ADMINISTRATION DE NECKER
taît par convois , c'était à force ouverte que la vente du faux sel et du tabac se faisait dans une partie de la Lorraine, des trois évêchés, de la Picardie ; et les contrebandiers poussaient l'audace jusqu*à venir vendre du sel sur les places de Versailles.
Comment parer à un tel désordre? Comment le dominer? Necker était un penseur, un écrivain, un financier : la situation demandait davantige, elle demandait un révolutionnaire, homme d'État. Né à Genève, qu'on aurait pu, comme Lima, appeler la ville d'argent, Necker s'était habitué de bonne heure à placer dans un habile maniement des finances la prospérité des empires, et lui, qui aimait le peuple pourtant, il marchait à la tête des banquiers. Plus que l'agriculteur, qui, par mille liens, tient à son pays; plus que le commerçant , dont la fortune voyage , mais en général avec un esprit de retour, Necker favorisait l'homme d'argent qui, selon l'expression de Rivarol, n'agitant que des signes, se dérobe également à la nature et à la société. Où est la patrie de l'homme à argent? Il en a deux : l'une où il trouve l'argent à bon marché, l'autre où il le vend cher! Cest sur quoi Necker s'aveugla volontairement toute sa vie.
Nous avons déjà dit que sa suprême ambition eût été de gouverner sans impôt, c'est-à-dire au moyen d'emprunts dont l'impAt ne servirait qu'à payer l'intérêt annuel. Au fond, l'empnmt n'étant, dans les sociétés où l'intérêt de l'argent existe, qu'un impdt étendu sur l'avenir, son principe est révolutionnaire par essence. Car, il est juste que les générations future» soient appelées à subir en partie les charges extraordimires de toute révolution dont elles sont admises à recueillir les bénéfices. Il n'y aurait donc pas lieu de reprocher à Necker ses prédilections pour le système des emprunts, surtout dans un moment où U respiration commençait à manquer au peuple , haletant sous l'impflt , s'il avait su profiter de sa popularité et de l'élan révolutionnaire des esprits pour aborder la décisive innovation de l'emprunt direct , en déclarant usuraire, ruineuse et immorale la médiation des banquiers. C'était mettre contre soi les sinistres puissances de l'agio ; mais on n'accomplit pas de grandes choses sans se créer de grands obstacles , et c'est précisément le propre du génie de se faire une rude mission. Aussi bien, en ayant recours à des expédients vulgaires, Necker n'allait échapper aux difficultés héroïques que pour toml)er dans l'humiliation des petits embarras.
Le 7 août 1789, l'Assemblée nationale venait de voter l'abolition du droit exclusif de chasse, lorsqu'on annonça l'arrivée de» ministres, envoyés par le roi. L'ordre de les introduire fut donné; et l'archevêque de Bordeaux, l'archevêque de Vientae, le prince de Beauveau, de Saint-Priest, de La Tour-du-Pin, de Montmorin, de La Luzerne et Necker entrèrent au milieu des applaudissements. Après que le garde des sceaux eut indiqué l'objet de cette visite solennelle, Necker fit , d'une voix émue , le tableau des malheurs qui affligeaient le royaume; il montra le» sources de l'impôt taries, il montra le trésor vide , et il conclut en proposant , rien que pour faire face pendant deux mois aux dépenses absolument nécessaire» , un emprunt de trente millions. Mais , ardent à ménager un appât aux capitalistes, il demanda que l'emprunt fût à cinq pour cent; que le remboursement en fût fixé à telle époque qui serait voulue par chaque prêteur, à la tenue suivante des états généraux; que ce remboursement prit place en première ligne dans les arrangements à faire pour la fondation d'une caisse d'amortissement, et enfin que l'emprunt fût, au choix des prêteurs, ou en billets au porteur ou en contrat». N'était-ce pas ouvrir à deux battants les portes
de l'agiotage ? N'était-ce pas s'en fier à l'intérêt personuel du soin de sauver la patrie ? Et ne pouvail>-on mieux faire ? C'est ce qui, au premier abord, ne frappa point l'Assemblée. Avec une faveur qui touchait à l'enthousiasme, elle accueillit les paroles de Necker, et, sans attendre que les ministres se fussent retirés, Clermont-Lodève proposa de voter l'emprunt pai acclamation. «Je demande, s'écria impétueusement Mirabeau, la proscription de ce vil esclave. » Puis il fit décider qu'afin de laisser toute liberté à la discussion, les ministres quitteraient la séance, soit qu'il n'eût pas encore d'opinion arrêtée sur les mesures à prendre, soit qu'une animosité passagère dominât son esprit. La discussion s'engagea. Le janséniste Camus et Bouche rappelèrent qu'aux termes de leurs cahiers, ils n'avaient pas le droit de voter un emprunt avant le vote de la Constitution. A cet argument, Lally-ToUendal opposa, en termes très-vifs, la loi suprême du salut du peuple. Mirabeau, pour concilier le respect dû aux cahiers avec la nécessité de pourvoir à la chose publique , proposa aux membres de l'Assemblée de garantir l'emprunt sur leur fortune particulière.
Le renvoi au Comité des finances ayant été décidé, le duc d'Aiguillon, dans la séance suivante, vint faire un rapport duquel il résultait ([ue le total de la recette des mois d'août et septembre ne s'élevait qu'à trente-sept millions deux cent mille livres, tandis que la dépense devait monter à soixante millions. Or, dans ces dépenses figuraient , pour cent vingt mille livres par mois , les dettes du comte d'Artois , c'est àdire les jardins, les chevaux, les chiens, les maîtresses. Buzot, le duc de Lévis, Barnave combattirent tour à tour le projet d'emprunt en s'appuyant tous sur la lettre de leurs cahiers. De son côté, revenant à la charge avec une force nouvelle, Lally-ToUendal objecta l'honneur du nom français, la sainteté des promesses et des engagements de l'État, le danger de trahir l'inviolabihté de la foi publique , la capitale troublée, le peuple aux aboi», et il continua :
« J'admire que ceux qui invoquent aujourd'hui, sans les produire, de prétendus mandats impératifs, soient les mêmes qui ont soutenu (ju'il ne pouvait exister dans l'Assemblée de suffrages asservis ; les mêmes qui ont établi en principe' que tous les membres libres suffisaient pour constituer entre eux une délibération valide.... Quiconque ne se croit pas libre n'opinera point. Quiconque se croit libre entend le cri de la patrie. Je crois l'être , je le suis , j'appelle tous ceux qui le sont, et je leur demande de voler au secours de la patrie. »
L'Assemblée vota l'emprunt, mais en réduisant l'intérêt à quatre et demi, et sans aucune des dispositions avantageuses aux capitalistes que Necker avait proposées.
n advint alors ce qui n'était que trop facile à prévoir. L'enthousiasme, que Necker avait glacé par ses précautions, ne donna rien; et l'intérêt personnel, dont l'Assemblée déjouait l'espoir, s'irrita. Non-seulement les capitalistes et les agioteur» refusèrent de s'intéresser dans l'emprunt , mais il» l'empêchèrent de réussir. Sous ce titre : Sauvez-nous ou sauvez-vous, on répandit à profusion un pamphlet où l'on criait aux membre» de l'Assemblée : « Vous vous êtes trompés par le défaut de connaissance des homme», des affaires, des localités : tremblez qu'à la suite de vos triomphes l'histoire n'ait à salir ses pages du nom de douze cents parricides... Vous êtes sur le bord d'un précipice.... Sauvez-nous ou sauvez-vous. »
La fureur des gens d'affaire éclatait dans ces déclamations violentes. L'emprunt ne produisit que deux millions six cent mille francs , et Rivarol put écrire : « L'incroyable patriotisme des Parisiens a tenu à une fraction. » Seulement, ce que Ri-
varol oublia d'ajouter, c'est rpie les Parisiens dont il parlait n'étaient pas le peuple de Paris, mais ses sangsues.
En abaissant à quatre et demi pour cent l'intérêt de l'emprunt de trente millions, en le fixant ainsi au-dessous de celui des autres effets royaux, l'Assemblée nationale semblait avoir voulu présenter la dette courante comme ayant un caractère plus respectable que la dette passée. Les créanciers de l'État prirent l'alarme. De leur côté, les propriétaires fonciers venaient d'être mis en éveil. Une grande lutte s'ouvrit , et l'opinion se partagea. Ici Paris, là les provinces; ici les capitalistes, là les propriétaires fonciers.
Les capitalistes voulaient des impôts, afin que le payement des rentes fût assuré; les propriétaires demandaient que la dette publique fût déclarée réductible, afin que la propriété foncière fût soulagée d'autant.
La lutte devint brûlante , et fut conduite de manière à mettre à nu les vices fondamentaux de l'ordre social.
« Eh quoi! s'écriaient les propriétaires, les rentiers retirent de leur argent six pour cent, les agioteurs trois ou quatre fois plus, et c'est à peine si le sol rapporte trois pour cent 1 Par quel principe d'équité , par quelle considération d'utilité publique se peut justifier cette disproportion monstrueuse? Pourquoi cet avantage assuré aux rentiers, dont la fonction sociale consiste à jouir de leur argent, et aux agioteurs dont la fortune seule est un scandale? Que l'État paye ses dettes, c'est ce que réclament son honneur et la justice; c'est ce qu'exige impérieusement la conservation du crédit. Mais pourquoi les rentiers n'auraieni-Hs pas, comme les propriétaires, comme les cultivateurs, comme ceux que menacent à la fois et l'instabilité des relations humaines et les caprices du ciel, leur part des charges qu'impose à une société troublée le passage des mauvais jours? Pour([uoi l'État continuerait-U à payer en temps de sécurité les mêmes intérêts qu'il fallut stipuler en temps de discrédit? Pourquoi la dette publique ne serait -elle pas discutée? La chose ne serait pas nouvelle : est-ce que, sous François II, les intérêts trop forts ne furent pas réduits? Ici l'Etat ressemble à un père de famille qui, forcé d'acquitter les dettes de ses enfants, compose avec les usuriers. »
Glavière prit la plume. C'était lui qui, par une collaboration demeurée longtemps obscure , avait fait la réputation financière de Mirabeau. Dans un écrit un peu lourd mais substantiel et clair , il soutint , au nom des capitaHstes , que l'inviolabUité absolue de la foi publique était la (juestion d'État par excellence ; que, si l'on touchait à un cheveu de la tète des créanciers de l'État, il n'y avait plus qu'à sonner les funérailles du crédit; qu'en fait de dette, réduire c'était nier; qu'en temps de sécurité on pouvait emprunter à meilleur marché qu'en temps de discrédit, mais non éluder la loi d'engagements déjà pris et devenus sacrés : était-il d'usage de restituer le prix de l'assurance aussitôt que le navire était entré dans le port?
Nul doute que Glavière n'eût raison de poursuivre, sous tous ses déguisements, le spectre de la banqueroute. Mais il prononçait à son insu la condamnation d'un ordre social fondé sur l'antagonisme des intérêts, la ])rédominance du capital et l'égoïsme, lorsqu'il disait : « Qu'on méprise les usuriers, si on veut, mais qu'on leur tienne parole; » et encore: « L'usure est un mot vide de sens. » Hélas! non, l'usure n'est pas un mot vide de sens; car ce mot, que l'Évangile repousse, que tous les Pères de l'Église ont flétri, que le socialisme moderne rayera pour jamais du livre de la science, il exprime le privilège exorbitant accordé à certains membres xle la société de voir leur fortune se reproduire et s'accroître
par le travail d'autrui; il représente le prix auquel l'ouvrier est obligé de se procurer des instruments de travail dont l'usage devrait appartenir à tous comme la jouissance de l'air et du soleil; il signifie l'asservissement du peuple au dernier des despotismes à détruire : celui de l'aident.
Quoi qu'il en soit, se croyant menacés d'une manière sérieuse , et avertis par le récent échec de Necker du déclin de son ascendant, les capitalistes commencèrent à l'abandonner. Ils comprirent la nécessité de se créer un parti puissant au sein de l'Assemljlée nationale elle -même , et ils s'étudièrent, non sans succès , à gagner à leur cause l'évêque d'Autan, Le Ghapeher, Barnave, Mirabeau.
Le 27 août (1789), Necker vint apprendre à l'Assemblée nationale que l'emprunt de trente millions n'avait pas réussi. Il se plaignit avec une amertume contenue des modifications . apportées à son plan; il n'hésita pas à attribuer tout le mal à l'inexpérience présomptueuse de l'Assemblée, et il proposa un second emprunt de quatre-vingts millions à cinq pour cent, avec faculté au prêteur de payer moitié en espèces, moitié en efl'ets publics.
Impatient de faire décréter l'irréductibihté de la dette, le parti des capitalistes déclara, par la bouche de l'évêque d'Autun, qu'il fallait au plus vite affermir le crédit ébranlé, rassurer les créanciers de l'État et mettre entre eux et la réduction des rentes la loyauté française. Mirabeau se leva pour appuyer l'évêque d'Autun; puis, comme s'il eût voulu entraîner l'Assemblée en l'étonnant par la bizarrerie, par l'imprévu de son langage : « La Gonstitution est à l'enchère,
dit -il.... G'est le déficit qui est le trésor de l'État C'est la
dette publique qui a été le germe de notre liberté. Voudrezvous recevoir le bienfait et refuser d'en acquitter le prix? » Ces paroles étaient une allusion aux circonstances financières qui avaient amené la convocation des états généraux, mais l'argument ne présentait rien de sérieux. Des murmures éclatèrent. Glezen fit observer qu'on pouvait fort bien voter l'emprunt de quatre-vingts millions, sans se hâter pour cela de trancher l'important problème de l'irréductibilité des rentes. « La ([uestion a été déjà décidée, » s'écrie Le Chapelier. Aussitôt les capitalistes de l'Assemblée se lèvent en tumulte, et on décide non - seulement que l'emprunt de quatre-vingts millions sera ouvert dans les conditions proposées par Necker, mais qu'on renouvelle les arrêts du 17 juin et du 13 juillet, qui plaçaient sous la sauvegarde de la loyauté française les créanciers de l'État.
La défaite des propriétaires fonciers était éclatante. Mais les capitalistes ne s'en montrèrent pas plus empressés à remplir les coffres de l'État , ouverts et vides devant eux. Le second emprunt échoua comme le premier. L'impitoyable défiance des gens d'affaires apparaissait dans toute sa nudité!
Alors eut lieu un de ces élans qui sont votre force et votre gloire, ô mon pays ! de tous les points du royaume affluèrent sur le bureau du président de l'Assemblée les offrandes patriotiques, dons du riche, sacrifices du pauvre. Les femmes oft'rirent leurs anneaux, les enfants offrirent leurs jouets. Les journaliers, dans les manufactures, donnèrent à la Révolution la moitié de leur pain. Et vous, créatures vénales que le plaisir souille et qu'écrase le mépris, infortunées chananéennes, vous aussi vous fûtes émues à ce spectacle qui laissait sans battements le cœur des banquiers : le spectacle de la France indigente! L'une de vous écririt : « J'ai gagné quelque chose en aimant : j'en fais hommage à la patrie. »
Le 24 septembre, Necker , triste , abattu , le cœur plein d'amers soucis, se présentait de nouveau à l'Assemblée. Re-
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courir encore aux emprunts? Impossible : la source s'en trouvait tarie. On avait beaucoup jeté, sans parvenir à le combler, dans l'abîme du déficit. Le vide n'était pas de moins de soixante et un millions ! Il fallait (juatre- vingts millions pour l'année courante et quatre-vingts millions de se-
cours extraordinaires pour l'année qui devait suivre. Necker proposa une contribution extraordinaire du quart de tous les revenus, lequel serait perçu, non sous la garantie du serment, mais sur cette simple formule prononcée par le contribuable : Je déclare avec vérité.... Au-dessous d'une cer-