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Histoire de la Révolution française

La Constitution, universellement et impatiemment attendue. — Projet girondin -, projet montagnard. — Caractères du premier •.nationalisme et Individualisme; caractères du second : Culte du Sentiment et Fraternité. — Pourquoi Vidée d'un Ltre suprême est absente du projet girondin et domine le plan montagnard.— Affinité secrète entre les divers aspects de toute conception de l'Esprit humain.— Le Panthéisme est la religion de qui croit à la solidarité humaine; l'Athéisme, la religion de qui ramène tout à l'individu: le théisme, la religion de qui n'adopte , de la solidarité humaine, que son côté moral, la Fraternité. — A quel point de vue se plaçait Robespierre en proclamant l'Être suprême. — Le projet montagnard, moins démocratique en apparence que le projet girondin, l'était davantage en réalité. — Les Montagnards opposés au système du Gouvernement du Peuple par lui-même.— Contradictions de la Constitution de 1795; leur cause. — La Constitution de 1703, instrument de parti en môme temps qu'exposé de principes. — Entretien de Bau- «lin et de Barère sur la Constitution de 1795. — Rapport de Hérault

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de Séchellcs. — Débats relatifs à la Constitution. — Elle est votée. — Ses vices. — La Constitution de 1793 inférieure à la Déclaration des droits de Robespierre. — Opposition des Enragés. — Attaques des Girondins. — Pamphlet de Condorcet contre l'œuvre montagnarde. — On lui cherche un asile. — Madame Vernet el Condorcet. — La plupart de ceux qui ont voté la Constitution de 1705 sont morts ou ont été proscrits pour elle.

Défendre la Révolution ne suffisait pas, il fallait l'organiser : la Convention sut pourvoir à tout. Depuis longtemps déjà, le soin de préparer une constitution nouvelle avait été confié à une commission de neuf membres, dont Condorcet faisait partie, et, après plusieurs mois de discussions savantes, celte commission avait présenté son projet.

Le plan de Condorcet renfermait jusqu'à treize litres, subdivisés en un très-grand nombre d'articles : l'ardente lutte engagée alors entre la Gironde et la Montagne fit ajourner l'examen d'un travail aussi considérable, mais sans le faire perdre de vue.

Condorcet, impatient, avait demandé la fixation d'un délai à l'expirai ion duquel une nouvelle Convention devait être convoquée, et la proposition, peu remarquée à Paris, avait été accueillie avec faveur dans les départements 1 : bientôt ce ne fut qa'un vœu, qu'un cri. Les esprits passionnés pour le culte de la justice se persuadaient volontiers que ses ennemis seraient invinciblement confondus le jour où elle éclaterait en vives formules ; et, quant aux âmes que tant de discordes avaient lassées, elles soupiraient après l'avènement de la loi, comme devant ouvrir l'ère de la réconciliation générale el du repos.

Les systèmes se produisirent donc à Fenvi. Sur le terrain où les passions continuaient de se heurter avec

1 Biographie de Condorcet , par F. Arago, en tête de» OEuvres de Condorcet, publiées par A.Condorcet-O'Connor et F. Arago, p. cuiv.

fureur, les idées vinrent se ranger en bataille. Chacun avait son plan de régénération sociale à proposer. Yarlet publia le sien, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, reconnu l'auteur de toutes les créations. Dans ce travail, qui témoignait à la fois, et d'un grand désordre d'esprit, et de quelques aspirations élevées, le fougueux élu de l'Évêché avait mêlé le bien et le mal d'une manière étrange ; il y faisait dériver du droit individuel de conservation la légitimité de la peine de mort appliquée au meurtrier, théorie digne du moyen âge, pitoyable retour à un passé plein de sang ; et, de la môme plume, il écrivait ces maximes, qui allaient au delà de l'utopie de l'abbé de Saint-Pierre : « Les nations ne forment qu'une seule famille. — Il n'y a qu'un pouvoir, celui des nations souveraines. — Les autorités créées en sont des émanalions, qui leur demeurent loujours subordonnées, etc.. etc.. 1 »

Il serait trop long de rendre compte de toules les publications qu'enfanta ce mouvement des esprits; qu'il nous suffise de rappeler, comme hommage au génie cosmopolite de la Révolution française, qu'on vit ligurer dans la lice plus d'un étranger, et, notamment, l'Anglais George Edwards*.

Une pareille préoccupation voulait être respectée; aussi la Gironde n'eut pas été plutôt vaincue, que les Montagnards s'empressèrent de reprendre le travail de la Constitution. Pour le mener à fin, on adjoignit aux membres du Comité de salut public cinq membres, qui furent : Hérault de Séchelles, Ramel, Mathieu, Couthon, Saint-Just 3. Les commissaires désignés avaient

1 Déclaration des Droits de Vhomme dans l'état social, par Varie! , électeur sans-culotle de la section des Droits de l'homme, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, 795. 6. (British Muséum.)

* Idées pour former une nouvelle Constitution, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, 795. 0. [British Muséum.) Ilist. wrlem., t. XXVIII, p. 172.

sous les yeux le plan de Condorcet ; ils le refirent dans l'espace de quelques jours. Le Comité de salut public amenda, accepta leur œuvre en une seule séance1, et, le 10 juin, Hérault de. Séchelles la soumit aux délibérations de l'Assemblée.

Reconnaissance formelle du principe de la souveraineté du peuple ;

Extension donnée aux élections populaires;

Egalité des droits politiques entre tous les citoyens;

Consécration des franchises de la pensée ;

Unité du pouvoir législatif:

Renouvellement fréquent des fonctionnaires publics ;

Éligibilité de tous à tous les emplois;

Récligibililé indéfinie:

Précautions contre l'abus de la force armée:

Tels étaient les points, très-importants, sur lesquels le plan montagnard s'accordait avec le plan girondin qu'avait présenté Condorcet.

Mais il suffit de rapprocher les deux projets pour être frappé des différences.

Et d'abord, en ce qui touche la forme, le travail girondin est sec, quoique diffus, et surchargé de détails réglementaires. Pas un mot qui y réponde à un battement de cœur : c'est l'œuvre par excellence du Rationalisme.

Du plan montagnard, au contraire, on put dire qu'il était tracé en style lapidaire s, tant le caractère en est monumental ! EtSieyès fut autorisé, jusqu'à un certain point, à l'appeler une table des matières 3, tant la forme en est laconique ! Mais ce laconisme n'a rien d'aride. Qui ne reconnaîtrait la source où furent puisés des traits tels que ceux-ci : « Est admis à l'exercice des droits de citoyens français tout étranger qui sera jugé

1 Biographie de Condorcet, par F. Arago, p. Ik25. * Touloppeon, Histoire de France, 7e époque, in-V. 5 Ibitt.

C0NST1TITI0N DE 1795. 5

par le Corps législatif avoir bien mérité de l'humanité. — Est Français tout étranger qui, domicilié en France depuis une année, adopte un enfant ou nourrit un vieillard. — Il y a oppression contre le corps social quand un seul de ses membres est opprimé. — Le peuple français donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans !. » N'y at-il pas là quelque chose du souffle de Jean-Jacques ? El ces chaudes couleurs ne sont-elles pas empruntées a celle des deux philosophas du dix-huitième siècle qui élait venue proclamer le règne du sentiment?

Descendez, en effet, au fond des deux projets : vous y trouverez en présence les deux doctrines dont l'avenir découvrira le lien, maisqui alors se considéraient comme ennemies : Rationalisme et Individualisme d'une part ; d'autre part, Philosophie du sentiment et Fhaternité.

Avec quelle sollicitude le projet girondin énumérait et rassemblait les garanties propres à défendre l'individu contre la pression de la société ! ficoutons Condorcet :

« Les citoyens ne peuvent être distraits des juges que la loi constitutionnelle leur assigne.

« — Nul ne peut être mis en état d'arrestation qu'en vertu d'un mandat des officiers de police, ou d'une ordonnance de prise de corps d'un tribunal, ou d'un décret d'arrestation du corps législatif, ou d'un jugement de condamnation à la prison.

« — Toute personne conduite devant l'ofûcier de police sera interrogée sur-le-champ, ou au plus lard dans les vingt-quatre heures, sous peine de destitution et de prise à partie.

« — S'il y a lieu d'envoyer la personne détenue à la

1 Voyez le texte de la Constitution de 1793, dans le t. XXXI de YHi$t parlent., p. 400-415.

i) HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1793).

maison d'arrêt, elle y sera conduite dans le plus bref délai, qui, en aucun cas, ne pourra excéder trois jours.

« — Le directeur du jury d'accusation sera tenu de le convoquer dans le délai d'un mois au plus tard, sous peine de destitution.

« — Nul gardien ou geôlier ne peut recevoir ni retenir aucun homme qu'en vertu d'un mandat, ordonnance de prise de corps, décret d'accusation ou jugement, et sans quela transcription en aitété faite sur son registre.

a — La maison de chaque citoyen est inviolable. Pendant la nuit, on n'y peut entrer qu'en cas d'incendie ou de réclamation de l'intérieur de la maison ; et, pendant le jour, qu'en vertu d'un ordre de l'officier de police.

« — La liberté de la presse est indéfinie »

Ces garanties, si précieuses, le projet montagnard les passait-il sous silence? Non, sans doute ; mais, outre qu'il se bornait à les énoncer d'une manière sommaire, il s'abstenait d'indiquer les moyens de les réaliser. On y lisait : « La Constitution garantit à tous les Français l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété, le libre exercice des cultes, une instruction commune, des secours publics, la liberté indéfinie de la presse, le droit de pé* tition, celui de se réunir en sociétés populaires8. » Déclaration trop vague, et qui ne contient rien sur la liberté individuelle, rien sur l'inviolabilité du domicile, rien sur les formes sacramentelles à suivre pour empêcher l'arbitraire ou l'abus des arrestations préventives.

Sous ce rapport donc, l'infériorité du projet montagnard était manifeste; mais, où sa supériorité éclatait, c'était en ce qui se rattachait au dogme de la Fraternité humaine.

* Voyez le texte du projet présenté par Condorcet, dans le t. XXIV de Yllist. parlent., p. 106-154.

* Art. 1*22 de l'acte constitutionnel dans la Constitution de 1793.

Ainsi les Montagnards et les Jacobins ne se contentaient pas de dire comme les Girondins : « La liberté

consiste à faire tout ce qui n'est pas contraire aux droits d'autrui'îoils ajoutaient: «Elle a pour règle la justice2. »

Les premiers avaient mis à la charge de l'État « les secours publics', » et pas davantage; les seconds écrivirent dans le pacte constitutionnel : La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant des moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état do travailler *.

Les premiers avaient écarté le principe de la solidarité humaine; les seconds le formulèrent en termes solennels 5, et, pour lui donner une consécration religieuse, l'associèrent à l'idée d'un être suprême6...

Ici quelques remarques sont nécessaires.

Dans le cours de la Révolution mémorable dont nous écrivons l'histoire, il arriva certainement à plus d'un républicain honnête et sincère de pousser ce cri de la conscience révoltée : Dieu, qui permets le mal, tu ne saurais exister! On avait tant abusé de la notion d'un être invisible, existant au-dessus et en dehors de i humanité! On lui avait tant fait sanctionner de crimes, à ce roi des rois! Et la terre, qu'il épouvantait et abêtissait du haut de son trône fantastique, posé sur l'enfer, était devenue si lasse de le porter!

D'où vient donc que les Jacobins jugèrent indispensa-

1 Art. 2 de la déclaration des Droits dans le projet de Condoreel. 4 Art. 6 de la déclaration des Droits dans le projet de Hérault de Sfchelles.

3 Art. 24 de la déclaration des Droits dans le projet de Condorcet .

4 Art. 21 de la déclaration des Droits dans le projet de Hérault de Séchelles.

5 « 11 y a oppression, » etc.. (Art. 31 de la déclaration des Droits. .bid.)

r> « En présence et sous les auspices de l'Etre suprême, le peuple français déclare, d etc. (Préambule de la Constitution de 1793.)

ble d'écrire en tête du pacte social l'article fameux qui affirmait un Dieu personnel? Si l'athéisme leur répugnait, parce que, niant l'âme universelle en même temps que la personnalité de Dieu, il tend à mettre un ramas d'hommes à la place de l'humanité, d'où vient qu'en vertu de celte affinité secrète qui fait de nos idées métaphysiques la contre-épreuve de nos croyances politiques ou sociales, ils ne poussèrent pas jusqu'au panthéisme?

Ils disaient : « Le souverain d'une nation, c'est l'universalité des citoyens. »

Ils disaient : « Le souverain de la terre, c'est l'universalité des peuples. »

Pourquoi ne dirent-ils pas : « Dieu est l'universalité des êtres? »

Ils avaient entrevu que chacun est dans tous, que l'humanité tout entière est dans chacun ; un pas de plus les eût conduits au panthéisme, qui est l'aspect religieux de la solidarité humaine : pourquoi s'arrêtèrent-ils à l'idée d'un Dieu personnel, c'est-à-dire existant en dehors de la nature et de l'humanité?

Ah ! c'est que les Jacobins de 1 795 n'avaient encore qu'une notion frès-vague de cette identité des intérêts dont le mot fraternité exprime seulement Je côté moral. Ces belles paroles qui, de la déclaration des droits formulée par Robespierre, passèrent dans le projet de Hérault de Séchelles : a II y a oppression du corps social quand un seul de ses membres est opprimé, » ne suffisent pas pour prouver que Robespierre lui-même ait cru réalisable un ensemble d'institutions parfaitement en harmonie avec la hardiesse d'un tel principe. Tout cela était encore trop loin dans l'avenir, et les grands révolutionnaires de 1795, lorsqu'ils proclamaient a le droit au travail, » croyaient toucher aux dernières limites que pût atteindre, en sa plus généreuse audace, le vol de la pensée.

CONSTITUTION DE 1793. î)

C'est pourquoi ils se bornèrent à affirmer un Être suprême.

Mais ils eurent soin — qu'on ne l'oublie pas — d'opposer l'Être suprême à ce bon Dieu au nom duquel tant d'atrocités avaient été commises dans le mondé. Nous avons déjà cité ce que Camille Desmoulins écrivait spirituellement, à propos d'un arrêté de Manuel contre la procession delà Fête-Dieu : « Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, le bon Dieu ne l'est pas encore. — Notez que je dis le bon Dieu, et non pas Dieu, ce qui est bien différent1. »

Non : pas plus que Guadet, Robespierre ne croyait au Dieu que l'inquisition avait adoré à la lueur des bûchers et les genoux dans le sang; au Dieu farouche que Saint- Cyran osait appeler juste, alors qu'il damnait de pauvres enfants jusque dans les entrailles de leurs mères*. La pensée de Robespierre, telle qu'il la développa lui-même, était celle-ci : « Qu'ya-l-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres! Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme, que les religions qu'ils ont faites. A force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en eux. Ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un bœuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé un Dieu à leur image : ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se mettre à sa place... Le véritable prêtre de F Être suprême, c'est la nature; son temple, l'univers; son culte, la vertu ; ses

1 Tribune des Patriotes, n* 5.

* « 11 est certain, dit un jour Sainl-Cyran à Fontaine, que le diable possède l'âme d'un petit enfant dans le ventre de sa mère. » Mémoires de Fontaine, t. Il, p, 79.

10 niSTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1795).

fêles, la joie d'un grand peuple rassemblé sous sôs yeux pour resserrer les nœuds de la fraternité universelle... Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission?.. Le sceptre et l'encensoir ont conspiré pour déshonorer le ciel et usurper la terre l. »

Ainsi Robespierre était loin d'admettre qu'il pût y avoir dans le ciel un modèle des tyrans terrestres. Mais, au lieu de rejeter Dieu purement et simplement, comme les Girondins, il voulait que les hommages rendus jusqu'alors au Dieu de l'iniquité le fussent désormais au Dieu de la justice :

' « Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses diverses par lesquelles certains philosophes ex- pliquent les phénomènes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs disputes éternelles; ce n'est ni comme métaphysiciens ni comme théologiens que vous devez les envisager; aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine*. »

Comment les Montagnards et les Girondins, c'est-àdire des hommes qui poursuivaient d'une égale horreur les abus et les mensonges du passé, furent-ils conduits, sur un chapitre de cette gravité, à des conclusions différentes? La réponse est facile.

Quel était le principe des Girondins? l'individualisme pur. Quel était l'état social qu'appelaient leurs aspirations? un système bien combiné de garanties. Qu'un cadre fût construit où le fort et le faible, le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant, se vinssent mouvoir aussi

1 Dans son célèbre discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, i% floréal an H. Voyez YUist. parlem, t. XXXII, p. 572 et 573.

* Md., p. 5G5 et 560.

COiNSTITUTlON DE J793. 11

librement que possible, mais avec la diversité des chances liée à l'inégalité de leurs forces naturelles ou de leurs ressources acquises, l'idéal des Girondins n'allait pas au delà. Donc, pas de despotisme à visage humain dans leur doctrine, mais aussi pas de protection sociale; à chacun de pourvoir à sa propre dcslinée, dans sa sphère particulière et de son mieux! S'il se trouvait que les fardeaux ne fussent pas proportionnés aux forces, tant pis pour les faibles! Or, pourquoi ceux qui écartaient la nolion d'un pouvoir tutélaire parmi les hommes auraient-ils admis celle d'un pouvoir tutélaire dans les cieux? Celui-là sera bien près d'être athée, s'il est logique, qui, méconnaissant le lien mystérieux des cires, ramène tout à l'existence individuelle , comme celui-là sera volontiers panthéiste, qui, généralisant la vie, retrouve la sienne dans celle des autres^

Aussi Dieu est-il absent du travail de Condorcet. A qui les eût interrogés sur cette omission, les Girondins eussent probablement répondu, comme Laplace à Napoléon : « Nous n'avions pas besoin de cette hypothèse. »

Mais Robespierre et les Jacobins crurent en avoir besoin, eux, pour imprimer une haute sanction morale à l'idée que l'intervention d'un pouvoir actif et juste était requise là où il y avait des faibles à proléger, des pauvres à nourrir, des malheureux à sauver, non pas seulement de l'oppression, mais dé l'abandon. Ils savaient qu'au malade qui se retourne en gémissant sur son lit de douleur il importe peu d'apprendre qu'il a le droit d'être guéri, si on ne le guérit pas; ils savaient que le droit de marcher, reconnu au paralytique, n'est que dérision de la part de qui ne lui tond pas la main; ils savaient que la destruction de la misère a pour principal obstacle la misère même, despotisme plus terrible qu'aucun de ceux qui portent nom d'homme, et contre lequel c'est nn triste préservatif que la doctrine glacée du chacun

chez soi, chacun pour soi; laissez passer, laissez faire.... laissez mourir!

lis n'eurent garde, conséquemmenl, d'étendre à l?i<lée de protection la haine que l'idée de tyrannie leur inspirait, et, remontant, par une chaîne naturelle, de la nécessité d'une intervention sociale à celle d'une intervention divine, ils firent de la conception de l'Etre suprême le complément du dogme, encore imparfait dans leur esprit, de la Fraternité.

Sous le rapport politique, la différence n'était pas moins grande entre le projet de Condorcet et celui de Hérault de Séchclles, et elle présentait un caractère analogue.

En apparence, rien de plus démocratique que le plan girondin. La nation tout entière, divisée en assemblées primaires de quatre cent cinquante à neuf cents membres1, y était appelée :

1° À élire directement les membres du Corps législatif', les administrateurs 5, les ministres * ;

2° A exercer droit de censure sur les actes des mandataires publics, et à provoquer, le cas échéant, soit la réforme d'une loi existante, soit la promulgation d'une loi nouvelle 5;

5° A nommer une Convention pour la réforme des lois constitutionnelles, par suite d'une initiative qu'il appartenait à chaque citoyen de prendre6.

Condorcet aurait même voulu que tous les citoyens concourussent à la confection des lois7; et c'est ce qu'il

1 Titre III, section i, art. t.

* Titre VU, section i, art. 2.

5 Titre IV, section u, art. t.

4 Titre V, section n, art. I.

3 Titre VIII, art. 1.

«Titre IX, art. 5.

7 11 en avait recherché les moyens dans les Lettres d'an bourgeois de !iew-Havcn.

eût proposé, s'il n'eût été retenu par la crainte que l'éducation du peuple ne fût pas encore au niveau de l'exercice d'un pareil droit1.

Chose remarquable ! le projet montagnard, eu égard au choix des personnes, accordait beaucoup moins à l'élection directe. Il appelait bien le peuple à élire directement les membres de la législation; mais le choix des administrateurs et celui des ministres, il l'attribuait à des assemblées électorales de district et de département'. Le nombre des ministres étant fixé à vingt-quatre3, l'assemblée éleclorale de chaque département nommait un candidat, et, sur la liste générale, le Corps législatif choisissait les membres du Conseil \

Etait-ce donc que, chez les Montagnards, le sentiment démocratique fût moins vif que chez les Girondins? Non, certes; ce qui était moins vif chez les Montagnards, c'était l'instinct du droit purement individuel. Le désir d'assurer à chacun, pris séparément, sa part directe de souveraineté, ne les aveuglait pas sur la nature des meilleurs procédés à suivre pour arriver au but suprême: l'affranchissement moral, intellectuel et social de la masse du peuple. Témoins indignés des effets d'une longue oppression, ils doutaient que les victimes eussent, abandonnées à leurs propres inspirations, la force de la secouer. Ils se défiaient de l'action que, dans nos campagnes, encore plongées en de si épaisses ténèbres, l'intrigue ne manquerait pas d'exercer sur l'ignorance, et le talent pervers sur la probité naïve. Ils ne voulaient pas qu'aux mains des riches, des beaux parleurs, des

1 Voyez ce qu'il en dit dans sa brochure sur la Nécessité de faire ratifier la Constitution par les citoyens, bibliothèque historique de la Révolution, 795-796. (British Muséum.)

i Art. 65 et 80.

8 Art. 62.

* Art. 63.

14 IIISTOHIE DE LA RÉVOLITIO.N (1707)).

barons de l'industrie, des usuriers de village, des génies de chef-lieu, la souveraineté du peuple devînt un moyen de mieux river ses chaînes, loul en les dorant. Ils ne faisaient point de la révolution à accomplir une affaire d'addition. C'est pourquoi ils eurent recours à l'institution des assemblées électorales de département, persuadés que, presque partout, ces corps intermédiaires seraient formés sous l'influence des sociétés jacobines de province, si promptes elles-mêmes à accepter l'initiative révolutionnaire de Paris.

Les Girondins ne s'y trompèrent pas. De là cette véhémente exclamation de Salles, dans le pamphlet qu'il lança en fuyant, comme les Parlhes lançaient leurs flèches : « Français, voulez-vous devenir la conquête de Paris 1 / »

Mais Paris, c'est la France en petit, ou plutôt, la France en grand.

Les Montagnards le comprirent bien; et toutefois il se glissa dans leur œuvre une disposition qui semblait les faire plus girondins que les Girondins eux-mêmes. Ils écrivirent : « Le peuple délibère sur les lois*. »

Quel sens attachèrent-ils à ces mots? Entendaient-ils par là introduire dans le suffrage universel la confusion des langues, et du choc de quelque quarante mille parlements rivaux faire sortir la solution de tout problème? Leur arriva-t-il d'oublier tout à coup avec quelle force ils avaient eux-mêmes attaqué, dans le débat sur l'appel au peuple, le régime des assemblées primaires, étendu outre mesure? Car c'était Marat qui avait dénoncé l'exagération du suffrage universel comme le pire des maux \

1 Examen critique de la Constitution , par Salk-s, député de la Meurlhe, 795-79G, dans la Bibliothèque historique de la liévolution. (lirilisli Muséum.)

* Art. 10.

s Voyez, dans le volume qui précède, le chapitre sur V Appel au peuple.

C'était Robespierre qui avait dit, en plein club des Jacobins, et cela sans qu'une seule voix se fut élevée pour Je contredire : « Je ne connais pour un peuple que deux manières d'exister : ou bien qu'il se gouverne lui-même, ou bien qu'il confie ce soin à des mandataires; nous, députés républicains, nous voulons établir le gouvernement du peuple par ses mandataires, avec responsabilité; c'est à ces principes que nous rapportons nos opinions1. »

Oui, déconsidération et ruine du suffrage universel, égaré;

Mutilation du souverain, sous couleur d'hommage à sa souveraineté;

Immolation des minorités gardiennes du progrès h une majorité de hasard, irresponsable et contre laquelle il n'y aurait plus de recours;

Guerre civile semée dans l'antagonisme d'une foule de petites assemblées locales où les oppresseurs du peuple seraient toujours présents, et d'où serait presque toujours absent le peuple opprimé;

Déchéance intellectuelle de Paris;

Décri de l'idée d'organisation, seule propre à affranchir les prolétaires;

Disparition d'un lieu central de rendez-vous, ménagé aux opinions diverses, pour s'y mesurer, en présence de la nation entière, atlentive à leurs débats;

Substitution d'une myriade d'obscurs conciliabules à cette tribune haute et sonore d'où il fut donné à la Révolution d'envoyer sa parole aux extrémités de la terre :

Voilà ce que Robespierre, et Maral, et les Jacobins, avaient aperçu au fond de la théorie qui, sous le nom trompeur de gouvernement du Peuple par lui-même, ne

1 Club des Jacobins, séance du 20 mai 1793. Voyez Vllist. parlent., I. XXVII, p. 245.

10 HISTOIRE DE LA nÉVOLUTlOS (1793).

(ait que^ consacrer, en l'étendant à toutes choses, le despotisme du nombre l.

Donc, en dépit de ces mots : « Le peuple délibère sur les lois, » mots échappés à la distraction des rédacteurs ou introduits par un calcul de popularité, la Montagne n'entendit nullement consacrer, au sein des assemblées primaires, la discussion des projets de loi présentés à leur assentiment. Cela est si vrai, que la Constitution de 1795 porte : « Les suffrages sont donnés par oui et par non *. » Il y a plus : Ducos et Penière ayant demandé que l'article exprimât formellement le droit qu'avait le peuple de discuter la loi, cette proposition fut repoussée, et l'on décida que la manifestation de la volonté populaire resterait confinée dans les limites de l'acceptation ou du rejet, formulés purement et simplement \

On ne saurait nier qu'il n'y eût en tout ceci une contradiction choquante. En principe, on semblait reconnaître au peuple le droit de délibérer sur les lois, et, en fait, on le lui interdisait! Puis, que signifiait cetle intervention par oui et par non qui faisait du peuple une machine à voler? La belle souveraineté, vraiment, que celle qui, n'allant pas jusqu'au pouvoir d'amender la loi présentée, risque d'être étouffée entre deux syllabes ! Le respectable souverain que celui auquel on défend toute décision qui ne serait pas le oui on le non qu'on lui demande ! Est-ce faire la loi que d'accepter ou rejeter une loi faite par d'autres?

Encore si la Constitution de 1795 eût appelé le peuple à sanctionner de celte façon toutes les lois, ou du moins

1 Nous renvoyons, sur ce point, le lecteur aux citations contenues dans le chapitre sur Y Appel au peuple. — Quant au résumé qu'on vient de lire, nous n'avons eu qu'à l'extraire textuellement de la urochure publiée par nous, sous le nom de République une et imliriaible.

* Art. 19.

3 Vovez, dans le Moniteur, la séance du 13 juin 1705.

les plus importantes ! Mais non : le danger du système de la législation directe frappait si vivement les Montagnards, qu'ils eurent soin de diviser la matière des règlements généraux en deux catégories : l'une, comprenant ce qu'ils nommèrent les lois; l'autre, embrassant ce qu'ils nommèrent les décrets. Les décrets, ils les affranchirent de la nécessité de la sanction préalable du peuple. Or, sous ce titre, que désigna-t-on ? lia plupart des actes législatifs qui influent d'une manière décisive sur l'existence politique et sociale d'une nation. Furent compris, par exemple, sous le nom particulier de décrets, et soustraits conséquemment au contrôle populaire :

L'établissement annuel des forces de terre et de mer;

L'introduction des forces navales étrangères dans les ports de la République ;

Les mesures de sûreté et de tranquillité générale;

La distribution annuelle et momentanée des secours et Ira vaux publics;

Les ordres pour la fabrication des monnaies de toute espèce :

Les dépenses imprévues et extraordinaires; Les mesures locales et particulières à une administration, à une commune, à un genre de travaux publics; La défense du territoire; La ratification des traités;

La nomination et la destitution des commandants en chef des armées;

La poursuite de la responsabilité des membres du Conseil, des fonctionnaires publics ;

L'accusation des prévenus de complots contre la sûreté générale de la République;

Tout changement dans la distribution partielle du territoire français ;

Les récompenses nationales

1 t:onsiilulion de 1793, art. ô5.

En d'autres termes, ce que la Constitution de 1795 retranchait du gouvernement direct du peuple par lui» même, c'était... le gouvernement presque tout entier; car que ne pouvait-on faire entrer dans des articles aussi élastiques que ceux-ci : mesures de sûreté générale? dépenses imprévues...

11 est vrai que, dans la catégorie beaucoup plus resserrée des lois, flgu raient deux articles très-essentiels, savoir : la déclaration de guerre et les contributions !. Mais, comme nous le verrons plus loin, l'exercice du premier de ces droils entre les mains du peuple fut défini, lors du débat, dans un sens fort restrictif; et le second, à force d'être impraticable, était évidemment illusoire. Comment faire répartir par des milliers d'assemblées primaires cet impôt direct dont la fixation n'est qu'un jugement entre les divers groupes de contribuables? A part les inconvénients attachés, en pareille matière, à l'égoïsme local, comment croire possible ailleurs qu'au centre une opération de calcul qui repose nécessairement sur des relevés de produits antérieurs, sur des tableaux du prix des choses dans les différents pays, sur des observations approfondies touchant la marche du commerce et le mouvement des manufactures? Supposer que tant de petites assemblées éparses arriveraient à évaluer uniformément la dépense annuelle, d'après la valeur des denrées, les devis de construction ou de fournitures, l'état des établissements publics et des magasins, quelle chimère! La Montagne ne pouvait s'y méprendre.

Il est donc manifeste que le peu qu'elle eut l'air d'accorder au système de la législation directe, c'est-à-dire à ce régime des assemblées primaires tant combattu par elle-même, lui fut comme arraché; elle voulut ménager les susceptibilités départementales que, précisément à

• Constitution de 1793, art. 54.

CONSTITUTION DE 1793. jcj

celte heure-là, les Girondins proscrits s'efforçaient de changer en révolte. Car, il ne faut pas l'oublier, la Constitution de 1793 fut comme rédigée au bruit du tocsin sonné, dans les trois quarts des villes de France, contre la prépondérance et l'initiative de Paris ; de sorte que les Montagnards se trouvèrent placés entre deux grandes craintes : s'ils paraissaient trop se défier du régime des assemblées primaires, ils prêtaient le flanc aux coups de la Gironde, et fournissaient un aliment très-actif à l'incendie qu'ils avaient hâte d'éteindre; si, au contraire ils égaraient le suffrage universel hors de sa sphère naturelle l'élection par le peuple des mandataires du peuple ils offraient aux agitateurs royalistes des milliers de points de ralliement; ils créaient, dans un pays déjà cerné par la guerre étrangère, d'innombrables foyers de guerre civile. Pour échapper à cette alternative, ils donnèrent à la province, théoriquement et en apparence, une part du pouvoir dont Paris conservait toute la réalité.

Et ce fut au point qu'ils introduisirent dans la Constitution l'article suivant : « Quarante jours après l'envoi de la loi proposée, si dans la moitié des départements plus nn, le dixième des assemblées primaires de chacun d'eux, régulièrement formées, n'a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi l. »

Ici encore l'intention de paralyser Je droit de sanction conféré au peuple était évidente. Aussi les Girondins s empressèrent-ils de la signaler. Du fond de sa retraite Salles écrivit : « Ils laissent à la nation le droit dérisoire de s'expliquer spontanément, bien sûrs que celle masse immense ne se remuera jamais de cette manière, et qu'ils pourront, au milieu du silence général et forcé du peuple, agiler leur capitale*! »

1 Art. 59.

1 Examen critique de la Constitution, par Salles, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, 705-796. {Dritish Muséum.)

Au résumé, la Constitution de i 793, si on la considère sous le rapport politique, eut ce défaut, très-grave dans un exposé de principes, d'être en même temps un instrument de parti.

A ce sujet, Baudin, député des Ardennes, raconte que Barère, l'ayant un jour rencontré dans la cour des Tuileries, le prit ù part et lui demanda ce qu'on pensait de la Constitution. Comme ils étaient près du perron par lequel on entrait dans le Comité de salut public: « Est-il possible, répondit Baudin, qu'à la vue des degrés du trône (et il montrait du doigt le perron) je me hasarde à parler sans feinte à Votre Majesté? — Allons, vous plaisantez. — Nullement. — Je n'exerce ici aucun pouvoir que vous ne partagiez avec moi. — Voilà certes une grande erreur, surtout si vous en tirez la conséquence que je suis de part dans vos opérations. — Mais, enfin, que dit-on de la Constitution? » Baudin se mit à réciter la tirade de Sosie, lorsqu'il prévient Amphitryon que la vérité le choquera et finit par lui dire :

« Où comme avec les grands d'ordinaire on en use. Je menlirai, si vous voulez. »

Cette plaisanterie ne parut pas amuser Barère, mais elle piqua sa curiosité, qui devint plus pressante. « Eh bien, reprit alors Baudin, puisque vous insistez, je pense qu'il n'appartient qu'à vous de dire que la Constitution est écrite en style lapidaire ; j'avoue, moi, qu'elle est rédigée avec clarté, avec précision ; qu'elle séduira sous ces rapports. Vous ne manquerez pas de prétendre que les patriotes, entravés pendant huit mois, onl donné en quinze jours une Constitution, dès que les opposants on télé terrasses. Elle éblouira ceux qui ne réfiéchissent pas : le nombre en est grand ! Reste à savoir si elle peut marcher, je vous attends là. Mais, telle qu'elle est, c'est, entre vos mains, un instrument infaillible de succès.

C est une torpille avec laquelle vous endormirez les départements !. »

Hérault do Séchelles avait présenté son rapport le 10 juin : le 11, la discussion s'ouvrit.

On a écrit que cette discussion ne fut que pour la forme; que ceux des Girondins qui restaient dans l'Assemblée refusèrent de s'associer au débat : tout cela est inexact. On vit, au contraire, figurer dans la lice, et trèsactivement, Fermont, Ducos, Fonfrède, Mazuycr. Il est même à remarquer que, loin de repousser aucune mesure comme trop populaire, ils renchérirent, en plusieurs occasions, sur les tendances démocratiques du Comité de salut public*. Ils ne négligèrent rien, non plus, 'pour détourner l'accusation de fédéralisme qui pesait sur leur parti. Fonfrède combattit vivement le système de « ces re« présentations nationales, qui penchent au fédéralisme8. » Hérault ayant oublié dans son projet de définir le peuple, « l'universalité des citoyens, » ce fut le girondin Fayau qui proposa cette définition, comme propre à « fermer toutes portes au fédéralisme \ »

Du reste, les modifications apportées par le débat au projet que le Comité de salut public avait adopté ne furent ni très-nombreuses ni très-profondes.

Sur la question de savoir si, dans les assemblées primaires, le vote aurait lieu à haute voix ou au scrutin, au choix du volant, Danton ayant demandé la liberté du choix, « afin que le riche pût écrire, et le pauvre parler, » Ducos s'écria : « LesMédicis étaient des marchands; ils avaient dix mille votants à leurs ordres; ils ont fini par être souverains.» Mais l'Assemblée ne s'arrêta pointa cetexemple,

1 Anecdotes et Réflexions générales sur la Constitution, par P. C. L. Baudin, député des Ardennes, p. 18 et 19, dans la bibliothèque historique de la Révolution, 795-807. (British Muséum.)

* Mémoires de René Levassent p. 50Î. Édition de Bruxelles. 5 JMd., p. 291.

* Ibid., p. 289.

séduite peut-être par ce mot de Barère : « On ne peut pas contester aux bons citoyens le droit d'être courageux *. »

Le projet de Hérault de Séchcllcs portail que « les députés ne pourraient être recherchés, accusés, ni jugés en aucun temps, pour les opinions par eux énoncées dans le Corps législatif. » Et en cas de trahison manifeste?... Robespierre aurait voulu qu'on trouvât un moyen de les contenir ou de les punir. Question épineuse! Tiendraiton la liberté des votes sous le poids d'une menace continuelle? Que deviendrait alors la dignité des représentants du peuple? Convenait-il de mettre leur conscience à la torture? Et puis, quel danger, si l'intrigue s'emparait du pouvoir de frapper! Robespierre insista pour que cette matière, selon lui très-délicate, fût mûrement examinée, et qu'on cherchât un procédé de nature à rendre la responsabilité des mandataires sérieuse, sans néanmoins porter atteinte à leur liberté morale. Mais où Robespierre voyait une œuvre d'avenir, la plupart des Montagnards voyaient une œuvre de circonstance, et ils étaient pressés d'en ûnir : on passa outre s.

Le même sentiment d'impatience fit laisser dé côté un chapitre qui instituait un grand jury national, chargé de protéger les simples citoyens contre les membres de la législature et du Conseil exécutif. Vainement Robespierre s'efforça-t-il de faire comprendre l'importance de cette institution dont il avait donné le premier l'idée, il ne put rien obtenir *.

Nous avons dit que, dans la Constitution de 1795, la déclaration de guerre est comprise au nombre des lois : cette disposition, appuyée par Thuriot et Philippeaux, fut combattue par Ducos et Danton. Ce dernier réclamait, pour le gouvernement, le droit de défendre la nation

» Voyez le Moniteur du U juin 1793.

» Séance du 15 juin 1793.

* Mémoires de Levasseur, p. 300.

<,0SSTITUT10i> DE 1795. 25

contre une attaque imprévue. Thuriot revenant à la charge: « Eh bien, dit Danton, que le Corps législatif soit autorisé à porter les premiers coups si le salut de l'État l'exige, et que ce commencement d'hostilités n'empêche pas que le peuple soit convoqué pour se prononcer sur la continuation de la guerre. » On décréta l'article, ainsi expliqué et amendé \

Il était dit, dans le plan de Condorcet, que, d'intervalle en intervalle, la révision de la Constitution aurait lieu par une Convention nommée ad hoc, laquelle se réunirait dans une autre ville que le Corps législatif; et, à cet égard, le projet de Hérault de Séchelles ne différait pas de celui de Condorcet. 11 y avait là un danger qui n'échappa point au regard perçant de Robespierre. « Un peuple qui a deux représentations, fit-il observer, cesse d'être unique. Une double représentation est le germe du fédéralisme et de la guerre civile. Qu'on ne m'objecte pas que les deux assemblées auraient des fonctions différentes : l'une s'armerait de la Constitution existante; l'autre, de cet intérêt plus vif que prend un peuple ù ses nouveaux représentants; la lutte s'engagerait ; la rivalité éveillerait des haines, et les ennemis de la liberté profiteraient de ces dissensions pour bouleverser la République. » Ces observations frappèrent tous les esprits ; Hérault de Séchelles déclara s'y ranger*, et l'on décréta que la Convention, formée de la même manière que les législatures, en réunirait les pouvoirs 3.

Robespierre ne montra pas moins de sagacité politique, en défendant, contre Chabot, l'article qui conférait à des assemblées électorales, au lieu de l'abandonner au vote direct du peuple, le choix des administrateurs et des ministres. Thuriot et Levasseur ayant mis en relief l'in-

1 Mémoires de Levasseur, p. 296.

â Ibid., p. 305.

3 Constitution de 1793, art. 116.

convénient de donner aux corps administratifs un caractère de représentation qui les mettrait en quelque sorte sur un pied d'égalité avec le Corps législatif et tendrait par là au fédéralisme, Robespierre développa avec beaucoup de force, surtout en ce qui touchait la nomination des ministres, la considération suivante : « Si le Conseil exécutif lient ses pouvoirs de la même source que le Corpslégislatif, il en deviendra le rival, et le rival très-dangereux, ayant la force que donne l'exécution l. »

Dans la séance du 1 7 juin, Levasseur et Ducos avaient demandé qu'on exemptât de toute contribution ceux qui n'avaient que l'absolu nécessaire; et cette exemption, , dictée par une généreuse sympathie pour les pauvres, formait un des traits caractéristiques de la Déclaration des Droits de Robespierre*. Mais, en examinant de près les conséquences d'un semblable privilège, le grand homme d'État de la démocratie était arrivé bien vite à reconnaître que c'était là une noble erreur. Il le déclara en ces termes : « J'ai partagé un moment l'erreur de Ducos; je crois même l'avoir écrite quelque part; mais j'en reviens aux principes, et je suis éclairé par le bon sens du peuple, qui sent que l'espèce de faveur qu'on lui présente n'est qu'une injure. En effet, si vous décrète-/ que la misère exemple de l'honorable obligation de contribuer aux besoins de la patrie, vous décrétez l'avilissement de la partie la plus pure de la nation, vous décrétez l'aristocratie des richesses, et bientôt, vous verriez ces nouveaux aristocrates, dominant dans les législatures, avoir l'odieux machiavélisme de conclure que ceux qui ne contribuent pas aux charges ne doivent point partager les bienfaits du gouvernement; il s'établirait une classe de prolétaires, une classe d'ilotes... Ce qu'il y a de populaire et de juste, c'est le principe que la société

1 Séance du 15 juin 1703. Voyez le Moniteur.

2 Art. 13 de cette déclaration.

doit le nécessaire à tous ceux de ses membres qui ne peuvent se le procurer parle travail. Je demande que ce principe soit consacré dans la Constitution, et que le pauvre qui, pour sa contribution, doit une obole, la reçoive de la patrie pour la reverser dans le trésor public l.» C'est ce qu'on décida1.

Tels furent les débats d'où sortit la Constitution de 1 793. Ils ne durèrent que quelques jours, furent marqués par une extrême sobriété de paroles, et témoignèrent d'une grande bâte d'arriver au dénoûment : ce dont il n'y a pas à s'étonner, lorsqu'on songe au théâtre de cette discussion et à sa date orageuse. Quelles préoccupations s'y mêlèrent ! Que d'incidents l'interrompirent ! Au milieu de ses graves travaux, il fallait que l'Assemblée s'occupât, tantôt de la Vendée, où les royalistes triomphaient; tantôt du Calvados, soulevé par les Girondins. Chaque jour, quelque dépêche menaçante ou quelque nouvelle sinistre. De l'intérieur des départements, arrivaient des missives qui les montraient sur le point de prendre feu 3 ; Momoro, du fond de la Vendée, annonçait la prise de Saumur par les royalistes4; Romme et Prieur (de la Côte-d'Or) écrivaient à la Convention pour lui rendre compte de leur arrestation à Caen.

Ce fut à l'occasion de cette lettre et d'un post-scriptum où Romme disâit : a Notre arrestation peut revêtir un grand caractère, si on nous constitue otages pour la sûreté des représentants détenus à Paris, » que Gassuin osa insinuer, d'après le caractère de l'écriture, qu'on avait forcé la main au signataire; sur quoi Cambon s'écria : « Vous vous trompez : Romme serait libre au militai de toutes les bouches à feu de l'Europe \ »

1 Hisl. parlent., t. XXVIH, p. 208 et 209.

* Voyez la Constitution de 1795, art. 21 et 101. 5 Séance du 11 juin 1795.

* Séance du 12 juin 1795.

» Séance du 14 juin 1795. Voyez le Moniteur du 17.

Ce fut aussi à l'occasion des derniers articles de la Constitution qu'à ces paroles de Mercier : « De tels articles s'écrivent ou s'effacent avec la pointe d'une épée. Avez-vous fait un pacte avec la victoire? » il fut répondu : « Non, mais nous en avons fait un avec la mort. »

Les uns nomment ici Bazire; d'autres, Robespierre*. Eh ! qu'importe qui le poussa, ce cri sublime? Levasseur, qui était là, dit qu'il fut poussé « tout d'une voix par la Montagne*. » Et, en effet, il est des mots qui ne se trouvent sur les lèvres d'un seul que lorsqu'ils se sont échappés du cœur de tous.

La Constitution fut achevée le 25 juin. Comme on la mettait aux voix, une partie de l'Assemblée restant immobile, Billaud-Varenne, indigné, réclama l'appel nominal, « pour apprendre enfin au peuple quels étaient ses ennemis. » C'eût été enlever au pacte fondamental qui venait de se conclure beaucoup de son autorité morale : Robespierre, plus habile, se contenta de dire d'un ton méprisant : ce 11 faut croire que ces messieurs sont paralytiques; » et il fit passer à l'ordre du jour8.

Ainsi qu'on devait s'y attendre, les députations affluèrent. Magistrats et simples citoyens accoururent en foule pour féliciter l'Assemblée : Dufourny, au nom des corps administratifs ; Fâche et Chaumettc, au nom de la Commune; un juge, au nom des tribunaux de Paris; un canonnier, au nom de ses camarades*. Rillaud-Varenne, pour consacrer cette journée, voulait qu'on abrogeât la loi martiale:. celte motion fut votée d'enthousiasme5. En

1 C'est à ce dernier que le récil de Mercier semble attribuer celte réponse , sans toutefois le dire expressément.

* Mémoires de René Levasseur, p. 506.

5 Anecdotes et Réflexions générales sur la Constitution, par Baudin, p. 20, dans la Bibliothèqtte historique de la Révolution, 795-807.(Bnlish Muséum.)

* Hist. parlem. t. XXVIII, p. 200-212.

*lbid., p. 212.

ce moment, les officiers municipaux remplissaient la salle, et le peuple, se pressant aux portes, demandait à entrer : l'autorisation lui en fut accordée; et, divisés en légions, précédés de tambours, les nombreux citoyens qui composaient le cortège défilèrent en criant : Vivela République! Vive le 51 mail Vive la Montagne1 !

Le soir, Paris prit ses habits de fête; les canonniers se réunirent aux Champs-Élysées ; le peuple couvrit le Champ de Mars; et, le lendemain, David rendit compte à la Convention des scènes émouvantes dont il avait été témoin 2.

Toutefois la Constitution de 1793 ne fui pas sans rencontrer des censeurs, même hors du camp des royalistes. Et il est certain qu'elle donnait prise à la critique sous beaucoup de rapports.

Au point de vue politique, on lui pouvait reprocher :

D'avoir déterminé, tantôt d'une manière contradictoire, tantôt d'une manière illusoire, les actes de la souveraineté du peuple;

D'avoir accordé à celte souveraineté, ou trop, ou trop peu;

De n'avoir établi aucune institution de nature à garantir les citoyens contre la tyrannie des administrateurs ou des magistrats ;

D'avoir, en matière de procès civils, conservé les juges, sous le nom d'arbitres publics, au lieu de les remplacer, comme dans le plan de Condorcet, par des arbitres au choix des parties;

De n'avoir pas suffisamment soustrait la liberté civile aux atteintes de l'arbitraire;

D'avoir fait du Conseil exécutif, en le composant de vingt-quatre membres, une lourde machine qui risquait

1 Hist.parlem., t. XXVIII, p. 209-212.

a Ibid , p. 213.

de nuire à la rapidité des affaires et de compromettre Tu ni té d'action ;

D'avoir, par oubli sans doute, fermé au pauvre les portes de la représentation nationale, en n'attachant aucune indemnité aux fonctions de représentant.

Àu point de vue moral et social, la Constitution de 1795 avait le grave défaut d'assigner pour but à la Société le bonheur commun1, sans ajouter que ce bonheur commun est dans l'accomplissement de la justice; et, quant au principe de la fraternité humaine, combien la Constitution de 1795 restait en deçà des limites aperçues par Robespierre !

DÉCLARATION DES DROITS, PRÉSENTÉE AUX JACOBINS FAR ROBESPIERRE, LE 21 avril 1793.

La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui.

Il ne peut préjudiciel*, ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables.

Toule possession , tout trafic, qui viole ce principe, est essentiellement illicite et immoral.

Pour que les droits du peuple ne soient pas illusoires, pour que 1 égalité ne soit pas chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent assister aux assemblées publiques, où la loi les

Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer, à son gré, de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Nul genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être interdit à l'industrie des citoyens.

1 Art. 1.

COfiSTITUTION DE 179'.

appelle, sans compromettre leur existence et cellede leurs familles.

Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'enlr aider , selon leur pouvoir, comme les citoyens du même état.

Celui qui opprime une seule nation se déclare l'ennemi de toutes.

Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres.

Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres.nations.

Il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien.

Ce rapprochement dispense de tout commentaire; il montre assez que l'influence de Robespierre sur les auteurs de la Constitution de 1793 ne fut pas entièrement exclusive de l'ascendant de Condorcet. L'article qui, dans l'œuvre montagnarde, fait de la propriété un droit absolu, invariable; celui qui affranchit le commerce et l'industrie, jusqu'à les. rendre indépendants de la morale; celui qui consacre l'égoïsme national en proclamant le principe de non-intervention, portent l'empreinte de l'esprit girondin.

Aussi Robespierre était-il loin de regarder la Constitution «comme un ouvrage fini : » il le déclara en pleine séance des Jacobins, au moment de la présentation du rapport l. Mais, tout imparfaite, qu'elle était, il la jugeait supérieure aux institutions morales et politiques des autres peuples1; et, d'un autre côté, elle avait à ses yeux le mérite de mettre un terme à l'incertitude où avaient flotté jusqu'alors les destinées du peuple français5. Il fut d'avis qu'il fallait se rallier autour d'elle, sauf à la perfectionner *; et tel fut le sentiment qui prévalut au club des Jacobins.

Mais, depuis que les réunions de l'Evêché avaient ac-

1 Séance des Jacobins du 10 juin 1795. « Ibid.

5 L'expression est de lui. Ibid*

quis de l'importance, il s'était formé un parti qu'on désigna sous le nom d'Enragés : les Enragés, à la tête desquels figuraient Varlet, Leclerc et Jacques Roux, ne manquèrent pas de s'élever bruyamment contre la Constitution de 1795. Dans la soirée du 10, aux Jacobins, Chabot avait critiqué le travail de Hérault de Séchelles avec plus d'emportement que de succès. Le 25, Jacques Roux parut à la barre de l'Assemblée comme orateur d'une dépulation qui se prétendait envoyée parla section des Gravilliers; et, dans ce style déclamatoire et violent qu'on prenait trop souvent alors pour le langage des hommes libres :« Mandataires du peuple, dit-il, vous promettiez de faire cesser les calamités du peuple; mais qu'avez-vous fait pour cela ? Vous venez de rédiger une constitution que vous allez soumettre à la sanction du peuple. Y avez-vous proscrit l'agiotage? Non. Y avez-vous prononcé une peine contre les accapareurs et les monopoleurs? Non. Eh bien, nous vous déclarons que vous n'avez pas tout fait. Vous qui habitez la Montagne, dignes sans-culottes, reslerez-vous toujours immobiles sur le sommet de ce rocher immortel? Prenez-y garde, les amis de l'égalité ne seront pas les dupes des charlatans qui veulent les assiéger par la famine, de ces vils accapareurs dont les magasins sont des repaires de filous... Députés de la Montagne, ne terminez pas votre carrière avec ignominie \ »

Les Montagnards complices des accapareurs ! prolecteurs des noirs calculs qui affamaient le peuple! il n'y avait donc plus qu'à leur courir sus, à la grande joie des royalistes et des Girondins! L'explosion fut terrible sur les bancs de la Montagne. Thuriot, Robespierre, Billaud- Varenne, Legendre, Collot-d'Herbois, Léonard Bourdon, vinrent tour à tour dénoncer dans le pétitionnaire un

1 Voyez le lexie de celte adresse, reproduite in extenso, dans VHisL parlem., t. XXVIII, p. 216-218.

constitution de hvô. 31

Tartufe de démagogie. L'acte constitutionnel pouvait présenter des lacunes; qui le niait? Mais, enfin, dans quel temps et dans quel pays en avait-on produit un semblable? Était-ce pour en récompenser les auteurs qu'on appelait sur eux le déchaînement des colères nées de la faim? Ce Jacques Houx était un ancien prêtre : Thuriot l'accusa de venir en aide aux fanatiques de la Vendée. Léonard Bourdon lui reprocha de ne flatter le peuple que pour l'égarer. «Qu'on le chasse! » criait Legendre. Un des citoyens qui avait accompagné Jacques Roux déclara que la pétition qu'il venait de lire n'était point celle que la section des Gravilliers avait adoptée. On admit les pétitionnaires aux honneurs de la séance, mais à l'exception de leur orateur, qui dut rester à la barre, puis se retirer1.

Furieux, il court se plaindre au club des Cordeliers, dont il obtient l'adhésion pour l'adresse qu'il a lue dans l'Assemblée. Profitant de ce premier avantage, Leclerc taxe Danton de modérantisme, et conclut à ce que Legendre soit expulsé de la Société. Mais, sur.ee point, le club se divise, et, à la suite d'un grand tumulte, décide que Legendre sera mandé pour rendre compta de sa conduite4.

Pendant ce temps, les discours des Enrages se traduisaient en actes. Il y eut sur les ports des tentatives de pillage qui menacèrent l'approvisionnement de Paris; à la Grenouillère et au port saint Nicolas, des hommes s'ameutèrent dans le but de forcer la distribution d'un bateau de savon à un prix au-dessous du cours. Une voilure de vingt-deux caisses de savon, pesant ensemble 4,200 livres, fut arrêtée par un attroupement à la bar-

* Séance de la Convention du 26 au soir. — En rapprocher les détails du récit de Jacques Roux, dans le club des Cordeliers, tel que le donne le Républicai?i français, cité par les auleurs de YHist. parlem., t. XXVlIl.p. 219.

« J6id.,p. 220 et 221.

rière Saint-Lazare; et ces désordres ne durèrent pas inoins de trois jours '.

Il devenait indispensable d'y aviser: la Commune lança contre les agitateurs, qu'elle n'hésita pas à traiter de contre- révolutionnaires, un arrêté lrès-vigoureux\ A une députation de femmes qui exigeaient que le savon leur fût délivré à vingt sous la livre, Hébert répondit : « Si on se livre à des excès, la contre-révolution est faite, et vous aurez un roi'.» Celle ferme altitude des magistrats populaires et quelques arrestations ramenèrent le calme.

De leur côté, les Jacobins étaient intervenus. Indignés des manœuvres mises en usage pour égarer le club des Cordcliers, ils y envoyèrent douze commissaires, chargés d'éclairer les esprits sur la portée véritable et l'intention de l'adresse de Jacques Roux. Il essaya vainement de se défendre: on ne voulut pas même l'écouler, et il fut chassé du club des Cordeliers, comme un fanatique et un scélérat. Leclerc, accusé d'avoir provoqué les massa cres dont la ville de Lyon avait été le théâtre, partagea le sort de Jacques Roux. Restait Varlet : on se contenta de décider qu'il serait soumis à un scrutin épuraloire, et ne pourrailassister jusque-là aux séances des Cordeliers k.

On pense bien que, si la Constitution de 1793 déplut aux Enragés, elle ne plut pas davantage aux Girondins. Condorcet l'attaqua dans un pamphlet très-vif, dont la conclusion était : « Tout ce qui est bon dans le second projet est copié du premier, on n'a fait que pervertir et corrompre ce qu'on a voulu corriger. ' »

1 Voyez la Chronique de Paris, cilée par les aulours de VHist. parlent., t. XXVIII, p. 224 el 225.

* VHist. parlent, le donne en entier, t. XXVIII, p. 222 et 224.

3 Chronique de Paris, n° clxxxi, ubi supra,

4 Compte rendu du Républicain français, n* 228, reproduit dans VHist. pari, t. XXVIII, p. 251.

5 Biographie de Condorcet, par François Arago, en titre de ses OEuvres, publiées par A. Condorcet-O'Connor et F. Arago.

Ce trait était de ceux qui peuvent blesser la main qui les lance ; Condorcet le pressentit, et songea dès lors à s'assurer une retraite1.

11 y avait, au numéro 21 de la rue Servandoni, une maison ordinairement occupée par des étudiants, et qu'avaient habitée deux jeunes amis de Cabanis et de Vied'Azir, nommés Pinel et Boyer. Cette maison appartenait à la veuve de Louis-François Vernet, sculpteur et proche parent des grands peintres de ce nom. Condorcet ayant été décrété d'arrestation dans la séance du 8 juillet, sur la dénonciation de Chabot, Pinel et Boyer vont trouver madame Vernet et lui demandent si elle consentirait à sauver un proscrit. « Est-il honnête homme ? » demande à son tour la dame provençale, femme au cœur chaud, à l'esprit décidé, et bienfaisante jusqu'à l'héroïsme*. «Oui, madame, » répondent les deux jeunes gens. « En ce cas, qu'il vienne. — Nous allons vous dire son nom. — Vous me l'apprendrez plus tard. Pendant que nous discourons, il est peut-être arrêté. » Et le soir, raconte l'illustre biographe de Condorcet, le proscrit allait confier son existence à une femme dont, peu d'heures auparavant, il ignorait le nom3.

Mais il ne devait pas échapper longtemps, l'infortuné, au sort qui, partout et toujours, attend ces fous héroïques dont la vie s'emploie à servir le peuple; et ceux-là devaient périr à leur tour, qui forcèrent Condorcet à se tuer, parce qu'eux aussi avaient osé travailler au bonheur des hommes. « La majorité de ceux qui ont voté la Constitution de 1793 sont morts ou ont été proscrits pour elle \ » 11 est donc bien irrémissible, le crime d'avoir voulu la justice !

' Biographie de Condorcet, par François Arago, p. cxxxiu. *lbid.

3 Ibid. p. cxxxur.

* Mémoires de liené Leiasseur, p. 316.

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CHA1MTRE DEUXIÈME

Le curé Dernier. — Formation du Conseil supérieur de Châtillon. — Distribution des forces républicaines en Vendée. — Inaction de Biron; son caractère. — Les Héros de cinq cents livres ; traîtres mêlés, à de bons patriotes. — Manœuvres de la trahison. — Les républicains chassés de Doué. — Aspect de Saumur. — Salomon battu à Montreuil. — Siège et prise de Saumur par les royalistes. — Menace de pillage : belle proclamation des chefs vendéens. — Leur jalousie à l'égard l'un de l'autre. — Cathelineau nommé généralissime. — Les mouchoirs rouges. — Attitude des prêtres parmi les rebelles. — Corps de volontaires nationaux, découragés. — Camp» de Légô. — Démêlés entre Charette et la marquise de Goulaine. — Charette se réfugie auprès de Royrand. — Accueil qu'il reçoit. — 11 retourne à son camp. —Prise de Machecoul par Charette. — Charette et Lescure concertent une attaque sur Nantes. — Les soldats de Charette tentés par l'opulence de Nantes*; provision de sacs. Dangers de la République, si l'attaque de Nantes réussissait.— Les Vendéens à Angers. — Évacuation d'Ancenis. — 80,000 Vendéens marchent sur Nantes. — Députalion nantaise à la barre de la Convention.— Rapport deChoudieu. — Weslermann fait une pointe sur Parlhenay et s'en empare. — Affaire de Luçon; Sandoz bat en retraite pendant que ses officiers gagnent la bataille. — Aspect de Nantes.— Canclaux-Beysser.— Coustard.— Baco.— Admirable unanimité de patriotisme dans Nantes à l'approche de l'ennemi. — Le ferblantier Meuris à Nort ; héroïsme de Meuris et de ses compagnons; service immense qu'il rend à la ville de Nantes. — Belle défense de Nantes. — Cathelineau blessé mortellement. — Levée du siège par les Vendéens. — Imitation de l'antiquité.

Nous avons laissé les Vendéens évacuant Fontenay 1 ; leur court séjour dans cette ville fut marqué par un fait

1 Voyez, dans le volume précédent, le chapitre intitulé les Girondins et la Vendée.

important, la création de ce qu'ils appelèrent le Conseil supérieur.

Parmi les prêtres engagés dans la révolte figurait un curé nommé Bernier, homme séduisant de manières, d'une éloquence douce, d'une activité sans bornes, trèssupérieur par l'esprit à tous ceux qui l'entouraient, mais cachant derrière tant d'avantages une soif ardente du pouvoir, le génie de l'intrigue, des mœurs dissolues, et une âme capable des plus noirs attentats1. Peu connu encore, à l'époque dont nous parlons, pour ce qu'il était en réalité, cet habile hypocrite jouissait, dans l'armée vendéenne, d'un ascendant qui devint bientôt décisif. Ce fut lui qui, de concert avec Bernard de Marigny et d'EIbée, imagina la formation d'un corps chargé de résoudre, sous le nom de Conseil supérieur, les questions administratives et judiciaires*. Le siège du nouveau pouvoir fut fixé à Ghâtillon; et le Conseil, présidé par le faux évêque d'Àgra, eut pour membres, outre plusieurs 'avocats et hommes de loi, quatre prêtres, qui furent le curé Bernier, de la Rochefoucauld, Brin, vicaire général du diocèse de la Rochelle, et Jagault, un bénédictin \

Mettre ainsi un pouvoir civil à côté du pouvoir militaire, c'était pousser à la discorde ; et la rivalité ne tarda point en effet à éclater v. Mais le seul fait de cette institution annonçait une tendance à s'organiser et des vues d'avenir dont les républicains eurent à se préoccuper.

Comprenant enfin que, pour réduire un ennemi formidable, il ne suffisait pas de quelques banjdes de citoyens armés à la hâte, le Comité de salut public résolut

1 Madame de la Rochejaquelein , toute Vendéenne qu'elle était, avoue que les Vendéens, après la guerre, reprochaient au curé Bernier « des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilité. • Voyez les Mémoires de cette dame, chap. vin, p. 151.

* Pièces contre-révolutionnaires, publiées par Benjamin Fillon, p. 00. 3 Voyez la liste complète dans l'ouvrage ci-dessus, p. 08.

* Lettre de Cumont à Sapinaud de la Vérie. Ibid.

d'opposer aux rebelles des troupes de ligne. Trois légions, comprenant artillerie, infanterie et cavalerie, et dont Tune avait pour chef Westermann, reçurent ordre de marcher en Vendée ; à cette force on joignit des divisions de gendarmerie à pied, sous les ordres de Rossignol, d'abord ouvrier orfèvre, puis bas-officier aux gardes ; et trente mille fantassins, tirés des armées du Nord et du Khin, furent envoyés en poste jusqu'à Orléans et Angers1.

D'un autre côté, le Comité de salut public crut devoir rappeler le général la Bourdonnaye et diviser l'étendue de son commandement; de sorte que les forces destinées à combattre la rébellion se trouvèrent partagées en deux armées, Y armée des côtes de la Rochelle, s'étendant depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Nantes, elY armée des côtes de Brest, répandue depuisNanlesjusqu'àSaint-Malo*.

Le général Canclaux commandait la seconde ; Biron, arrivé à Niort le 29 mai 3, y prit le commandement de la première.

Ce partage, trop propre à briser l'unité de la résistance, ne pouvait manquer d'avoir des résultats funestes; et ils s'aggravèrent, nous le verrons, du peu d'accord qui existait entre les représentants en mission, dont les uns furent appelés à siéger à Nantes, d'autres à Saumur ; ceux-ci à Tours, ceux-là à Fonlenay, à Niort, aux Sables.

Au commencement de juin, la dislribution des forces républicaines sur les points particulièrement menacés était celle-ci : à Niort, seize mille hommes; à Thouars, que les Vendéens avaient abandonné, six mille; à Doué, huit mille; à Saumur, dix mille*.

Nous avons dit quel admirable élan de patriotisme fit affluer à Niort, pour proléger cette ville, après la prise

1 Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire des armées de la République, chap. v, p. 47. aHM.,p. 46.

5 Mémoires manuscrits de Mercier du Bocher, p. !U2. » Ibid.

de Fonlenay, les habitants des contrées circonvoisines, hommes mûrs, jeunes gens, vieillards. Le concours fut tel, qu'on craignit la famine, et qu'il fallut renvoyer ceux qui n'étaient pas en état de servir utilement, les vieillards, par exemple. Jusque-là, rien de mieux; mais les autres, ne pouvait-on, par un mouvement impétueux et hardi, les pousser au cœur de la Vendée, en leur donnant pour point d'appui, et la garnison de Niort, et les troupes ralliées de Fontenay1? Ce mouvement, exécuté avec précision, au moment môme où les vainqueurs de celte dernière cité, les paysans, ne songeaient qu'à regagner leurs villages, eût peut-être empêché les chefs vendéens, tranquillement rassemblés à Châlillon, d'y mûrir le plan d'une nouvelle campagne.

Malheureusement Biron n'élait pas homme à mettre à profit la puissance de l'enthousiasme populaire; à peine s'il était capable de la comprendre. Héritier des traditions d'une famille célèbre par d'ambitieuses galanteries et par une grande légèreté d'esprit mêlée à beaucoup de grâce, il ne reproduisait que trop lidèlement dans sa personne le type, charmant et vain, des Lauzun. Brave, il l'était sans nul doute, et de cette bravoure qui se sent aussi à l'aise devant le bourreau que devant l'ennemi. Traître, il y avait trop du lier gentilhomme en lui pour qu'il s'avilît à ce point. Mais sa jeunesse emportée, ses liaisons de plaisir avec le duc d'Orléans, ses dettes, l'insouciance fastueuse avec laquelle il lui était arrivé d'offrir des titres de cent mille francs contre vingtcinq louis, l'éclat de ses amours, ses voyages romanesques, et jusqu'à cette guerre d'Amérique où l'élégance raffinée de sa tenue militaire scandalisa plus d'un guerrier en bonnet de laine', tout cela était une singu-

1 C'est l'opinion exprimée par un juge compétent. Voyez les Mémoires d'un administrateur des armées républicaines, chap. v, p. 48. * Voyez, dans la Biographie universelle, l'article qui le concerne.

lièrc initiation au rôle de général sans-culotte. Voici comment Mercier du Rocher le peint dans ses Mémoires manuscrits : « Je le vis à Tours ; un petit plumet tricolore flottait attaché a sa cocarde. Il se présenta au département d' Indre-et-Loire en courtisan. Pendant toute cette visite, il se tint debout, le chapeau à la main, à demi incliné, et parlant le langage le plus doucereux. Quant aux rebelles, il dit qu'il ne s'en inquiétait point; qu'il les jouerait par-dessous jambes ; qu'il ne craignait que les désorganisa teurs et les clubistes. — Mais, général, lui fit observer quelqu'un, si l'on vous dénonce? — Quand on est sûr d'être écouté à la Convention, réponditil, on n'a pas peur des dénonciations. D'ailleurs, je me moque bien d'être pendu !... » Il y avait là un ancien militaire qui avait perdu un bras et une cuisse. Biron le recommanda aux administrateurs, et sortit1.

Tel était le général de l'armée des côtes de la Rochelle. Au fond, ses sympathies appartenaient beaucoup plus à des hommes comme la Rochejaquelein et Lescure qu'aux « désorganisateurs et aux clubistes. » Aussi ne se pressat-il pas d'entrer en campagne. Renfermé à Niort, il y passa son temps à trier les généreux volontaires que le péril y avait attirés, et à suivre des intrigues de boudoir.

Or, pendant ce temps, les rebelles, déjà maîtres de Chollel, Vihiers, Coron et Vezins, chassaient successivement des villages de Concourson et de Vercher les troupes républicaines, poussaient jusqu'à Doué leurs bandes victorieuses, et, dépassant cette dernière ville, menaçaient Saumur 2.

Ce succès des Vendéens n'avait rien, au reste, de surprenant; car on avait eu l'imprudence de placer à

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 192 et 195.

s Voyez, en les rapprochant, les Mémoires de madame de la Hochejaque lein,c\m$. vm, p. 134-136, et les Mémoires oTun administrateur, etc., liv. H, chap. i, p 54-56.

«il ERRE DE LA YE.NDÉE.

Concourson, à Vercher, à Doué, c'est-à-dire aux avantpostes, une légion nommée Germanique, laquelle se composait en partie de déserteurs étrangers, et des compagnies franches de nouvelle réquisition qui n'avaient jamais fait l'exercice à feu1.

Ces compagnies franches étaient celles dont on désigna dérisoirement les soldats sous le nom de Héros de cinq cents livres, parce qu'ils avaient été levés à prix d'argent par la Commune de Paris. Et il est certain qu'au début leur conduite sembla justifier de tout point cette appellation flétrissante. Mais la suite prouva que l'armée parisienne comptait dans ses rangs un grand nombre de patriotes aussi intrépides qu'ardents, parmi lesquels une poignée de traîtres qui étendirent au corps infesté de leur présence l'infamie que seuls ils méritaient. La manœuvre de ces misérables consistait, aussitôt le combat engagé, à mettre le feu à un caisson, et à s'enfuir en criant : « On nous trahit! Sauve qui peut'! » Doué fut le premier théâtre de leurs noires pratiques; et, à Saumur, où leur fuite les avait conduits, ils ne s'occupèrent qu'à semer le désordre. A les entendre, la trahison était partout, et il ne fallait s'en prendre de la der^ nière déroute qu'à la perfidie du général Leygonnier. La vérité est que Leygonnier avait le commandement à Doué; mais, ayant reçu dçs représentants du peuple réunis en commission à Sanmur l'ordre formol de se rendre dans cette dernière ville, il se trouva qu'il était parti de Doué quand l'ennemi s'y présenta'. L'injustice, à son

1 Mémoires d'un administrateur des (innées républicaines, liv. Il, f hap. i, p. 54 et 55.

* Voyez les Observations sur la guerre de la Vendée, par Nicolas Uentz, dépulé de la Moselle, imprimées par ordre de la Convention, p. 5, dans la Bibliothèque historique de la Révolution, — 1040, 7-8. {Dritish Muséum.)

s Mémoires sur la Vendée, par un administrateur des armées républicaines, liv. II,chap. 1, p. 56.

40 IIISTOinE DE LA RÉVOLUTION (1795).

égard , se mariait donc ici à la fureur, fureur telle que, s'il eût paru, les héros de cinq cents livres l'égorgeaicnt sur place1.

Aucune de ces circonstances n'était ignorée des chefs royalistes, qui avaient à Saumur beaucoup de complices secrets. Le républicanisme des habitants de celte ville paraissait, en effet, si douteux, que, lors du procès de Louis XVI, Manuel, ayant opiné pour qu'on enfermât le monarque déchu dans la citadelle de Saumur, fut accusé d'avoir voulu donner un roi aux rebelles*. Toujours esl-il que, dès le commencement des troubles, un garde-magasin avait mis le feu aux poudres, et tenté de faire sauter la ville 8 ; et ce qui prouve assez que les habitants attendaient les Vendéens, c'est qu'à la première nouvelle de l'approche de l'armée rebelle « ils s'empressèrent d oter de dessus leurs portes les inscriptions républicaines consacrées par l'usage à celte époque*. » Ajoutez à cela que le désordre était à son comble dans l'année; que les auberges regorgeaient de soldats ou d'ofûciers ivres *, et que ceux du bataillon parisien remplissaient tout de leurs clameurs, jurant qu'on voulait les mener à la boucherie, qu'ils ne marcheraient pas sans canons6.

Aussi, quoique la place fût défendue par une garnison nombreuse, et protégée tant par son fort que par de bonnes redoutes, pratiquées à droite et à gauche de la route de Doué et aux moulins de Bournan, les chefs royalistes se décidèrent à l'attaque.

1 Mémoires sur la Vendée, par un administrateur des armées républicaines, liv. II, chap. i, p. 56.

1 Mémoires manuscrits de Mercier dn Hocher, p. 100. s Ibid.

* Mémoires sur la Vendée, par un administrateur, etc., liv. IL chap. i, p. 59.

»/&id.,p. 56.

6 Rapport de Guillaud, commissaire près l'armée de Thouars.

Mais par où attaquer? On devait prévoir que le général Salomon, qui commandait, à Thouars, près de six mille hommes, s'empresserait de marcher au secours de Saumur : celle considération fit renoncer au projet de suivre la roule directe; et il fut résolu qu'on se porterait sur Mon treuil-Bellay, de manière à couper la communication de Thouars à Saumur, pour atlaquer ensuite par le côté naturellement le moins bien défendu \ Le 8 juin, l'armée vendéenne était à Montreuil. Là, elle se divisa en deux colonnes, dont l'une marcha sur Saumur, tandis que l'autre se préparait à recevoir les troupes venues de Thouars, qu'on attendait d'un moment à l'autre8.

L'attenle fut de courte durée. Ainsi que les chefs royalistes l'avaient prévu, le général Duhoux, qui commandait à Saumur, s'était hâté d'avertir le général Salomon, et celui-ci s'était mis en route sur-le-champ. Parli de Thouars à quatre heures du soir, il se trouvait à environ un quart de lieue de Montreuil, lorsque deux habitants de la paroisse de Saint-Martin-du-Sauzay le viennent prévenir qu'une pelite bande de brigands est en train de rançonner le village. 11 y envoie aussitôt vingt-cinq cavaliers, qui rencontrent effectivement cinq ou six brigands, et les tuent à coups de pistolet. Le bruit met en éveil l'armée des rebelles, peu éloignée. Une forte colonne accourt; les vingt-cinq cavaliers se replient, et la colonne, déployant un front qui annonçait de douze à quinze mille hommes, tombe rudement sur les troupes de Salomon, troublées de ce choc inattendu5. Elles essayèrent de résister, mais en vain. Outre que la partie était trop inégale, la division de Bonchamps, irritée d'être

1 Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vin, p. 156.

* Lettre des commandants des armées catholiques et royales, en date de Montreuil, 9 juin 1793, dans les documents qui nous ont été coin- » muniqués par M. Benjamin Fillon.

s Rapport de Guillaud, commissaire du département des Deux-Sèvres près l'armée de Thouars, dans les documents susmentionnés.

arrivée trop tard a l'affaire de Doué, avait juré de prendre sa revanche; elle se montra terrible. La déroute des républicains fut donc complète, et ils abandonnèrent le champ de bataille, laissant à l'ennemi deux canons, cinq barriques de cartouches, beaucoup de superbes chevaux d'artillerie, et neuf cents prisonniers. Quant au nombre des morts, il fut plus considérable du côté des vainqueurs, qu'une fatale méprise, due aux ombres de la nuit, fît se fusiller les uns les autres1.

La victoire de Montreuil encourageant les paysans, les chefs eussent inutilement tenté de les retenir, et toute l'armée se mit en marche au cri, mille fois répété, de : « Vive le roi! Nous allons à SaumurM »

Il avait été arrêté, parmi les chefs, « que Lescure se présenterait par le pont Fouchard,^n tournant les redoutes placées à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué; que la Rochejaquelein suivrait la rivière le long des prairies de Varin, et que Fleuriot, Stofflet, Desessarts, iraient passer par les hauteurs audessus de Thoué, se dirigeant sur le château de Saumur*.

Les trois attaques eurent lieu presque en même temps, dans la matinée du 10 juin. Une demi-heure avant l'action, trois pièces de canon avaient été enclouées près de la salle de la Comédie par un canonnier qui, depuis, paya cette trahison de sa tête k. L'attaque, du côté de Lescure, eut tout d'abord un rapide succès : on tourna les redoutes, et le pont fut franchi. Mais, une balle ayant atteint Lescure au bras, les paysans, l'apercevant couvert de sang, commencèrent à plier. Il s'efforce de les retenir : une vigoureuse charge des cuirassiers de Paris les refoule en désordre et les épouvante. DommaigjTe* ac-

1 Lettre des commandants, etc., ubi supra.

5 Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vin, p. 137.

5 Ibid.

4 Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 197.

court à la téte de la cavalerie vendéenne, et rengagement devient formidable. Mon ou, Berthier, Bourbotte, se sont jetés dans la ville, dès qu'ils l'ont vue en danger: le premier reçoit une balle dans la poitrine ; le second a deux chevaux tués sous lui; le troisième, renversé, allait périr, lorsqu'un jeune officier met à pied à terre et lui donne son cheval. Ce jeune homme était Marceau l. Enfin, un coup de mitraille emporte le général vendéen Dommaignë, sa troupe est culbutée, et, la déroute devenant complète, tous les gens de Lescure s'enfuient vers l'abbaye de Saint-Florent. Malheureusement, deux caissons, qui tout à coup vinrent à verser sur le pont de Fouchard, arrêtèrent les cuirassiers et permirent à Lescure de ramener ses soldats. Passant leurs fusils à travers les roues des caissons, ils visent aux chevaux et aux yeux des cuirassiers, et le combat est rétabli à l'avantage des Vendéens*. Pendant ce temps, la Rochejaquelein forçait le camp républicain placé dans les prairies de Varin. Il avait jeté son chapeau par-dessus les retranchements en criant : « Qui va me le chercher? » et s'était élancé le premier'. Emporté par son ardeur, il pénétra au galop jusqu'à la grande place, sans regarder si on le suivait, un seul officier l'accompagnant en effet, et tous les deux courant, éperdus, sur les fusils dont les rues étaient jonchées, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir*. Car déjà ce cri des traîtres s'était élevé du sein des bataillons de Paris : « Nous sommes trahis! Sauve qui petit*!» et l'infanterie traversait la ville dans le plus effroyable tumulte 6.

1 Mémoires sur la Vendée, par un administrateur, etc., liv. II, chap. ï, p. 59.

* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vtu, p. 158. 3 Ibid., p. 139.

* Ibid.

5 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 195.

6 Extrait de la correspondance des généraux de l'armée catholique avec le conseil supérieur séant à Ghàtillon.

Il était huit heures du soir. Le général Coustard, qui, sur une hauteur voisine, commandait quelques troupes fraîches, veut arracher la victoire aux rebelles, et forme le projet de les charger dans la ville. Voyant qu'ils se portaient sur les batteries de la droite pour s'emparer de la chaussée du pont Fouchard, il ordonne à deux bataillons d'aller droit au pont avec quatre pièces d'artillerie. Mais, quelques-uns de ses soldats le saisissent, l'appellent traître et le placent à la bouche d'un canon l. D'autres le délivrent et promettent de lui obéir. Pendant ce temps, l'ennemi s'était emparé du pont et y avait établi une batterie; de sorte qu'il ne restait plus au général qu'un moyen de renlrer dans la ville, forcer le pont. Un détachement de cuirassiers, commandé par Weisscn, reçoit l'ordre de charger. «Où nous envoyez-vous?» s'écrie-t-il. — «A la mort! » répond Coustard. Weissen part aussitôt, et ne revient que couvert de blessures*, tandis que les héroïques cuirassiers, dont le corps presque tout entier fut détruit dans cette journée sombre, couvraient de leurs cadavres la place où ils avaient combattu*.

Non moins admirable fut la conduite des soldais de Picardie: républicains dignes de ce nom, ils aimèrent mieux se précipiter dans la Loire et y périr que se rendre*.

Les fuyards, au nombre d'environ quatre mille, se dirigèrent, les uns vers Tours, d'autres vers la Flèche, un petit nombre vers Angers 5. Saumur appartint aux royalistes.

Restait la citadelle, qui, quoique battue à boulets rouges, tint bon durant trois heures, et dont la garnison ne

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 105.

* Guerre des Yindéens et des Chouans contre la République française, par un officier supérieur des armées républicaines (Savary), t. I, chap. iv, p. 262.

5 Ibid. Extrait de la correspondance des généraux catholiques.

4 Mémoires manuscrits de Mercier du Rocher, p. 495.

« Ibid.

se rendit qu'aux supplications des dames de la ville, à condition toutefois qu'on lui accorderait les honneurs de la guerre, et' qu'elle défilerait devant l'armée catholique avec armes et bagages, ce qui fut exécuté1.

Cette victoire coûta cher aux Vendéens, et leurs chefs y coururent, presque tous, les plus grands périls. On a vu que Lescure fut blessé au bras dans le combat, etDommaigné tué: la Rochejaquelein eut un cheval abattu sous lui; un coup de feu emporta l'habit de Beaugé, et un boulet de canon passa assez près de Desessarts pour lui appliquer sur la joue, par la commotion de l'air, le sabre qu'il tenait à la main \

Pour ce qui est des républicains, leur perte fut énorme : huit mille prisonniers et près de deux mille morts* I

La fameuse Marie-Jeanne avait joué, au profit des Vendéens, de la façon la plus meurtrière, et les paysans n'oublièrent jamais comment, au siège de Saumur, elle tua neuf chevaux d'un seul coup*. Ils lui donnèrent alors pour sœur une belle coulevrine faisant partie des quarante-six pièces de canon 5 dont ils s'emparèrent, et ils baptisèrent celle-ci Marie-Antoi nette.

Immense fut le butin; et toutefois la caisse du district échappa : Santerre l'avait emportée, et, pour assurer sa fuite, avait rompu en partie le pont de bois construit sur un des bras de la Loire 6.

Peu s'en fallut, du reste, que le triomphe des paysans ne fût souillé par d'abominables excès, comme le prouve la proclamation suivante, très-noble et très-indignée:

1 Mémoires manuscrits de Mercier du Hocher, p. 195.

* Extrait de la correspondance des généraux catholiques.

5 Ibid.

5 Madame de la Rochejaquelein exagère quand elle dit quatre-vingts. Le chiffre quarante-six est celui que donne le compte rendu officiel présenté par les vainqueurs eux-mêmes.

0 Extrait de la correspondance des généraux de l'armée calholique, ubi supra.

« Nous, commandant les années catholiques et royales, pénétrés de la plus juste horreur pour la conduite infâme de quelques soldats de l'armée catholique et royale, qui se sont permis de commettre des dégâts et pillages dans les maisons honnêtes de cette ville, et encore plus indignés de la scélératesse de quelques habitants qui désignent eux-mêmes du doigt des maisons à piller et à dévaster, déclarons et proclamons hautement que tout soldat des armées catholiques et royales atteint et convaincu des délits susmentionnés sera passé aux verges pour la première fois, et, en cas de récidive, fusillé; et que tout habitant convaincu d'avoir provoqué au pillage d'une maison quelconque de celle ville sera sujet aux mêmes peines.

« A Sau mur, le 15 juin 4795, Pan Ier du régne de Louis XVII. « Bernard de Marig.ny, chevalier Dksessarts, de la

RoCU EJ AQl'ELEI.N , de L.ESGURE, Dl lIOUX d'IJaUTERIVE. DoiNiMSSAN , CaTIIELLNEAU , DeHARQUE , d'ElBÉE ,

Stofflet, de Beauvolliers, i>k Laugrenière, de BoiNCiiAMPS, réunis en conseil général !. »

La prise de Saumur donnait à la révolte une consistance qui appelait naturellement 1 attention des chefs sur la nécessité d'une organisation plus complète et surtout d'un pouvoir militaire centralisé. Or l'homme qui semblait désigné, dans ce cas, au commandement suprême, c'était d'Elbée. Nul, en effet, qui l'égalât au point de vue des talents qu'exige la direction d'une armée; nul qui eût mieux compris que lui le genre de tactique adapté à une guerre comme celle de la Vendée. Habile à déborder et à tourner l'ennemi, à placer en seconde ligne sa cavalerie, toujours trop faible pour être engagée, et à

1 Documents fournis par M. Benjamin Fillon.

Gl ERRE DE LA VENDÉE. 47

rendre inulile ou embarrassante celle qui lui était opposée, employant peu d'artillerie, mais l'employant à propos, ne se laissant jamais attaquer même dans un poste favorable à la défense, parce qu'il savait qu'en un pays bâché et couvert toutes les chances sont en faveur de l'attaque, el d'une attaque violente, imprévue1, d'Elbée possédait, en outre, Fart d'inspirer aux siens beaucoup de confiance et d'attachement. « J'ai vu, écrit un des généraux qui eut à le combattre, j'ai vu des prisonniers vendéens verser des larmes en entendant prononcer son nom*. « Aussi était-ce lui qui, en réalité, se trouvait avoir dirigé, depuis la fin d'avril, les opérations des armées d'Anjou et du Haut-Poitou. Mais nous avons déjà dit combien les chefs vendéens ressemblaient, par l'esprit d'indiscipline et la turbulence des ambitions privées, à la noblesse calviniste et féodale du seizième siècle : d'Elbée n'était pas sans exciter la jalousie de ses compagnons d'armes, gentilshommes; et un secret désir de l'écarter dirigea leur choix sur un généralissime plébéien. Ils sentirent d'ailleurs — et madame de la Rochejaquelein en fait l'aveu naïf dans ses Mémoires* — qu'il était d'une bonne politique de flatter chez le paysan cet esprit d'égalité dont la Révolution française répandit si puissamment la contagion. Cathelineau fut donc proposé par Lescure4, et personne n'y contredit. Doué d'une éloquence sans apprêt, mais entraînante et forte; honnête, courageux, plein de sens, et d'une piété telle, que les paysans l'avaient surnommé le Saint de l'Anjou et se plaçaient auprès de lui, quand ils pouvaient, dans les combats, pensant qu'on ne courait pas risque d'être

1 Cet éloge des talents militaires de d'Elbée ife»l pas suspect : il vient du général républicain Tunvau. Voyez ses Mémoires, liv. 11.

* Ibid., p. 64.

5 Chap. vin, p. 144.

48 HlSTOlttE DE LA. RÉVOLUTION (1705).

blessé auprès d'un si saint homme, Cathelineau mérilait certainement l'honneur du choix. Mais ce qui le recommanda d'une façon plus particulière aux suffrages des nobles, ce fut son extrême modestie1. Stofflet, sous des dehors timides, cachait une âme rude et (1ère; il se savait l'égal des nobles et ne s'en cachait pas : Cathelineau s'offrait comme un instrument moins indocile. Le fait est que le titre dont on le para fut purement fictif: l'héroïque paysan garda sa part des travaux, des fatigues et des périls de la guerre; mais à d'Elbce resta l'influence réelle. C'est à peine si le généralissime parut dans les Conseils, et, comme nous le verrons plus loin, des manifestes d'une importance majeure furent publiés sans sa signature s.

La politique à laquelle Cathelineau dut. l'éminence de son grade fut celle qui détermina le remplacement de Dommaigné, général de la cavalerie vendéenne, par Forestier, fils d'un cordonnier de village8.

Ces arrangements terminés, les chefs vendéens songèrent à étendre leur empire, mais d'abord à mettre à profit les ressources nouvellement acquises. Pour employer la grande quantité de salpêtre trouvée à Saumur, ils établirent des moulins à poudre à Mortagne et à Beaupréau; complétèrent l'apolhicairerie de l'armée, assez

1 .... « On était sûr qu'il écouterait et rechercherait les conseils avec déférence. » (Mémoires de madame de la Iiocliejaquelcin, p. 144.)

* 11 savait écrire cependant, quoi qu'on en ail dit : voici un autographe de lui, que nous avons sous les yeux :

« Par ordre du commandant de l'armée catholique royalle, que le nommé Marlin vande cenquante patiesde foin en pailles au pri qu'il le vand.

A Doue, 15 juin 1795. »

Cathelineau, Berrard, de la Rochejaquelein. » Il existe un autre autographe de Cathelineau, que nous trouvons cité dans les Pièces contre -révolutionnaires. C'est un bon donné par Cathelineau à une personne chez laquelle il logeait, en échange d'une culotte qu'il prit pour remplacer la sienne, déchirée dans le combat. 1 Mémoires de madame de la Roeheyiquclein, chap. vin, p. 141.

mal fournie jusqu'alors; envoyèrent en lieu sûr les magasins de blé formés a Chinon par les républicains , et firent fabriquer un nombre considérable de moucboirs rouges, ce qui tint à une circonstance assez singulière. La ttochejaquelein s'était mis à porter un mouchoir rouge autour de sa tète, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets. Afin d'empêcher qu'on ne le reconnût ù ce costume dans les combats, ses amis l'imitèrent, et, l'exemple gagnant de proche en proche, les mouchoirs rouges devinrent à la mode dans l'armée. Or, raconte gaiement madame de la Rochejaquelein : «Cet accoutrement, les vestes et les pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient tout à fait la tournure de brigands, comme les républicains les appelaient1. »

Au milieu de ces dispositions, le clergé rebelle ne s'oubliait pas; et l'imposteur qui figurait à sa trte affectait toute la hauteur, toute l'inflexibilité d'un véritable pontife romain. Parmi les prêtres des paroisses du pays conquis — ils appelaient ainsi la France8! — plusieurs avaient humblement rétracté leur serment à la Constitution, et demandaient à rentrer dans le giron de l'Église papale : cette amende honorable de leur part ne fut pas jugée suffisante; et ils furent avertis, par mandement solennel, « qu'aucune rétractation de serment ne serait admise, » à moins que le prêtre repentant ne commençât par se soumettre aux censures ecclésiastiques. Le mandement était signé Brin, doyen de Saint-Laurent; Bodicr, vicaire général du diocèse de Lucon; Bernier, curé de Saint- Laud; Doussin, prieur de Sainte-Marie de l'île de Rc; ci, en première ligne, Gabriel, évêque d'Agra3. En d'autres

* Mémoires de madame de la Rochejaquelein, chap. vin, p. 147.

* Ce sont les termes mêmes du mandement dont il va être question. 5 Ce mandement est sous nos yeux. C'est une des pièces faisant partie

des documents inédits à nous communiqués par M. Benjamin Fillon. Le document est daté: « Châtillon-sur-Sèvres, l'an 1" du règne d* Louis XVII. »

termes, c'était sous l'invocation d'un litre usurpé, c'était au nom d'un pouvoir frauduleux, que l'abbé Guyot de Folleville suspendait les foudres du sacerdoce sur les prêtres coupables d'avoir obéi à la loi !

La situation devenait de plus en plus difficile pour les républicains en Vendée. D'une part, le Comité de salut public ne pouvait y envoyer qu'un nombre limité de troupes régulières, enchaîné qu'il était par la nécessité de garder les frontières, qu'on menaçait alors sur tous les points. D'autre part, l'abandon prolongé du foyer, la longue incertitude des événements, les cris des enfants redemandant leurs pères, les gémissements des femmes implorant le retour do leurs maris, n'étaient que trop de nature à lasser le zèle des volontaires venus de loin. Déjà les représentants du peuple en mission avaient dû, par arrêté spécial, renvoyer le quart des gardes nationaux mis en réquisition ; mais celle mesure n'avait fait qu'aggraver le mal, ceux qui restaient enviant le sort des autres et se répandant en plaintes amères. Non que le patriotisme fit défaut : quoi de plus admirable que l'aspect de Niort, le lendemain de la prise de Fontenay? Mais l'enthousiasme qui affronte la morl n'est pas la persévérance qui se plie jusqu'au bout à la fatigue d'un éternel qui-vive et triomphe des douleurs morales de l'absence. Nous avons sous les yeux une lettre autographe adressée aux représentants du peuple en mission près de l'armée de la Rochelle par les officiers du district de Cilniy; il y est dit, en substance :

« Les volontaires sous nos ordres ne veulent plus servir. Fils de métayers pour la plupart, ayant des biens à faire valoir, se trouvant d'ailleurs ici soumis à toutes sortes de maux , n'ayant pas de chemise , n'ayant pas de souliers, réduits à coucher sur la dure, souvent même insultés par les hussards des troupes régulières qui leur crient : « Vous n'êtes bons qu'à manger notre

« pain. » ils attendent avec anxiété que vous décidiez de leur sorl1 »

Autre lettre, celle-ci des administrateurs du département de la Haute-Vienne au général Biron :

« Général, dès que le département de la Haute-Vienne eut appris que les révoltés s'étaient emparés de Bressuire et dcThouars, il arrêta la formation d'une légion à cheval composée de tous les officiers des gardes nationales du département. On pensait que des hommes qui devaient leur grade au choix de leurs camarades étaient les phis propres à former une troupe d'élite. On a vu avec regret le vœu des compagnies se porter en bien des endroits sur des pères de famille que leur âge et leurs habitudes rendent peu propres aux fatigues d'une campagne. On voulut faire un triage; mais les plus âgés furent les plus ardents à demander qu'on les menât contre les brigands. Ils croyaient qu'il s'agissait d'un coup de main et non d une campagne entière. Maintenant, voilà que les femmes et les enfants réclament leurs maris et leurs pères. Chacune de nos séances se passe à écouter leurs lamentations4. »

C'est peu : l'effort des Girondins proscrits pour soulever la province s'était fait sentir en Vendée comme ailleurs; et plusieurs départements qui avaient fourni des volontaires nationaux leur mandaient secrètement de regagner leurs foyers, afin de se coaliser avec ceux dont l'intention sacrilège était de marcher sur Paris9. Les bataillons de Bordeaux, par exemple, qui avaient combattu avec tant d'intrépidité, ne parlèrent plus, après le .11 mai, que de revenir chez eux. Boulard, commandant la division des

1 Documents inédits faisant partie de la collection de M. Benjamin Fillon. — La lettre est signée : Vounet, commandant du bataillon; Laubiez, lieutenant; Lamartinicre et Martin, capitaines.

' Ibid.

3 Lettre de Maigncn, PhiL-Ch.-Aimé Goupillenw. .Mémo collection.

Sables, donne, à cet égard, à Biron des détails navrants, dans une lettre datée de la fin de juin, et où s'exhale la tristesse d'une âme héroïque1. Vers la même époque, Samuel Camer écrivait, de Marans, que plusieurs volontaires de la Charente-Inférieure et de la Corrèze venaient de déserlcr; que le bataillon de l'Egalité, excellent jusqu'alors, se montrait ébranlé par l'exemple de ceux de la Corrèze; que, de plusieurs municipalités, arrivaient des encouragements à la désertion; que la malveillance était à l'œuvre, prompte à débaucher les troupes, et, dans cette honteuse mission, infatigable*.

Tout semblait donc sourire à la cause royaliste, et il est à remarquer que, tandis que l'armée de l'Anjou et du Haut-Poitou se signalait par la prise de Saumur, la fortune de la guerre, dans le Marais, ne se montrait pas moins favorable à Charetle.

Animé du désir de singer le général d'armée, ce hardi mais présomptueux chef de bandes avait eu l'idée de convertir en une vaste plaine le poste qu'il occupait à Légé, poste auquel de grands arbres et des haies touffues servaient de retranchements naturels. Il fit donc abattre les arbres, raser les buissons, et, de la sorte, finit par demeurer exposé de toutes parts aux attaques des républicains \

Toutefois il se trouvait protégé, du côté de Nantes, par une autre bande royaliste, qui, réunie aux insurgés des communes voisines de Nantes, formait un corps avancé, et avait à soutenir les sorties presque journalières des Nantais. Mais, entre celte bande, que commandait Vrignaud, et celle de Charelte, il n'existait nul accord. La troupe de Vrignaud ayant peine à subsister dans le canton

1 Même collection.

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