes. Au lieu de nous associer à leurs doctrines, proclamons, avec les premiers promoteurs de la révolution des Pays-Bas, que, combattre la tyrannie espagnole, ce n'était point provoquer l'anarchie; que, s'élever contre l'inquisition et protester contre les bûchers, ce n'était point travailler au renversement de la religion catholique; enfin que, réclamer la tolérance et exiger le respect des antiques privilèges de la nation, ce n'était point faire acte de mauvais chrétien , ni de mauvais citoyen. Loin de là : c'était vouloir prévenir une lutte séculaire, préserver le catholicisme, et conserver, avec la paix intérieure , la prospérité et l'union des provinces, alors les plus florissantes de l'Europe. Grand et mémorable enseignement !
Bruxelles, 25 mars 4S95.