I.A YESDKE MENACE
sauvage que le décret du 1" août avait inaugurée, sans dévouer sa tête aux'furies; et le premier prétexte dont on put s'armer contre lui dut paraître une bonne fortune au génie des inimitiés ou dos terreurs locales. Toujours est-il qu'à Fonlenay on crut ou on affecta de croire que ces hommes, étrangers à la ville, n'y étaient venus que pour la rançonner1. La municipalité dresse sur-le-champ procès-verbal, l'envoie aux deux représentants en mission, Goupilleau (de Fonlenay) et Bourdon (de l'Oise), et ceux-ci, séance tenante, fulminent contre Rossignol et ses complices un arrêté qui, non-seulement les destitue, mais les met en état d'arrestation pour vol l
C'était le comble de l'absurde s. Bou/bolte, indigné, se hâta, en sa qualité de représentant du peuple, de lancer un contre-arrêté qui mit dans le plus cruel embarras ceux à qui l'exécution du premier avait été prescrite, et il se rendit précipitamment à Paris, tandis qu'à Saumur, Richard, Choudicu et Bewbell confiaient provisoirement à Saritcrrc le commandement de l'armée des côtes de la Rochelle \
Bientôt averti du mauvais effet que sa conduite avait produit sur l'esprit de Choudicu, de Rcwbell et de Richard, Bourdon (de l'Oise) leur écrivit qu'ils avaient tort de s'intéresser à des hommes coupables d'un vol, et d'un vol avec effraction; que, d'après le brait public, Bourbotte avait passé sa première nuit, à Fonlenay, dans les
1 Cet excè3 de prévention perce jusque dans le récit de Mercier du Hocher, d'ordinaire plus équitable.
2 Savary, quoique violemment opposé au parti de Saumur, comme on l'appela, attendu qu'il était de sa personne engagé dans le parti de fiantes; Savary ne peut s'empêcher de blâmer l'arrêté de Goupil - Jeau(de Fontenay) et de Bourdon (de luise), comme entaché d'excès de passion et d'injustice. « Rossignol, dit-il, n'avait certainement pas l intention de voler la voiture, puisqu'il avait annoncé à la municipalité qu'il remmenait pour le service de la République. » Voyez Guerre des Vendéens cl des Chouans, t. Il, chap. v, p. 00.
* Cet arrêté manuscrit est sous nos yeux.
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bras d'une courtisane; que, si Ton voulait vaincre les brigands royalistes, il fallait se montrer aussi estimable qu'eux. Il terminait en disant : « Rewbell, lu es époux et père. Juge cette cause 1 ! »
Il y avait peu de bonne foi en tout ceci. Bourdon (de TOise) dissimulait une circonstance importante, celle qui, précisément, changeait le caractère de l'affaire, savoir qu'il y avait eu simple confiscation d'effets considérés, à tort ou à raison, comme propriétés nationales, saisis à ce titre, et par des hommes agissant au nom du pouvoir central. D'un autre côté, à supposer que le bruit public n'eût rien inventé sur le compte de Bourbolte, Bourdon (de l'Oise) était assez mal venu à prêcher le culte des bonnes mœurs, lui qui se livrait avec fureur aux excès de la table, et que l'ivresse poussait à de véritables accès de démence : témoin le jour où, ayant reçu, au milieu des fumées du vin, la visite de deux administrateurs de Fonlenay, il entra soudain dans un prodigieux transport, se prétendit empoisonné, ordonna l'arrestation de ses deux hôtes, et voulut qu'on arrèlât du même coup, comme conspirateur, un cheval qui avait pris le mors aux dents et passait au galop sous ses fenêtres*.
Quoi qu'il en soit, la Convenlion, après avoir entendu Bourbolte et Tallien , n'hésita pas à rendre à Rossignol le commandement. Suivant Bourbolte5, le vrai motif de la destitution de Rossignol était sa ferme volonté de mettre à exécution le décret du 1er août, crime impar-
1 L'autographe de cette lettre fait partie de la collection de M. Benjamin Fillon.
2 Mercier du Rocher donne tous les détails sur cette ridicule et lamentable histoire. Les deux administrateurs en question se nommaient Rouillé et Marti neau. De retour auprès de leurs collègues, ils leur racontèrent avec douleur 1 étrange scène. Ils avaient failli, sur Tordre de Bourdon ivre, être conduits pieds et poings liés à la Rochelle.
* Séance du 28 août 4795.
donnable aux yeux des Goupilleau, qui avaient des propriétés en Vendée. Le reproche était injuste; mais, du moins, Bourbolte n'alla pas jusqu'à s'écrier, comme Tallien : a Eh ! que m'importe, à moi, quelques pillages particuliers? » Hâtons-nous d'ajouter que l'Assemblée couvrit de murmures ces paroles imprudentes1, montrant, de la sorte, qu'elle eût condamné Rossignol, si elle l'eût jugé coupable de ce qui paraissait si simple à Tallien. La vérité est quelle regarda l'accusation comme calomnieuse; et, lorsque, appelé à la barre, Rossignol dit d'une voix émue : « Mon corps , mon âme, lout esl à la pairie, » les applaudissements éclatèrent. Robespierre, qui présidait, le félicita « d'avoir marché dans le sentier étroit du patriotisme; » et il fut invité aux honneurs de la séance*.
Est-il besoin de dire combien les misérables disputes qui agitaient le camp républicain profilaient à la cause royaliste? Aussi les chefs vendéens, quoique encore sous le poids de deux défaites, ne s'étaient- ils jamais montrés plus confiants dans l'avenir. Proclamation du conseil supérieur de Châtilion, recommandant aux catholiques la tolérance des autres cultes, pourvu que ceux qui les professent prient en secret et prêtent serment à Louis XVII; — règlement sur le séquestre et l'administration des biens des ennemis du roi , de leurs fauteurs
1 Séance du 20 aoûU795. Voyez VHist. parlem., t. XXVIII, p. 501 .
* Nous avons sous les yeux une lettre de Maignen à Goupilleau, qui constate combien l'effet de celte séance fut favorable é Rossignol. Dans l'excès de leur haine pour les matérialistes, parmi lesquels ils rangent Bossiguol. et mus par le désir d'expliquer la sympathie qu'en maintes circonstances lui témoigna Robespierre, lui si hostile à Ronsin et à toute la secte d'Hébert, les auteurs de Y Histoire parlementaire supposent, t. XXVIII, p. 502, qu'en défendant Rossignol Robespierre « faisait parler sa politique révolutionnaire, et non pas une estime réelle pour l'homme. » Mais l'histoire ne se fait pas avec des suppositions»
ou complices ; — règlement sur l'organisa tion de Tordre judiciaire; — règlement sur les assignais de la prétendue République française; — proclamation de d'Elbée, exemptant du payement des impositions jusqu'au rétablissement de la monarchie quiconque se réunirait aux royalistes... voilà par quelle série d'actes les chefs vendéens tendaient a constituer en gouvernement ce qui n'avait été d'abord qu'une révolte1.
Pour achever de mettre de l'ensemble dans les vues et de l'unité dans les projets , ils songèrent à une nouvelle distribution de la force armée dans le pays conquis. Un règlement général, rédigé dans les derniers jours du mois d'août, et que signèrent, d'une part, d'Elbée, Charette, Royrand, Lescure, Bonehamps, la Rochejaquelcin: d'autre part, l'évêque d'Agra, Michel Desessarls, le curé Bernier, les prêtres Brin et Jagault, contient les dispositions suivantes : Désormais l'obéissance sera forcée ; — les conseils provisoires procéderont au recensement de la population sur toute la surface du pays conquis , depuis l'cigc de seize ans ; — la population en état de porter les armes sera distribuée en compagnies , en demicompagnies et escouades ; — au conseil militaire appartiendra la nomination des commandants ; — les conseils provisoires désigneront aux différents grades, sur la présentation des chefs de compagnie; — à chaque division du pays conquis correspondra un camp; — nul ne pourra quitter le service sans permission expresse du commandant; — le service se fera dorénavant à heures fixes; — nul ne pourra se faire remplacer, si ce n'est par un homme de sa paroisse , auquel il devra , dans ce cas, payer vingt-cinq sols par jour*.
1 Toutes les pièces ci-dessus mentionnées se trouvent dans la collection de M. Benjamin Fillon.
* Ce règlement curieux fait partie des Documents originaux et inédits mis à notre disposition par M. Benjamin Fillon.
C'était ôler à l'insurrection vendéenne son puissant caractère d'originalité, et, à la place des libres allures, de la soumission volontaire et empressée , de l'élection démocratique, de l'enthousiasme, mettre une lourde discipline. Sous ce rapport donc, la valeur de l'organisation nouvelle était pour le moins contestable; mais elle annonçait dans les chefs une détermination réfléchie , des vues d'avenir et la volonté inébranlable d'aller jusqu'au bout : là était sa portée.
Ainsi, perpétuelle alternative de victoires et de défaites, anarchie dans les autorités républicaines, soit militaires, soit civiles; incertitude sur les moyens à employer pour étouffer la révolte; et, pendant ce temps , formation graduelle d'un État dans l'Etat... Tel se présente, durant les mois de juillet et août 1795, l'aspect des choses en Vendée.
Effrayante perspective, lorsque, se détournant de ce théâtre de désolation, le regard se promène sur toutes nos frontières envahies, sur Lyon soulevé, sur le Midi en feu! perspective si effrayante, que, quelquefois, les royalistes eux-mêmes, en y songeant, se sentirent troublés jusqu'au fond du cœur, a Je pense, » écrivait un jour Savin, lieutenant de Charette, à Duplessis, président du comité provisoire de la Roche-sur-Yon, «* je pense que les Anglais doivent avoir beau jeu dans l'Inde et dans nos colonies d'Amérique. 11 faut que notre malheureuse France soit ruinée sans ressource, si, par le plus grand des hasards, elle n'est pas démembrée et ne devient pas la proie de nos voisins M... » Oui , plus d'une fois , elle leur apparut, dans le silence des nuits, cette imposante et livide image de la France prisonnière !... Mais, la pâle vision dissipée, aux premiers rayons du matin , au premier appel du tambour, au premier coup de fusil dans
1 Autographe de Savin. Documents originaux et inédits mis à notre disposition par M. Benjamin Fillon.
les bois, ils se levaient et couraient frapper, les parricidesJ Oh! que serait devenue la France, si elle n'eût eu alors, pour la défendre et la sauver, des âmes telles que l'antiquité n'en produisit jamais de plus grandes? Un pauvre vinaigrier d'Angers, nommé Gandin, n'ayant à offrir à la patrie que son enfant, le lui avait offert , et le jeune homme servait dans l'armée du Nord. Saisi d'un irrésistible désir de revoir son vieux père, il quille son bataillon sans congé, et vient frapper à la porle de la maison paternelle. « Qui est là ? — Voire fils. — Vous meniez : mon fils est à la frontière, devant l'ennemi... Je n'ouvre pas f. »
1 Courrier de l'armée des côtes de la Rochelle, nw 2.