DU COMITÉ PERMANENT
Le 15 juillet, on s'en souvient, dans la grande salle de l'Hôtel de Ville, un geste, un cri avaient décidé de la nomination de Bailly comme maire de Paris et de celle de Lafayette comme chef de la milice bourgeoise. Il faut faire connaître ces deux hommes.
Jean Sylvain Bailly était né à Paris en 1736 d'un garde des tableaux du roi. Il se livra d'abord à l'étude des beauxarts; puis, entraîné par le goût de la poésie, U composa, à seize ou dix-sept ans, deux tragédies, Clotaire et Iphigénie en Tauride, qu'il jeta au feu sur les observations critiques du comédien Lanoue. Découragé du théâtre, Bailly se rejeta sur les sciences, qui devaient lui ouvrir une carrière honorable et glorieuse. Des Lettres sur l'astronomie ancienne et moderne, un Rapport sur le mesmérisme, un Mémoire sur l' Hôtel-Dieu, lui valurent une place dans chacune des trois académies littéraires et scientifiques de la capitale. Élu membre des Etats généraux, il se trouva présider la fameuse séance royale du 23 juin : ce fut l'origine de sa fortune poHtique. Ses amis vantaient sa probité; ses ennemis le soupçonnaient d'un certain penchant à l'intrigue ; ceux qui le voyaient étaient frappés de la douceur naïve de son visage, de sa bonhomie, et de je ne sais quel parfum d'honnêteté qui s'exhalait de ses discours. Mais il avait les défauts d'un esprit étroit ; son courage dégénérait bien vite en raideur, sa fermeté ressemblait trop à de l'entêtement, et la modestie de ses allures cachait une vanité un peu "puérile. On remarqua que, devenu maire de Paris, il eut des domestiques à livrée et fit peindre sur son carrosse un écusson avec trois abeilles d'or. Cependant, comme il n'avait rien ni des vices brillants de la noblesse ni des rudes vertus du peuple, il devait plaire et il plut à la bourgeoisie.
ORGANISATION MUNICIPALE ET MILITAIRE DE LA BOURGEOISIE
Tout autre était Lafayette. La grâce exquise de ses manières, le tour de sa conversation, ses hal)itudes d'élégance, sa politesse savante et fine disaient assez dans qiiel monde il était né et avait grandi. Chose singulière ! c'était un patricien que ce chef des bourgeois, c'était un marquis, c'était un brave gentilliomme qui, au retour de la guene d'Amérique, d'où il rapporta l'amitié de Washington et un renom de soldat, s'était présenté à la cour pour y jouir d'une gloire toute
républicaine. Gomment lui fut-il donné de convenir à la bourgeoisie, sans cesser d'être un grand seigneur? Cela tient à l'art qu'il possédait de se faire pardonner les avantages de sa haute naissance, nul n'ayant jamais poussé plus loin que lui les séductions de la dignité sans morgue et de la familiarité habile. Il avait, d'ailleurs, aux yeux de cette classe moyenne qui détestait le passé et s'alarmait de l'avenir, l'inappréciable mérite de ne vouloir rien de décisif. Le pouvoir l'attirait et
l'effrayait tour à tour; il en était accablé et enchanté. Il aimait, du peuple, non sa domination, mais ses applaudissements ; de sorte que, toujours poussé en avant par le goût de la popularité, il était toujours ramené en arrière par le secret effroi que lui inspirait la démocratie. Républicain de sentiment, royaliste d'occasion, défenseur infatigalile, par ses actes, d'un trône qu'il ne se lassait pas de miner par ses discours; énergique dans la résistance, non dans l'attacpie, et totalement dépourvu d'audace . quoique plein de courage, ses
contradictions mêmes et ses perpétuels balancements le rendaient propre à tenir une situation intermédiaire. Avec lui, on était sûr de n'être, ni conduit jusqu'à l'imprév-u, ni abandonné. La bourgeoisie l'accepta donc volontiers pour son homme d'action : il grandissait Hailly en le complétant.
Le 18 juillet, pour répondre sans doute, par un titre plus modeste, à un reproche d'usurpation difficile à éviter, l'assemblée des électeurs avait remplacé le comité permanent ])a.T un comité provisoire, composé de soixante membres élus dans
son sein; mais en même temps, elle avait songé aux moyens de désarmer le peuple Par arrêté spécial, les ouvriers furent invités à laisser leurs armes dans certains dépôts particuliers qu'indiqueraient les districts, et une somme de six livres fut offerte à quiconque rapporterait une arme à feu.
Les accusations dirigées contre l'Hôtel de Ville continuèrent, s'envenimèrent. Mirabeau, qui s'irritait intérieurement de la puissance de Lafayette et qui volontiers eût écrasé Bailly sous les dédains de sa supériorité, s'éleva, du haut de la tribune, contre la formation d'un pouvoir dont l'objet, disait-il, était le bien public et dont la continuation avait été nécessitée par les circonstances, mais « dont le fruit était devenu nul, parce que les créateurs et les créés n'étaient que de simples particuliers sans délégation, sans confiance. » De leur côté, les districts ne supportaient qu'impatiemment le joug d'une tutelle qu'ils n'avaient pas été appelés à se donner. L'assemblée des électeurs ayant osé accorder à Necker, comme on l'a vu plus haut, la grâce de Besenval, les soixante districts profitèrent de l'occasion pour éclater. De qui donc les électeurs tenaient-ils le droit de faire grâce à des hommes coupables du plus noir des crimes, le crime de lèse -nation? Et leur pouvoir même, de qui le tenaient-il<? Là-dessus, les districts se réunissent, se concertent, nomment chacun deux députés, et, le 30 juillet, les envoient à l'Hôtel de Ville, au nombre de cent vingt, prendre possession du pouvoir municipal, sous le nom de représentants de la commune de