DUPORT-DU-TERTRE
l'avilir, à l'enferrer. Et cependant, pour calmer les troubles nés de la vacance des sièges, pour diminuer conséquemment les embarras de l'Assemblée, il proposa et fit adopter des mesures qui consistaient ; 1° à réduire le temps pendant lequel il fallait avoir rempli le ministère ecclésiastique dans
un diocèse, avant d'être élu soit évèque, hoit curé; 2° à donner aux électeurs la faculté de choisir [les pasteurs dans tous les départements, au lieu de circonscrire leur choix dans les limites d'un district ou d'un diocèse. Ce n'était pas détruire entièrement le mal, mais c'était y remédier autant que pos-
HISTOIRE Dî] LA REVOLUTION FRANÇAISE
sible, et par là Mirabeau suivait une marche tout à fait opposée au système machiavélique qu'en secret il recommandait à la cour ! Quoi donc ! était-ce la cour qu'il trahissait ? Était-ce le peuple? Hélas! il les trahissait l'un et l'autre. Tour à tour emporté par ses passions, que la contre-révolution attirait; et par son génie, qui appartenait à la liberté comme la lumière appartient au soleil, il succombait misérablement à l'impossibilité de servir deux maîtres , et ne pouvait réussir à mettre un peu de logique dans ses perfidies.
On va en voir une preuve nouvelle et bien frappante.
Convaincue de la nécessité d'éclairer, sur la constitution CIVILE DU CLERGÉ, les esprits que de toutes parts les prêtres s'étudiaient à abuser, 1 Assemblée avait décidé que le Comité ecclésiastique rédigerait une Adresse aux Français. Mirabeau, qui n'était pas membre du Comité, s'empara de l'occasion et rédigea un piojet. Nous avons ce travail sous les yeux : rien de plus profondément senti, de plus noblement exprimé. L'abbé Lamourette y mit la main, dit-on, et il est permis de le croire ; car, à côté de ces fortes paroles et de ces traits de feu que, seul, Mirabeau était capable de trouver, on y remarque une onction religieuse, une tendresse de cœur, par où la collaboration de Lamourette semble en effet se révéler. Les auteurs de l'Adresse commencent par justifier l'Assemblée de n'avoir pas voulu déclarer la religion catholique religion nationale : « Dieu n'a pas créé le christianisme, ce grand flambeau, pour prêter des formes et des couleurs à l'organisation sociale des Français; mais il l'a posé au milieu de l'univers pour être le point de ralliement et le centre d'unité du genre humain. Que ne nous blàme-t-on aussi de n'avoir pas déclaré que le soleil est l'astre de la nation , et que nul autre ne sera reconnu devant la loi pour régler la succession 'des jours et des nuits? » h' Adresse défend ensuite le principe des élections populaires , en l'appuyant sur des citations du texte sacré; elle fait revivre le souvenir des intrigues auxquelles la plupart des évêques, dans les temps moderne'!, avaient dû la crosse et la mitre ; elle établit, par les usages de la primitive Église, le droit du pouvoir temporel à circonscrire comme il lui plaît les évêchés; elle trace un magnifique tableau de l'avenir que les lois nouvelles promettent à la vraie religion, celles des hautes intelligences et des cœurs purs : « 0 Israël! que vos tentes sont belles. 0 Jacob! quel ordre, quelle majesté dans vos pavillons! »
Ce fut le 14 janvier 1791 que Mirabeau lut à l'Assemblée son projet d'adresse, communiqué, disait -on, au Comité ecclésiastique et adopté par lui avec quelques légères modifications. Mais il arriva que les principes émis parurent, même aux Jansénistes, d'une hardiesse effrayante ; l'admiration philosophique professée pour la sublimité de l'Évangile les blessa comme une réminiscence trop libre du Vicaire savoyard et comme un déguisement du déisme. Pendant que Mirabeau lisait, l'agitation de Camus était visible. A ces mots de l'Adresse ; « Il y a un mois, les chrétiens éclairés se demandaient où était la religion de leurs pères, » il ne put se contenir davantage et s'écria : « On ne peut entendre cela!... Il y a là dedans des abominations I • Regnault de Saint-Jean d'Angely ayant alors observé que peut-être le travail avait subi des changements depuis qu'il avait été remis au Comité, Mirabeau, dont la loyauté était mise en question par ce doute, demanda ((ue le bureau constatât l'état actuel de l'Adresse, et il lit cette fière déclaration : « Il n'y a pas là une ligne, pas une expression, dont mon honneur et ma tête ne répondent. «La séance fut levée; le Comité ecclésiastique,
réuni aux Comités d'aliénation, des rapports et des recherches, substitua un travail, qui lui était propre, à celui de Mirabeau, dont, après tout, il ne différait pas dune manière essentielle, et ce nouveau travail, pré.senté le 21 janvier :791, fut adopté sous le nom à' Instruction sur la Constilulion civile du clerqé.
Ce jour-là même, Mirabeau écrivait à la cour :
« On ne pouvait pas trouver une occasion plus favorable de coaliser un grand nombre de mécontents, de mécontents d'une plus dangereuse espèce, et d'augmenter la popularité du roi aux dépens de celle de l'Assemblée nationale.
« Il faut pour cela :
« r Provoquer le plus grand nombre d'ecclésiastiques fonctionnaires publics à refuser le seiment ;
« 2° Provoquer les citoyens actifs des paroisses, qui sont attachés à leurs pasteurs, à se refuser aux réélections ;
« 3° Portée l'Assemblée nationale à des moyens violents contre ces paroisses
« 4° Empêcher que l'Assemblée n'adopte des palliatifs qui lui permettraient de reculer d'une manière insensible et de conserver sa popu'arité ;
<r 5° Présenter en même temps tous les projets de décrets qui tiennent à la religion, et surtout provoquer la discussion sur l'état des juifs d'Alsace, sur le mariage des prêtres et sur le divorce, pour que le feu ne s'éteigne point par défaut de matières combustibles;
« 6" Joindre à cet embarras celui d'un sacre d'évê pie ;
« 7° S'opposer à toute Adresse où l'on énoncerait que l'Assemblée na pas voulu toucher au spirituel,
« 8° Quand on en serait venu à l'emploi de la force publique, provoquer des pétitions dans les départements pour s'y opposer. »
Voilà dans quels pièges honteux Mirabeau voulait qu'on fit tomber une assemblée dont, en ce moment-là même, il briguait la présidence ! Ses abominables conseils étaient , du reste, superflus. Les prêtres, par malheur, n'avaient pas besoin que la cour les aidât à bouleverser le royaume, et Cazalès ne caractérisa que trop bien les maux déposés au fond de la constitution civile du clergé, lorsque, le î6 janvier 1791, dans un des plus vifs discours qui fussent jusqu'alors tombés de sa bouche éloquente, il s'écria :
« Plût à Dieu que la nation tout entière pût tenir eo cette enceinte! Le peuple de France nous entendrait, il jugerait entre vous et moi. Je vous dis qu'un schisme se prépare. Je vous dis que le corps des évêques et la grande majorité du clergé inférieur jugent l'obéissance à vos décrets attentatoire aux principes Vie la religion. Je vous dis, je vous dis que ces principes sont supérieurs à vos lois. Chasser les évêques de leurs sièges et les prêtres de leurs paroisses est un mauvais moyen, croyez moi, de vaincre leur résistance. Pensez -vous donc que les évêques chassés n'excommunieront pas leurs successeurs? Pensez-vous que les fidèles ne demeureront pas en grand nombre attachés à leurs anciens pasteurs et aux préceptes éternels de l'Église ? Voilà donc le schisme qui se déclare, voilà les disputes religieuses qui commencent. Le peuple doutera de la validité des sacrements; et tremblez de voir se retirer de lui cette religion sublime qui prenant l'homme au berceau et l'accompagnant jusqu'à la tombe, lui ménage la plus douce des consolations dans les misères de cette vie. Ainsi les victimes de la Révolution se mulliphèront, et le royaume sera divisé. Vous %-errez les catholiques eiror sur la surface de l'empire, à la suite de leurs ministi-es persécutés, qu'ils accompagneront jusque dans les cavernes et Ifs déserts. "Vous les verrez réduits à rei état d'oppression et de misère
LE SALUT DE L'HUMANITÉ EST LA SUPRÊME LOI
où les protestants furent plongés par la révocation de l'édit de Nantes. Ah ! si vous n'êtes pas insensibles aux malheurs i]ue vous déchaîneriez de la sorte sur votre pays, si vous l'aimez, prenez du temps, attendez l'approbation de l'Église de France, attendez, attendez! »
Avant Cazalès, Montlosier avait dit :
« Je ne crois pas qne les évêques puissent être forcés d'abandonner leurs sièges. Si on les chasse de leurs palais. Us se retireront dans des cabanes. Si on leur enlève leurs crosses d'or, ils en prendront de bois; et, après tout, c'est une crosse de bois qui a sauvé le monde. »
Mais à ce bois sauveur, pourquoi donc les prêtres avaientils substitué l'or?...