‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 3)Chapitre 19 sur 31 · EXTRAIT DES MÉMOIRES DE LEVASSEUR (DE LA SARTHE ) SUR LA RÉACTION · texte numérisé non relu

EXTRAIT DES MÉMOIRES DE LEVASSEUR (DE LA SARTHE ) SUR LA RÉACTION

«On a accru le nombre des victimes de la terreur pour rendre plus odieux les hommes de cette époque. Demandez au hasard, à plusieurs citoyens, l'appréciation du nombre des victimes de la révolution. Ils les compteront au moins par

centaines de mille. Eh bien , dans une séance de la Convention, Clausel dit : « Nous avons fait au comité de sûrelé gcné- $> raie le relevé de tous ceux qui ont péri sur l'écliafaud ; le » nombre, pour toute la France, se moule à deux mille » cinq cents; et croyez-vous qu'ils étaient tous innocents? » Clausel était membre du comité de sûreté générale et réacteur. Nous ne pouvons pas croire qu'il eût atténué son évaluation, puisque son parti voulut taire retomber sur nous le sang que nous avions gémi de voir répandre. '

» Au reste, il n'est pas étonnant que l'on se trompe souvent sur les événements qui suivirent le 9 thermidor. A cette époque, le Moniteur même n'était pas toujours fidèle ; les réacteurs le faisaient rédiger dans leur sens, et souvent -des discours prononcés dans la Convention étaient tronqués et défigurés.

»En voici la preuve extraite du Moniteur même.

» Péniers : Plusieurs fois le comité de salut public a ordonné au rédacteur du Moniteur de lui remettre la copie l.

» Quant à l'accusation d'avoir défendu Carrier, ma réponse est facile: j'ai voté, au contraire, la condamnation ; mais j'ai demandé, il est vrai, qu'à son égard on suivît les formes légales. Je l'aurais fait pour un brigand ; et je tiens à honneur une semblable ligne de conduite.

» Carrier fut arrêté d'une manière peu convenable pour un homme qui était représentant du peuple. Voici ce que j'ai dit à son égard '2 : « On a envoyé à toutes les barrières de Paris )) le signalement de Carrier; je le tiens d'un citoyen qui l'a vu » et lu. Ainsi l'on cherche à donner à cette malheureuse affaire » tout l'éclat... (Murmures.) Il faut se conduire à l'égard de

1 Extrait du Moniteur, séances des 9 germinal, 18 germinal an III, 17 95.

2 Moniteur du 14 brumaire an III, n° H.

» Carrier comme en vers un citoyen qui ne serait pasconvaincu. » Toutes les mesures qui ne sont pas dans la loi sont injustes. » Ce n'est certainement pas là justifier les crimes de Nantes. D'ailleurs, je l'ai dit, j'ai voté la condamnation d'un homme que les biographes me font défendre.

» Constatons-le donc bien, nous ne nous sommes pas opposés aux thermidoriens, parce qu'ils proposaient des mesures réparatrices. Loin de là, nous les avons votées avec eux ; nous ne nous sommes pas séparés d'eux, parce qu'ils voulaient punir quelques monstres ; nous avons participé à la condamnation de Fouquier-Tinville et de Carrier. Ils ont, plus que nous, coopéré à faire déclarer calomnieuse la dénonciation de Lecointre contre Billaud et Collot ; bien plus, Lecointre fut proscrit avec nous, lui qui avait dénoncé ces hommes qu'on représente comme nos chefs. Répétons-le encore : dans les premiers jours de leur influence, les thermidoriens soutenaient le principe que depuis nous avons seuls défendu ; ils étaient identifiés avec nous. Il y a plus, leurs alliés, les Girondins, demandèrent longtemps en vain la réintégration des proscrits du 31 mai : les thermidoriens repoussèrent avec vigueur leurs prétentions. Longtemps également ils refusèrent de prêter leur appui aux émigrés. Legendre, car il faut citer cet homme toutes les fois qu'on a une contradiction à signaler ; Legendre, qui depuis a été le plus puissant appui des émigrés, parlait même sur eux avec une énergie que j'oserai appeler féroce. Un décret avait été rendu en leur faveur ; le lendemain , on en demanda le rapport, qui fut appuyé par la Montagne; Legendre s'écria :

« J'observe que si la Convention éprouve la nécessité de » rapporter des décrets, c'est qu'ils n'ont point été discutés » comme vous le faites en ce moment ; si le décret dont on » demande la révocation avait été discuté, il ne serait pas » aujourd'hui question de le rapporter, car il n'aurait pas été IV. 23

» rendu. Il ne faut pas traiter la république en détail, mais » en masse. Je jette, moi, un regard de pi lié sur de malheu- » reuses familles que la peur a forcées de fuir, parce qu'elles » n'avaient pas le caractère qui convient à des républicains ; » mais qu'importent des familles particulières ? C'est la grande » famille que vous devez considérer. Combien , dans votre » sein, ont été menacés de l'échafaud ou y ont été traînés ! » Eh bien, se sont-ils sauvés? Celui qui fuit est un lâche. » Écoutez ce mot d'un de nos collègues qui a été guillotiné: » il avait été prévenu du sort qui l'attendait quelques jours » avant qu'il fût arrêté ; on lui conseillait de fuir : Eh quoi ! » répondit-il, emporte-t-on sa patrie sons la semelle desessou- » liers ? L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a pro- » nonce ces mots; pour nous, il faut ajourner les morts et » rendre justice aux vivants. C'est la grande famille qui ré- » clame nos soins ; ne sacrifions pas ses intérêts aux senti- » ments de compassion que peuvent inspirer quelques indivi- » dus. Quand la paix sera faite, alors, si nous sommes répu- » blicains, nous volerons individuellement au secours de ceux » qui auront été victimes d'une rigueur nécessaire ; car le » devoir d'un républicain est d'aider ses semblables et de por- » ter des soulagements au sein de l'infortune; mais qu'aucune » exception ne soit jamais prononcée en faveur de ceux qui » ont abandonné le territoire français. Je demande que la » Convention, dérogeant à la loi qui ne permet pas de révo- » quer un décret sans un rapport préalable, déclare que jamais » les émigrés ne rentreront en France, si ce n'est pour porter » leur tête sur l'échafaud. »

» Depuis, on nous a fait un crime des mêmes opinions.

» Quand donc et à quelle occasion avons-nous commencé à nous trouver en opposition avec ces héros de thermidor? Quand ils ont déserté leur poste, quand ils ont cessé d'être eux-mêmes 1 La chute de Robespierre n'avait été pour rien

dans notre division. Mais quand ces mêmes thermidoriens, qui avaient pris la plus grande part au 31 mai, et qui, depuis la chute de Robespierre, s'étaient prononcés en faveur de cette journée , la répudièrent et tentèrent de la flétrir ; quand ils calomnièrent notre passé ; quand, après avoir déclaré calomnieuse la dénonciation de Lecointre, ils accueillirent une semblable dénonciation ; quand, après avoir fait l'éloge des sociétés populaires, ils les proscrivirent, nous nous séparâmes d'eux définitivement ; c'était notre devoir. Nous avions désiré qu'on établît le règne de la justice sur les débris du temple de l'anarchie ; mais nous n'avions pas voulu que, sous prétexte de sévir contre l'anarchie, on persécutât les patriotes; nous avions voulu réparer et organiser, mais nous n'avions pas voulu réagir et susciter des vengeances. Nous voyions dans le succès de nos armes et dans l'établissement de l'égalité d'assez beaux résultats pour qu'il nous semblât coupable d'en vouloir punir les auteurs. Certes, nous savions, et nous ne l'avons jamais nié, que des fautes et des crimes avaient été commis ; mais nous ne pouvions pas souffrir que, sous le prétexte d'en poursuivre les auteurs, on fit la guerre au principe actif de la révolution ; nous ne pouvions pas souffrir qu'on rallumât le brandon de discorde éteint ; qu'on prît le parti des députés qui avaient suscité les troubles contre-révolutionnaires de Lyon, de Caen, de Toulon, de Bordeaux, contre ceux qui les avaient punis. Nous ne pouvions pas souffrir qu'on prêchât l'humanité à la tête de hordes déjeunes assassins enrégimentés; qu'on créât, pour désigner les amis de la liberté, les horribles épithètes de buveurs de sang, de terroristes, de queue de Robespierre; et qu'au lieu de tout pacifier, on agitât de nouveau les populations avec plus de fureur qu'avant le 9 thermidor, mais avec bien moins de motifs et de moins généreux prétextes.

y> Je me rappelle., au sujet de ces premiers temps de réaction,

une anecdote qui peut montrer jusqu'à quel point les partis sont justes dans leurs accusations, et jusqu'àquel pointj'ai toujours été partisan de Robespierre.

» En passant par une petite ville de France, pour aller à l'armée (au siège de Charleroi), je demandai s'il y avait dans cette ville une société populaire : on me répondit qu'elle tenait ses séances dans ce moment même. Je m'y fis conduire, et je me mêlai dans la foule ; n'ayant point mis mon costume de représentant du peuple près l'armée, j'étais certain de n'être point connu. Je crois que les membres de cette société s'étaient donné ce jour-là un défi à qui ferait le plus pompeux éloge de Robespierre. L'impatience me prit; je perçai la foule, et je montai à la tribune. Je me fis connaître comme représentant du peuple, et je leur dis :

<( Vous n'êtes pas des républicains, vous, qui faites l'éloge » des hommes vivants ; connaissez-vous l'arrière-pensée de » Robespierre? Savez-vous où il veut vous mener? Attachez- » vous aux principes et non aux hommes ; et n'oubliez pas que, » dans les républiques, ce sont les hommes à grande popula- » rite qui ont souvent dévoré la liberté. Attendez que nous » ayons tous terminé notre carrière pour nous juger. »

Je descendis de la tribune, et je sortis en laissant la société fort surprise de mon apparition et de ce que je venais de dire.

Quelque temps après le 9 thermidor, j'entendis lire une adresse à la Convention ; elle était de cette même société populaire. On disait : « Oui , nous l'avouons, nous regardions » Robespierre comme le plus ferme soutien de la liberté, jus- » qu'au moment où le représentant Levasseur a paru dans » notre société et nous a dit : (Us répétèrent les mêmes paroles que je viens de citer ci-dessus.) L'adresse était terminée ainsi : «Vous ne mettrez pas assurément le citoyen Levasseur » dans la queue de Robespierre. »

Mais les thermidoriens savaient-ils rien entendre ? Au

31 mai et dans leurs missions, nous les avions vus furieux prescripteurs. Ils devaient porter le même caractère dans la réaction ; leur genre devait toujours être le même. Vœ victis! Au reste, Tallien, Barras, Merlin (deThionville) n'étaient pas les seuls chefs du parti thermidorien. Ces hommes avaient, sinon des talents, au moins quelque audace et quelque confiance dans leurs propres forces, ce qui les rendait moins vils que certains de leurs affidés. Il est vrai que depuis lors Tallien a été véhémentement soupçonné d'intelligence avec l'émigration ; il est vrai que les confidences de Fauche-Borel ont prouvé que Barras était prêt à se vendre pour quelques millions et l'impunité '. Mais ils n'étaient arrivés que peu à peu à ce degré d'avilissement. Dans les premiers jours de la réaction, leur ambition personnelle était moins ignoble, et leur exaltation n'était pas sans quelques sentiments généreux. Merlin (de Thionville) semble même, par sa conduite subséquente, avoir montré du repentir et de la sincérité. Il n'en était pas de même de plusieurs de leurs acolytes, d'un Rovère, d'un Saladin, tristes représentants de l'étranger, sur les bancs de la Convention, hommes de sang pendant la terreur, hommes de sang pendant la réaction, et qui n'avaient eu évidemment pour but, aux deux époques, que de perdre la révolution en proscrivant plusieurs milliers de ses défenseurs. Rovère surtout qui depuis s'est entièrement démasqué, suffisait pour souiller le parti dont il avait embrassé la cause. Ce misérable expliquait la part qu'il avait prise au gouvernement des temps d'anarchie, en faisant parade d'une insigne lâcheté. Il osait afficher la peur

1 Levasseur, exilé au moment où il écrivait ses Mémoires , n'avait pas été à même de reconnaître les mensonges de Fauche-Borel. L'insinuation de ce conventionnel contre Barras est mal fondée. On l'a déjà dit : Barras était un homme immoral, mais non point vendu aux royalistes.

dont il était seul tourmenté, et la bassesse avec laquelle il cherchaità se soustraire à tous les dangers. On lui a entendu répéter: « C'était un temps si affreux, que nous étions obligés de flatter » les décemvirs. J'ai souvent caressé le petit chien de Couthon » pour me mettre dans les bonnes grâces de son maître. » Et cet être vil osait nous accuser ; et ses complices et lui signaient chaque jour contre nous d'odieuses dénonciations!

» On pourrait, de ces accusations atroces lancées par les réacteurs, composer plus de cent volumes. Nul ne pouvait être à l'abri ; il suffisait d'avoir aimé la révolution pour être frappé. Les Pache, les Audoin, les Bouchotte, ne furent pas seuls incarcérés ; les accusations atteignirent tous les hommes qui avaient été dans l'administration du peuple, le 31 mai. Voulait-on les immoler en holocauste aux mânes de Rolland et de Tergniaud? Hélas 1 plusieurs de ces hommes honnêtes, que nous avons méconnus, auraient repoussé ces sanglants et funestes sacrifices 1 Gohier, Garât, Monge, furent dénoncés. Quel était leur crime? Relisez, lecteurs impartiaux, les débats de ces odieux procès ; rappelez-vous la carrière des délateurs, et vous resterez convaincus que le patriotisme seul était un titre de proscription, et qu'il suffisait de n'avoir jamais failli, pour être en butte aux vengeances de la réaction. »

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