PROGRÉS DE LA BOURGEOISIE LA FBONDE ET LE JANSÉNISME
^ N écrasant les restes de la féodalité , Richelieu n'avait fait que préparer à la royauté absolue des ennemis nouveaux. Le contre-poids ne fut pas détruit, mais seulement déplacé. Aux résistances armées de la noblesse succéda Topposilion légale de la haute bourgeoisie : l'ancien intermédiaire ayant disparu, le trône et le parlement se trouvèrent face à face.
Or, le parlement n'était plus, comme dans l'origine, une simple compagnie judiciaire. Par l'habitude qu'on lui avait laissé prendre d'enregistrer les édits, et de les enregistrer en les critiquant, il était devenu un corps politique : il avait considération et richesses. Dans son sein venaient siéger les ducs et pairs, les princes du sang. Derrière lui se tenaient toujours prêles à le soutenir, nombre de compagnies faites à son image et animées de son esprit. Il avait pour clientèle les possesseurs des offlces de judicature et de finance, clientèle imposante et nombreuse, à qui l'hérédité des chaînes donnait la consistance d'une aristocratie. Il marchait à la tète de quarante-cinq mille familles.
L'ambition des corps politiques est violente de sa nature et infatigable, parce que ceux mêmes qu'elle emporte la prennent volontiers pour la passion du bien public, et qu'elle réunit de la sorte l'énergie du dévouement à l'âprcté de l'égolsrae. Le parlement brûlait du désir d'essayer ses forces, de les accroître ; et, pour cela, l'occasion était admirable à la mort de Richelieu.
Échappée aux étreintes d'un despotisme intelligent, mais dur, la France s'élançait joyeusement vers la liberté. On s'indignait d'un trop long repos dans la servitude; on voulait des garanties écrites; on cherchait des lois amies ; on se demandait pourquoi les princes ne vivraient pas sous une règle immuable, et ne seraient pas, suivant la belle expression du coadjuteur de Retz, « semblables à Dieu, qui obéit toujours à ce qu'il a commandé une fois. »
La mort de Louis XIII, qui suivit de près son ministre au tombeau, vint ajouter à l'impétuosité du mouvement. Une minorité! quelle carrière ouverte aux tentatives de l'ambition ! Et n'étaitrce pas déjà (Mur les parlementaires
un vif encouragement à l'orgueil que la régence par eui décernée à l'impérieuse Anne d'Autriche?
Quel homme d'ailleurs avait-on devant soi? Après la terrible Eminence rouge , Mazarin fit presque pitié! Les qualités puissantes de son prédécesseur, trop voisines des siennes, les firent paraître ternes et vulgaires. On rapetissa injustement par la comparaison ses vertus, ses vices et jusqu'à ses défauts. Son habileté, un peu souterraine, fut réputée hypocrisie, et sa prudence faiblesse. Il était fin, on le déclara fourbe. On le crut lâche , parce que son courage était seulement celui de la circonstance, et que sa , hardiesse ne dépassa jamais le besoin qu'il avait d'être hardi. On l'attaqua enfin parce que Richelieu l'avait choisi pour se survivre, et qu'il disparaissait dans l'éclat de Richelieu.
Ainsi s'explique l'origine de la Fronde ou, plutût, des deux Frondes; car il y eut celle du parlement et celle des princes. Elles échouèrent l'une et l'autre; mais la première était l'annonce d'une révolution , et la seconde ne fut que l'avortcment d'une intrigue.
Ce pouvait être un jour mémorable à jamais dans l'histoire de la bourgeoisie que celui où le parlement se réunit à la cour des aides et à la cour des comptes, dans la chambre de Saint-Louis, pour poser une digue au pouvoir absolu et créer une charte. Mais cette élévation de sentiments qui rend les obstacles petits à force de vouloir des choses grandes, mais cette résolution d'aller, s'il est nécessaire, au delà du but pour être sûr de l'atteindre , mais ce désintéressement que donnent l'enthousiasme de la justice et les ivresses généreuses, voilà ce qui manquait aux réformateurs de la chambre de Saint- Louis. Leur œuvre le prouva bien.
Us demandèrent qu'à l'avenir aucune taxe ne fût levée qu'après avoir subi leur contrôle, exprimé librement : c'était, contre l'arbitraire royal, usurper la souveraineté du peuple. Ils demandèrent, pour augmenter la valeur vénale de leurs offices, qu'il ne fût plus permis d'en créer de nouveaux : c'était faire de leur intérêt propre une loi de salut public. Ils proposèrent do ne pas même rembourser aux traitants leurs avances : c'était châtier des voleurs par un vol qui abaissait le gouvernement à leur niveau. Ils réclamèrent la destruction des intendances : c'était sacrifier au fédéralisme des parlements de province les intérêts bien compris de la classe moyenne et l'unité de l'État.
Mais, en revanche, ils venaient dire : que désormais tout individu arrêté soit, passé vingt -quatre heures, rendu à son juge naturel ; et que les tailles soient diminuées d'un quart, au profit du peuple. Ici la révolution commençait : Paris fut ému et s'agita.
Étonné d'abord qu'on eût songé à lui, le peuple ne tarda pas à éclater en transports de reconnaissance. De là sa colère contre la cour, à la nouvelle de l'enlèvement des conseillers Blancmesnil et Broussel; de là le docile appui que, dans la journée des Barricades , il prêta aux compagnies bourgeoises, chargées de le contenir en le soulevant; de là enfin celte exaltation extraordinaire des âmes qui força la cour à s'humilier, dans la déclaration du 24 octobre 1648, devant la charte parlement-lire.
Et pourtant, l'autorité royale avait à opposer à ses ad-
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versaires le merveilleux succès de sa politique extérieure et de ses armes; les victoires de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen semblaient donner la gloire pour tutrice à Louis XIV enfant; quand les barricades furent formées dans Paris, on achevait à peine le Te Deum qui célébrait la bataille de Lens, gagnée par la jeunesse de Condé; et le jour même où la cour s'avouait vaincue par la magistrature, le 24 octobre lefiS, le traité de Munster rendait l'Alsace française pour toujours.
De pareils rapprochements montrent assez qu'à cette époque l'influence du parlement était prépondérante. D'où vient donc que l'élan révolutionnaire s'éteignit si vite? D'où vient qu'à quelques mois de là les ardeurs de la place publique se dissipaient en séditions de boudoirs et en conjurations frivoles? Suivez le parlement à travers le bruit des révoltes par lui-même excitées; interrogez-le.
Violant ses promesses , la cour s'est enfuie ; elle a rassemblé ses troupes, elle assiège la capitale, et Condé commande.
Mais combien est imposante et forte la situation de ce parlement assiégé! 11 n'a eu qu'à faire un signe, et Paris s'est trouvé debout. C'est pour lui que les compagnies bourgeoises sont en armes dans la cité , qui ne dort plus; c'est lui qui, par le coadjuteur de Retz, dispose des emportements populaires; c'est comme héroïnes de sa cause que les duchesses de Bouillon et de Longueville traversent la place de Grève et montent les degrés de l'Hôtel de Ville, aux acclamations du peuple ravi de leur courage et de leur beauté. Une alliance s'est formée entre la magistrature et la noblesse; mais la magistrature y paraît sur le premier plan. Ces robins, jusqu'alors méprisés par les gens d'épée, les voilà qui traînent à leur suite, compromis et perdus dans leur querelle, un prince de Conti, un prince de Marcillac, les ducs d'Elbœuf, de Bouillon, de Beaufort, le maréchal de LaMothe; et, dans la foule mêlée qui remplit les galeries du palais ou les salles de la maison commune , la cuirasse du gentilhomme produit moins d'effet que la robe longue du conseiller.
Or, quelle est pendant ce temps la -préoccupation du parlement arrivé au faîte? Il a peur du peuple.
Lorsqu'en 1646 le contrôleur général Émery était venu proposer l'établissement d'un tarif sur toutes les marchandises introduites dans Paris , on avait vu le parlement repousser d'abord le tarif comme destructeur des privilèges en matière d'impôt, puis l'admettre en exemptant de la taxe tout ce qui prc/venait du cru des bourgeois. Ce fait, que Forbonnais a justement flétri, juge le parlement. Il eut peur du peuple parce qu'il ne l'aimait pas.
Soyons juste et n'oublions rien. On était, lors du siège de Paris, en 1649; et à l'extérieur, l'esprit de révolte soufflait avec une violence inaccoutumée. En Italie, la ville de Naples était pleine du souvenir de Mazaniello vainqueur, et elle frissonnait encore; à Constantinople, les janissaires triomphaient d'Ibrahim étranglé; l'Allemagne, que la guerre de Trente ans avait couverte de ses derniers ravages, saluait dans la paix de Westphalie la rébellion de Luther admise à faire partie du droit public;
et la démocratie anglaise , sur un geste de Cromwell , venait de frapper un coup de hache que toute l'Europe avait entendu.
Il n'en fallait pas tant pour qu'en France les heureux et paisibles administrateurs de la justice s'arrêtassent épouvantés. Ils eurent le vertige sur des hauteurs qu'ils n'étaient pas faits pour pratiquer. Ce qu'ils pouvaient les surprit et les accabla.
Il est vrai que les nobles de leur parti commençaient à parler de pactiser avec l'Espagne ; et c'est l'honneur du parlement de n'avoir eu pour de semblables tendances qu'indignation et dégoût. Mais il lui eût été facile de contenir les généraux de la Fronde et de couper court aux offres avilissantes de l'étranger, sans jeter au loin pour cela le drapeau des libertés publiques. Le coadjuteur de Retz ne s'était-il pas livré tout entier au parlement, avec son génie, son audace, sa popularité ? Ne répondaitil pas de l'appui de la multitude? Les compagnies bourgeoises reconnaissaient-elles un autre étendard que celui du parlement? Mais, en révolution , il faut aller en avant ou tomber. Le parlement le comprit, et il aima mieux tomber que de faire un pas de plus. Aussi, à mesure que son pouvoir grandit, son trouble augmente. Il se hâte vers la paix quand lui sont oflerts de toutes parts les moyens de mener vigoureusement la guerre. Un jour, on apprend que le duc de Longueville arrive à pas pressés au secours de la capitale; que le duc de La Trémouille amène dix mille hommes du Poitou ; que Turenne, passant le Rhin, vient offrir aux magistrats son nom, sa gloire, son armée...; et aussitôt, éperdu, désespéré d'avoir la monarchie à vaincre et la France à conduire, le parlement, par ses négociateurs, abdique à Rueil, entre les mains de Mazarin, son ennemi. Car ce fut l'abdication du parlement que ce traité de Rueil, consécration si vaine, si mensongère , de la déclaration du 24 octobre , qu'il ne resta personne pour en réclamer l'exécution. L'article relatif à la diminution des tailles avait été abandonné ; la clause relative aux arrestations arbitraires, Mazarin s'empressa d'y répondre en arrêtant trois princes. Et le parlement laissa faire : il voulait être vaincu.
Pusillanimité coupable, dont Mathieu Mole doit entre tous porter la responsabilité aux yeux de l'histoire. Mais lui, du moins, il sut par sa dignité honorer sa faiblesse. Comme pour s'absoudre de la terreur que lui inspirait la souveraineté du peuple , il le brava furieux et rugissant; et il couvrit ainsi la timidité de ses vues par l'intrépidité de son cœur.
Le reste ne vaut pas qu'on s'y arrête. Combattre pour des emplois, en riant, au bruit des chansons; agiter le peuple sans avoir une noble idée , sans ressentir une passion énergique; obéir jusqu'à la mort, jusqu'à la trahison, à des galanteries qu'on croit de l'amour; changer de parti en changeant de maîtresse ; et passera l'ennemi, même quand on s'appelle Condé , même quand on est Turenne.... voilà la Fronde des princes. Le temps jles insurrections militaires et féodales était si bien passé que la noblesse, réduite à ses propres forces , ne put garder son sérieux dans la révolte.
Le pouvoir absolu triompha donc aisément dans la personne de Mnzarin, ministre habile toutefois,
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ce rare privilège, cette gloire unique, de mourir tout-puissant et méprisé.
Mais qu'importe 7 On savait maintenant de quel côté pouvait venir la résistance. La bourgeoisie restait convaincue d'une vérité redoutable, savoir, que son union avec le peuple déciderait, à la première occasion, du sort de la France et mettrait fin au pouvoir absolu. D'ailleurs, si la lutte cessait momentanément dans l'ordre politique, elle se continuait dans l'ordre social, plus sourde mais plus décisive peut-être, et toujours au profit de la bourgeoisie.
Nous avons vu naître les jésuites. Leur institut ne laissait à la personnalité humaine ni place ni refuge. Leur général fut pour eux un Christ vivant. De là une absence complète de prétentions personnelles, mais aussi un prodigieux esprit de corps, une ambition collective poussée jusqu'au délire. Car c'est à la fois le vice et la force de toute association particulière, que l'égolsme, mort en apparence dans chacun , y revive dans la masse avec une énergie indomptable. Il n'en fut pas autrement chez les jésuites. Ces moines, qu'enchaînait le vœu de pauvreté, disposèrent de toutes les fortunes. Ces volontaires esclaves d'un homme, esclave lui-même d'une règle, conduisirent en maîtres l'Europe étonnée. On les trouva s'imposant à Rome dans Rome, faisant peur à l'inquisition en Espagne, menant en France le jeu terrible des factions, [>esant sur Naplcs et sur Lisbonne, s'installant à Vienne pour y allumer cette fameuse guerre dont l'Allemagne protestante brûla trente ans, partout redoutés et subis, accusés de despotisme et s'agitant par quelquesuns des leurs au fond de chaque révolte, accusés de tendances régicides et enveloppant les princes de leurs impérieux services, toujours debout dans leur humilité, tenant en main l'Ame des rois, le sort des peuples, et troublant ougouvemant les générations, du sein d'un silence formidable. Et toutefois, le monde leur eût t<'^ ou tard échappé, s'ils avaient eu l'insolence de le vouloir dominer en se tenant éloignés de lui. Ils le comprirent bien, et cette souplesse de leur morale , qui leur a été si fort reprochée, fut le trait le plus profond de leur politique. Par exemple, pour ne pas avoir contre eux le courant qui poussait les nations modernes vers l'industrie, ils s'adonnèrent au commerce, devenu pour eux un moyen de conquête. Ranke nous apprend qu'au dix-septième siècle, le collegio romano ne se faisait \>as scrupule de fabriquer du drap h Macerata ; que les jésuites avaient des représentants dans les foires; que, pour faciliter les relations entre les divers collèges, ils se livraient h des opérations de banque. Le commerce leur donna les colonies; le trafic des perles, des pierres précieuses, même des nègres, leur ouvrit le Japon. Ajoutons, par respect pour la vérité, qu'ils n'allèrent pas toujours à la domination par des routes aussi profanes. Ce fut la charité seule qui assujettit à plusieurs de leurs missions tant de contrées barbares où devaient rester les souvenirs de leur courage et la trace de leur sang; ce fut l'ardeur de la foi qui les poussa parmi les Illinois, les Hurons, les Nègres, les Éthiopiens. Ils apportèrent au Paraguay , avec des vues d'honmies d'État, des pensées vraiment chrétiennes et le glorieux désir d'organiser une société fraternelle. Mais, ailleurs, que de ruse ! que d'habileté sans grandeur ! quelles menées té-
nébreuses! que d'abaissement dans les calculs de l'orgueil ! N'avait-on pas vu les jésuites de la Chine voiler l'image de la croix, comme s'ils eussent rougi du scandale de leur Dieu mort sur un gibet?
Ainsi tout fut bon aux jésuites, tout leur servit d'instrument : la patience et l'enthousiasme, le courage et les artifices, l'audace, l'intrigue, le bien, le mal. Et la surprise redouble quand on détourne la vue de leur action extérieure pour les suivre dans leur action souterraine. Les enfants leur appartenaient par l'éducation : par la confession , réduite aux conseils d'une indulgente amitié, ils charmèrent le cœur inquiet et tendre des femmes. Leur autorité se glissa presque inaperçue dans le familles, et bientôt elle y devint souveraine. Ils firent les mariages, présidèrent aux testaments, préparèrent les procès, et en vinrent jusqu'à régler les plaisirs de la maison.
Or, quelle était la doctrine qui pouvait le mieax convenir à cette souplesse envahissante ? évidemment celle du libre arbitre. Quoi de plus propre à établir sur d'inébranlables fondements le régime de l'autorité que de dire aux honmies : « De vous dépendent et votre salut éternel et votre éternelle damnation; mais si vous vous trompez, l'enfer est là. Pour vous guider, nous voici. » Tell» était la véritable portée du fameux livre publié en 1588 sur la grâce et le libre arbitre, par le jésuite espagnol Molina. En se déclarant molinistes, les jésuites reniaient à demi le dogme du péché originel, qui, faisant l'homme esclave de sa propre corruption, ne rapporte le mérite de son salut qu'à la gratuite miséricorde de Dieu. Mais la théologie, chez les jésuites, avait toujours été subordonnée à la politique. Ils n'hésitèrent pas à proclamer la liberté humaine, se réservant bien d'en régler l'emploi d'une manière absolue, et comptant, pour y parvenir, sur leur habileté à rendre douces et riantes les pentes du devoir.
De l'opposition à cette politique et à ces effets naquit le jansénisme.
Si le jansénisme n'avait eu que l'éclat d'une thèse théologique; si son influence était morte élouffée entre les murs d'un couvent, il n'y aurait lieu de s'y arrêter. Mais non : le jansénisme, en donnant un vernis religieux aux passions politiques de la magistrature, seconda la marche ascendante do la bourgeoisie. Il fit battre le cœur à l'opinion publique, puissance jusqu'alors peu connue. Par lui, parlements et royauté furent mis aux prises, et précipités dans une mêlée confuse , meurtrière. Au dix-huitième siècle, quarante ans de folies sanglantes et de combats disent assez quelle fut la portée du jansénisme. Il occupa, nous le verrons, beaucoup de place dans les préoccupations de Voltaire, et nous le retrouverons au pied de l'échafaud de Louis XVI.
Vers le commencement du dix-septième siècle, une correspondance active, mystérieuse, et toute pleine de sombres pensées, s'ouvrit entre deux hommes qui, -sur les bancs d'une école flamande, s'étaient, jeunes encore, liés d'étude et d'amitié. Le Belge Jansénius était un patient théologien : le Béarnais Duvergier de Hauranne, depuis abbé de Saint-Cyran, était né sectaire. 11 y avait du Calvin en ces deux hommes, implacables dans leur piété et adorateurs systématiques d'un Dieu terrible. Toutefois,
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ils ne s'avouèrent pas calvinistes, ils ne se crurent pas tels , et ce fut comme à Tombre du grand nom de saint Augustin qu'ils entreprirent de réformer le christianisme, trop amolli, suivant eux, par les jésuites. On a recueilli et publié mainte lettre de Jansénius à son ami : il s'en exhale je ne sais quel parfum sauvage. Ce sont d'ailleurs de vraies lettres de conspirateurs. Elles sont écrites avec chiffres. Jansénius y est appelé Sulpice, Saint-Cyran Rongeart. Chinier est l'étrange nom sous lequel les jésuites s'y trouvent désignés. Or, de quoi s'agissait-il? De peu de chose en apparence, de faire revivre, contre les jésuites et les partisans du libre arbitre , cette vieille doctrine de la grâce que saint Augustin avait autrefois défendue contre Pelage, et que Luther avait reprise contre Érasme.... Ne secouez pas la tête avec dédain : la politique est au fond du débat, et il aura de formidables suites.
Saint Augustin se nommait Aurelius Augustinus : de ces deux noms , Saint-Cyran laissa le second à son ami, et prenant le premier pour lui-même, il publia en 1636 un livre intitulé Petrus Aurelius. La théorie du jansénisme n'y était pas encore exposée, mais on y pouvait déjà découvrir le germe des luttes qu'elle contenait. Dans Petrus Aurelius, Saint-Cyran attaquait le système monarchique de l'Église au profit d'une aristocratie épiscopale : attendons-nous à voir tôt ou tard les jansénistes miner le pouvoir absolu de la royauté, au profit d'une aristocratie parlementaire.
Saint-Cyran était né sectaire, ai-je dit. Pendant que son ami travaillait à ce gros livre de VAugustinus sur lequel devaient passer cinquante ans de disputes, lui, mêlé au monde, il cherchait, il faisait des prosélytes. Il tenta les femmes, d'abord. Pour les gagner, il n'eut recours à aucune de ces molles séductions dont s'était armé le tendre et charmant François de Sales; il préféra le côté de la rudesse, plus conforme en effet à sa nature rigide et à ses lugubres théories. Il savait bien d'ailleurs que les femmes sont extrêmes en toutes choses ; que , faibles et passionnées , l'excès dans la force les attire aisément et les retient; que pour aller vers celui qu'elles aiment d'amour, nul sentier ne leur paraît trop escarpé, surtout quand leur amant c'est Dieu. Il avait des convictions violentes et dures, un front sévère; mais lorsqu'un homme habituellement inflexible descend à l'indulgence , sa domination n'en est que plus chère aux âmes soumises. Rien d'aussi doux qu'un sourire inattendu sur des lèvres austères. Saint-Cyran put donc croire au succès, et il y atteignit.
Près de Chevreuse, à six lieues de Paris, s'élevait une abbaye nommée Port-Royal, parce qu'autrefois, suivant la chronique, Philippe Auguste, égaré à la chasse, avait été retrouvé dans ce lieu par les gens de sa suite. A l'époque où nous sommes, les religieuses étaient allées, depuis, quelques années déjà, chercher à Paris, au faubourg Saint-Jacques, un autre Port-Royal : de sorte que Port- Royal des Champs n'était plus qu'un monastère silencieux, délabré, sans autre habitant qu'un pauvre prêtre laissé là pour desservir la chapelle. Attristée par des eaux stagnantes , troublée par le sifflement des serpents, la vallée environnante était affreuse, et, comme l'écrivait plus tard Mme de Sévigné, « propre à inspirer le goût de
faire son salut. » Ce fut pourtant cette vallée qui donna une patrie au jansénisme. Les religieuses de Port-Royal obéissaient alors à l'impulsion de deux femmes d'un grand caractère et d'un ascétisme brûlant : Angélique Arnauld et Agnès, sa sœur. Dès leur naissance et par suite d'un privilège qui peint les mœurs du temps, elles avaient été l'une et l'autre comme enterrées vives dans le cloître, Angélique ayant pris, à onze ans, possession de l'abbaye de Port-Royal, et Agnès ayant été nommée, à six ans, coadjutrice de sa sœur. Saint-Cyran les connut, les domina par sa gravité sombre, et ne tarda pas à obtenir la direction spirituelle de la communauté. Cette conquête fut décisive , et, chose singulière ! elle assigne une date à un des mouvements politiques les plus importants qu'ait produits l'histoire moderne.
Angélique Arnauld avait pour neveu un avocat d'une éloquence, d'une réputation auxquelles le barreau de Paris ne savait rien d'égal. Déjà entraîné vers la pente de la dévotion par l'exemple et l'influence de sa tante , Antoine Le Maître rencontra un jour Saint-Cyran au chevet d'une mourante, il lui entendit prononcer des paroles suprêmes, il le vit ouvrant le ciel à un cœur qui allait cesser de battre, et dès cet instant il se sentit vaincu. En vain cssaya-t-il de rester fidèle à ce monde qui l'enivrait de louanges : il ne se reconnaissait plus; la puissance profane de son talent semblait l'avoir abandonné sans retour; et lorsque, dans la salle accoutumée à ses triomphes, sa vue tombait sur le crucifix poudreux placé devant lui , alors — il l'a raconté lui-même — ses yeux se remplissaient de larmes. Il ne put résister à cette émotion intime , et bientôt Paris apprit avec étonnement que l'illustre orateur venait de se faire bâtir, dans le voisinage de Port-Royal, une petite maison , pours'y li^Ter à la solitude et aux rigueurs de la pénitence. C'est à peine si l'on y crut. Lui, cependant, il était entré dans la carrière des austérités par un élan sincère et non sans une sorte d'enthousiasme sinistre. Son frère, M. de Séricourt, qui revenait des années, l'alla voir, et l'apercevant, il le cherchait néanmoins encore « dans cet air de lugubre pénitence qui l'environnait. » Alors celui-ci : « Me reconnaissez-vous bien, mon frère? Voilà ce M. Le Maître d'autrefois. Il est mort au monde et ne cherche qu'à mourir à lui-même. » Attendri, éperdu, le jeune major jeta son épée, et il écrivit à l'abbé de Saint-Cyran : a Je n'ai plus d'autre pensée que de suivre Jésus-Christ comme mon général , le chef et le prince des pénitents. » Il se fit donc ermite à son tour, et resta près de son aîné. Ils n'écrivaient plus que « le premier et le deuxième ermite. » Vinrent ensuite leurs trois autres frères, MM. de Saci, de Saint-Elme et de Vallemont. Puis, au groupe fraternel, se joignirent successivement le prêtre Singlin, Claude Lancelot, Toussaint Desmares.' Tels furent les commencements de la secte.
Modestes commencements, on le voit, et qu'on dirait volontiers puérils! Cependant Richelieu en prit ombrage. Et ce n'est pas une des moindres preuves de son génie, que, dans ce simple fait d'un avocat renonçant au monde pour aller, au fond d'un faubourg, s'abîmer dans la pénitence, il ait découvert le point noir par où de loin la tempête s'annonce. Saint-Cyran fut donc arrêté, empri-
ORIGINES ET CAUSES
sonné à Vincennes, interrogé. « Je n'ai pas douté, écrivait-il quelque temps après à Antoine Le Maître, que votre retraite ne fût un des chefs de mon accusation. • Lignes précieuses, qui établissent bien que dans Saint-Cyran ce n'était pas un ennemi personnel mais un fondateur de secte que Richelieu entendait frapper. Aussi la persécution ne s'arrêta-t-elle point k la hauteur du chef. Le Maître et Séricourt avaient quitté, sur un avis de l'archevêque, le voisinage de Port-Royal de Paris et s'étaient réfugiés à Port-Royal des Champs : Laubardemont les y poursuivit de son zèle odieux; et ils furent obligés d'aller chercher plus loin, à la Ferté-Milon, un asile à leur piété devenue suspecte.
Mais, si Richelieu ne s'était pas trompé sur le danger des nouvelles tendances , il se trompa évidemment dans la manière de les combattre. La persécution enflamma des courages déjà rebelles. On mesura l'importance de la secte naissante à la haine d'un homme tel que Richelieu. Saint-Cyran, abattu d'abord, ne tarda pas à se faire de ses souffrances un sujet d'exaltation et une force. Il avait l'extérieur d'un 3aint, il en eut l'ascendant. Du fond de son cachot, il agitait tout. Par Singlin, il poussait au but marqué d'avance, les religieuses et les solitaires. Par l'aimable et élégant Amauld d'Andilly, il attirait à lui la popularité des salons. Indomptable et résigné, il s'imposa au respect du gouverneur de Vincennes, il |e domina. De leur coté, Le Maître et Séricourt trouvèrent bientôt la l>ersécution endormie, et ils en profitèrent pour regagner Port-Royal des Champs. Ce fut vers cette époque , qu'au nombre des partisans du captif vint se ranger le plus jeune des frères d'.\ngélique, Antoine Arnauld, |)uissantc nature de lutteur. Ainsi, peu connu encore, à peine indiqué, le jansénisme semblait se répandre précisément à cause de ce qu'il avait de flottant et de vague. On parlait, toutefois, d'un livre qui allait pour jamais fixer la doctrine : livre merveilleux , disaient & voix basse les adeptes, qui devait révéler au monde tout saint Augustin, et servir de code au christianisme régénéré. Il parut enfin cet ouvrage, sous le titre d'Auguslinut, en 1640, deux ans après la mort de Jansénius, son auteur. C'était un pesant in-folio, écrit en latin, sur et contre le libre arbitre. Le succès fut immense, ayant été préparé par le mystère; et ce que personne ne lut, chacun l'admira. Que pouvait-il arriver de plus heureux à SaintrCyran? Le k décembre 1642, son grand ennemi mourut. A cette nouvelle qui lui promettait la liberté, il s'écria, par un involontaire et prodigieux élan d'orgueil : « Richelieu est mort le jour de la fête de Saint-CjTan. • II ne se doutait pas que luimême il était au moment de tomber sous la main de ce Dieu dont il osait faire son vengeur. Sorti de Vincennes, le ïk mai 1643, au bruit des décharges de mousqueterie et des fanfares, Id 12 octobre 1643 il était déposé sans vie dans la paroisse de Saint-Jacques du Haut-Pas. Nombre de fidèles coururent prier autour du corps, et un gentilhomme malade se crut guéri pour avoir baisé les pieds du saint. Ce gentilhomme se nommait Bascle, et il s'était fait solitaire, à la suite d'un songe qui, l'ayant conduit dans un désert semblable à Port-Royal des Champs, lui avait montré Duvergier de Hauranne dans saint Jean- Baptiste. Voilà le premier anneau de cette chaîne de su- I
perstitions folles que nous verrons se prolonger dans le dix-huitième siècle, et qui , par son autre extrémité, touche au tombeau du diacre Paris.
Saint-Cyran, d\i reste, était mort dans une victoire; et le livre de la Fréquente communion, par Antoine Arnauld, prouvait bien que Jansénius et son ami n'avaient pas emporté avec eux les destinées du jansénisme. L'impression produite par l'ouvrage d' Arnauld fut générale et profonde. On vit, chose assez digne de remarque, des gens du monde, des libertins à la mode, des femmes galantes, applaudir de concert à une thèse qui condamnait le système des dévotions faciles. Humiliés et furieux, les jésuites accusèrent .\rnauld d'hérésie pour une phrase dans laquelle il mettait saint Paul sur la même ligne que saint Pierre, et ils obtinrent de la reine mère un ordre qui envoyait le coupable à Rome. Mais aussitôt clergé, parlement. Université, Sorbonne, tous les corps du royaume se soulèvent. Alors parut ce pamphlet du P. Brisacier, que l'archevêque de Paris censura comme gonflé des plus noirs venins de la calomnie , et qui ne fit qu'aider aux progrès de la secte dont les jésuites avaient juré la ruine.
Le nombre des solitaires, en effet, allait croissant. Au milieu des ruines de Port-Royal des Champs arrivèrent, un à un, des hommes de différents états, et plusieurs d'un rang illustre. Tantôt, c'était un cousin du duc de Saint-Simon, M. de La Rivière, tantôt un médecin célèbre, M. Hamon, ou bien encore M. Amauld d'Andilly, dont on aimait dans le monde la spirituelle et souriante vieillesse. La colonie s'accrut aussi de plusieurs hommes d'épée , soldats fatigués par le meurtre ou duellistes repentants : MM. de Bessi, par exemple, de Pontis, de Beaumont, de la Petitière. Bientôt il n'y eut plus assez de cellules pour les pénitents, et Port-Royal s'étendit peu à peu dans la vallée. L'aspect en était devenu moins sombre, grâce aux soins vigilants de d'Andilly, qui se plaisait au titre de surintendant des jardins. Mme de Guéméné, le duc de Liancourt y eurent de fraîches maisons de campagne. On s'y rendit de toutes parts en pieux pèlerinage.
La vie, à Port-Royal, était ascétique et singulièrement laborieuse. Les solitaires se levaient à trois heures du matin. Après matines et laudes, ils baisaient la terre à la manière des chartreux; puis, ils passaient en prières de longues heures. Ils buvaient du cidre et de l'eau, un seul excepté. Quelques-uns portaient le cilice. Tous couchaient sur la paille. Les affections terrestres étaient en eux tellement dominées par la préoccupation des choses du ciel, ([ue devant les devoirs de la hiérarchie spirituelle, ceux (le la famille disparaissaient. La mère de M. de Saci, par exemple, lui obéissait comme si elle eût été sa fille, parce qu'il était prêtre et confesseur. Les pratiques dévotes n'absorbaient pas, néanmoins, tout le temps des solitaires. Pour arracher aux jésuites la direction de la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir, ils avaient établi à Port- Royal des écoles qui firent sa gloire et qui donnèrent Racine à la France. Lancelot fut le précepteur par excellence; Nicole le secondait; et Antoine Le Maître ne dédaignait pas de fatiguer au service d'un auditoire d'enfants sa voix éloquente. Il y avait des heures consacrées au travail des mains, à élaguer des arbres, à pourvoir aux plantations. Mais ce qui devait immortaliser l'emploi de
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tant de graves journées, c'étaient tous ces doctes ouvrages que la littérature et l'enseignement doivent à Port- Royal. Ils vivaient ainsi, heureux et fiers, et s'enivrant d'espérances célestes. Quelquefois, ils montaient, au déclin du jour, sur les hauteurs, et ils faisaient retentir de leurs cantiques religieu.x les échos d' la vallée. En 16'i7, ils durent céder le cloître à un certain nombre de religieuses qu'y envoya la maison de Port-Royal de Paris, devenue trop petite, et ils se retirèrent au.x Granges, vers le sommet de la montagne. Port-Royal des Champs présenta alors un double aspect conforme à sa double origine : colonie d'hommes pieux adossée à un couvent.
A la vue d'un pareil tableau, qui ne se sentirait ému et attiré? Toutefois, qu'on pénètre parmi ces hommes, qu'on les suive dans l'histoire, et l'on sera étonné de tout ce qu'il y eut de sauvage dans leurs doctrines, de tout ce qu'ils mêlèrent de poisons aux bienfaits de leur influence.
Comment lire sans indignation et sans effroi, dans le Dictionnaire du jansénisme, les maximes qui précisent, qui résument l'esprit de la secte ? — « Jésus-Christ n'est pas plus mort pour le salut de ceux qui ne sont pas élus, qu'il n'est mort pour le salut du diable. » — « Dieu a pu avant la prévision du péché originel prédestiner les uns et réprouver les autres..., tout cela est arbitraire dans Dieu. » — " Dieu a fait par sa volonté cette effroj'able différence entre les élus et les réprouvés. » — « Dieu seul fait tout en nous. » — « L'homme criminel , sans l'aide de la grâce, est dans une nécessité de pécher, etc., etc.... »
Ces propositions , du reste, et tant d'autres du même genre qu'on trouve développées dans les ouvrages jansénistes, avaient leur source dans VAugustinus. Suivant l'auteur, la liberté n'avait pleinement existé que chez le premier homme. Mais par l'abus qu'il en avait fait, par sa chute, il avait perdu en lui tous ses descendants! Par conséquent, l'homme n'avait plus, depuis le péché originel, qu'une nature fondamentalement corrompue, qu'une voloiilé soumise à l'empire du mal. 11 n'y avait que la grâce qui le pût retirer du fond du gouffre; mais cette grâce bienfaisante, souveraine, irrésistible, Dieu, qui ne la devait à personne, la donnait à certains seulement par une préférence gratuite, dont nul n'avait droit de lui demander compte. Heureux les élus! c'était pour eux, et non pour tous les hommes, que Jésus-Christ était mort. Un des hôtes de Port-Royal, Fontaine, rapporte naïvement, dans ses Mémoires, un entretien qui éclaire sur ces étranges théories. Un jour, Saint-Cyran étant allé voir à Port-Royal Antoine Le Maître, comme ils s'entretenaient ensemble des voies du salut, ils furent tout à coup interrompus par un grand cri. C'était un paysan qui appelait au secours pour sa femme en couches dont l'enfant venait de mourir. Antoine Le Maître demanda aussitôt à Saint-Cyran ce qu'il pensait de l'état des enfants qui mouraient de la sorte, au seuil môme de la vie. Or, d'après la relation, fort peu suspecte assurément, de Fontaine , Saint-Cyran répondit : « Il est certain que le diable possède l'âme d'un petit enfant dans le ventre de sa mère. »
Pour ceux que la faim poursuit, que l'excès du travail accable, dont on condamne l'intelligence aux ténèbres, et ({ue la société laisse gémir dans ses bas-fonds , de quel
bénéfice pouvait être le fatalisme janséniste? Pourquoi ne se serait-on pas résigné à voir des millions d'hommes plongés dans une misère sans issue, quand on croyait des millions d'âmes destinées d'avance à des supplices sans. fin? N'était-il pas bien naturel de conclure de la fatajité de la damnation à la fatalité de la misère? Sinistres déductions, dont le sort du peuple devait inévitablement se ressentir, et dont on ne saurait trop méditer la profondeur ! Mais si le jansénisme tendait à consacrer et presque à sanctifier la tyrannie des choses , en revanche, il menait droit h affaiblir la tyrannie de l'homme. A qui donner le commandement absolu là où l'obéissance n'est possible qu'à l'égard de Dieu?
Jusqu'ici, rien dans les jansénistes que nous n'ayons déjà remarqué dans Calvin ou ses disciples. Mais lés protestants avaient été complètement logiques : les jansénistes ne le furent qu'à demi. Les protestants avaient repoussé le pape : les jansénistes le menacèrent et le subirent. Jansénius, dans son fameux livre, avait fait cette déclaration solennelle : « Je suis décidé à suivre jusqu'au dernier moment, ainsi que je l'ai fait depuis mon enfance, l'Eglise romaine, le successeur de Pierre. » Les disciples, à l'exemple du maître, se gardèrent bien de rompre complètement avec Rome. Lorsque, le l'"' juin 1653, le pape Innocent X condamna comme hérétiques et blasphématoires les cinq propositions dans lesquelles se trouvait resserrée la doctrine de VAugustinus, l'occasion était belle pour les jansénistes de déclarer guerre ouverte à la papauté. Que firent-ils, cependant? Ils se bornèrent à prétendre que les propositions condamnées n'éiaient pas contenues dans l'ouvrage de leur maître; et quand une bulle d'Alexandre VII vint affirmer le contraire , ils crurent avoir comblé la mesure des hardiesses permises en demandant si l'infaillibilité du pape s'étendait à une simple question de fait. Et avec quelle passion ils repoussèrent le reproche de calvinisme ! Quelle fougue ils apportèrent à bien établir qu'ils se séparaient des protestants sur l'article des sacrements d'ordre, d'eucharistie et de pénitence! L'Jiorreur de Saint-Cyran pour l'hérésie était si sincère, si voisine même de la superstition, qu'il n'ouvrait jamais un livre hérétique qu'après l'avoir exorcisé d'un signe de croix, ne doutant point que le démon n'y résidât.
Le jansénisme ne fut donc qu'un protestantisme bâtard, qu'une espèce de compromis entre le principe d'individualisme et le principe d'autorité.
Mais c'est précisément par où son importance éclate dans l'histoire. Grâce à sa nature mixte , en effet, le jansénisme convenait à la haute bourgeoisie, à cette bourgeoisie du parlement qui, placée entre la royauté et le peuple, ne voulait ni de l'absolutisme monarchique ni de i'égalité populaire.
Aussi voit-on la secte se recruter principalement parmi des avocats au parlement, des fils de maîtres des conij)tes, des gens de robe. Ce fut l'imposante et nombreuse famille des Arnauld qui forma le premier, lé vrai noyau de Port-Royal et donna le ton au jansénisme. Cette gravité traditionnelle, ces habitudes sévères et compassées de la magistrature française, Port-Royal les reproduisit dans toute leur raideur. Là, nul abandon : le respect de
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ORIGINES ET CAUSES
l'étiquette y glaçait le langage des affections mfme les plus tendres : « Monsieur mon père, » écrivait à son père Antoine Le Maître, et en s'adressant à Saint-Eline, il disait : • Monsieur mon très-cher frère. » De pareils traits sont caractéristiques. Une violence contenue, des dehors rigides , une piété ascétique quoique adoucie et distraite par l'amour des lettres, le goût de la vie intérieure combattu par l'attrait des agitations, un fonds de dureté, un esprit d'intolérance uni à des entraînements factieux , beaucoup de dédain pour le peuple, et, avec cela, une tendance manifeste à humilier les courtisans, à mettre la royauté aux at>ois.... Voilà bjen la physionomie du jansénisme : et n'est-ce pas celle du parlement?
Il était donc tout simple que les soulèvements de la magistrature contre la cour, que les prétentions du parlement au partage du pouvoir, trouvassent appui dans les disciples de Saint-Cyran; et c'est ce qui explique pourquoi, pendant la Fronde, le jansénisme palpita dans les meneurs de Paris révolté. Le duc de Luynes, qui eut place dans le conseil supérieur de la Fronde, et René Bernard de Sévigné, qui commanda le régiment levé par le coadjuteur de Retz, étaient des jansénistes zélés; le coadjuteur lui-même, ami d'Antoine Amauld, entretenait avec Fort-Royal des relations suivies; et la duchesse de Longueville n'était plus séparée du jansénisme que par des galanteries dont, alors, elle épuisait le scandale.
Au reste, l'esprit' politique qui animait les jansénistes parut assez clairement lorsque, le 18 décembre 1652, le coadjuti-ur devenu cardinal de Retz fut jeté dans le donjon de Vincennes. A cette nouvelle, d'après l'auteur de VHittoire de FÉglise de Parit, dpnt Petilot rappelle et confirme le ti'moignage.à celte nouvelle, les jansénistes prirent feu. l)e solennelles prières furent faites à Port-Royal, pour la liberté du prisonnier. Il y eut soulèvement parmi les chanoines de Notre-Dame et les curés de Paris , déjîi gagnés au jansénisme pour la plupart. Ordre fut donné d'exposer le saint sacrement, et de chanterions les jours un psaume d'un ton lugubre, de manière à frapper l'imagination de la multitude. Comme on s'attendait à la mort prochaine de l'archevêque de Paris, et que son neveu, le cardinal de Retz, avait intérêt à être informé à propos de l'événement, on plaça près de celui-ci un prêtre janséniste qui, tout en lui disant la messe, s'étudiait à déjouer la surveillance des gardiens. • Il fut convenu qu'aussitrt que l'archevêque serait mort, le prêtre, en lisant la partie du canon où se trouvent les prières pour les puissances, élèverait la main plus haut que de coutume, et prononcerait ces mots : Joanne$, Franciscus, Pouiu* antistes noster, ce qui suffirait pour apprendre la nouvelle au prisonnier, puisque le nom de Paul le distinguait seul de son oncle. Le plan était bien conçu et fut exécuté. C'était peu ; il fallait pourvoir aux suites. A quatre heures du matin, l'archevêque de F'aris était mort; à cinq, le chapitre de Notre-Dame s'assembla. Mais, pour que quelqu'un pAt prendre possession du siège en l'absence et au nom du cardinal, une procuration de lui était nécessaire : on eut recours à un faux, dont le principal du collège des Grassins consentit à charger sa conscience. Tout à coup, Le Tellier entre dans l'église. Il vient de la part du ministère, requérir le chapitre de prendre le gouvernement du
diocèse.... Il était trop tard, dix heures sonnaient, et déjà on fulminait au jubé les bulles du nouvel archevêque. Jamais plus honteuses supercheries n'avaient servi l'ambition d'un plus scandaleux pasteur; et cependant, les pieuses filles de Port-Royal ne cachèrent pas leur joie. Peu de temps après, transféré du donjon de Vincennes dans le château de Nantes, le cardinal de Retz s'évadait, grâce au zèle du janséniste Sévigné, et les jansénistes s'unissaient aux Frondeurs pour troubler Paris du bruit de leur allégresse. Un auteur du temps, Guj'-Joly, qui parle avec la double autorité de témoin et d'acteur, rapporte que le cardinal de Retz étant à Rotterdam, un nommé Gilles l'alla trouver, de la part des jansénistes, pour le presser d'unir sa cause à la leur. Et, plus loin, le même auteur attribue à messieurs de Port-Royal la lettre de reproches que lança contre Mazarin, du fond de son exil, le fougueux chef de la Fronde.
On doit convenir, néanmoins, que la complicité des jansénistes, proprement dits, dans les troubles de la Fronde, n'eut rien de direct, rien d'éclatant. Ce fut, avant tout, une complicité d'espérances. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que l'ennemi dont les Frondeurs cherchaient à se débarrasser dans la sphi're politique, fut le même contre lequel les jansénistes s'armèrent dans la sphère religieuse. Cet ennemi, c'était l'ancien principe d'autorité, représenté pour les premiers par la monarchie absolue, pour les seconds par les jésuites.
En attaquant les jésuites, le jansénisme ne fit que poursuivre, sous une autre forme, la guerre déclarée par le parlement à la royauté. Les jésuites soutenaient le tr>' ne : les jansénistes servirent d'appui à la haute bourgeoisie, impatiente déjà de mettre le tn'ne en tutelle.
Or, à quel moyen les jésuites avaient-ils eu recours pour faire accepter le joug du principe d'autorité ? à l'attrait d'une morale facile. Il fallait donc , pour les désarmer, décrier leur morale. Et c'est à quoi les jansénistes s'appliquèrent avec une heureuse ardeur. La question de savoir si les cinq propositions étaient ou n'étaient point dans le livre de Jansénius, le demi-siècle de combats sorti de cette question ridicule et fameuse, les persécutions qu'elle attira sur Antoine Arnauld, la condamnation de ce docteur par la Sorbonne, tout cela ne mériterait que dédain ou pitié si tout cela n'eût servi à masquer, en les multipliant, les coups sous lesquels le principe d'autorité devait enfin succomber.
Un jour — c'était au plus fort des rumeurs excitées par les coups d'État de la Sorbonne — Antoine Arnauld, lisant à ses amis un écrit qu'il venait de composer pour sa défense, s'aperçut que l'auditoire restait glacé. Se tournant alors vers un solitaire au front vaste, au regard plein de pensées : « Mais vous, lui dit-il, qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose. » Pascal lit les Provinciales.
Qui dira l'effet de ces lettres incomparables? Lorsqu'à l'abri d'un pseudonj-rae, elles parurent coup sur. coup, lorsqu'elles éclatèrent, ce ne fut, dans Paris, qu'un cri de surprise et d'admiration. Quel était donc ce puissant inconnu qui semblait avoir inventé le vrai style de l'ironie et de la colère? Quel était ce Louis de Montalte qui, avec un si redoutable enjouement, venait dénoncer aux
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hommes les pièges des casuistes. leur théorie des restrictions mentales, leur probabilisme , l'approbation dont ils couvraient les plus lâches capitulations de conscience, tou'e leur frauduleuse morale enfin? Le gouvernement s'inquiéta d'un tel livre et le proscrivit. La haute bourgeoisie applaudissait on riant. Les jésuites furent atterrés.
On se demande comment il advint que les jésuites ne se purent défendre, eux qui avaient alors le pouvoir en main et qui dans l'immense réseau d'un dévot espionnage tenaient la société comme prisonnière. Le talent déployé dans les Provinciales explique bien l'éclat de leur succès, il n'en explique pas l'impunité.
La vérité est que le livre de Pascal dut en partie sa fortune aux sympathies d'une classe ascendante dont il servait les intérêts. La haute bourgeoisie comprit que la cause du jansénisme, ici, était la sienne; que, pour enlever le pouvoir absolu aux rois, il fallait arracher aux jésuites, leurs directeurs spirituels, le gouvernement des familles. L'autorité des rois, c'était la force militaire ; les jésuites avaient, pour se faire accepter, cette molle indulgence qui attirait doucement sous leur en^pire les âmes trompées. Le parlement, qui depuis longtemps opposait à la force militaire le droit de remontrances, fut ravi d'avoir à opposer au dangereux attrait du molinisme la sévérité de Port-Hoyal.
Aussi, qu'arriva-t-il ? Que les Provinciales trouvèrent dans la haute bourgeoisie des protecteurs nombreux, et dans le parlement une complicité sourde, mais active. L'avocat général inclinait au jansénisme, et, dans un récent discours, il avait à moitié trahi le secret de son penchant; le premier président de Bellièvre lit mieux : lecteur assidu des Provinciales, il s'en montra charmé, et ce fut lui qui ordonna la levée des scellés mis à l'imprimerie d'un des libraires de Port-Royal. Dans une note de M. de Saint-Gilles, agent principal de la publicité clandestine des Provinciales, on lit : « Il fallait d'abord se cacher et il y avait du péril ; mais, depuis deux mois, tout le monde et les magistrats eux-mêmes — il aurait pu dire les magistrats surtout — prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d'esprit la morale des jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et moins de péril. » De fait, entre le jansénisme et le parlement l'alliance était déjà si étroite que, pour arriver jusqu'à l'oreille des conseillers de la grapd'chambre, solliciteurs et solliciteuses allaient droit à Port-Royal. Rien de plus naturel; car, le jansénisme, c'était le parlement dans l'Eglise.
La grande victoire des Provinciales fut donc le résultat et la preuve de l'importance crpissante de la haute bourgeoisie.
Cependant, les jésuites revenaient peu à peu de leur première consternation. « Votre ruine, leur avait crié Pascal d'une voix terrible, votre ruine sera semblable à celle d'une haute muraille qui tombe d'une chute imprévue, et à celle d'un vaisseau de terre qu'on brise, qu'on écrase en toutes ses parties par un effort si puissant et si universel, qu'il n'en restera pas un test avec lequel on puisse puiser un peu d'eau ou porter un peu de feu, parce que vous avez affligé le cœur du juste. » Pour échapper à cette éloquente prophétie, voici ce que les jésuites tentèrent.
Une Apologie des casuistes, qu'ils avaient risquée, ayant été condamnée en Sorbonne d'abord, puis à Rome, ils changèrent de tactique, et imaginèrent de compromettre sans retour la papauté dans leur querelle, en la mettant aux prises avec les jansénistes, sur la question d'infaillibilité en matière de fait. De là l'idée d'un formulaire qu'on im^powrait aux ecclésiastiques, aux communautés, aux instituteurs de la jeunesse, et qui fut rédigé en ces termes par Marca, archevêque de Toulouse : « Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius contenues dans son livre intitulé : Augustinus, que le pape et les évêques ont condamnée, laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansénius a mal expliquée et contre le vrai sens de ce docteur. »
C'était jeter les jansénistes dans l'alternative de braver Rome ou d'abdiquer. Ils n'hésitèrent pas. Résister au pape sans l'abattre convenait à leurs intérêts et à leurs passions, comme il convenait aux intérêts et aux passions du parlement de harceler la royauté sans la détruire.
La lutte s'engagea donc, et les alliés ne manquèrent pas aux jansénistes. Quatre évêques prirent parti pour eux ouvertement, avec violence. Leurs cris furent répétés par les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, par les bénédictins de Saint-Germain des Prés, par les oratoriens, par quelques chartreux. Le clergé eut beau tenir des assemblées générales, le pape lancer des bulles, la cour se répandre en menaces, rien ne put vaincre une résistance où l'emportement politique se mêlait au fanatisme monacal; et l'Eglise de France, incertaine, troublée, entendit s'élever autour d'elle le mugissement de l'opinion. L'opposition fut surtout ardente de la part des religieuses de Port-Royal, /jures comme des anges, suivant l'expression de Péréfixe, mois orgueilleuses comme des démons. Ces filles, qui s'appelaient les humbles servantes du Christ, mirent à repousser le formulaire, à distinguer la question de droit de celle de fait, un zèle qui résista aux exhortations de Bossuet lui-même. On essaya de tourner leurs scrupules; et les grands vicaires composèrent tout exprès pour elles un formulaire nouveau, moins péremptoire que l'ancien. Mais, « sur la seule peur d'être obligées de le signer, plusieurs tombèrent malades. » La sœur de Pascal en mourut.
Obscurs débats, dira-t-on peut-être, scènes de couvent révolté! Mais quoi! la politique y avait part, et l'opinion entourait Port-Royal d'une sympathie frémissante. Longtemps on ne parla que de la mère Angélique, de son stoïcisme, de son pieux courage, de sa lettre à la reine, lettre digne de sainte Thérèse et que n'eût pas désavouée l'âme romaine de Cornélie. Le parti opposé, d'ailleurs, avait, lui aussi, ses fanatiques. Il s'était formé à Caen une société de dévots qui, sous le nom d'Ermites de Caen, combattaient le jansénisme avec une exaltation voisine du délire. On eut des spectacles singuliers, monstrueux. Gerberon raconte qu'un jour une demoiselle N..., s'étant coiffée de ses brassières et ayant un pied nu, assembla quelques laïques, quelques jeunes filles, et sept prêtres, lesquels avaient renversé leurs soutanes et pris des écorces d'arbre pour ceintures. Dans cet équipage, ils allèrent jusqu'à Seez, et firent le tour de la ville en hui^
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ORIGINES ET CAUSES
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lant : « Seigneur, criaient-ils, ayez pilié de nous, et convertissez les jansénistes.- »
C'était trop de bruit pour le despotisme naissant de Louis XIV. La mort de Mazarin l'ayant rendu, en 1661, monarque actif et libre, il lé prit avec Port-Royal sur un ton de maître, tine lettre de cachet enjoignit aux religieuses des deux monastères de renvoyer postulantes et pensionnaires, et les petites écoles furent supprimées. Il était trop tard : le jansénisme déjà rayonnait au loin. Le gros de la bourgeoisie ne l'avait pas adopté, il est vrai, à cause de ce fonds de rigidité qu'il tenait de son origine théologique ; mais il s'était incarné dans la haute bourgeoisie, il possédait le parlement. Aussi Louis .\IV commit-il une erreur grossière, quand, plus tard, il crut anéantir le jansénisme en faisant démolir un cloitre, dont on ne respecta pas même les tombeaux : le jansénisme devait survivre à son persécuteur et huer au passage le monarque en roule pour Saint-Denis.
C'est qu'en elTet les peuples ne se passionnent pas ainsi pour de pures chimères, lorsqu'ils restent passionnés longtemps. Quelle que soit la folie humaine, elle ne va pas jusqu'à remplir l'histoire de batailles creuses et de tumultes vains. Dans la succession des âges, où quelquefois les minutes ont tant de prix, il lie se peut qu'un siècle entier soit inutile.
PROGRÈS DE LA BOURGEOISIE
ADUi.MSTRATION DE C0U1£KT
AZARiN était mort, offrant son immense fortune à Louis XlV : Colbert et cinquante millions. .Mais, dans cet héritage du cardinal , le roi fit deux parts : il refusa les millions et prit Colbert.
Quel contraste entre le serviteur et le maître I Celui-ci rayonnant de jeunesse, et d'un facile esprit, élégant, fastueux, impatient de brille^ et ass^z beau pour être aimé de La Vallière sans qu'elle pensât au roi ; l'autre sévère et simple, endurci à la peine et opiniâtre dans la méditation, lent à concevoir, mais incapable d'oublier. Un front sourcilleux, des traits accentués et durs marquent chez Colbert les labeurs de l'intelligence , une violence contenue, et une volonté qui ne sait [wiiit fléchir. Kh bien ! ce bourgeois de Reims, rude et sans manières, de-
vient l'ami, l'intime confident d'un roi qui est la tleur des gentilshommes. Dams le secret de leurs entretiens, tandis que le prince raconte ses amours , le plébéien dévoile sa capacité et ses projets. Tour à tour employé chez un marchand de Lyon, clerc de procureur, commis aux parties casuelles, intendant de Mazarin, Colbert résume en lui les fortes qualités de la classe moyenne : l'exactitude du comptable, l'application du négociant, la hardiesse du spéculateur et la prudence de l'homme d'affaires. Avare du bien d'autrui , jaloux du sien propre , Colbert est un habile intendant et un calculateur intéressé. Mais ces qualités n'auront rien de médiocre; elles vont s'élargir, elles vont prendre les proportions du génie. Que manque-t-il à Colbert? d'être ministre. Une fois au pouvoir, il sentira ses vertus mêmes s'ennoblir, et sera tout à fait averti de sa grandeur. Il ne s'agit plus désormais de gérer les biens du cardinal, mais d'administrer les richesses d'un royaume ; la caisse qu'il faut garder, c'est le trésor public; la maison de commerce qu'il faut conduire, c'est la monarchie. Imposantes spéculations que celles dont l'Europe et les deux Indes vont fournir le théâtre ! Ainsi, pour le véritable homme d'État, monter c'est grandir. Car l'étendue des horizons dépend de l'élévation du point de vue.
La place que devait illustrer Colbert était occupée par un personnage difficile à renverser, le surintendant Fouquet : millionnaire aimable et scandaleux qui , sous les yeux de Louis XIV, exerçait la royauté de l'or, rehaussée
{)ar le prestige du talent. Rival insensé du monarque, e surintendant nourrissait la prétention de l'éclipser par un lu.\e prodigieux. A la faveur du désordre inouï des finances, il prenait sans compter et sans rendre compte, il faisait plus de pensions que le rut. Bientôt , enivré des splendeurs qu'il avait commandées , de la devise qu'inventa son orgueil, Quo non ascemiam? il rêva de recommencer la Fronde , fortifia Belle-lsie en mer, se donna des gardes, ne craignant pas d'étaler ses concussions, humiliant par la magnificence de ses fêtes l'orgueil inquiet de Louis XlV , et faisant au roi lui-même les honneurs de la banqueroute de l'État. Triste leçon donnée par l'histoire ! On dirait que les grandes prévarications sont une force. Il fallut quatre mois pour en venir à l'arrestation de Fouquet, tramée dans le silence. Louis XIV en fut réduit à ourdir contre son ministre un vaste complot, et, pour s'emparer d'un traître, il dut employer la trahison. Jusqu'au dernier moment, il dissimule, fait bon visage, accorde un sourire; mais, au jour marqué, le roi est à Nantes ; deux barques descendent la Loire, l'une conduisant Fouquet, l'autre portant Colbert et la fortune de la France. Le surintendant est arrêté, jugé, emprisonné pour toujours; et son infortune est si gt-ande qu'elle éveille la compassion dans les cœurs. Pélisson en fut plus éloquent ; la marquise de Sévigné en eut plus d'esprit, et La Fontaine, se souvenant de la générosité de son ami, se hâta de le déclarer innocent parce qu'il le voyait malheureux.
Mais il y eut à la cour un homme dont l'inexorable probité ne pardonna point à Fouquet. Ce fut Colbert. Pour lui, tant de folies constituaient des crimes; et il poursuivit la condamnation du coupable avec un empor-
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toment dont il aurait dû mieux couvrir l'excès. Car, s'il faut le dire, c'était un des crimes de Fouquet que d'avoir été le brillant rival de Colbert.
Quoi qu'il en soit, le signal est donné ; tout va prendre un aspect nouveau : la bourgeoisie en personne est aux alTaires. Une honnêteté courageuse, mais rendue farouche par les circonstances, annonce l'avènement de Colbert. Instituée par un édit violent, une chambre de justice prépare des châtiments exemplaires à qui sera préoenu d'avoir malversé dans 7ws finances et appauvri nos provinces, dit le préambule. Les fortunes suspectes vont être contrôlées ; on en recherchera, on en découvrira l'origine. Depuis les superbes complices de Fouquet jusqu'au dernier servant de la gabelle, quiconque a touché aux deniers publics doit fournir un état justifié de ses biens, des héritages reçus , des sommes doimées en mariage à ses enfants. Que chacun produise ses actes au grand jour; et malheur à ceux qui, par la vanité de leurs profusions, auraient déjà trahi une opulence illégitime!
Ainsi le veut Colbert. Et aussitôt les traitants sont en fuite ou en prison; quelques-uns sont condamnés à mort; et tandis que Fouquet, volontairement couché sur la paille, expie ses déprédations dans le repentir, Colbert se désole qu'on n'ait pas envoyé un tel coupable à l'échafaud.
.\h ! ce fut pour la France un moment décisif. Réduire des deux tiers les rentes sur l'hôtel de ville , abaisser de mille livres à trois cents le capital des rentes sur les tailles, rompre tous les marchés de Fouquet , confisquer les octrois des villes, reprendre les domaines aliénés..., c'était sans doute une terrible inauguration du bon ordre; mais ces coups d'État arrêtèrent une banqueroute ])lus générale. Cent dix millions , restitués par les traitants, rentrèrent au trésor; les spéculateurs qu'avait enrichis la détresse publique , ceux qui avaient acheté les octrois à vil prix, les faux créanciers , furent sacrifiés au salut de l'État, qu'ils dévoraient; et Colbert posa les principes qui, un siècle plus tard, devaient sauver la Révolution française.
Heureuse influence de la probité dans un grand caractère ! La présence d'un honnête homme suffit pour amener à composition l'ancien despotisme. On ne sait point assez, de nos jours , ce qu'on entendait alors par ordonnances de comptant. C'étaient les fonds secrets de l'ancienne monarchie : quatre-vingts millions dans un an, quelquefois! La cause de la dépense n'était connue que du souverain ; et ces mots : comptant entre les mains du roi, couvraient la corruption. Trois cent quatre-vingtquatre millions furent dépensés dans l'espace de cinq ans, par fausses ordonnances et bons de comptant simulés. Sous les yeux de Colbert, un semblable désordre ne se pouvait maintenir : l'administration fut réformée; un conseil des finances en centralisa la direction ; le roi se résolut à signer les comptants après examen des motifs, et à en demeurer ainsi responsable, sinon devant la chambre des comptes, du moins devant sa conscience. Les acquits durent être brûlés chaque année, en présence du roi, comme si l'on eût craint les regards de la postérité; mais un premier rayon venait d'éclairer ces ténébreuses finances. Or, le despotisme est tout d'une pièce.
Pour peu qu'on entame les pouvoirs absolus, on prépare leur inévitable écroulement.
Ayant de la sorte aplani les voies, Colbert se mit à l'œuvre. Ici reparaissent les plans de Richelieu. Ce qu'avait entrevu, commencé ou prédit le cardinal , Colbert le réalisa; et ses travaux étonnent par leur variété, leur étendue, et surtout par les vues d'ensemble qu'on y remarque.
Colbert l'a décidé,, le roi le veut : que chaque peuple du monde livre les secrets de son industrie, et bientôt il se verra dépassé par les travailleurs qu'aura façonnés la discipline de Colbert. A l'un on dérobe l'art de tremper l'acier; à l'autre celui de cuire et d'émailler l'argile. Les Van Robais viennent de Hollande fonder à Abbeville les manufactures de draps fins ; Althen , de Pise , nous apporte la garance; l'Angleterre nous vend le secret des métiers à bas , que nous avions perdu après l'avoir inventé; de Beauvais, des Gobelins, sortent des tentures qui effaceront les hautes lisses de Flandre; à la Savonnerie, on surpasse les tapisseries do Perse. Les fabriques de Sedan et d'Aubusson étaient tombées : Colbert les relève; et afin que personne ne reste inactif, il invite des centaines de jeunes filles à venir dans nos provinces du nord former des élèves, dont les mains délicates s'emploieront aux dentelles, aux broderies, aux points de Gênes et d'Angleterre,. et enrichiront de leurs ouvrages à l'aiguille les villes de Reims, de Château-Thierry, de Loudun, d'Arras, d'Alençon. A Auxerre, on travaille 1« point de France; et, sur dépèche de Colbert, les échevins récompensent les filles qui se rendent sans retard à la manufacture. Lyon, Tours fabriquent des étoffes de soie et d'or, qui auparavant venaient à grands frais d'Italie, et dont Paris consommait à lui seul plus que l'Espagne. Partout le peuple travaille. Ici l'on apprend à épurer les métaux, à planer le cuivre ou l'étain, à maroquiner le cuir; là on s'occupe à fondre le verre: plus loin on le raffine; et l'ambassadeur vénitien, conduit au faubourg Saint-Antoine, se mire étonné dans nos grandes et belles glaces de Venise. Ainsi la volonté de Colbert imprime à la nation le mouvement de l'industrie, lui en souffle l'activité, lui en communique la fièvre, et l'on entend battre des métiers dans la France entière.
Sans doute l'industrie, en France, est fort ancienne, et nos monuments historiques pourraient en offrir, au besoin, des traces qui étonneraient. Mais il est permis de croire que l'industrie n'avait pas sur notre sol des racines bien profondes, puisqu'on y voyait, d'un règne à l'autre, des manufactures disparaître, des branches de commerce s'anéantir. Sully avait pensé que labour et pâture sont les deux mamelles de l'État, maxime dont l'insuffisance frappait Henri IV, moins moral , mais plus intelligent que Sully. Aussi, pendant que son ministre avait regret à l'établissement des plantations de mûriers, source pourtant si féconde de richesses, Henri IV encourageait quelques manufactures de tapisseries et les fabriques de toile façon de Hollande. Mais les tendances de Sully l'avaient emporté. Quant à Richelieu, les troubles de la Fronde passèrent sur son œuvre commencée; et l'on peut dire que, jusqu'à l'avéncment de Colbert, la France fut surtout un pays agricole.
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ORIGINES ET CAUSES
Or, c'était la noblesse principalement qui possédait le sol ; sa domination avait pour fondement la propriété immobilière. L'importance donnée à l'industrie ou propriété mobilière était donc le grand moyen de développement de la bourgeoisie. Voilà le coup qu'allait porter aux vaincus de la Fronde le continuateur de r£fni«enc« rouge, le Richelieu de la paix.
Et si Colbert entraîna dans l'exécution de ses desseins ,1e premier des gentilshommes, c'est qu'il devait plaire à Louis XIV de voir s'élever une puissance rivale de ces nobles par qui fut troublée sa minorité , et qui le firent voyager, enfant, parmi tant de périls et en des appareils si divers.
Pour renouveler les arts depuis longtemps oubliés, il fallait fournir des instructions à leur habileté novice : Colbert puisa les siennes aux meilleures sources. Armé d'une patience héroïque, il apprit lui-même comment se fabriquent les glaces, les tapisseries, les crisLnux, les points de Venise, les draps , les serges , les droguets, les étimines; il connut la qualité des étoffes, la convenance des longueurs et des largeurs , la bonne teinture. Une fois en possession des connaissances qu'il avait acquises, grâce à une volonté de fer, il leur donna force de règlement et en forma le tissu d'ordonnances lumineuses , qu'il imposa résolument, sûr de convaincre, impatient (l'être obéi. Que s'il plia |on robuste génie à l'observation de mille détails qui aujourd'hui paraissent superflus h notre expérience; s'il fut despotique dans ses édits; s'il organisa de nouvelles jurandes, rien ne marque mieux l'intérêt vigilant qu'il prenait à l'industrie. Il ne la gouvernait ainsi qu'en vue de sa grandeur future, et parce qu'il la voulait florissante, loyale et supérieure. S'agit-il de l'encourager, Colt>ert devient libéral, magnifKiue : douze cents livresàchaque teinturerie; six pistoles à l'ouvrier qui se marie dans le rayon de sa manufacture ; deux pistoles dès la naissance de son premier enfant ; à l'apprenti devenu compagnon, trente livres et des instruments de travail, instruments sacrés que jamais le créancier ne peut saisir, et dont la justice elle-même n'ose approcher. Secours, logements, avances, privilèges, Colbert n'épargne rien pour stimuler : il est inexorable s'il faut punir. Quiconque fabrique une étoffe défectueuse nuit au consonmiateur ignorant qui l'achètera : Colbert, dans l'emportement de son zèle . ordonna que les mauvaises marchandises seraient exposées sur un poteau; ensuite brûlées, déchirées ou am/isquées . Car il voulait étiiblir pour principe la bonne foi, pour récompense l'honneur, pour peine la honte.
On se tromperait si, d'après la violence de ces mesures, on jugeait l'âme de Colbert inaccessible à tout sentiment de bonté. Que la sévérité dominât en lui, on ne peut le nier, et il la montrait jusque dans ses rapports avec ses enfants, qu'il lui arriva de châtier parle bâton. Mais quelque dur que fût son front, dont les plis sinistres faisaient pâlir Mme de Sévigné et déconcertaient les solliciteurs, Coll)ert ne manquait pas de sensibilité. Un jour qu'il regardait la campagne, l'homme de marbre fut tout à coup saisi d'un mouvement de mélancolique tendresse, et laissant échapper des larmes, il s'écria : ■ Je voudrais que ces cauipagnus fussent heureuses, que l'abondance ré-
gnât dans le royaume , que tout le monde y fût content, et î]ue , sans emploi , sans dignité , banni de Versailles , l'herbe crût dans ma cour. »
Au surplus, la sévérité de Colbert ne venait que de son ardente sollicitude pour les intérêts de cette bourgeoisie dont il était ministre; il se souvenait du temps où, jeune encore, il était allé à Lyon apprendre le métier de son aïeul. Le petit -fils du marchand de laine de Reims avait bien pu, au milieu de la cour de Louis XIV, descendre à la faiblesse de payer un généalogiste; mais il prouva bien par l'ensemble de sa conduite que le respect de son origine ne l'avait pas abandonné.
Aussi, comme il veille sur tout ce qui touche au négoce! Comme il a soin d'écrire aux intendants d'^fre plutôt un peu dupes des marchands que de gêner le commerce ! Comme il tient à la liberté des grandes foires , quand il recommande une adresse, une vigilance- excessive pour ne pas éloigner les rendeurs et acheteurs ! L'ordonnance sur le commerce est un monument de celte austère et féconde inquiétude. Éducation des apprentis, devoir du maître, qualité des étoffes, qualités des matières brutes, contrats, livres de compte, rien n'est oublié. En faveur du commerçant, on multiplie les tribunaux consulaires, on consacre les arbitrages, on condamne l'intérêt composé, on soumet à la compétence des consuls la lettre de change. La bourgeoisie peut maintenant s'élancer dans les voies du commerce : on a préservé le négociant de ses trois grands ennemis : la mauvaise foi , la chicane et l'usure.
Voilà quels services Colbert rendit à la classe moyenne. C'est pour elle qu'au parlement rassemblé, il faisait distribuer des actions de la compagnie des Indes; pour elle que, s'éveillant à la pointe du jour, il cherchait l'impérieuse formule de ses règlements redoutés; pour elle enfin qu'il avait habitué Louis XIV à quitter Montespan ou Fontange, quand l'heure était venue de calculer des tarifs de douane sur la table du conseil. Et maintenant que la bourgeoisie est nantie de la force, maintenant qu'elle est arrivée au succès, que n'embrasse-t-elle, à son tour, le peuple dans cette sollicitude, dont elle-même profita si heureusement, lorsque la triomphante royauté de Louis XIV lui tendit la main, la prit sous son égide, lui donna du crédit, des instruments de travail, lui enseigna les sciences, les manufactures et la navigation, lui creusa des ports, lui ouvrit les mers , et la conduisit aux Indes sous le pavillon que Duquesne faisait respecter!
Mesurons de l'œil la distance déjà parcourue. La bourgeoisie a fait un pas inmiense; elle a pris le rôle des peuples producteurs. Mais comment se procurera-t-elle les matières premières que ne fournit point notre sol? Abandonnera-t-elle les mers aux seize mille vaisseaux des Hollandais? Renoncera-t-elle aux bénéfices du transport?,Et par où s'écoulera l'excédant de nos marchandises?
Ces questions, Colbert les avait déjà résolues dans sa pensée. Comme Richelieu, il avait tourné ses regards vers les colonies; il voyait nos côtes baignées par deux mers; il comprenait que la surexcitation du travail au dedans appelle l'épanouissement au dehors. Colbert releva donc la marine que Ma^arin avait laissée dépérir, ou, plutôt il la créa de nouveau en attendant d ' couronner
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sa création par rimmortelle ordonnance de 1601. Il avait trouvé la flotte composée de trente bâtiments de guerre, dont trois seulement de soixante-dix canons , et il laissa une marine militaire de deux cent soixante-seize bâtiments à la mer ou en construction !
Ce fut donc le génie de Colbert qui servit de base à la diplomatie de Lyonne et à la grande politique de Louis XIV. Pendant que le roi de France avisait à rétablir sa puissance morale sur l'Océan, faisait battre Ruyter par Duquesne, bombardait Alger, négociait le rachat de Dunkerque aux Anglais, son ministre développait dans un ordre merveilleux les plus vastes desseins. Pour lui les deux marines n'en firent qu'une. L'ambition navale de Louis XIV avait besoin de matelots : les navires marchands lui en fournirent. La marine marchande avait besoin de protection et de sécurité : les vaisseaux de guerre lui servirent d'escorte , et la mer fut nettoyée des pirates. Etablissant l'indestructible solidarité des deux marines, Colbert ordonna que les gens de mer passeraient alternativement de l'une à l'autre, et changeraient de service tous les deux ans : admirable conception qui substituait l'inscription maritime au barbare régime de la presse des matelots.... Mais comment s'engager dans les détails de cette immense organisation devant laquelle l'esprit s'arrête épouvanté? Et comment concevoir qu'un seul homme y ait pu suffire, quand on songe qu'avant Colbert, la France tirait de la Hollande ses munitions navales, et jusqu'à des ancres, de la mèche, des câbles préparés, des cordages, du salpêtre, même de la poudre à canon ?
On a fait de Colbert la personnification du système protecteur, et les écrivains de la bourgeoisie n'ont épargné à ce ministre ni les attaques sérieuses ni les trop faciles railleries. Dans le camp du laissez - faire , nous trouvons les économistes du dix-huitième siècle, Quesnay, Turgot, les révolutionnaires de 89, l'école anglaise, la Constituante , toutes les puissances du tiers état; et nous les entendons s'écrier : « A quoi bon tant de règlements et de tarifs par où les gouvernements nous veulent protéger? Leur prévoyance nous pèse, leur sollicitude nous fatigue; qu'on nous laisse le champ libre : heureux les forts.... et malheur aux vaincHs ! » Mais ce langage, comment la bourgeoisie en est-elle venue à le pouvoir tenir impunément? A qui doit-elle sa forte virilité, et de se sentir en état de promener par le monde sa flère indépendance? Où en serait-elle aujourd'hui si, faible encore, ignorante, inexercée, Colbert l'avait abandonnée aux hasards de la concurrence étrangère , si Colbert n'avait pas travaillé à ses tarifs, à ses règlements de douanes, à ses négociations mercantiles , seize heures par jour pendant vingt-deux années ?
En jugeant ce grand homme, on a trop oublié les circonstances auxquelles il dut commander, et que la question du libre échange ne saurait être séparée de l'état général du monde.
Supposons pour un instant les peuples réconciliés. Une paix éternelle a été promise au genre humain; les haines s'apaisent et meurent; les rivalités s'éteignent; la guerre a été rendue impossible à jamais. Les nations ne forment plus qu'une immense famille destinée à se partager,
par un continuel échange, les fruits de la terre; et ce partage qui élève le niveau des jouissances communes, assure lui-même la concorde entre les peuples , l'efiet devenant cause à son tour.
Dans cette vaste donnée qu'on a coutume d'appeler un rêve, le problème tant agité trouve naturellement sa solution. Quand le soleil des tropiques fait mûrir aux Antilles la canne à sucre, pourquoi l'Européen irait- il se fatiguer à extraire , au moyen d'appareils coûteux , le sucre que peut contenir la plante de son potager? Est-ce qu'il n'est point pour chaque production de la terre une contrée de prédilection? Le café, les vins généreux, le thé, la vanille, n'ont-ils pas une patrie? et pourquoi, dès lors, créer péniblement des climats factices aux produits que , par delà les douanes , une heureuse température nous livre spontanément ou meilleurs? Le libre échange est donc un des bienfaits du système de fraternité.
Mais qu'on déchaîne dans le monde ia concurrence, la question aussitôt change dé face. Car, pour tout souverain prudent, chef de république ou ministre d'un monarque absolu, Croniwell ou Colbert, il y a urgence, il y a devoir de protéger le peuple qu'il gouverne contre les chances d'une lutte où le plus faible périt toujours. C'est la guerre qui crée la nécessité des camps retranché^ : la prohibition est un camp retranché parce que la concurrence est une guerre. Les économistes n'ont pas pris garde qu'ils maudissaient l'effet après avoir béni la cause, le libre échange n'étant que le principe de fraternité appliqué à l'univers.
Or, quel était, à l'avènement de Colbert, l'état de l'Europe commerçante? L'Acte de navigation signé par Cromwell venait d'être renouvelé par Charles IL La prohibition était partout. Louis XIV écrivait à M. de Turenne : « De quelle façon sont traités les vaisseaux français allant en Angleterre et en Hollande? M. de Turenne répondait : « Les vaisseaux français payent en Angleterre et en Hollande plus que ceux du pays; on, les y souflre avec peine , et ils ne peuvent prendre des marchandises à fret, quand il se trouve des navires du pays pour le même voyage, ce qui ne se pratique pas en France à leur égard. » Et en effet, la France avait longtemps apporté ■ jusque dans son commerce une sorte de modération chevaleresque et mis une généreuse nonchalance à se venger de certaines avanies. La douane espagnole prenait environ quinze pour cent sur nos marchandises quand nous ne prélevions que deux et demi pour cent sur les marchandises venues d'Espagne. Tandis que les .Anglais fournissaient le royaume entier de draps, o la ruine entière de nos draperies, dit encore M. de Turenne, les draps de France étaient saisis en Angleterre par ordre de justice. L'accueil fait à nos marchands et à nos marins par le commerce étranger était celui d'une hostilité jalouse, quelquefois insolente. Les Anglais, redoublant envers nous d'âpreté et de rigueur, tarifaient dans les bureaux de leurs douanes jusqu'à la personne des négociants français. En Irlande, un étranger, convaincu d'y avoii acheté des laines pour l'exportation , aurait eu le bras coupé. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue , si l'on veut être juste envers Colbert.
Fouquet, qui ne manquait pas de coup d'œil, avait cu-
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ORIGINES ET CAUSES
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fîn répondu à tant d'hostilité, et opposé à l'Actfl de navigation le droit de cinquante sols par tonneau sur les navires étrangers -qui mouilleraient dans nos ports. Golbert s'empressa d'sidopter cette mesure , qu'il savait décisive pour relever alors la marine marchande et lui rendre le cabotage; et il ne fit qu'obéir aux lois de la situation, lorsque, dans un mémoire au roi, il dictait les seules règles de lu science en matière de douane : Réduire les druits à la sortie swr les denrées et les manufactures du royaume; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques ; repousser pur l'élévation des droits les produits des manufactures étrangères.
Qu'on se figure maintenant Colbert au centre du mouvement qu'il a créé. Manufactures, commerce, navigation, colonies, finances, il embrasse par sa volonté cet ensemble effrayant. 11 le possède et le résume dans sa forte tète, encyclopédie vivante pit viennent se ranger en bon ordre et les innombrables règlements de l'industrie et les détails de tiint de belles ordonnances qui ont pourvu à l'aménagement des forêts, à l'inscription des gens de njer, à la sécurité (U> nt. 11 sait au juste
tout ce qui entre de marchaii'. lu royaume, tout
ce qui en sort. H s'enquiert du l'aUiudance des récoltes, pour permettre, modérer ou défendre l'exportation des grains-, de la situation du laboureur, pour diminuer sa taille et augmenter le nombre de ses bestiaux. Il suit d'une dpiti inquiète |es opérations de la compagnie des Indes, la marche de nos vaisseaux, le succès de nos pôchepes. Si Riquet, cet autre grand homme , tonibo nialade, Colbert s'alarmQ au noni de l'État > comment s'achèveront les nierveilleux ouvrages du canal des deux mers? Quel ingénieur rétobfira l» désordre arrivé à la grande jetée du cap da Cette'-' Ainsi, rien qui échappe au regard de Colbert. Pas de repos pour fQ puissant esprit. La nuit mènie, dans l'insomnie et le silence, sa pensée fait la revue du myi^uin?, et il jp ppolége encore do son repos vigilaat.
Qui s'attendrait à voir une existence aussi remplie donner place au goût de l'art, à )a protection de l'intelligence et des lettres? Richelieu avait fondé l'Académie française : Colbert, son infatigable éniu)e, fonda l'Académie des sciences , celle des inscriptions , l'école de France à Route. Richelieu avait songé à perfectionner la langue vivante : sous les auspices de Colbert, on étudia, pp reconstruisit les langues mortes, lialuzc , du Cange recherchèrent parnù les débris de l'histoire les vestige» des peuples qui ne sont plus. Que servira d'être noble, d'avoir des aïeux, lorsque du haut f|e l'observatoire bâti par Colbert, des roturiers auront mesuré les mondes; lorsque, appelé de Bologne, Cassini aur^ comnicncé avec Picard cette njéridienne que Voltaire appelle le plus beau monument dé l'^tf-onomio ; lorsque le génie de la classe moyenne aupa trouvé à l'.Vcadémie des sciences une chaire pour s'illustrer; au Jardin des Plantes un abrégé de la nature pour étudier l'univers ; époque éternellement mémorable 911 la bourgeoisie, gagnant ?es lettres de noblesse, faisait sortir de ses rangs Molière et Corneille, Racine et La Fontaine, Bossuct, le poussin. et inondait de lupiière le despotjsnie q^'elle devait renverser !
On sait quelle fut la mort de Colbert : il mourut de son honneur soupçonné. H avait été le mentor et l'ami de Louis XIV, il l'avait redressé , il l'avait tlatté pour servir l'État; mais il ne lui pardonna pas l'outrage d'un mot imprudent.
Quant à Louis XIV, il allait se sentir tout embarrassé de sa grandeur. Pendant que, sur la roule tracée par Colbert, la-bourgeoisie marchait à pas pressés vers la Révolution française, la monarchie déclinait, abandonnée à elle-même. Colbert nbsent, Louis XIV ne sut que faire de son orgueil; et de la royauté, il ne resta plus que le roi.
PROGRÈS DE LA BOURGEOISIE
WQNARCUIE ne LOUIS XIV
'est le propre et la punition du despotisme de prétendre toujours à se suffire et d'y être toujours impuissant. Louis XIV absorba si bien en lui toute chose, qu'il fit la monarchie sujette aux accidents et aux misères dont se compose la vie d'un, homme; il sut pratiquer, avec une majesté souveraine et une profondeur qu'on n'égalera point, l'art difficile, l'art funeste de la royauté; mais par là il le rendit plus funeste encore et l'épuisa; il fut égoïste dans des proportions telles qu'il écrasa tout; son orgueil, pour, ne pas toucher à la folie, aurait eu besoin de contre-poids; et il n'en trouva, malheureusement, i|u'au dehors : dans les désastres de la guerre de Succession et l'indolence du vainqueur. Aussi Louis XIV déploya-t-il à l'égard des ennemis de la France, qui furent les siens, une magnanimité véritable et presque du génie. Mais cette hauteur d'âme, dont il resta le maître et qu'il régla devant les rois, ses égaux, il la laissa, devant ceux qu'il appelait ses sujets, s'exalter jusqu'au délire; il se plut, dans les derniers temps, à rabaisser outre mesure ceux <iui l'entouraient, afin de se mieux rehausser par le contraste. Les supériorités , qu'il avait encouragées d'abord, finirent par lui porter ombrage, bien qu'em- |)loyécs à son service; et, comme il en était venu à no soull'rir rien de grand qui n'émanât de lui, il s'entour.i de ministres cl de généraux incapables, les aimant pour leur incapacité même. Il lui fallut donc peu d'années pour dévorer les ressources de plusieurs règnes; de sorte que, vers la (in. quand son autorité fut devenue
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