‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 229 sur 303 · PEUPLE EST LA SUPRÊME LO · texte numérisé non relu

PEUPLE EST LA SUPRÊME LO

U en faut convenir : au premier abord, le problème à résoudre ici étonne la conscience.

Quoi ! l'intérêt public, la sécurité générale, la fortune de l'Ëtat, l'existence de la nation peut-être, voilà ce qu'on nous demanderait de sacrifier à des scrupules d'une importance secondaire ! Est-il donc et peut-il jamais être juste que l'abstraction l'emporte sur la réalité, la |)artie sur le tout, et que, pour protéger un membre, on laisse périr le corps? Ainsi parlaient les Lameth dans l'Assemblée, Camille Desmoulins et Marat dans la presse

Cependant, si, sous prétexte de salut public, vous frappez d'ostracisme Thémistocle; si vous proscrivez à perpétuité lu famille d'un mauvais prince ; si vous portez la main sur un innocent parce qu'il vous paraît dangereux, où sera la boussole de l'univers moral? Où sera le refuge contre l'iniquité, subitement devenue justice, en vertu du sai.ut du PEUPLE, qui aura été compris de telle ou telle manière et arbitraire- 1^ ment défini par des gouvernements de passage, infaillibles tant ([u'ils sont debout, accusés d'imposture dès qu'ils sont par terre? Ciel! que de tombeaux s'ouvrent! (jue de spectres se dressent le long de l'histoire ensanglantée! et que de voix, sorties des profondeurs du temps, se mettent à crier en chœur aux logiciens de la raison d'Etat : assassins! assassins! assassins I

C'est que, sur tout ce débat, pèse un malentendu effroyable, et malheur à qui ne le signalerait pas, croyant l'avoir découvert! Chaque fois qu'on parle de l'appliquer, cette maxime, LE SALUT DU PEUPLE EST LA SUPRÊME LOI, on n'a jamais en vue qu'un nombre déterminé d'hommes, qu'un concours donné de circonstances, et cela signifie : en France, en Angleterre, en Espagne, le salut du peuple, dans ce moment-ci, exige que tel principe soit violé; de sorte que, dans la pratique, le SALUT DU PEUPLE veut toujours dire le salut d'un peuple. Eh bien, U n'est pas vrai que, relativement à l'humanité tout entière et aux générations à naître, le salut d'un peuple quelconque soit la suprême loi. Car, si ce peuple marche dans les routes de l'iniquité, si son rôle parmi les nations est celui de brigand, qu'il périsse, qu'il périsse ! Considéré dans son vaste ensemble et dans la série indéterminée des âges, le monde devra tressaillir de joie. J^e dites donc pas : le salut

du PEUPLE EST LA SUPRÊME LOI ; dites : LE SALUT DE l'hUMA-

NITÉ EST LA SUPRÊME LOI. Dès lors , plus de ténèbres. Il est en effet possible de concevoir que, eu égard à une situation particulière, et pour un moment, la violation d'un principe soit considérée comme intéressant tel ou tel peuple; mais comment concevoir que la méconnaissance d'une des grandes lois de notre nature, que l'étouffement de la conscience humaine, puisse jamais intéresser l'humanité! L'humanité, tout individu qui souffre d'un acte injuste, quelque petit et obscur qu'on le suppose, la représente, la personnifie, la porte vivante en lui. Quand vous tuez un innocent, vous menacez l'innombrable foule de ses pareils sur toute la face du globe, dans tous les siècles à venir, et certes U n'est pas de peuple dont le salut vaille qu'un aussi prodigieux intérêt soit foulé aux pieds.

0 Camille, imprudent Camille! Quel tyran ne s'est pas établi, en disant : « Je viens fonder la société? » Attendez! attendez! On l'invoquera aussi contre vous, ce salut du peuple, votre loi suprême; et quand vous serez sur la charrette fatale, ne vous plaignez point de la logique qui vous y aura fait monter, puisque cette logique est la vôtre!

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