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CHAPITRE IV

ANARCHIE

T — ne l'oubliez pas, ne l'oubliez pas — ces discussions lumineuses avaient lieu, ces illustres coups d'Etat de la pensée étaient frappés, au milieu d'un ébranlement universel, au bruit des clameurs poussées de distance en distance j)ar les villes en révolte, à la lueur des torches qui çà et là lirûlaicnt encore dans la main du paysan, lorsque la France enfin, saisie d'une impatience subhme, mais déjà haletante, éperdue, s'élançait sur cette route ignorée où elle eut jusi|u'au bout l'orage sur sa tête et le Vésuve à ses pieds.

Qu'on suive à travers le royaume, pendant les mois d'août et de septembre, l'itinéraire de l'émeute : quel spectacle! Toulon, Avignon, Marseille, Niort ne vivent plus que d'une vie fiévreuse Dans le Languedoc, la Révolution, disent les uns, la contre-révolution, afiirment les autres, promène incessamment, pour agiter les esprits, le spectre de la famine à venir. Où courent ces hommes qui, le visage éclairé par un sourire affreux, traversent en hurlant la ville de Saint- Etienne? Ils courent égorger au fond d'une prison un malheureux iioupçonné d'être un accapareur, et voilà qu'une municipalité nouvelle est nommée, avec mission de baisser le prix du blé, par un conciliabule d'assa8.sin8. A Angers, sous prétexte que le pain était trop cher, mais en réalité, suivant Fréron, parce que le royalisme est derrière eux qui les trompe, leur souflle une fureur insensée et les pousse en avant, les ouvriers employés aux carrières se soulèvent, livrent bataille au régiment de Picardie, sont écrasés, et laissent les cadavres de deux de leurs chefs attachés au gibet. Sur les troubles qui, à la raùrac époiuc, effrayèrent Orléans et l'ensanglantèrent, il faut entendre Marat : « Le sieur Rimbort, gros marchand vinaigrier, citoyen d'une probité rare, indigné de voir les munici|)<'uix d'Orléans accaparer les gr ins, se mit à la tête de*, habitants d'un faubourg pour obliger la municipaUté à leur en vendre. La municipalité dissimula, fit

avancer des troupes, enleva de nuit le pauvre Rimbert, lui fit faire son procès en deux heures et ordonna qu'on l'exécutât immédiatement. Qui croirait que le bourreau de la ville fut plus délicat que les municipaux? Révolté de la violence de la procédure, il refusa de faire l'exécution nuitamment. Cinq gros bourgeois, intéressés dans le monopole des grains, se disputèrent l'honneur de pendre cet infortuné'. Un infâme chirurgien en eut toute la gloire. »

A ces récits lugubres des journaux, la tribune ajoutait les siens. Le 20 août, Dubois Grancé, tenant à la main une relation que la garde nationale d'Hesdin venait de lui adresser, avait fait savoir aux représentants du peuple qu'Hesdin se trouvait être comme une place de guerre occupée par l'ennemi; que le régiment de Royal-Champagne y avait été frappé d'une interdiction pleine d'insulte ; qu'à la réquisition de la municipalité , des troupes étrangères étaient accourues ; qu'elles gardaient les faubourgs , les menaçaient , les provoquaient ; que suivant une décision du congrès municipal et militaire, les portes de la ville restaient constamment ouvertes et avaient été clouées ; qu'il en était de même des ponts-levis.... Et tout cela, pourquoi? Parce qu'à la suite d'un dîner où les officiers aristocrates de Royal-Champagne avaient outragé la, nation en paroles et chanté : // n'y a rien de bon du râlé gauche que le cœur, une trentaine de cavaliers patriotes s'étaient avisés , le soir, de faire le tour de la place une chandelle à la main !

Pendant ce temps, une agitation, bien autrement à craindre, régnait parmi les matelots de l'escadre de Brest, prête à se mettre en mer.

Dans sa sollicitude pour tout ce qui était de nature à honorer l'humanité, l'Assemblée nationale avait remanié l'ancien code pénal de la marine, en s'étudiant à le coordonner selon les principes de la Constitution nouvelle.

Elle avait décidé que les peines afflictives encourues par les marins ne pourraient être prononcées que par un conseil de justice, sur le rapport d'un jury militaire.

Attentive à assurer aux matelots le bénéfice d'une décision impartiale , elle avait voulu que , dans le jury auquel serait commis leur sort, trois simples matelots fussent admis à prendre rang à côté d'un officier de l'état- major et de trois officiers mariniers. .

Elle avait décrété que la procédure, faite en présence du jury, serait rédigée par écrit et annexée au rôle de l'équipage. ■ .^ ■. ■

Il est bien vrai qu'elle avait maintenu quelques-unes de ces lois d'airain sans lesquelles la science de s'entre-tuer sur une grande échelle n'existerait point parmi les hommes; il est bien vrai qu'elle avait conservé, comme peines afflictives, les coups de corde au cabestan, la cale, la bouline, les galères, la mort..., mais du moins elle avait cherché à adoucir la rigueur de certains de ces châtiments , ainsi qu'il se peut voir dans les dispositions suivantes : « Le matelot condamné à courir la bouline ne pourra être frappé que pendant quatre courses par trente hommes au plus. — En donnant la cale, on ne pourra plonger plus de trois fois dans l'eau l'homme condamné. •

Les délits, du reste, et les peines correspondantes avaient été soigneusement définis d'avance : pour simple fait de désobéissance en matière de service, douze coups de corde au cabestan; pour désobéissance accom| agnée de menaces, la cale ; pour un geste violent à l'adresse d'un officier, les galères ; pour un coup donné à l'officier, la mort

Hâtons-nous d'ajouter que la sévérité de la loi , dans certains cas prévus , n'atteignait pas les seuls matelots. « Tout

officier, était-il dit dans un article du nouveau code, tout officier coupable d'avoir abandonné son poste pendant le com bat sera déclaré infâme, » et un autre article portait : « Le commandant du vaisseau qui ferait amener son pavillon lorsqu'il serait encore en état de le défendre , subira la peine de mort. Il ne doit quitter son vaisseau que le dernier. »

Quant aux peines de pure discipline , elles devaient désor mais consister, pour le matelot coupable, à être privé de vin pendant un espace de temps qui ne pouvait excéder trois jours; à rester à cheval sur une barre de cabestan pendant une période qui, par jour, ne pouvait excéder deux heures; à porter des fers avec un petit anneau au pied ; à en porter avec un anneau et une chaîne tramante.

A peine ce nouveau code eut-il été adopté par l'Assemblée, qu'Albert de Rioms , commandant de l'escadre de Brest , s'empressa de répandre une circulaire où il disait : « Les anciennes lois pénales étaient en général vagues et indéterminées, ce qui jetait les chefs dans un arbitraire dont nous devons tous nous applaudir d'être débarrassés. Souvent elles étaient trop sévères pour qu'on ne répugnât pas à leur exécution. La loi nouvelle n'a pas ce double inconvénient. Les châtiments qu'elle inflige sont si bien proportionnés aux fautes et aux crimes, qu'un chef ne peut plus, sans se rendre véritablement coupable, se dispenser de les faire subir aux délinquants.... L'établissement d'un jury prévient les condamnations précipitées qui, rendues dans la chaleur du premier moment , laissaient quelquefois des regrets à ceux qui les avaient prononcés, etc., etc.... »

Tout cela était incontestable , et cependant la lecture du nouveau code pénal éveilla dans le cœur du matelot des colères inattendues. La Révolution était venue donner aux plus obscurs citoyens un sentiment si vif de la dignité humaine , que les marins de Brest se révoltèrent à la seule idée d'avoir à porter au pied, s'ils devenaient coupables, un anneau et une chaîne traînante. Qu'on leur fît subir dans toute sa rigueur le supplice de la cale ; que leur sang ruisselât sous les coups de corde ; qu'on leur envoyât dans la poitrine les balles qui y font entrer la mort..., à la bonne heure! Mais avoir à traîner une chaîne semblable à celle des galériens; mais se sentir attachés à un anneau infamant.... ahl c'était trop. Saisis de fureur, ils se mulinent, se précipitent dans des chaloupes, et vont frapper à la porte des municipaux de Brest, demandant justice. De son côté, Albert de Rioms écrivait à la municipalité : « Ce ne sont point de véritables marins, ceux qui, au mépris des lois militaires, malgré leurs officiers, malgré leur général, se sont permis d'enlever les chaloupes de presque tous les vaisseaux de l'escadre, et sont allés réclamer devant vous contre la sévérité des peines décrétées par l'Assemblée nationale.... Ils n'ont de marins que le nom. » Les autorités civiles de Brest furent fort effrayées. Où s'arrêterait la sédition, et, si on ne la réprimait pas, comment la fléchir?

L'Assemblée dut intervenir en grande hâte. Elle déclara qu'en créant la peine de l'anneau et de la petite chaîne , elle avait eu pour unique objet de substituer à la peine douloureuse et malsaine des fers sur le pont et du retranchement du vin pendant une longue suite de jours, une peine douce, légère, et qui, rangée dans la catégorie des punitions de discipline, ne pouvait être regardée comme infamante, ni faire supposer aucune similitude entre l'honorable classe des matelots français et de vils criminels.

Cette déclaration, faite solennellement, ramena un peu de calme à la surface des choses ; mais il restait au fond des esprits un bouillonnement sourd.... Albert de Rioms passait

pour un aristocrate; Marat, Camille Desmoulins, Fréron ne cessaient depuis quelque temps de le dénoncer , de le poursuivre, et son nom figurait dans ces correspondances secrètes où Paris enseignait la haine aux provinces, « correspondances funestes, dit Necker, qui, aussi rapides en leurs effets que la baguette de Médée, apaisaient et ranimaient les furies. » Albert de Rioms était donc suspect.

Sur ces entrefaites, arrive le Léopard, vaisseau qui, parti de Saint-Domingue, amenait en France plusieurs planteurs forcés de fuir cette colonie. Elle se trouvait alors en proie à des dissensions dont nous présenterons plus loin le tableau, et où les planteurs du Léopard n'avaient point joué, comme on le verra, un rôle qui leur méritât le titre de martyrs de la liberté. Mais ils venaient de loin, ils n'avaient point de contradicteurs; un voile épais couvrait encore, aux yeux de tous, les événements de Saint-Domingue, et il était facile aux nouveaux débarqués de mettre le mensonge à la place de la vérité. Aussi ne manquèrent -ils pas de se donner pour des patriotes persécutés. A les entendre, c'était le pur amour de la Révolution qui leur avait valu la haine du gouverneur Peynier; l'assemblée coloniale, dont Os étaient membres, avait été insultée par les ennemis de la liberté; eux, ses défenseurs, ils avaient dû faire voile pour la mère patrie, et, chose horrible ! le gouverneur, au moment de leur départ, se préparait à tirer à boulets rouges sur le vaisseau qui les emportait. Là-dessus, grands transports de pitié, de sympathie, d'admiration. Les équipages prennent feu; le nom emphatique de sauveur de la nation est donné au Léopard; les troupes de la marine, municipaux en tête, vont au-devant des quatrevingt-trois proscrits , leur offrent dans ce qu'elle a de plus affectueux l'hospitalité de la table et du foyer, leur assurent les premières places à la comédie. Ce n'était encore là que le soulèvement, très -pacifique après tout, de l'enthousiasme trompé : vint le soulèvement, moins inoffensif, de l'indignation. Le hasard fit qu'on intercepta une lettre dans laquelle de La Jaille , qui commandait l' Engageante à la station de Saint-Domingue, écrivait à Marigny, major général de la marine à Brest, qu'avec six vaisseaux de ligne il se chargeait de soumettre la colonie. Il n'en fallut pas davantage : les matelots, comme pris subitement de vertige, descendent à terre et se promènent par la ville , qu'ils remplissent de clameurs séditieuses. Ils portaient, ils montraient le décret de l'Assemblée, avec cet écriteau au bas : Plus de chaîne! Ils entourèrent la maison de Marigny et, devant la porte, dressèrent une potence.

Aussitôt Albert de Rioms écrivit au ministre de la marine, de La Luzerne, pour demander que sans retard on envoyât à Brest une commission composée de membres de l'Assemblée nationale. Inquiète, mais moins inquiète encore qu'irritée, l'Assemblée , par un décret qu'appuya Bamave , pria le roi d'ordonner le châtiment des fauteurs de la révolte, le désarmement du Léopard, et l'envoi à Brest de deux commissaires civils. L'incendie s'éteignit; mais, quinze joursaprès, trop sûr que son pouvoir , si violemment ébranlé , ne se raffermirait plus, Albert de Rioms abandonna son commandement.

Autre épisode de l'anarchie : les parlements , auxquels personne ne pensait plus, les parlements, qu'on croyait morts et qui l'étaient, se redressèrent tout à coup, comme des cadavres qu'aurait galvanisés une invisible puissance. Il y avait déjà près d'un an qu'ils avaient été mis en vacances ; et depuis, des tribunaux provisoires, dont les juges furent pris parmi les avocats, avaient été établis en plusieurs provinces: depuis, l'Assemblée avait illustré son passage sur la scène di-

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