‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 111 sur 303 · BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS

fallait tuer la Révolution en visant à la tète. Ceux que Foull»n avait ainsi menacés ne tardèrent pas i le savoir, et dès lors Kon arrêt fut porté.

Aprè.M la prise de la Bastille, l'orage commença de gronder autour de lui d'une manière si menaçante, que, le 16 juillet, il alla prendre un passe-port à sa section. En cela, du reste, il n'avait fait que céder aux sollicitations de sa belle fille ; et

quand, le lendemain, elle le pressa de se réfugier à Moulins, il refusa de partir, trompé qu'il était par les illusions de sa conscience ou de son orgueil.

Cependant le danger croissait d'heure en heure. Le 17 juillet, on l'a vu, Louis XVI était venu contracter alliance avec la bourgeoisie; il avait consenti à se parer des couleurs de l'insurrection; la défaite du parti féodal était complète, évi-

dente, irréparable. FouUon se sentit ébranlé. La mort de son valet de chambre, arrivée sur ces entrefaites, lui suggéra l'idée d'un stratagème propre à déjouer la colère de ses ennemis et les vengeances du peuple : il se fit passer pour mort. Le 19 juillet, il avait quitté Paris; la matinée du 20 le trouva chez M. de Sartines, à Viry, village situé sur la route de Fontainebleau. En partant de son château de Morangis , où il s'était d'abord rendu, Foullon avait laissé l'ordre qu'on lui envoyât ses lettres. Son postillon les apporta conséquemment à Viry ; mais ce fut un domestique de M. de Sartines qui les reçut. Or, la haine qui poursuivait Foullon était tellement répandue, qu'au lieu de lui remettre les lettres, le domestique courut les porter à Grappe, syndic du village. Aussitôt on sonne le tocsin ; les paysans accourent ; Foullon est découvert et arrêté.

Les défenseurs de sa mémoire contestent le fait de son arrestation par ses propres vassaux. Il est sûr, pourtant, que ses terres n'étaient pas éloignées du lieu où l'on s'empara de sa personne, et nous lisons dans Montjoie lui-même cet aveu caractéristique : « On dit qu'il était en exécration à ses vassaux, et il est vraisemblable qu'il n'en était pas aimé , puisque ce n'est pas chez eux qu'il chercha un asile. »

Quoi qu'il en soit, à peine eut-il été découvert que son supplice commença. Les paysans lui mirent un collier d'orties, un bouquet de chardons à la boutonnière, une botte de foin sur les épaules, et, l'attachant derrière une charrette, les mains liées, ils le traînèrent à Paris. Sur la route, on l'accablait d'outrages. Il eut soif: on lui offrit un verre de vinaigre.

Le 22 juillet, vers six heures du matin, il montait les marches de l'Hôtel de Ville. Ce fut un grand sujet de trouble pour les membres du Gomilé permanent que l'apparition soudaine de cet homme, déjà condamné. Gomment éciiapper à la responsabilité de son supplice? Gomment éviter le péril de son impunité? Le Gomité décida qu'il serait transporté secrètement, à l'entrée de la nuit, dans les prisons de l'Abbaye Saint-Germain. Mais l'arrestation de Foullon ayant été bientôt connue de tout Paris, la place de Grève ne tarda pas à se couvrir de groupes que paraissaient exciter des personnages d'un extérieur élégant-, des hommes du monde. On se mit à crier : » Foullon ! Foullon ! nous voulons voir Foullon! » Se présentant aux électeurs assemblés, un inconnu leur remit des lambeaux d'une lettre que le prisormier , disait-on, avait déchirée entre ses dents lorsqu'il fut arrêté. Alors, accompagné de vingt électeurs, Bailly s'avança sur le perron, afin de haranguer la foule; mais ne pouvant ni se faire entendre de tous, ni ramener pour longtemps ceux qui l'entendirent, il rentra désespéré. La situation devenait pressante. On menaçait de brûler l'Hôtel de Ville si le Gomité laissait échapper Foullon; les clameurs se changeaient en rugissements.... Que faire? Saisis d'effroi, les électeurs présents ignoraient eux-mêmes où était Foullon , dans quel endroit l'avaient caché les membres du bureau de la nuit, si enfin on n'avait pas favorisé son évasion. Ils parcourent l'Hôtel de Ville, découvrent le prisonnier dans la salle de la Reine, et l'engagent à se montrer au peuple. Foullon avait soixante-quatorze ans : à l'aspect de ce visage que la vieillesse marquait de son empreinte, la foule se calma; et déjà elle semblait pencher vers la pitié, lorsque tout à coup un cri s'élève : « Qu'on l'amène et qu'il soit jugé ! » Au même instant, une bande de furieux pénètre dans l'Hôtel de ViUe; les sentinelles sont culbutées, les barrières brisées; la salle du Gomité permanent est envahie. L'énergique Moreau de Saint-Méry réclame le silence, l'obtient; et, s'adressant à la foule, l'électeur Delapoise s'écrie d'une voix émue : « Tout

coupable doit être jugé. Je ne pense pas qu'il y ait parmi vous un seul bourreau. — Oui, jugé sur-le-champ et pendu. — Mais, reprend un autre électeur, Osselin, pour juger il faut des juges. — Jugez vous-mêmes. » Alors fut improvisé une sorte de tribunal composé de sept membres dont les noms étaient jetés des divers points de la salle , et parmi lesquels on avait nommé deux curés de Paris. Duveyrier, nommé pour remplir les fonctions d'accusateur public, commence un simulacre d'instruction : • De quel crime Foullon est-il accusé? — Il a opprimé le peuple; il a dit qu'il lui ferait manger de l'herbe, il a conseillé la banqueroute ; c'est un accapareur; il était dans le projet. » Les deux prêtres se levèrent : « Il s'agit ici de crimes capitaux. Notre devoir est de nous récuser : car l'EgHse défend de verser le sang. — Oui, oui, ils ont raison. » Mais, ci-aignant sans doute que la fureur de la multitude ne vînt à leur manquer, les meneurs en habits s'emportèrent : qu'on y prît garde! on se jouait de la crédulité du peuple; on ne pensait qu'à faire évader le coupable. Le tumulte devint affreux. De la salle de la Reine, Foullon entendait tout. « Vous êtes bien calme, lui dit un de ses gardes. — Le crime seul peut se déconcerter, » répondit-il. Il ignorait que, comme la vie privée, la \-ie publique a ses crimes, et que c'en est un de conspirer contre la liberté. On vint le prendre pour le conduire à la grande salle. De leurs bras entrelacés, des hommes du peuple avaient formé une chaîne qui protégea l'enli-ée de FouUon. Une chaise fut montée sur une table; on lui ordonna de s'y asseoir. Ainsi exposé aux regards, un accusé de soixantequatorze ans eût inspiré quelque compassion, si, parmi les accusateurs, il ne se fût trouvé des hommes (pi'enflammaii l'ardeur d'une vengeance particulière , d'autres qui peut-être avaient hâte d'ensevelir un secret au fond de cette mort, d'autres enfin qui, ennemis couverts de la Révolution , espéraient la voir, une fois plongée dans l'ivresse du sang, marcher à l'aventure et chanceler.

Lafayette parut. Justifier Foullon était impossible, s'intéresser à lui dangereux : Lafayette essaya de le sauver en se montrant implacable : « Je ne puis blâmer, dit-il, votre indignation contre cet homme. Je ne l'ai jamais aimé. Je l'ai toujours regardé comme un grand scélérat, et il n'est aucun

supplice trop rigoureux pour lui Mais il a des comphces:

il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire à l'Abbaye. Là, nous instruirons son procès, et il sera condamné à la mort infâme qu'il n'a que trop méritée. » Ceux qui étaient à portée d'entendre ce discours applaudirent. Malheureusement, le vieillard, qu'on apercevait de toutes les parties de la saUe, comprit trop bien l'intention du général Lafayette; il se crut sauvé, et, par un mouvement machinal, il joignit des signes d'approbation aux applaudissements de l'auditoire. « Vous le voyez, cria une voix, ils s'entendent! » et un particulier bien vêtu ajouta : c Qu'est-il besoin de juger un homme déjà jugé depuis trente ans? » G'était un arrêt de mort. Vainement Lafayette s'efforça-t-il à plusieurs reprises de retarder le moment fatal; on annonça que le Palais-Royal se soulevait, que le faubourg Saint- Antoine était en marche. Une foule nouvelle pousse la multitude qui déjà inondait les escaliers de THôtel de Ville, les corridors, la salle Saint Jean. Electeurs , juges , témoins sont acculés contre le bureau, la table s'ébranle, la chaise de Foullon est renversée, le malheureux traîné sous la lanterne. On lui passe une corde autour du cou, on l'élève jusqu'à une certaine hauteur.... Deux fois la corde cassa; deux fois on vit le vieillard retomber sur ses genoux en criant miséricorde! Des hommes du peuple, émus de pitié, tendaient leurs sabres

ÉMOTION DE LA FRANGE

l>our qu'on abrégeât cette agonie. Les exécuteurs s'y opposent; l'ignominie du supplice, ils la réclament comme leur • Iroit, et ils vont chercher une corde neuve, tandis que, succombant k la terreur, le regard plein d'angoisse, les mains

jointes, Foullon demande la vie et ne peut même obtenir la mort. Après un quart d'heure d'attente, il est pend» une troisième fois, il expire enfin. On trouva sur lui une boucle d'argent, deux montres d'or, deux bourses contenant douze

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