‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 207 sur 303 · AU PAPE PIE VI · texte numérisé non relu

AU PAPE PIE VI

i 2 juillet n9Q.

« Très-saint père,

« J'ai vu les docteurs que vous avez choisis, et j'ai consulté des théologiens estimables. On a dû vous rendre compte des conférences qui ont eu lieu pendant quelques jours. Il n'est qu'une seule voix et qu'un même avis. On ne peut sanctionner des décrets contraires aux usages antiques de l'Église universelle , qui attaquent directement des dogmes sacrés , établissent parmi les évêques et le corjDS des pasteurs une hiérarchie nouvelle , et contrarient la disciphne de l'Église gallicane. Dans la grande querelle qui divise le clergé de France, une grande partie des Français sont déclarés pour les prêtres dociles aux nouvelles lois ecclésiastiques émanées de l'Assemblée constituante. Mais l'opposition à ces lois nouvelles compte pour ses apologistes et ses défenseurs les théo ■ logiens les plus éclairés , les docteurs les plus célèbres , la très-grande majorité, pour ne pas dire l'univ^'-salité des évo-

ques de l'Église gallicane et tous les gens de bien attachés au culte de nos pères et à l'ancienne tradition. Si je refuse de sanctionner la constitution civile du clergé, il s'élève une cruelle persécution; j'augmente le nombre des ennemis du trône et de l'autel; je fournis un prétexte à la révolte; je double les maux de la France. Si j'accorde ma sanction, quel scandale dans l'Église! Je livre à nos ennemis communs l'héritage du Christ ; je punis de leur zèle , de leur fidélité , de leur attachement, les ministres du Seigneur qui ont respecté l'arche sainte; j'écarte le bon pasteur, et j'introduis les loups dans la bergerie. Oh! qui daignera me guider? Très-saint père! c'est en vous seul que j'ai mis mon espoir. L'Église gallicane réclame toute votre sollicitude, et le petit-fils de saint Louis, soumis au légitime successeur de saint Pierre, vous demande non-seulement des conseils, mais des ordres spirituels qu'il s'empressera de faire exécuter. Cependant, si les considérations humaines pouvaient être de quelque poids, si l'état actuel de la France pouvait obtenir quelque indulgence, si dans les affaires du ciel on pouvait consulter celles de la terre, ne conviendrait-il pas que je prisse le parti de temporiser? Le peuple français, toujours épris des nouveautés, oublie bientôt ce qui fut l'objet de son enthousiasme; l'idole qu'il élève fut souvent renversée le même jour. Le temps, l'expérience, le conseil des hommes sages, le ciel même (qui punit la France de nos erreurs communes, de mes propres fautes, et qui peut se laisser fléchir), ramèneront ce bon peuple égaré, au giron de l'Église, à ses usages antiques, à ses vrais pasteurs Mais le temps presse; l'esprit impur a soufflé : très-saint père, soyez l'interprète du ciel ! soyez l'ange de lumière qui dissipe les ténèbres. J'attends avec impatience votre décision, et cette bulle que le clergé de France sollicite, que les évêques réclament, et que vous démande le fils aîné de l'Église, toujours fidèle au saint-siége.

« Louis. »

Louis X\l était tout entier dans cette lettre : on y retrouve son humilité chrétienne, son asservissement aux prêtres , ses incertitudes , son impuissance à adopter la Révolution et à la renier franchement, sa faiblesse trop voisine de la fausseté, son penchant enfin à chercher au dehors un appui contre l'esprit nouveau, contre son siècle et contre lui-même.

De quelle nature pouvaient être les conseils que lui enverrait le pape? Il lui était d'autant moins permis d'avoir un doute à cet égard, que, par le seul effet d'une attraction toutepuissante, la Révolution venait d'enlever Avignon au saintsiége. Il n'y avait pas, en effet, vingt jours que, dans cette ville, le peuple soulevé avait substitué en grande pompe aux armes du souverain pontife celles de la France, et il n'y avait pas une semaine , quand Louis X\l écrivit à Pie YI, que les députés d'Avignon, admis à la barre de l'Assemblée nationale, y avaient prononcé ces paroles solennelles :

X Députés par un peuple indépendant et souverain, nous venons jurer une fidélité inviolable à la nation française. Nous osons le prédire : un temps viendra où tous les peuples accourront se réunir à elle , afin que tous les peuples soient frères.... La France est libre, nous ne pouvons le devenir que par elle, et nous nous jetons dans ses bras. »

C'était donc à la Révolution qu'Avignon venait de se donner en se donnant à la France. Et il lui avait fallu pour cela se détacher avec violence de cet évêque de Rome auquel Louis XVI demandait un conseil suprême ! Il fut tel, ce conseil, qu'on devait l'attendre d'un homme doublement ennemi de la Révolution, et comme souverain pontife, et comme prince temporel. Louis XVI aurait dû le prévoir.

LES JANSENISTES DANS L'ASSEMBLEE

Que si maintenant on recherche quelle fut la valeur de cette constitution civile du clergé , du sein de laquelle tant d'agitations sortirent , on sera forcé de convenir que son adoption fut une tentative irréfléchie de la part des jansénistes de l'Assemblée ; et, de la part des voltairiens, leurs alliés politiques, une inconséquence pleine de périls.

Grande était l'erreur des premiers, s'ils se persuadèrent que leur sévérité charmerait l'esprit français et que la France, celle du dix-huitième siècle , prendrait feu pour leurs réformes pieuses. La vérité est que personne ne mit de la passion à défendre la constitution ci\'ile du clergé, alors que des trésors de colère étaient déployés contre elle ; de sorte que si elle créa des fanatiques , ce fut seulement parmi ses adversaires.... Je me trompe: le jansénisme put croire un instant qu'il avait trouvé sa Jeanne Darc. Une jeune fille du Périgord, nommée Suzanne Ck)urcelles de Labrousse, entendit des voix mystérieuses qui l'appelaient à sauver l'Église. La voilà qui part de son pays natal, arrive à Paris pieds nus, va droit aux docteurs de la loi, s'annonce comme l'envoyée du ciel, et les étonne par l'éloquence de ses brûlantes convictions. Elle parlait d'aller à Rome , de convertir les pécheurs , de gagner le saint-père aux idées nouvelles. Cela fit du bruit. Suzanne était une nature tendre , impétueuse , et qui de bonne heure Lvait été malade de cet enthousiasme des illuminés, prompt I. se changer en foUe quand il ne s'arrête pas au mysticisme. On racontait d'elle des choses extraordinaires. A neuf ans, '!éjà lasse de la vie et impatiente des joies du ciel, elle avait ssayé de s'empoisonner. Dans l'âge de l'amour, effrayée de <i savoir charmante, elle s'était appliqué de la chaux vive sur ni visage, sans pouvoir toutefois parvenir à se rendre un objet d'horreur. Étaient venus ensuite les attendrissements ineffables , les extases sans fin , les révélations. Elle fut recommandée & l'abbé Fauchet; elle devint la mystique amie lie Pontard, qui fut depuis révèf(ue constitutionnel de la Dordogne ; elle entra en correspondance suivie avec dom lîurle. Mais les jansénistes n'avaient ni la souplesse, ni l'anilace et rha1)ileté sans scrupules des jésuites, leurs rivaux. Leur uaturelli^ raideur se refusait au gouvernement de l'enthousiasme , et l'influence que Suzanne pouvait aa{uérir sur les imaginations exaltées fut perdue pour eux.

Quant aux voltairiens, qui s'étaient prêtés avec une si aveugle complaisance à l'établissement de la constitution cirile du clergé, ils avaient en quelque sorte tissé de leurs propres mains le voile dont les prélats, leurs ennemis, avaient l)csoin pour couvrir leur égoïsme imté. Si la Révolubon s'était bomi'e à toucher aux richesses des chefs de l'Église, elle les eût mis dans l'alternative, ou de fléchir, ou de donner à leur révolte le dégradant motif de leur opulence perdue. Tout au contraire , dès qu'elle avait l'air de toucher à leur discipline , elle fournissait un prétexte moral à l'immoralité de leur résistance , elle les encourageait à se poser en martyrs. C'est ce qu'ils firent. On avait modifié les formes extérieures du culte , et ils jurèrent que les fondements de la religion i'taient ébranlés ; ce qu'ils savaient fort bien avoir été l'œuvre de quelques croyants rigides, ils le présentèrent comme un attentat de l'incrédulité tnoraphante, et ils parurent ne gémir ({ue du coup porté à leur doctrine, quand c'était la vente de leurs biens qui leur perçait le cœur.

Pour les réduire, il fallut que, successivement, la Révolution leur imposât un serment, punit leur refus de le prêter de la pnvalion de leurs pensions, les menaçât dé les déporter; et nen n'était plus propre à relever leur domination, iit'lasl Quel parti, en effet, restait-il à prendre, dans ce cas, t tous ces malheureux curés (|iu s'étaient un moment dé-

j voués à la Révolution, sans entendre néanmoins se séparer 1 de l'Église ? Pouvaient-ils , serviteurs intéressés en apparence d'un régime nouveau qui améliorait leur sort, abandonner leurs supérieurs, lorsque ceux-ci semblaient, pour la défense de la foi, braver la proscription et la misère? Pouvaient-ils, quand la Révolution en était encore à chercher son chemin, s'élancer éperdus sur sa trace , mettre en pièces la robe de Déjanire que le cathohcisme attache aux flancs des siens, et courir au Dieu inconnu, ignolo Deo? Tous n'avaient pas l'ardeur de Fauchet; tous n'avaient pas l'énergie concentrée de l'abbé Grégoire. Moments d'indescriptible angoisse ! quels combats se livrèrent au fond de tant de consciences troublées! La plupart succombèrent; et ceux qui préférèrent la patrie vivante à celle que nous masque la nuit du tombeau, ceux-là se virent traités de schismatiques, ils se virent traités de parjures et d'apostats. Prairies fertiles, vastes forêts, palais de marbre , vêtements tissus d'or et de soie , tables chargées de mets exquis, toutes les jouissances de la vie, toutes ses splendeurs, les cœurs fervents avaient demandé ([u'on les conservât aux évoques, et la modique pension qu'un pauvre vicaire de campagne consentit à recevoir de l'État provident, ils la flétrirent à l'égal des trente deniers pour lesquels Judas avait vendu son maître.

Ah 1 il n'est que trop vrai : la persécution réchauffa l'Église , la ranima. Les ministres de l'implacable Dieu de Torquemada inspirèrent un intérêt funeste aux âmes qui professent à tout risque le culte des victimes; ils eurent pour eux la compassion des natures débiles auxquelles il faut un enfer à craindre, des erreurs à chérir et des fantômes à invoquer. Elle ignorait, cette pitié imprudente, de quelle domination inflexible elle préparait le retour I Car, tel est l'esprit du cathohcisme, qu'il a besoin d'être tyrannisé ou d'être tyran. Lié par je ne sais quel pacte terrible à l'oppression, s'il la subit aujourd'hui, prenez garde! c'est pour l'exercer demain!

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