‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 113 sur 303 · LAFAYETTE ESSAYE DE SAUVER FOULLON · texte numérisé non relu

LAFAYETTE ESSAYE DE SAUVER FOULLON

poussa un profond soupir, et tirant de sa poche quelques louis, il les rerail à Berlier. Mais, à |)eine étaient-ils sur la place, qu'on 8e précipite. Déjà l'on a saisi le prisonnier, déjà on le traîne à la lanterne où vient d'expirer Foullon; alors, transporté de rage, il s'empare d'un fusil, se jette tête Iwissée sur les assaillants, frappe à son tour, et tombe percé de mille coups, l'n dragon qui disait avoir son père à venger et qui était prolublement le fils du vieillard dont nous avons parlé, s'approcha du corjm, ouvrit les entrailles, arracha le

cœur et l'alla porter tout sanglant au Comité de l'Hôtel de Ville, en criant : « Voilà le cœur de Bertier! • A ce spectacle épouvantable, un électeur s'évanouit; Ikilly reste inmiobile et comme foudroyé , pendant que Lafayette s'écrie : « Qu'on me délivre d'une charge qui me force à être témoin de ce» horreurs! » Un frémissement d'indignation courut aussi parmi le peuple, et le féroce soldat fut tué en duel, la nuit môme, par ses camarades, qui lui imposèrent la nécessité de mourir.

IjB tableau qui vient d'ètn; tracé présente des traits contre lesquels il est impossible qu'une âme élevée ne se révolte pas. Les raffinements de cruauté, la vengeance savourée lentement, l'impatience de tenir entre ses mains la tête d'un ennemi moi't, l'ardeur à la voir sanglante et souillée, ce sont là des délices qu'il faut laisser aux tyrans , et le peuple se doit de ne jamais descendre, même en ses plus légitimes colères, jusqu'au niveau de ses oppresseurs. Mais ici les barbaries inutiles furent l'œuvre d'un très-petit nombre de forcenés, dont quelques hommes d'une condition supérieure précipitaient les coups. Ce qui est vrai de l'ensemble du peuple, c'est qu'il abhorrait Foullon et Bertier; c'est qu'il se réjouit tumultueusement de leur arrestation, et que leur mort lui parut, sauf les circonstances qui en firent l'odieux , non pas un acte de vengeance, mais un acte de justice. Aux yeux de cette multitude menacée, insultée, affamée, réduite au désespoir, Foullon et Bertier personnifiaient le récent complot de la cour : on frappa dans leur personne la contre -révolution, comme dans la personne de de Launey on avait frappé la Bastille. Il convient aussi de dire qu'il n'y avait aucim tribunal régulier devant lequel on pût les faire comparaître; ([ue le pouvoir judiciaire, tel que le comportaient les grands changements survenus , n'existait pas encore ; que l'ancien pouvoir judiciaire était précisément une des institutions à détruire; que, de la part de la Révolution, il y aurait eu démence à saluer ses juges dans ses ennemis; que si la France, enfin, se trouvait soumise à l'état de guerre, la faute en était à ceux qui avaient eu la sacrilège audace de mettre entre eux et Paris l'appareil deS armes, un camp, des soldats étrangers, et, pour répondre à la voix de la jiatrie, des canons.

Quoi qu'il en soit, on s'agita beaucoup autour de ce double supplice. Lafayette donna sa démission, que les districts refusèrent. Mirabeau écrivit sur les forfaits des usurpateurs de la terre, sur la trop longue patience des peuples, sur ce (ju'avait de légitime, en certains cas, l'explosion des colères publiques, des pages d'une éloquence forte et terrible, ajoutant,, toutefois que le n'gime des emportements populaires ne pouvait se prolonger sans pousser les esprits à regarder tôt ou tard un despote même comme un sauveur. Malheureusement, à côté des commentaires qui à la véhémence unissaient la gravité, parurent des pamphiets pleins d'une gaieté odieuse : ta Vie, la mort et les miracles de M. Foullon; — la Boite de foin, ou la Mort tragique d'un ministre de quarante- huit heures; — les Enragés aux enfers; — Adresse de remercîment ■de monseigneur Dehèbuth au pevpl" parisien; — Convoi, scr- ■vice et enterrement des très-hauts et très puissants seigneurs ■Fou'lon et Bertier de Sauvigny, morts subitement en place de Grève et enterrés.... à leur paroisse, etc. Une estampe fut exposée qui représentait un homme assis devant un bureau, tenant une plume à la main et faisant une règle d'arithméti([ue. Il avait sur son bureau cinq tètes coupées, et sur le papier on lisait : Qui de vingt- quatre paye cinq, reste dix-neuf. Que ces plaisanteries effrayantes , que ces sanguinaires images aient été un calcul contre-révolutionnaire, il est certes bien permis de le supposer quand on songe aux seules conséquences possibles d'un pareil dévergondage. D'autant que parmi les brochures dont nous parlons il y en eut de manifestement royalistes; celles-ci, par exemple ; la Démission du bourreau de Paris; — Lettre de l'exécuteur des hautes œuvres à ses confrères. Qu'importe, au surplus? La Révolution n'a pas à reconnaître pour siens ceux qui , même en la suivant , lui auraient manqué de respect. On ne juge pas d'ailleurs les flots de la mer par leur écume.

L',\ssemblée nationale reçut de la mort de Foullon et de Bertier une impression profonde. Gourmander les élans du peuple, comprimer la violence de son enthousiasme, imposer silence à la Grrève, empêcher la liberté individuelle de périr immolée à la loi du salut public, beaucoup le désiraient; mais déjà le torrent commençait à rouler ses digues. Lally- Tollendal, cependant, reproduisit son projet de proclamation. Prorapt à intéresser au succès de ses vues la sensibilité de ses auditeurs, il présenta un récit pathétique de son entrevue avec le jeune Bertier, s'etforçant ainsi de changer en pitié pour le fils la haine que le père avait inspirée. Mirabeau l'interromjnt brusquement. « Vous ne savez que sentir, lui criat-il, lorsqu'il ne faut que penser; » et accompagnant ces paroles d'un geste ex])ressif, il agitait, sans y prendre garde, les pleureuses qu'il portait à ses manches. Car il était alors en grand deuil : lui-même il venait de perdre son père. Quoique mollement appuyée, quoique vivement combattue, la motion de I>ally - ToUendal passa, mais avec des modifications qui en détruisaient complètement la portée. L'.' ;semblée nationale invitait les citoyens à la paix et déclarait que la loi seule devait punir les dépositaires du pouvoir qui, par leurs crimes, causeraient les malheurs du peuple. Un acte semblable était une faute, parce qu'il manquait de sanction. Paris ne s'en occupa nullement ; c'est à peine s'il le connut.

L'attitude de Mirabeau ici mérite d'être remanpiée. On se rappelle que, vers la fin du mois de juin, il avait été le premier à j)roposer une adresse, dont le projet de Lally-Tollendal ue fut, à vrai dire, que la résurrection. Ces entraînements populaires (ju'il blâmait alpi-s avec tant de véhémence, son génie les adoptait maintenant : il en faut dire la cause.

Depuis quehjue temps, il était question à la cour d'appeler le comte plébéien un secours de la monarchie expirante. C'était l'avis des plus habiles conseil'ers de Louis XVI; c'était l'a vis de ses deux tantes, ^ladame Adélaïde et Madame Louise, qui, toutes deux, mêlaient leur vie à la politique, la première de son château de Bellevue, la seconde du fond de son couvent de Saint-Denis. Mirabeau fut informé de ces dispositions, et, succombant aux désirs insatiables de son cœur, il chargea le comte de I^amarck de lui semr d'intermédiaire auprès du roi. Accepter les avances de M'.rabe.-'u, Louis X\'I l'aurait fait; la reine s'y opposa. I.a royauté était-elle descendue si bas que son salut fût au prix d'une pareille alliance? Après avoir redouté Mirabeau comme ennemi, le subir comme auxiliaire, c'était trop d'humiliation ; sans compter que de tels hommes s'imposent quand ils semblent se donner. Ainsi pensait, ainsi parlait Marie -Antoinette. Elle délestait Mirabeau, et, l'âme toute meurtrie du sacrifice récent de ses affections, elle s'irritait d'avoir à y joindre le sacrifice de ses haines. Mirabeau fut donc repoussé une fois encore. On devine sa colère. Sûr de ce qu'il pouvait contre ceux qui avaient l'imprudence de le dédaigner, il jura de les mettre à ses pieds à force de leur faire peur. Trouvant ses rancunes trop à l'étroit à l'Assemblée nationale , il résolut de se créer une royauté de place publique. Il courut de district en district, soufflant partout ses colères , laissant partout la trace enflammée de son éloquence , décriant le règne indécis des électeurs, préparant la chute de leur pouvoir usurpé et posant en pleine agitation sa propre candidature. Sa grande ambition était d'être élu maire de Paris, et il se sentait bien décidé, si la cour ne flécliissait pas, à faire du pouvoir qui flottait aux mains incertaines de Bailly le gouvernement des tempêtes.

Alais les districts se trouvaient à la merci d'une immense majorité de bourgeois auxquels la violence de ses passions

ÉMOTION DE LA FRANGE

fût un sujet d'inquiétude,- de sorte que ses efforts ne firent que précipiter des cliangemeuts dont lé bénéfice lui échappa. 11 est naturel, après une longue servitude, de tàter jiour aiiu»i dire sa puissance, de se la prouver à soi même. On n'eut pas plutôt entretenu les asserahlées primaires de leur souveraineté, qu'elles s'ébranlèrent. De son côté, l'oligarchiide l'Hôtel de Ville était loin de croire à son droit. Il ai riva donc ([ue, sur l'invitation deIJailly, les soixante districts nommèrent une nouvelle assemblée de cent vingt membres. Bille avait cliarge de pour%oir à la réorganisation du pouvoir municipal ; mais, son premier élan la portant bien au delà, elle

coilfirma dans leurs fonctions Baiily et I^fayette; elle félicita les électeurs de leur zèle en les invitant à continuer leurs séances; elle établit une commission de police; elle institua lin bureau de subsistances; en un mot elle prit les rênes de la cité et se para de ce nom , devenu depuis si tragique : L4

COMMJNE. '

Cependant la mort de Foullon et de Beriiei- ayant rempli les nobles de terreur, beaucoup d'entre eux émigrèrent, parmi lesquels le duc de Luxemboui-g, le duc de Goigny, le prince de Lambesc, le comte de Vaudreuil, la princesse de BeautTremont, le comte du Gayla, le mar(|uis de Sérens, etc....

Page 1