‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 28 sur 303 · RÉGENCE. — SYSTÈME DE LAVIT · texte numérisé non relu

RÉGENCE. — SYSTÈME DE LAVIT

oiLA ce qu'était la bourgeoisie au commencement du dix-huitième siècle. Il nous reste à approfondir les principales circonstances historiques qui la favorisèrent, les idées qui la servirent, ce qui rendit enfin son triomphe complet et la Révolution inévitable.

Et d'abord, pour s'emparer du pouvoir politique, la bourgeoisie avait besoin d'un chef : elle en trouva un dans la maison d'Orléans.

Car il est arrivé que la maison d'Orléans et la bourgeoisie ont grandi parallèlement dans notre histoire, s'appuyant l'une sur l'autre, et fortes de ce mutuel appui.

Durant le règne de Louis XIV, on avait pu remarquer entre les deux branches de la famille royale les indices d'une lutte sourde et voilée, mais réelle pourtant, continue, envenimée par la jalousie et des inquiétudes confuses. Vers la fm, l'opposition éclatait déjà en toutes choses.

Ici, dans le silence de Versailles, cette cour du grand roi que nous avons montrée si dévote et si sombre ; là, dans le tumulte de Paris, la cour luxurieuse et impie d'un prince ardent au plaisir, des seigneurs presque toujours ivres, des duchesses confondues par l'habitude des voluptés sans pudeur avec la lie des courtisanes, beaucoup d'éclat d'ailleurs, de tolérance, d'esprit, et, pour faire les honneurs de ce désordre à la fois brillant et immonde, l'abbé Dubois, fourbe à mine de renard, bègue par fausseté, et devenu l'ami nécessaire du Régent son élève, pour l'avoir dressé à la débauche et au blasphème.

Le contraste ne pouvait être plus frappant; mais ce qui le rendait sérieux et profond, c'est qu'il répondait dans la société à une division qui la traversait depuis le sommet jusqu'à la base. La branche aînée s'appuyait sur les jésuites, sur les sulpiciens, sur la puissance militaire, sur les nobles : la branche cadette fournit un signe de ralliement et un étendard aux jansénistes, aux oraloriens, aux prolestants, aux philosophes, à l'autorité civile, aux industriels.

Entre la maison d'Orléans et la bourgeoisie l'alliance était préparée de longue main : elle fut scellée le 2 septembre 1715.

Sachant que le testament de son père avait été trouvé chez un obscur marchand , Louis XIV avait renfermé le sien à triple clé, au fond d'une armoire de fer creusée dans la grosse tour du parlement. Vaine précaution ! Ce testament, qui enlevait au duc d'Orléans la réalité du pouvoir et enchaînait sa régence, il fut apporté devant une assemblée de magistrats et déchiré là sans façon. Le duc, qui ne croyait pas à une victoire si facile, avait inondé les abords du parlement et les vestibules, d'aventuriers portant des armes cachées sous leurs habits : la fougueuse docilité des magistrats lui épargna les scandales de la violence. Et comment les parlementaires ne se seraient-ils pas faits volontiers complices d'un tel renversement des règles de la monarchie? Ils y gagnaient la restitution du droit de remontrances et la faculté de iisposer du pouvoir souverain.

C'est ainsi que la maison d'Orléans et la bourgeoisie montèrent ensemble sur la scène politique. Et dès le premier jour elles se partagèrent les dépouilles de l'ancienne royauté : partage décisif, plein de périls, qui mettait les trônes et les assemblées en présence, opposait à la force muette des hommes d'épée l'orageux empire de la parole, et transformait en monarchie mixte une monarchie absolue.

Cela n'empêcha pas le parlement de s'humilier outre mesure devant le principe monarchique, dans le lit de justice qui se tint dix jours après. Les présidents et conseillers ayant mis genou en terre , le premier président dit au roi : « Tous s'empressent à l'envi de vous contem pler comme l'image visible de Dieu sur la terre, de vous

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y voir exercer la première et la plus éclatante fonction de la royauté, et recevoir les hommages, les commissions et le serment solennel de l'inviolable fidélité de votre royaume. » Le roi était un enfant de cinq ans. Un gentilhomme le portait dans ses bras. Ayant ôté et remis son chapeau, il dit : « Messieurs, je suis venu ici pour vous prouver mon affection; M. le chancelier vous dira ma volonté. » Sa volonté était que, durant sa minorité, le duc d'Orléans gouvernât , selon ce que les parlementaires avaient décidé. Il n'en fut pas autrement; et, à la suite du duc d'Orléans, la Révolution entra aux affaires.

Cela devait être, si l'on considère, en dehors même des nécessités de la situation, de quelles qualités bonnes ou mauvaises était doué le nouveau régent.

Enjoué, d'humeur facile, mélange de mollesse et d'intrépidité, charmant de grâce et d'abandon, éperdu dans le vice, le règne des dévots, leur sombre discipline lui faisaient horreur. Continuer le système de persécution et de fanatisme en vigueur sous son oncle , il n'y pouvait consentir, n'ayant d'intolérance qu'en fait de courage, et méprisant trop les hommes pour être capable de haïr. Prompt à tout nier comme à tout comprendre, l'autorité de la règle irritait son indépendance moqueuse. Elle eût d'ailleurs gêné ses plaisirs. Comment aurait-il respecté les traditions? il lui fallait pour le subjuguer des croyances qui ne fussent pas anciennes. Car il était passionné pour l'inconnu en même temps que sceptique. Ne l'avaiton pas vu, lui, l'ennemi déclaré des pratiques vulgaires, des superstitions banales, s'enfoncer témérairement dans des recherches ténébreuses d'où il sortit avec une réputation d'empoisonneur qu'il ne méritait point? La religion le faisait rire : l'alchimie le séduisit et le charma. Il ne crut pas à Dieu et il crut à la magie. On sent combien un pareil prince était propre à rompre avec le passé, à tenter l'avenir. D'autant qu'il joignait, chose bizarre, à une extrême audace de pensée un caractère irrésolu et faible à l'excès, ce qui le faisait dépendre de la hardiesse des subalternes, toujours plus aventureuse que celle du maître.

Aussi la Régence mérite-t-elle une large place dans l'histoire du développement de la bourgeoisie et dans le récit des causes qui amenèrent la Révolution.

Nous avons dit quelle importance avait toujours conservée dans les esprits la tradition des États généraux : il y parut bien clairement sous la Régence, par le procès des princes légitimés.

Louis XIV avait-il pu donner à ses bâtards le droit de succéder à la couronne après les princes du sang ? Ceuxci le nièrent avec emportement; et, dans la requête qui fut présentée à ce sujet, ils laissèrent échapper des aveux étranges, redoutables. Admettre éventuellement à la couronne le duc du Maine et le comte de Toulouse, c'était, suivant les princes du sang, ôter à la nation le plus beau de ses droits, qui est, quand la famille royale s'éteint, de disposer d'elle-même.

Or, voici ce que les princes légitimés répondaient: « Les princes légitimés sont par leur nature du sang royal : ils sont donc renfermés dans le contrat fait par la nation avec la maison régnante. En donnant la couronne à une certaine maison, les peuples ont en vue la conser-

vation de leur repos, et se proposent d'éviter les inconvénients des élections. Tout ce qui recule l'extinction de la famille régnante est donc censé conforme aux désirs de la nation, convenable à ses intérêts. » Et plus loin : « Cette affaire ne peut être décidée que par le roi majeur, ou à la requête des <rots états. r>

De son côté, le roi, dans l'édit par lequel il révoquait celui de son aïeul, s'exprimait en ces termes : « Si la nation française éprouvait ce malheur (l'extinction de la famille régnante), ce serait à la nation qu'il appartiendrait de le réparer par la sagesse de son choix ; et puisque les lois fondamentales de notre royaume nous mettent dans une heureuse impuissance d'aliéner le domaine de la couronne, nous nous faisons gloire de reconnaître qu'il nous est encore moins libre de disposer de notre couronne même. »

Enfin, une protestation parut, que trente-neuf membres de la haute noblesse avaient signée, et elle portait qu'un semblable procès concernait la nation, et ne pouvait être jugé que par l'assemblée des états.

Ainsi s'écroulait sous un commun effort la fameuse maxime : « Le roi ne tient sa couronne que de Dieu. » Combien est imprévoyant l'égoïsme des passions humaines ! Ce n'étaient ni des hommes du peuple ni des bourgeois, c'étaient des princes du sang, des pairs de France, des gentilshommes, c'était le roi, qui invoquaient ici le principe destructeur par essence des privilèges et de la royauté ! Ils étaient là creusant tous à l'envi la fosse qui les devait tous engloutir.

La souveraineté des États généraux, proclamée si hautement, promettait à la bourgeoisie une victoire que précipitèrent les nombreux changements introduits dans l'État par la Régence.

La bourgeoisie voulait que la production nationale fût encouragée ; que le régime des distinctions perdît ce qu'il avait d'humiliant pour les inférieurs ; qu'an abaissât le clergé ; qu'on mît un frein à la domination des jésuites ; que la liberté individuelle et la liberté de conscience fussent placées hors d'atteinte; eu un mot, que l'industrie pût se développer à l'aise, sans avoir à craindre les fureurs du fanatisme et les coups d'une tyrannie ombra-* geuse.

Ces intérêts, ces instincts, le Régent les servit moins par calcul ou politique qu'en s'abandonnant à sa nature et aux circonstances. Les commencements de son administration furent tels que, pour les caractériser, on inonda Paris d'estampes qui représentaient des sacs d'écus. A peine aux affaires, il prohiba les tissus de l'Inde et fit brûler par le bourreau les marchandises saisies. L'étiquette, sous lui, parut moins blessante. Il ordonna la révision des lettres de cachet. Tolérant par mansuétude de moeurs et par scepticisme, on le vit se complaire dans une impiété presque fastueuse et choisir les jours de fêle pour ses débauches d'éclat ; mais, en même temps, il éloignait Tellier, faisait sortir de prison les jansénistes, assignait aux soldats calvinistes et étrangers qui servaient en France des lieux pour l'exercice de leur culte, et donnait des cimetières aux sujets des puissances protestantes, morts dans le royaume.

Ainsi, à l'intérieur, le Régent seconda d'une manière

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ORIGINES ET CAUSES

efficace les propres de la bourgeoisie ; mais, à l'extérieur, au contraire, il se laissa entraîner par son égoïsme à les combattre.

Tant que, dans notre pays, la puissance publique était venue de ces deux sources delà puissance romaine, l'agriculture et la guerre, la nation avait pu, sans inconvénient, se tenir enfermée dans la ceinture de ses montagnes et de ses ports. Mais, par les progrès de la bourgeoisie, la France était devenue manufacturière. Or, à un peuple manufacturier il faut la mer. Le soin des intérêts privés le commande, et, plus encore, celui de la grandeur commune. Car, lors(|ue rien ne la relève, l'ardeur du gairt perd les empires : elle accoutume, en effet, aux petites pensées, elle agite et remplit les cœurs sans les élargir, elle abaisse les caractères, elle efface l'idée de la pairie. Quand le goût des richesses devient le mobile dominant d'une société, il importe d'ennoblir ce mobile en l'associant h la splendeur des vastes desseins, en le faisant concourir à la fortune même de l'État; et, pour l'empêcher d'être une cause d'amoindrissement général, ce n'est pas trop de lui donner, comme ont fait les Anglais, l'Océan à soumettre et le monde à conquérir.

L'industrie, d'ailleurs, a cela de dangereux, chez les sociétés imparfaites, qu'en agglomérant une population inquiète dans les villes, elle y introduit l'esprit de faction, arme le pauvre contre le riche par l'envie, et prépare des troubles qui deviennent terribles, si, manquant d'issues, les passions populaires ne trouvent pas à se dissiper et à s'éteindre soit dans l'emportement des guerres, soit dans l'imprévu des voyages.

Des colonies, des vaisseaux, la vie du dehors, la mer, voilà donc ce que réclamait l'importance croissante de la bourgeoisie; et voilà ce que, dans un intérêt tout personnel, le Régent allait sacrifiera la politique des Anglais et à leur fausse amitié.

Ainsi, sous la Régence, la bourgeoisie oscilla entre deux mouvements o|iposés : l'un intérieur et qui lui fut favorable, l'autre extérieur et qui lui était fatal. Celle politique double et contradictoire vaut qu'on s'y arrête, qu'on en recherche les causes, qu'on en marque les résultats ; car elle caractérise le rôle historique des d'Orléans dans ce pays.

Or, des deux mouvements dont il vient d'être parié, le premier fut représenté plus particulièrement par Law, le second par Dubois.

Un jour, au milieu de cette cour de France, autrefois si militaire, un jeune Écossais parut, qui venait vanter à des fils de preux ruinés les prodiges de la banque. Il était beau, éloquent, audacieux et riche. Il avait parcouru, en bomme d'étude et en joueur, les principales villes de l'Europe commerçante, Londres, Amsterdam, Gênes, Venise, les étonnant tour à tour par son faste, son bonheur et ses projets. Partout il s'était montré prodigue de sa fortune, mais ne livrant qu'une partie de ses pensées. Car c'était contre la tyrannie de l'argent, contre le privilège de l'oisiveté qu'il conspirait dans le secret de son cœur. On ne le devina point, d'abord. Le Régent et ses roués crurent qu'il venait payer les dettes de Louis XIV et fournir aux plaisirs coûteux des courtisans. Plus tard, quand on commença de le deviner, il tomba.

Rendre l'État dépositaire de toutes les fortunes et commanditaire de tous les travaux; faire de la France un commerçant, comme il est arrivé à des monarques guerriers d'en faire un soldat, et la pousser, par delà les mers, à la conquête des terres vierges, telle était, dans ce qu'elle offre de plus général, la conception de Law.

Cette conception, dont il ne nous semble pas qu'on ait jusqu'ici montré la grandeur, était belle, neuve et hardie. Si elle devait avoir pour effet, considérée en elle-même, d'éveiller l'esprit mercantile, c'était, du moins, en l'ennoblissant, en l'élevant à la hauteur d'un intérêt d'État, en lui donnant le monde pour théâtre et des proportions héroïques. Elle conduisait, d'ailleurs, au plus vaste, au plus vigoureux établissement démocratique qui fut jamais. Malheureusement, comme il paraîtra dans la suite de ce récit, elle fut exagérée à l'intérieur par une cour avide, et combattue dans son épanouissement au dehors par une politique asservie à l'influence des Anglais. Il ne faudra donc pas s'étonner, si l'on voit le système, corrompu et dénaturé, introduire en France, au lieu de passions éclatantes, viriles, l'ardeur des petites affaires, le goût du jeu, le mauvais côté d'os mœurs de l'industrie. Et du reste, cela même aidait à la ruine morale de la noblesse, et poussait à l'avènement de la domination bourgeoise. Aussi ne craindrons-nous pas d'approfondir ce sujet, aucun des grands faits du dix-huitième siècle n'ayant été moins étudié que celui-là, moins éclairci, et n'ayant influé cependant d'une manière plus directe sur la Révolution française.

« Il n'est pas, disait Law, de marque plus sûre d'un État penchant vers la misère que la cherté de l'argent. Il serait à souhailer qu'il se prêtât pour rien ou dans la seule vue de partager avec l'emprunteur le profit qu'il en tirera.... L'idée naturelle de l'usure enferme tout prêt qui, sous l'apparence d'un bienfait, met le bienfaiteur plus à l'aise et conduit à sa perte l'emprunteur qu'il fallait soulager. »

Ainsi, ce qui frappait Law, ce qui révoltait son âme généreuse, c'était la tyrannie exercée par certains possesseurs d-î richesses mortes, sur le peuple, qui est la richesse vivante. L'affranchissement du peuple fut son but et le crédit son moyen.

Law ne confondait pas, comme on l'a prétendu, la monnaie et le capital. Il n'ignorait pas que des écus ou des billets de banque ne sauraient suppléer au pain dont on se nourrit, aux vêtements dont on se couvre, à la maison où l'on s'abrite. ■ La puissance et la richesse, a-t-il écrit, consistent dans l'étendue de la population et dans les magasins de marchandises nationales ou étrangères. • Oui, Law savait fort bien que les premières sources, cjue les sources directes de la richesse sont les progrès de la culture, l'emploi de l'activité de tous, les découvertes de la science, la sagesse des institutions et des lois: n'avaiton pas vu la paresseuse Espagne tomber dans l'indigence, les mains pleines de l'or du Pérou ? Mais Law savait aussi que l'usage do la richesse dépend du commerce, et le commerce de la monnaie; qu'il peut y avoir dans le Nord, par exemple, tel sac de blé qui se gâterait faute de consommateur, et dans le Midi tel travailleur qui périrait faute d'emploi, si, grâce aux échanges successifs facilités

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par la monnaie, le sac de blé n'arrivait jusqu'au travailleur et ne fécondait son activité en le nourrissant.

La monnaie provoquant d'une manière indirecte des travaux qui, sans elle, ne se seraient jamais accomplis, Law en concluait qu'il fallait tendre à l'augmenter dans une juste mesure, c'esl-à-dire jusqu'à ce qu'il ne restât plus dans le royaume ni un seul produit stagnant ni un seul bras inoccupé. De là l'importance qu'il attachait, en fait de monnaie, à la question de quantité ; de là ces mots qui reviennent à chaque instant sous sa plume : « Il convient que la quantité de la monnaie soit toujours égale à la demande. »

Vainement lui aurait-on objecté que la prospérité d'un peuple consiste dans son capital et non dans son numéraire, dans l'abondance des choses représentées et non dans celle du métal ou du papier qui les représente ; que tous les écus et tous les billets du monde ne feraient pas pousser un épi sur un roc infertile ou dans une plaine de sable ; qu'en doublant les espèces, on n'aboutit qu'à rendre deux fois plus chers les objets à acquérir; qu'il n'y a, par conséquent, aucun avantage à augmenter la monnaie, puisque c'est perdre par l'avilissement ce qu'on gagne sur la quantité : de pareils arguments, quelque spécieux qu'ils fussent, ne pouvaient suffire à Law, esprit non moins pénétrant qu'audacieux.

Sans doute, il importerait peu que la monnaie fût abondante ou rare, si elle ne servait qu'à représenter des subsistances, des étoffes, des bois de construction, des pierres à bâtir, le capital national enfin. Mais ce capital, la monnaie sert à le répandre par la circulation, à la manière du sang qui fait courir la vie dans nos veines. Un navire qu'on laisserait pourrir dans un chantier serait-il une richesse? Si vous voulez qu'il fasse partie du capital national, avisez à le charger, et qu'on le lance à la mer. Mais pour cela une série d'échanges est nécessaire, et quel en est l'instrument? la monnaie. Elle influe donc sur la richesse, au moins d'une manière indirecte, et c'est dans ce sens que Law a dit : « Une augmentation de numéraire ajoute à la valeur d'un pays. » C'est qu'il considérait la monnaie non pas seulement comme signe et commune mesure des valeurs, mais comme instrument des échanges : distinction profonde, et qui touche plus qu'on ne croit au salut des empires.

Qu'arriverait-il dans un pays qui ne connaîtrait pas l'usage des billets de banque et dont tout le numéraire se trouverait réduit à un seul écu? Cet écu aurait beau valoir, par convention, la totalité de ceux qu'il aurait remplacés; valût-il un milliard, les échanges n'en seraient pas moins impossibles. Il faudrait donc le diviser à l'extrême ; et rien ne montre mieux combien, dans la théorie des monnaies, on doit tenir compte de la question de quantité, quoi qu'en aient dit les économistes modernes, et M. de Sismondi lui-même.

La rareté de la monnaie a des conséquences terribles : elle crée la tyrannie de l'usure. La surabondance de la monnaie est loin de présenter les mêmes périls, d'engendrer de pareils fléaux. Car quand le numéraire en vient à excéder les besoins , si ce n'est pas l'effet de quelque mesure brusque et violente, tout ce qui en advient c'est que l'excédant se trouve peu à peu annulé par

une insensible dépréciation des espèces, sans qu'il y ait eu interruption dans le cours des relations commerciales et paralysie dans le travail.

Que l'attention du lecteur se soutienne encore pendant quelques instants : du sein de ces froides abstractions, du sein de cet aride exposé vont sortir les plus étranges événements qui aient jamais tourmenté l'imagination et agité le cœur des hommes.

On vient de voir pourquoi Law désirait que lamonnaie fût abondante : on comprendra sans peine pourquoi il préférait, comme monnaie, le papier au métal. Ce n'était pas seulement parce que le papier est plus facile à délivrer, parce qu'il simplifie les comptes et économise le temps, parce qu'il se transporte à moins de frais, parce qu'il est moins sujet à la contrefaçon ; ces considérations, très-graves au point de vue économique , n'occupaient cependant qu'une place secondaire dans la pensée de l'homme d'Etat écossais. Ce qui déterminait sa préférence pour le papier, le voici :

Quand un peuple veut se procurer des métaux précieux, afin de les employer comme monnaie, il faut ou qu'il les tire des mines, ce qui nécessite de grandes avances et de grands labeurs, ou qu'il les demande à l'étranger, et lui offre en échange une valeur commerciale équivalente. Les services rendus par la monnaie métallique sont donc onéreux de leur nature : on n'en jouit qu'après les avoir achetés. La création du papier-monnaie, au contraire, ne coûte rien ou presque rien.

D'un autre côté, la quantité de la monnaie métallique dans un pays ne pouvant augmenter que par suite du travail des mines ou du commerce fait avec l'étranger, il en résylte que si parmi les divers canaux de la circulation, quelques-uns restent vides, l'or et l'argent ne viennent les remplir qu'avec lenteur. Et pendant ce temps, que d'échanges manques, d'heures perdues, de capitaux morts ! Que d'angoisses endurées par le pauvre qui, n'ayant pas de pain, n'a pas d'emploi! Avec le papier-monnaie, quoi de semblable? C'est un instrument que l'État se procure à volonté; c'est un agent qu'il a i^ous la main : dans une société où tout ne serait pas abandonné aux désordres de l'individualisme et aux hasards de la concurrence, ce serait une qumtité qui pourrait être approximativement égalée à la demande.

Turgot et les économistes de son école ont posé en principe que, pour servir de commune mesure aux valeurs, la monnaie doit être elle-même une valeur, une marchandise. Aussi ont-ils déclaré les métaux précieux, l'or et l'argent surtout, plus propres que le papier à faire office de monnaie. Il est certain que le numéraire a sur le papier cet avantage qu'il possède une valeur propre, intrinsèque, indépendante de foute convention. Le numéraire est le signe des richesses, et il en est le gage; il les représente, et il les vaut. Il donne aux possesseurs une sécurité et des garanties que le papier ne lui donne pas. En conclurons-nous que Turgot et ses disciples avaient raison? Oui, eu égard à l'ordre social qu'ils avaient en vue, ordre social fondé sur l'individualisme, sur la haine et le désarmement du principe d'autorité, sur l'universel antagonisme des intérêts, c'est-à-dire sur un perpétuel et inévitable système de défiance. Mais tel

ORIGINES ET CAUSES

des mendiants, la consternation se répandait de proclie en proche dans les campagnes, et les routes se couvraient de pâles vagabonds. Alors éclata le fléau des spéculations basées sur la détresse publique; alors commencèrent les accaparements. Digne frère de ce comte de Charolais qui précéda M. de Sade dans l'art d'ensanglanter la débauche, et dont on raconte qu'il tirait sur des couvreurs pour se donner le plaisir de les voir précipités du haut des toits, M. le duc se montra féroce dans la cupidité. Il n'eut pas honte, suivant le témoignage de Saint-Simon, de se mettre au nombre des agioteurs qui pratiquaient la science d'affamer le peuple pour s'enrichir. .Xussi le pain ne tarda-t-il pas à monter dans Paris jusqu'à neuf sous la livre , et à proportion dans les provinces. « On vit en Normandie d'herbes des champs, écrivait à Fleury Saint-Simon indigné. Je parle en secret et en confiance à un Français, à un évêque, à un ministre, et au seul homme qui paraisse avoir part à l'amitié et à la confiance du roi, et qui lui parle tête à télé, du roi, qui ne l'est qu'autant qu'il a un royaume et des sujets,quiest d'un âge à en pouvoir sentir la conséquence, ei qui, pour être le premier roi de l'Europe, ne peut être un grand roi s'il no l'est que de gueux de toutes les conditions, et si son royaume se tourne en un vaste hApital de mourants et de désespt'rés. »

Parurent des édits sauvages. Pour défendre la propriété, que menaçait l'extrême misère, le garde des sceaux, d'.Armenonville, avait prononcé contre le vol domestique, sans restriction, sans distinction, sans réserve, la plus terrible des peines, la mort. Bientôt, le peuple des affamés grossissant toujours, il fallut le refouler, gémissant et rebelle, dans des prisons décorées du nom d'hospices, et où, par ordre du contrôleur général Dodun, les arrivants étaient couchés, entassés sur la paille, de manière • à tenir moins de place. . Fuir celle hospitalité sinistre ét.iil un crime. Mais comment reconnaître les coupables? • On résolut, dit Lemontey, d'imprimer aux mendiants un signe indélébile, et quelques-uns furent livrés à des chimistes, qui les soumirent à l'essai de divers caustiques. » L'expérience n'ayant pas réussi, on décida que les mendiants seraient marqués au bras par le feu. Il ne restait plus qu'à leur faire une guerre d'extermination. Mais à la vue des malheureux à la poursuite desquels on les lançait, la plupart des archers se sentirent émus d'une pitié invincible, et il arriva, chose assez nouvelle dans les fastes de la tyrannie, que là où les victimes pouvaient être impunément frap|>ées, les bourreaux manquèrent.

Ainsi s'amassaient dans 1« Min du peuple les ressentiments et les colères dont la bourgeoisie devait un jour se servir si puissamment dans son dernier combat. Et IKJurtant, cette solidarité naturelle qui, en face des vieilles oppressions , liait tous les opprimés , combien la bourgeoisie était loin d'en comprendre la sainteté et les devoirs ! Absorbée dans un égoïsme dont la longue imprudence engendra tant de désastres, ce qu'elle voyait dans le peuple, c'étaient bien moins des souffrances à guérir que des passions à diriger contre de conununs ennemis. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si plus tard, après maint service payé d'ingratitude et mille excitations

trompeuses, il advint que les chiens irrités se retournèrent contre les chasseurs. Qu'oli médite la page suivante du ministère de M. le duc.

Le désordre des finances étant effroyable, Pâris-Duvernoy avait apporté dans les moyens de surmonter la crise la brutalité de son caractère. Réduire de moitié la valeur légale des monnaies, imposer au prix des marchandises une limite arbitraire, faire murer la boutique de quiconque désobéissait au despotisme des règlements, lancer des soldats contre l'ouvrier mécontent ou inquiet de son salaire, tout cela, pour le conseiller de Mme de Prie, n'avait été qu'un jeu. Inutiles violences! Le mal empirait; le peuple n'avait plus que son sang à donner. Pâris- Duverney eut alors l'idée d'établir un impôt qu'il fixa au cinquantième du revenu et auquel il soumit toutes les classes de citoyens, sans exception. En d'autres termes, les procédés de la tyrannie s'étant trouvés stériles, on avait recours au seul expédient qui n'eût pas encore été employé : la justice.

Mais aussitôt quel soulèvement ! quelle tempête ! Ce ne furent, dans le clergé, que protestations pleines de fiel et clameurs furieuses. Quoi! on osait porter la main sur les richesses de l'Eglise! on attentait à des immunités qu'avaient respectées non-seulement la dévotion de saint Louis, mais la volonté absolue de Louis XIV! Le clergé avait bien voulu se condamner à la charge du don gratuit; en exigeant davantage, on outrageait la religion, on offensait Dieu; tel fut le langage du haut clergé. Or, à cette époque, l'Eglise, y compris les moines bénéficiaires, possédait neuf mille châteaux, deux cent cinquanteneuf mille métairies ou fermes, cent soixante-treize mille arpents de vignes, quatorze cents charrues, sur dix-sept cents, dans le Cambrésis; plus de la moitié des biens situés dans la Franche-Comté; et l'on n'évaluait pas ses revenus annuels à moins de douze cent vingt millions. Ils se réuniront néanmoins, ces ministres d'un Dieu de charité, du Dieu qui naquit dans une étable, pour faire rejeter sur le pauvre un fardeau qui l'écrasait, et, après de tumultueuses séances, ils se séparèrent en déclarant qu'ils ne souscriraient pas aux désirs du roi.

De la part de la noblesse, l'opposition ne fut ni moins haineuse ni moins coupable; mais ce qui est digne de remarque, c'est que les résistances les plus vives, les plus animées vinrent du corps qui représentait politique' ment la bougeoisie. Un lit de justice ayant été convoqué, le parlement s'assembla au milieu d'une agitation extra-ordinaire. Les visages étaient sombres, chacun composant son maintien et feignant de regarder comme la perte du royaume rétablissement du nouvel imp'it. Forcé, par la nature môme de ses fonctions, d'appuyer l'enregistrement, l'avocat général Gilbert affirma que ses paroles lui coûtaient autant que le sacrifice de la vie; et le garde des sceaux allant aux voix, on lui répondit par le refus unanime de délivrer. A leur tour, les parlements de province se déchaînèrent. Ils prétendirent : celui de Bi'ctagne, que son contrat d'union l'autorisait à refuser; celui de Languedoc, que la grêle ne permettait pas le payement de l'impôt proposé; celui de Toulouse, que c'était violer des privilèges sacrés, que de confondre avec le peuple iC clergé et la noblesse.

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Cependant la famine, entretenue par les spéculateurs, n'avait pas cessé ses ravages. Dans Paris, la sédition grondait. La châsse de sainte Geneviève, promenée dans les rues, n'avait fait qu'ajouter au trouble des esprits. 11 fallut fermer la porte Saint-Antoine devant la population mugissante du faubourg. Le ministère de M. le duc ne pouvait tenir contre un pareil ébranlement, que servaient des intrigues de cour : il fut renversé, et le peuple n'obtint d'autre satisfaction que la déclaration suivante, qui caractérise si bien le retrait de l'impôt du cm^uandème ;

« Voulons que tous les biens ecclésiastiques demeurent exempts, et les déclarons exempts à perpétuité de toutes autres taxes, impositions et levées. »

L'auteur de cette déclaration était le cardinal Fleury, le même auquel Saint-Simon avait écrit, un an auparavant, que la misère du peuple dépassait toute mesure, qu'en Normandie on vivait de l'herbe des champs, et que le royaume « se tournait en un vaste hôpital de mourants et de désespérés. » La Révolution pouvait-elle être, hélas! autre chose qu'une guerre, et une guerre à mort?

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