GUERRE DE L\ BOURGEOISIE AU CLERGE
Maury revint à la charge , plus hardi , plus agressif que jamais. Vers le miheu du mois d'octobre, une députation de juifs s'était présentée à l'Assemblée, pour la supplier de déchirer enfin ce voile d'opprobre dont les descendants du plus ancien des peuples marchaient couverts , et Maury s'était fait une arme empoisonnée de cette prière si touchante, si digne de la Révolution à qui elle était adressée. Gomment en douter? C'étaient les agioteurs, les marchands d'argent qui avaient conspiré la ruine de l'Église , et la motion imprévue de l'évêque d'Autun n'avait fjue trop bien dévoilé leur plan. Ils attendaient que la vente des biens du clergé fît monter au pair les effets publics de manière à augmenter subitement leur fortune d'un quart. Les juifs venaient à la suite avec leurs trésors , pour les échanger contre des aaïuisitions territoriales, et, dans ce moment même, ne demandaient - ils pas à l'Assemblée nationale un état civil? Conspirateurs impatients de s'emparer des propriétés de l'Eglise , à l'ombre du titre de citoyen ! On savait assez, d'ailleurs , ce que l'État devait attendre des dépositaires de l'argent! Ne venaient -ils pas de fermer impitoyablement leurs coffres à l'emprunt , tandis que les autres citoyens sacrifiaient juscpi'à leur vaisselle If Tel avait été, dès l'origine de la discussion , le thème de l'abbé Maury. Dans son second discours, s'atfachant aux distinctions de Thouret, il invoqua contre lui l'autorité de Jean-Jacques, qui définissait la propriété le droit du premier occupant par le travail, ce qui supposait l'intervention de la loi; car personne ne sèmerait s'il n'avait la certitude de recueillir. Maury en concluait qu'il n'y avait pas, qu'il ne pouvait pas y avoir de droit de propriété antérieur à la loi ; mais que cela était tout aussi vrai des propriétés des individus que de celles des corps, et que, par consétjuent, les distinctions de Thouret étaient des subtilités vaines. « La suppression de nos biens, continuait-il , ne saurait être prononcée que par le despotisme en délire. Voudrait-ôn nous les prendre comme des épaves ou par droit de confiscation? C'est l'idée la plus immorale: il n'a jamais été permis de succéder à celui à qui l'on donnait la mort. > Et il cita ce vers de Grébillon :
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?
Tout ce discours était si violent qu'il se perdit dans les murmures. Mais, le lendemain, le clergé eut un défenseur plus grave dans la personne de M. de Boisgclin , archevêque d'Aix. Écartant les paroles blessantes, ce prélat s'en tint aux raisons qui devaient le plus toucher l'Assemblée. Il parla de la prescription comme d'une loi protectrice qu'il fallait craindre de violer, parce qu'elle répare les maux inséparables de l'oubli des traditions et de la perte des titres. Celle du clergé était dix ou douze fois centenaire : quel possesseur de terres pouvait en invoquer une semblable? Il montra le sol de la France fécondé , enrichi , embelli par la culture des moines, ■par les routes qu'ils avaient ouvertes au commerce , par la population qu'ils avaient nourrie ou mise à l'abri des guerres. Que la nation piît retirer à l'Eglise la faculté de posséder, il ne le niait point; mais une telle interdiction ne pouvait avoir d'effet rétroactif. Autrement , sur quelle penle allait-on se placer? Aujourd'hui on attaquait les donations faites à l'Église; demain, on attaquerait les donations faites aux communautés, les donations faites à des collatéraux, à des étrangers. Malheur à la société, si l'on remontait aux principes ! Déjà n'avait-on pas proposé d'abolir les testaments , comme une usurpation de l'avenir, comme des actes illégitimes transmettant la propriété de
moissons qui ne» sont pas encore et que le testateur n'a ni à semer ni à recueillir? S'arrèterait-on à une exception première? y avait-il quelqu'un qui osât en répondre?...
Le 2 novembre 1789, après six semaines consacrées à ce débat, l'Assemblée se sentit lasse et voulut en finir. Le Cliapelier résuma la discussion d'une façon nette et péremptoire. Cependant , le mot d'expropriation avait quelque chose d'effrayant pour le plus grand nombre : Mirabeau s'en aperçut , et -en homme qui tient les clés de l'outre des tempêtes, il endormit les scrupules des cœurs intimidés en abandonnant le mot pour avoir la chose. Au lieu de dire que les biens du clergé étaient la propriété de la nation, il proposa de déclarer seulement que ces biens étaient mis à la disposition de la nation. L'Assemblée vota, et tout fut dit.
On remarqua comme une singularité que ce décret célèbre, adopté à la majorité de 568 voLx contre 346, avait été rendu le jour des morts , sur la motion d'un évêque , sous la présidence de Camus , membre du clergé , et dans le palais de l'archevêque de Paris.
Il s'agissait de vendre ces biens reconquis : on décida qu'il en serait vendu jusqu'à concurrence de quatre cents millions , et un comité ecclésiastique fut chaîné de soumettre ses vues à l'Assemblée. Mais ce comité était profondément divisé lui-même. L'évêque de Clermont , M. de Ronald , qui le présidait , y avait apporté les tendances du haut clergé , c'est-à-dire l'esprit de résistance aux idées nouvelles. Camus et quelques autres y représentaient cet austère jansénisme qui n'avait de révolutionnaire, au fond, que la haine de certains abus. Impatiente d'arriver à une solution qui devait être , assurait-on , le salut des finances , l'Assemblée doubla le nombre des commissaires. Leur travail , du reste , était compliqué et difficile. Les premiers biens à vendre étaient les bâtiments des réguliers des villes ; mais comment procéder à la vente avant d'avoir statué sur le sort des religieux ? On fut conduit de la sorte à discuter la suppression des ordres monastiques.
La Jfrance était couverte d'abbayes , de cotivents , de monastèr«8 ; elle en comptait plus que l'Espagne, plus que l'Italie. Vers l'an 1700, à en croire un écrivain, suspect, il est vrai, d'exagération, le nombre des ecclésiastiques de tout ordre se serait élevé en France à deux cent cinquante mille , dont plus de quatre-vingt mille enfermés dans des cloîtres. Les philosophes du dix-huitième siècle avaient constamment décrié des institutions qui appartenaient à d'autres temps et à d'autres mœurs. Bayle , en son formidable Dictionnaire , avait mis au jour les étranges et scandaleuses révélations d'un livre laissé au quinzième siècle par Ambroise, sous le titre de l'Hodœporicon. C'était l'itinéraire qu'avait tracé le vénérable chef des Camaldules , lorstju'U inspecta tous les couvents de son ordre en Italie. Ambroise les trouva dans un tel état de corruption , que plus d'une fois il dut employer la langue grecque pour exprimer des choses qu'il n'osait même pas dire en latin. Le monde, qui connaissait fort peu Y Hodœporicon , apprit par Bayle et ses copistes que , dès le quinzième siècle , les monastères d'hommes et de filles n'étaient souvent que d'infâmes lieux de débauche , et , comme il arrive , on généralisa le mépris , bien qu'on ne pût conclure avec équité d'un aussi furieux relâchement des moines italiens, à la dépravation du clergé de France, qui fut toujours plus réglé dans sa conduite.
Voltaire , dont l'admirable bon sens rendait justice aux
travaux des moines , à leurs venus passées , à leurs talents ,
ne s'était cependant point fait faute d'employer contre eux
ses ironies immortelles , et toute l'Europe éclairée avait pu
rire, après lui, de beaucoup d'ordres religieux, de leurs croyances absurdes et de la niaiserie de leurs querelles. Que penser des Franciscains vivant, depuis des siècles, sur l'histoire d'un loup enragé que François d'Assise guérit miraculeusement et auquel il fit promettre de ne plus manger de moutons? Et sur celle d'un Gordelier, devenu évêque, qui, déposé par le pape et étant mort après sa déposition , sortit de sa bière pour aller porter une lettre de reproche au Saint- Père? Les Dominicains ne s'étaient formés que pour "disputer avec les Franciscains sur la question de savoir si la Vierge était née livrée au démon ou exempte du péché originel. 11 est vrai que ces religieux s'étaient rendus odieusement utiles en faisant partout l'office d'inquisiteurs et que de leur ordre sortit ce Torquemada qui , en quatorze ans , fit brûler à petit feu près de six mille hommes avec l'appareil et la pompe des plus augustes fêtes I . . . Les Augustins s'étaient voués au trafic des indulgences , et ils n'étaient guère connus du siècle que pour avoir compté Luther dans leur ordre. Les moines blancs semblaient n'avoir eu d'autre mission que de combattre les moines noirs. Quant aux Carmes , il leur suffisait que l'on crût qu'Élie était leur fondateur, et pour ce qui est des Jésuites, l'effroi de la terre, il était devenu difficile de les calomnier. Ni les vertus dormantes des Chartreux , ni la béate innocence des Minimes , s'imposant par frugalité de manger tout à l'huile et observant la même règle dans les pays où cette nourriture est un luxe, rien n'avait trouvé grâce devant Voltaire de ce qui relevait de son génie. Et s'il admirait, comme tout le monde, les héroïques Trinitaires de la rédemption des captifs ; s'il bénissait les instituts consacrés par la beauté, par la jeunesse d'un sexe délicat, au soulagement des pauvres et au service des malades , il n'en poursuivait pas moins de ses sarcasmes ces innombrables couvents qui, se perpétuant sans utiUté pour la race humaine , tenaient lieu d'une immense mortalité : « Les fiUes sont nées, disait-il, pour la propagation et non pour réciter du latin qu'elles n'entendent pas.... If y a tel couvent inutile qui jouit de deux cent mille livres de rente. La raison démontre que si l'on donnait ces deux cent mille livres à cent officiers qu'on marierait, il y aurait cent bons citoyens récompensés , cent fiUes pourvues , quatre cents personnes de plus dans l'État , au bout de dix ans , au lieu de cinquante fainéants. »
Après Voltaire était venu Diderot , qui , dans un livre éloquent mais licencieux , où s'était parfois oubliée la dignité de l'écrivain , avait tracé un effrayant tableau des tyrannies , des douleurs , des voluptueux périls et des misères morales du cloître. Que d'iniquités se couvraient de votre ombre , lourdes murailles qui sépariez du monde tant de pauvres jeunes filles , victimes de vœux imprudents et des serments d'un âge où l'on ignore son cœur! Que de cris déchirants vos voûtes étouffèrent , noires demeures dont la loi civile n'osait franchir le seuil ! Tantôt c'était une communauté qui avait mis en œuvre les caresses de la captation pour fasciner, pour bercer dans les songes de l'éternité une nature faible , bientôt séduite par les douceurs imprévues du noviciat et les facilités d'une règle indulgente, jusqu'au jour sombre de la profession, passé lequel le regret était un crime ; tantôt c'était une famille aisée qui , pour faire un fils riche ou voiler à jamais quelque secret sanglant, violentait la vocation d'une adolescente effrayée et la condamnait , comme la vestale antique qui avait succombé à l'amour, au supplice de descendre \-ivante dans le tombeau. Terribles pouvaient être les persécutions , terribles les tortures que cachaient des catacombes dont les lampes du dehors perçaient si difficilement
l'obscurité , et que remplissait de sa domination sans bruit cette cruauté de la tendresse changée en aigreur ! ... Ah ! il y avait bien de quoi épouvanter les familles dans le pathétique récit des malheurs possibles de la vie monastique , d'autant que Diderot avait rencontré et mis sur les lè^Tes de son héroïne infortunée les plus beaux accents de la religion, les plus nobles inspirations du sentiment chrétien.
Tout le siècle avait lu les philosophes; et leurs livres qui avaient façonné l'opinion publique, allaient aussi fournir le texte des lois nouvelles. De même que le décret qui rendait à la nation les biens du clergé n'avait fait que traduire les idées émises par Turgot dans l'Encyclopédie à l'article Fondation, de même le décret qui allait supprimer les ordres monastiques était en germe dans les écrits de Voltaire et des siens. Car les grands faits historiques ne sont que la contreépreuve des méditations de quelques esprits d'élite. L'histoire est comme une suite de pensées.
A les juger de sang-froid, les institutions monastiques donnaient à dire beaucoup de bien et beaucoup de mal.
II est des blessures mystérieuses qui ont besoin de saigner à l'écart; il est des fatigues de l'âme auxquelles la sohtude seule est bonne : n'était-ce rien que ces refuges ouverts contre le monde, contre l'amertume de ses plaisirs, contre l'oppression de son tumulte et ses orages?
Aussi cherchez quels furent en Orient, où la vie monastique prit naissance, les premiers traits qui la caractérisent : goût de la retraite, besoin de la contemplation, affaissement du cœur, dégoût d'une société misérable et corrompue, voilà ce qui frappe tout d'abord; de sorte que la vie monastique dut son origine, non pas exclusivement peut être, mais principalement à une secrète tendance de la nature humaine, que favorisaient les désordres d'un état social en dissolution. Cela est si vrai, que les moines commencèrent par être des laïques; ils restèrent même étrangers au clergé proprement dit pendant plus de deux siècles. Peu à peu, cependant, le désir de devenir clercs les piqua, suivant l'expression de saint Jérôme, et toutefois ce n'est guère qu'au commencement du septième siècle qu'on les trouve incorporés d'une manière générale à la société ecclésiastique.
Que si maintenant on remonte aux conceptions de l'homme célèbre qui, dans la première moitié du sLxième siècle, se fit le législateur des moines d'Occident, on aura certainement à admirer. Sans doute on peut et l'on doit reprocher à saint Benoît d'avoir, dans sa Règle de la vie monastique, étouffé sous un joug de plomb la spontanéité des âmes, d'avoir poussé la loi de l'obéissance jusqu'à l'absorption de l'individu, d'avoir, par l'établissement des vœux perpétuels, usurpé l'avenir;... mais ce qui mérite d'être rappelé, c'est le soin que mit saint Benoît à fermer l'accès des monastères à la paresse.
« L'oisiveté, dit la Règle de la vie monastique, est l'ennemie de l'âme, et par conséquent les frères doivent, à certains moments, s'occuper du travail des mains; dans d'autres à de saintes lectures.... Ils sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi qu'ont fait nos pères et les apôtres. »
L'institut monastique n'avait donc pas été sans offrir, à part son côté poétique, un genre d'utilité de nature à toucher l'époque même la plus matérialiste. En apportant à des sociétés encore barbares l'exemple de l'association, les moines avaient mis en mouvement, sous une forme à la vérité très imparfaite et grossière, une idée féconde. L'agricuhure, les lettres, les arts leur furent redevables. La grande culture, si favorable au développement du règne animal, est peut-