ROLAND
La Gironde, surtout, se montra radieuse. Elle avait alors le vent en poupe, et, pour saisir le gouvernail, il ne lui restait plus guère qu'à étendre la main. L'Assemblée? Elle l'entraînait à son gré et la fascinait. La place publique? Elle l'eut bientôt i ses ordres d'une manière absolue; car les officiers municipaux que, dans ce temps-là même, les quarante huit sections élurent étaient : Dussault, Glavière, Charabon , Tho-
mas, Sergent, Roucher Saint-Sauveur, Ridermann, Patris', Houcher-Renette, Mouchette, Osselin, Leroy, Molàrd, Hue, Jurie, Ferai, Lefebvre, Guyard, Guinot, Thérin, Panis, Debourges : tous, à l'exception de Sergent et Panis, ou Girondins ou alliés à la Gironde. Et le maire de Paris, n'était-ce pas Pétion? Ajoutez à cela que la Gironde avait dans son sein, ou plutôt
HISTOIRE dî: la Révolution française
à sa tête, un de ces hommes qui, pour un parti, valent à eux seuls toute une armée. Car aux vertus qui justifient le succès, Brissot joignait les vices qui, trop souvent, y conduisent. Bon, généreux, insouciant, désintéressé, lorsqu'il ne s'agissait que de sa personne, Brissot devenait, aussitôt qu'il s'agissait de son parti, violent, ambitieux, intrigant, capable de ruse et d'injustice. Sans être naturellement immoral, il tenait par-dessus tout à rester fidèle à son parti . Un écrivain qui le connut à fond, et qui l'aima pour ses qualités personnelles, Etienne Dûment, a écrit de lui ; « Il avait le zèle du couvent : capucin, il aurait aimé sa vermine et son bâton; dominicain, il aurait brûlé les hérétiques. » Son activité s'arrêtait si peu aux scrupules, que, comme synonyme du mot intriguer, on en vint à employer le mot Brissoter, de même que, par allusion au caquetage do l'ex-capucin Chabot, on disait Chaboter, au lieu de jaboter. Toujours est-il que l'influence de Brissot était alors à son point culminant. Mais il subissait , d'autre part, le sort de quiconque touche à la puissance ou y est arrivé : son nom traînait dans toutes les injures et dans toutes les calomnies. Camille Desmouhns, avocat consultant d'une dame Beffroi et d'un certain d'Hiturbide, condamnés par la police correctionnelle à six mois de prison, avait fait afficher un placard rouge dans lequel il dénonçait comme abusive la sévérité du tribunal : Brissot attaqua vivement ce placard, qu'il accusa d'attaquer les mœurs; et à la demande que lui fit Camille d'insérer textuellement l'affiche pour que le public en décidât, il répondit que jamais sa feuille ne servirait de véhicule au poison. Imprudence terrible! c'était le génie même du pamphlet que Brissot venait de provoquer. Camille s'arma de sa plume, rédigea les révélations, vraies ou fausses, de Morande dans le style de Juvénal, et, sous le titre de Brissot démasqué, lança un libelle où chaque phrase était un coup de poignard. De son côté, avec une habileté impitoyable, le Journal de Paris réveilla le souvenir des hardiesses philosophiques de Brissot, et le scandale des rapprochements que, dans un li%Te de sa jeunesse, il avait établis entre la propriété et le vol. Brissot eut beau reculer, il eut beau se rejeter sur une distinction subtile entre la propriété naturelle et la propriété civile; il eut beau prouver par des citations qu'il n'avait jamais entendu attaquer celle-ci, et n'avait parlé de celle-là que pour aboutir à la conclusion qu'il ne fallait pas « punir si cruellement les voleurs; » le critique du Journal de Paris lui adressa cette question, à laquelle il eût pu aisément répondre s'il eût eu le courage de ses anciennes convictions, mais à laquelle il ne répondit pas: « Eh! mon ami, si tu n'as voulu que me dire que mon blé, mon champ, ma maison, sont à moi, par quel étrange travers d'esprit as-tu fait, si longuement et avec tant d'emphase, l'apologie du vol -et la satire de la propriété? Pourquoi me dis-tu que mes portes, mes serrures, mes murs, ne prouvent que ma tyrannie, et tant d'autres maximes de Rolando dans la caverne de Gil- Blas? .
Ainsi harcelé , Bri<!Sot n'en poursuivait pas avec moins d'ardeur, pour le compte de son parti, la conquête du pouvoir ministériel. Pour ouvrir la brèche, il songea d'abord à frappei' un des ministres, et la victime qu'il choisit fut de Lessart. Il est certain que si l'on refusait de tenir compte de la situation difficile où le ministre des affaires -étrangères était placé, on lui pouvait reprocher d'avoir temporisé sous les hauteurs du prince de Kaunitz; de n'avoir pas parlé, au nom delà France, comme elle aime à parler dans ses moments de dédain ou de colère ; d'avoir de la sorte enhardi les rois ; d'avoir enfin apporté trop de réserve dans ses communications avec l'As8em,blée. Mais ces crimes do de Lessart n'étaient que
ceux de sa situation, de sa faiblesse, et nul n'était plus homme à comprendre cela que Brissot, dont le cœur était sans fiel; mais il avait le fanatisme de l'esprit de corps, el tout fanatisme est implacable. Il se mit donc à préparer contre le malheureux ministre un réquisitoire qui concluait au crime de haute trahison. « J'entendis dans le comité, raconte Etienne Dumont, la lecture de cet acte qui contenait dix-sept ou dixhuit griefs. Je gardai le silence, mais quand je fus seul avec Brissot et Clavière, je fis au premier des observations : je lui représentai que ces griefs rentraient les uns dans les autres ; que plusieurs étaient couchés en termes si vagues, qu'il était impossible d'y répondre; qu'ils étaient artificieux, contradictoires.... Biissot sourit d'un air sardonique : « C'est un coup de parti, me dit-il. Il faut absolument que de Lessart soit
envoyé à Orléans Nous avons besoin de gagner de vitesse
les Jacobins.... Je sais bien qu'il sera absous, car nous n'avons que des soupçons, et point de preuves. Mais" nous aurons gagné notre objet en l'éloignant du ministère. — Devant Dieu, lui dis-je, confondu de cette légèreté odieuse, vous voilà dans le machiavélisme des partis jusqu'au fond du cœur. Êtes-vous l'homme que j'ai connu si ennemi de tous les détours? Est-ce Brissot qui opprime un innocent? — Mais, me répondit-il déconcerté , vous n'êtes pas au courant de notre situation.... » Depuis ce moment, je ne vis plus Brissot du même œil, je ne rompis pas avec lui, mais l'amitié s'affaiblit avec l'estime. Je l'avais connu candide et généreux, je le voyais insidieux et persécuteur. »
Survint un événement qui concordait à merveille avec les vues de la Gironde.
Narbonne, menacé par le crédit dont Bertrand de Molleville, son rival, jouissait auprès du roi, avait appelé à Paris, sous prétexte de leur faire rendre compte au Conseil de l'état des armées, mais en réalité pour s'appuyer sur eux, les trois généraux Rochambeau , Luckner et Lafayette. Il obtint de leur complaisance ou de leurs sympathies trois lettres qui portaient en substance que les bruits répandus touchant l'imminence de sa retraite leur causaient la plus grande inquiétude ; que son amour pour la patrie lui commandait de rester à son poste, et que, s'il le quittait, ils seraient eux-mêmes dans l'impossibilité de remplir dignement la mission qui leur avait été confiée. Cette correspondance, qui, dans l'intention des généraux, ne devait qu'être montrée au roi, fut publiée fastueusement par Narbonne, et indigna ses collègues. Particulièrement ému de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Louis XVI mande les trois généraux. « Nous verrons, s'écria Lafayette en recevant cet ordre, lequel, du roi ou de moi, aura la majorité dans le royaume. » Il se rendit au château, néanmoins, avec les deux autres. Rochambeau s'excusa sur ce que Narbonne était aimé de l'armée, et Luckner dit : « Ce ministre m'était commode. » Là-dessus, Louis XVI prit son parti, d'autant que les généraux adressèrent à l'Assemblée un mémoire dont le préambule avait pour objet d'attribuer les maux du royaume à la défiance qu'inspiraient encore les intérêts du roi. Narbonne fut donc renvoyé, sans autre formahté qu'une lettre très-sèche que Louis XVI lui fit porter par un valet de pied. Elle était ainsi conçue : « Je vous préviens, monsieur, que je viens de nommer M. de Grave au département de la guerre ; vous lui remettrez votre portefeuille. »
Seulement, pour conjurer, autant que possible, l'explosion de l'opinion publique, il avait été convenu que, de son côté, Bertrand de MoUeville se retirerait.
Ce fut dans la séance du 10 mars cpie l'Assemblée reçut communication de la chute de Narbonne. Les Constitution-