‹ Histoire de la révolution des Pays Bas sous Philippe II (volume 3)Chapitre 96 sur 177 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Ihie que leur séjour soulevait, les vétérans de Charles-Quint se conduisirent avec brutalité. Ils obligèrent les fermiers à se mettre à leur disposition pour charrier leurs bagages et leurs concubines ^ et, sur toute leur route, il se firent largement traiter aux dépens de leurs hôtes. Ces faits ayant été portés à la connaissance de la gouvernante, elle enjoignit à don Juan de Mendoça et à Julian Romero, lieutenants des princes d'Orange et de Gavre sur la dite infanterie espagnole, de veiller. à ce que celle-ci, pendant son séjour en Zélande, se comportât honnêtement et sans fouler les manants et autres habitants de cette province. Adolphe de Bourgogne, seigneur de Wacken, grand bailli de Gand, gouverneur de Zélande et vice-amiral de la mer de Flandre *, fut chargé de la direction supérieure de tout ce qui se rattachait à l'embarquement.

Vers le i 0 octobre , les soldats espagnols furent réunis dans rile de Walcheren. Ceux de Mendoça se comportaient assez bien ; mais il n'en était pas de même des quatre enseignes du capitaine Julian Romero, arrivées les dernières ; on les accusait d'enlever le bétail et même d'avoir tué une femme enceinte. Du reste, les uns et les autres refusaient de partir s'ils n'étaient payés. Le 46 octobre, la gouvernante écrivit au S' de Wacken qu'elle avait envoyé en Zélande le trésorier de guerre avec l'argent nécessaire pour faire aux soldats la paye du mois ; elle désirait qu'ils s'embarquassent ensuite dès que le temps serait favorable ^ Mais ce départ tant désiré allait être encore ajourné par une circonstance imprévue.

Informé du caractère et de la gravité des événements qui se

i a Cette soldatesque était chargée de femmes et d^enfants, à la mode de leur Dation en ce temps-là. » Vander Vynckt, t. I> p. 1i3.

' Il descendait d'Antoine de Bourgogne, Tun des nombreux fils naturels de Philippe le Bon.

» Documents historiques (Archives du royaume), t. XL— On y trouve toute la correspondance relative au séjour et au départ des troupes espagnoles. I. 47

passaient en France, Philippe revint sur sa première résolution et se décida à soutenir les Guises contre leurs adversaires. Il en était vivement pressé, disait-il, par l'ambassadeur de France qui aurait même voulu savoir sur quelles forces son mettre pouvait compter ; il lui avait répondu qu'il était disposé à donner assistance de tout son pouvoir, même jusqu'à y employer sa personne. Avant de spécifier néanmoins l'assistance qu'il prêterait à François II, il demandait l'avis de la duchesse de Parme, mais en l'avertissant de sa main, au bas de la dépêche, qu'il doutait si sa réponse pourrait lui parvenir à temps, à cause des instances de l'ambassadeur français. Dès que les lettres du roi eurent été déchiffrées, la duchesse les communiqua au conseil d'État. L'avis du conseil fut contraire à toute intervention et surtout à une prolongation du séjour des troupes espagnoles dans les Pays-Bas. Après avoir cherché à mettre le roi en garde contre l'ambition française, qui avait toujours poursuivi la ruine de la maison d'Autriche, soit en l'attaquant ouvertement, soit en cherchant à l'affaiblir par les graves embarras et les dépenses excessives qu'elle lui occasionnait, la duchesse résumait en ces termes lavis de ses conseillers* u On ne peut engager V. M. à dégarnir la frontière sous couleur « de religion, car ce serait mettre celle-ci en péril dans les Pays- « Bas; ce serait irriter les Allemands qui pourraient envahir « ces provinces. V. M. a d'ailleurs besoin de l'assistance des « états , et ceux-ci ne consentiront point que l'argent accordé H pour l'entretien de l'infanterie préposée à la garde des frontières u soit détourné de sa destination, surtout pour aider le roi de « France. Enfin , il semble impossible de subvenir à l'entretien « des Espagnols dans les Pays-Bas jusqu'à ce qu'il plaise au roi « de France de les employer, car l'hiver va survenir, il n'y aura « plus moyen de les embarquer, et les états persistent dans ledé- M sir de les voir s'éloigner, conformément à la promesse royale. » Cette lettre, datée de Bruxelles le 7 octobre , se croisa avec une

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dépêche signée par Philippe II le 5, et dans laquelle il prévenait la duchesse de Parme que, se rendant aux sollicitations pressantes et réitérées de l'ambassadeur de France, il avait décidé que, au besoin, il assisterait François II de trois mille hommes des Pays-Bas et d'un certain nombre de gens d'armes; qu'il destinait au même usage les soldats espagnols , moins encore pour complaire à l'ambassadeur français, que pour parer à des éventualités qui pourraient menacer les Pays-Bas. Il ordonnait, en conséquence, à la gouvernante de retarder encore le départ de ces bandes, jusqu'à ce que les troubles de France eussent cessé. Il s'engageait à tenir alors sa promesse antérieure. Il recommandait aussi à la régente et à ses ministres de bien e^tpliquer aux opposants le motif de ce retard et qu'il fallait faire de nécessité vertu ; il promettait enfin d'envoyer les fonds nécessaires pour acquitter tout ce qui serait dû aux Espagnols lors de leur embarquement * . La gouvername, qui voyait des diffleultés insurmontables dans le retour des Espagnol de la Zélande, communiqua d'abord Tordre du roi à la Consulte '. Grahvellô, partageant l'avis de la régente, était également convaincu que l'on ne pourrait lutter plus longtemps contre l'obstination des états ; la nation voyant dans le séjour des soldats espagnols une menace contre sa liberté, les retenir plus longtemps ce serait , disait-il , mettre les Pays- Bas dans un danger manifeste de soulèvement. Telles forent du moins les convictions qu'il exprimait alors à Gonçalo Ferez, tandis que, au mois de mars précédent , il manifestait à Philippe II la peine bien profonde que lui causait le départ de l'infanterie espagnole , cause d'allégresse générale pour les Belges ^ Après

• Documents historiques, {Archives du royaume) t. XI. » Strada, lib. III.

3 Archives de la maison d*Orangê'-Naésau, t. I, p. 6i.~ Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. VI, p. 24.

avoir pris l'avis de la Consulte, la gouvernante communiqua Tordre du roi au conseil d'État, le 25 octobre, dans une séance à laquelle assistaient le prince d'Orange, l'évéque d'Arras, le seigneur de Berlaymont , le S' de Glayon et le président Viglius. Tous furent d'avis que le départ des Espagnol? était indispensable et urgent. Granvelle opina avec le plus de force et exprima hautement la pensée que la défense des Pays-Bas devait être confiée au patriotisme des nationaux •, Du reste, il s'empressa d'écrire au roi , le 28 octobre, qu'on avait tenté toutes les voies humainement possibles pour conserver les troupes espagnoles ; mais enfin qu'il ne voyait plus nul expédient ni moyen par lequel , sans mettre les Pays-Bas en périt manifeste de révolte subite, on pût difi'érer leur départ, si ta saison le permettait. Il ajoutait que les princes d'Orange et de Gavre déclaraient hautement que quand même ils auraient la meilleure volonté du monde de servir le roi en cette affaire, en gardant encore le commandement des Espagnols, ils n'oseraient Tentreprendre pour le cas où ces troupes reviendraient de Zélande ; et que, dans ce cas aussi, la première chose que feraient les villes fortes serait de fermer leurs portes et de désobéir à la gouvernante ». Ces raisons furent également développées dans une lettre particulière de la duchesse de Parme, qui s'était fermement ralliée à l'avis du conseil d'État '. Elle n'ignorait point que les assemblées provinciales étaient bien décidées à ne point voter de nouveaux subsides avant que le départ des soldats étrangers se fût effectué. Elle savait aussi que les Zélandais, furieux des désordres commis par les Espagnols, avaient déclaré qu'ils ne répareraient pas leurs digues et se lais-

* Voir le procès-verbal de cette séance, dans la CoUection des documents inédits, t. I«, p. 33.

' Correspondance de Philippe II, t. I, pp. 492 et 493. » Strada, lib. ni.

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