CHAPITRE TREIZIÈME
Procès et mort des tiirondins. — Mort d'Olympe de Gouges, — d'Adam Lux. — Procès et mort du duc d'Orléans. — Mort de madame Roland. — Procès et mort de Bailly. -- Critique historique.
D'une sphère toute radieuse, il nous faut passer à la région des ténèbres : nous voici comme à l'cnlrée des catacombes. Dieu! quelle foule confuse et mêlée de fantômes livides! Vergniaud et ses amis, Adam Lux, le duc d'Orléans, le général Cous tard, madame Roland, Bailly! Quelle succession rapide de funérailles! Que de partis divers dévorés à la fois! Et quel spectacle que celui de Philippe-Egalité allant presque se rencontrer face à face avec Mario-Antoinette sur la planche de l'échafaud !
Dans celte séance du 5 septembre, dont nous avons déjà rendu compte et. où furent prises des mesures si terribles, l'orateur de la députation des Jacobins avait dit : « Il est temps que l'égalité promène la faux sur lotîtes les têtes ; il est temps d'épouvanter tous les conspirateurs1. » Ces mots désignaient les Girondins prisonniers.
1 lli&t. parlent., t. XXIX, p. il.
On se rappelle avec quels égards ils furent traités immédiatement après le 51 mai : loin de songer alors à les immoler, leurs ennemis leur firent un genre de captivité qui ressemblait à une invitation de fuir. Non-seulement on leur permit de circuler dans Paris, accompagnés d'un seul gendarme, mais l'indemnité de dix-huit francs par jour dont jouissaient les membres de la Convention leur fut continuée1. Les invectives, naturelles si Ton veut, mais incessantes et furieuses, dont ils poursuivirent leurs vainqueurs; les lettres où ils traitaient publiquement les membres du Comité de salut public d'imposteurs et d'assassins*; l'idée qu'ils donnèrent à la Montagne de la profondeur et du caractère inapaisable deleuis ressentiments 8; la guerre civile que leurs amis fugitifs coururent déchaîner d'un bout de la France à l'autre, et les preuves acquises de leur participation au projet de soulever les provinces contre la capitale*: voilà ce qui les perdit.
Douter que les Girondins, s'ils eussent triomphé, eussent été aussi implacables envers le parti adverse que celui-ci le fut envers eux, ce serait bien peu connaître le cœur humain et bien mal comprendre les orages de la Révolution française. Longtemps avant que les choses en fussent venues au point de rendre une guerre à mort entre les deux partis tout à fait inévitable, longtemps avant le 51 mai, Louvet demandait ardemment qu'on ne laissât pas jouir Robespierre de « l'impunité physique5. » Guadet, nous l'avons vu, avait été le premier à invoquer contre ses adversaires l'appui de l'échafaud. Qu'on médite ces paroles de Louvet dans ses Mémoires : « ...J'af-
» Voyez le tome VII t de cet ouvrage, p. 472. 2 Ibid.f p. 501 et 502.
s Voyez ce que dit à ce sujet Levasseur, dans ses Mémoires. * Voyez plus bas dans le compte rendu de leur procès. 5 De son propre aveu. (Voyez ses Mémoires, p. 54.)
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firme que Charlotte Corday ne dit à aucun de nous un mot de son dessein. Et si de pareilles actions se conseillaient, et qu'elle nous eût consultés, est-ce donc sur Marat que nous eussions voulu diriger ses coups?... Hu- . milions-nous devant les desseins de la Providence; c'est elle qui a voulu que Robespierre et ses complices vécussent assez longtemps pour s'entre-détruire » Plus loin, Louvet emploie cinq pages à développer celle prodigieuse calomnie que c'est par les Montagnards que Toulon a été livré aux Anglais5. Et il faut voir avec quelle légèreté triomphante, avec quel barbare enjouement il parle de la mort du montagnard Beauvais, victime des mauvais traitements que lui infligèrent dans sa prison les royalistes : « Cent voix se sont élevées pour l'accuser de trahison... Pour être à jamais dispensé de répondre, il prend le parti de mourir 3. »
Dans le récit d'une entrevue qu'il eut avec Robespierre au sujet des Girondins prisonniers, Garât raconte qu'ayant exprimé le désir d'être un de leurs défenseurs officieux, il aperçut un sourire amer sur les lèvres de Robespierre, qui lui dit : « Ils riraient bien eux-mêmes s'ils pouvaient vous entendre . Eux vous auraient fait guillotiner très-officieusement. — Cela se peut, répondit Garât; mais, pour juger de ce que je dois aux autres, je n'attends pas que je puisse savoir ce qu'ils jugent me devoir. En tout, je crois qu'ils auraient peu guillotiné. » Robespierre reprit : « Peu est bon4! »
Est-ce à dire que Girondins et Montagnards fussent tous des hommes altérés de sang? Loin de là. Mais que de fois n'a-t-on pas vu des guerriers, humains d'ailleurs, pousser la victoire jusqu'à l'extermination de l'ennemi?
1 Mémoires de Louvet, p. 115.
* Ibid., p. 176-180.
5 Ibid., p. 179
* Mémoires de Garai. (Voyez t. XVIII de YHUt. parlent., p. 141.)
Et quelle bataille que la Révolution française! Rien ne montre mieux à quelle sombre fatalité obéissaient alors les événements, que l'inaction de ceux qui, comme Danton, auraient voulu sauver les Girondins. Lorsque Garât alla solliciter en leur faveur l'intervenlion de ce dernier : « Je ne pourrai pas les sauver, » s'écria l'homme qui avait mis l'audace à Tordre du jour; cl de grosses larmes roulèrent « le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d'un Tarlare l. » ^'Le premier Girondin qu'on exécuta fut Gorsas, un des instigateurs de la révolte déparlemenlale. Revenu secrètement à Paris, il s'y était caché chez une femme nommée Brigitte, qui tenait un cabinet de lecture, au Palais-Royal. Ses relations avec cette femme étant connues, l'imprudence était grave: il y mit le comble, en paraissant au cabinet de leclure, sans autre précaution que d'avoir son chapeau rabattu sur ses yeux. Découvert, il fut conduit à 1 echafaud le 7 octobre*.
Dès le 3, Àmar s'était présenté à la tribune de la Convention, et, après avoir demandé que les portes de la salle fussent gardées, il avait lu un acte d'accusation qui concluait : 1° à maintenir le décret qui avait déjà déclaré traîtres à la patrie vingt et un représentants; 2° à en traduire trente-neuf autres devant le tribunal révolutionnaire; 5° à envoyer en détention dans une maison d'arrêt soixante-quatorze de leurs collègues, signataires d'une protestation contre le 31 mai et le 2 juin. Ces proposions furent adoptées. Selon Billaud-Varenne, on eût dû voter par appel nominal, afin que chacun se prononçât cl se montrât « armé du poignard qui devait percer le sein des traîtres. » Robespierre fit observer très sagement qu'on ne devait pas supposer la Convention divisée en deux classes, l'une composée des amis du peuple,
1 Mémoires de Garai,?. HO * Ibid.
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l'autre ne renfermant que des conspirateurs et des traîtres. La modération de sa politique éclata d'une manière plus frappante encore dans l'ardeur qu'il mit à empêcher qu'on n'étendît aux signataires de la protestation contre le ol mai le formidable préliminaire de la mise en accusation. Pourquoi s'étudier à multiplier les coupables? . Était-il juste de confondre avec les meneurs systématiques d'une faction qui avait mis la France en feu, de faibles esprits qui s'étaient laissé séduire? Fallait-il transformer en crimes des signatures surprises? Nous avons déjà eu occasion de rappeler que cette noble résistance à des colères iniques ne fut pas sans provoquer des murmures; et la manière dont Robespierre les affronta compte au nombre des faits par où a éclaté ce grand courage civil, sa vertu la plus remarquable, et jusqu'ici la moins remarquée
11 aurait dû aller plus loin; il aurait dû, étouffant la
1 Voyez la séance du 3 octobre 1795, <lans YHist.parlem., t. XXIX, p. 175-182.
C'est une chose bien curieuse et bien triste que l'art avec lequel l'esprit de parti, quand on lui donne à tenir la plume de l'histoire, sait empoisonner par ses commentaires ce qu'il n'espère pas pouvoir condamner à l'oubli par ses omissions. Dans son Histoire de la Convention (t. III, p. 29tî, éd. Méline), M. de Bai an le dénature en ces termes le caractère de la protection si noblement et si courageusement accordée par Robespierre, en cette occasion, à des hommes qui étaient ses ennemis. « Comprenant combien il pourrait avoir besoin des votes de la Plaine, il se proposait de ménager ce reste du parti modéré, et surtout de s'assurer de ses votes. » Étrange anachronisme! Est-ce qu'on était alors à la veille du 9 thermidor? Est-ce que Robespierre avait besoin ou pouvait prévoir qu'il aurait besoin de la Plaine? Est-ce qu'il est supposable qu'il songeât à faire publiquement sa cour au* parti modéré, lui qui, si peu de temps après, signalait Yexagération et le modérunlisme comme les deux écueils où risquait de se briser la République; lui qui s'arma contre Hébert, pour détourner le premier de ces deux périls, et poussa la crainte du second jusqu'à laisser frapper Danton et Camille? Pourquoi chercher à une action bonne en elle-même des motifs invraisemblables et impossibles, quand les motifs qui purent l'inspirer se présentent si na-
haine dans son cœur, courir une aventure qui eût à jamais honoré sa mémoire, en essayant d'arracher à l'échafaud, non pas les soldats du parti contraire seulement, mais les chefs; et lui seul peut être en avait le pouvoir. La République eût-elle élé compromise pour avoir épargné les restes d'un parli presque entièrement ruiné alors, et qui, avant de la troubler, l'avait si vaillamment servie? • Mais telle n'est pas la logique des passions arrivées à leur paroxysme. Robespierre n'eut ni la force d ame ni la force d'intelligence nécessaires pour démêler ce qui, dans son appréciation des événements, ne venait que de ses rancunes personnelles. Il y a un mot de lui qui en laisse entrevoir la profondeur, précisément parce que la forme est celle du dédain. Garât s'étant écrié en sa présence : « Est-ce que la Convention souffrira qu'ils soient jugés par un tribunal érigé contre toutes leurs réclamations? » il répondit : a Ce tribunal est assez bon pour eux 1 ! »
turellement? Est-il dans l'histoire un seul acte honorable ou glorieux qu'il ne fût aisé de rendre vil, au moyen d'interprétations pareilles?
Autre exemple — et tiré de la même page — des altérations historiques dont l'esprit de parti est capable : M. de Barante écrit, à propos d'un des députés qu'on arrêta dans cette séance du 5 octobre : « L un d'eux fut dénoncé pour le fait grave d'avoir remis la clef de sa chambre à un de ses amis. » Qui ne croirait, à lire cette phrase, que, pendant la Révolution, remettre la clef de sa chambre à un de ses amis était réputé crime? Or, la vérité toute nue, la voici : au moment de sortir de la salle, un des membres, mis en état d'arrestation, remit à un député du côté droit deux clefs, ce qu'il était assez naturel d'attribuer au désir de dérober aux investigations de la justice des papiers importants. Ce qui fut dénoncé à l'Assemblée, ce fut la circonstance, et non le député. Il prétendit que la clef remise était celle de sa chambre, et personne au monde ne songea à lui en faire un crime. Seulement, par mesure de précaution et pour la raison que nous avons dite, Billaud-Varenne obtint qu'on envoyât la clef au Comité de sûreté générale. (Voy. sur ce point VHisl. parlera , t. XXIX, p. 181.)
4 Mémoires de Garât, dans Vtiist. parlent., t. XVIII, p. 445.
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Ce fut le 24 octobre que les Girondins détenus furent amenés à l'audience. Ils étaient vingt et un. savoir : Brissot, Yergniaud, Gensonné, Duperrel, Carra, Gardien, Yalazé, Jean Duprat, Sillery, Fauehel, Ducos, Fonfrède, Lasource, Beauvais, Duchatel, Main vielle, Lacaze, Lehardy, Boileau, Antiboul, Vigée.
Comme on vivait vite en ce temps-là I Les accusés semblaient avoir occupé pendant un siècle la scène du monde, et la plupart d'entre eux avaient à peine atteint cet âge dont parle Dante :
Nel iiîpzzo eamino ciel nostra vila.
Ducos etMainvielle n'avaient pas vingt-huit ans; Fonfrède et Duchatel n'en avaientque vingt-sept; Vergniaud, déjà si célèbre, élait dans sa trente-cinquième année, et Brissot ne touchait pas encore à la quarantaine 1 !
Le greffier fit lecture de l'acte d'accusation. Et a quoi bon s'arrêter ici à en développer la trame? Les fautes des Girondins, leurs oscillations, leur soif de dominalion, leurs injustes mépris à l'égard de la Montagne si vite changés en accès de rage, leur déchaînement contre Paris, leurs efforts pour décentraliser la Bévolution, et, quand le salut de la République était au prix de l'unité, leur recours à la guerre civile, tout cela n'est que trop connu du lecteur! Qu'il rassemble les faits qui sont restas dans sa mémoire après avoir altristé son âme; qu'il y ajoute les plus venimeux commentaires dont il puisse supposer le génie de la haine capable; qu'il se figure les mots hypocrisie, complot, trahison, substitués à chaque instant aux mots faiblesse, esprit de parti, passions aveugles... et il aura le réquisitoire que les infortunés Girondins eurent à subir comme un avant-goût du sup-
1 Voyez le prorès des Girondins, t. XXIX de YUisl. parlent., p. Mi) H suiv.
plice! Détestable mensonge, fureur indigne : Àmar osait accuser iBrissot d'avoir médité la ruine de nos colonies, parce qu'il avait généreusement travaillé à l'émancipation des noirs.; d'avoir poussé à l'assassinat des patriotes au Champ-de-Mars, parce qu'il avait fait entendre le premier cri de républicain dont se fût ému Paris; d'avoir voulu étouffer la liberté naissanle sous le poids de l'univers conjuré, parce qu'il avail fait déclarer la guerre aux rois 1 ! C'était prendre, pour le llétrir. ce qui sera, dans l'Histoire, l'éternel honneur de son nom.
Mais, hélas! ni lui ni ses amis ne comprirent qu'à de semblables imputations il n'y avait à répondre que par le silence. Quand on comparaît devant la victoire, eûtelle le masque de la justice sur le visage, on ne se défend pas; on remet sa cause «à Dieu, a la postérité; on s'enveloppe dans son manteau, et l'on meurt.
Or, non-seulement les accusés se défendirent, mais ils se défendirent mal, les uns désavouant pour leur compte personnel des actes accomplis en commun, les autres s'excusantde ce qui leur était un titre de gloire, d'autres rejetant les fautes les plus graves sur des absents, sur Guadet, sur Barbaroux \ Ils donnèrent à leurs ennemis l'orgueilleux plaisir de les entendre déclarer :
Vigée, que si l'établissement .du Comité des Douze avait été une inlrigue, il y était étranger 3 ;
Boyer, que son opinion avait été contraire, et aux arrestations ordonnées par les Douze, et à la formation d'une garde départementale * ;
Fonfrède, qu'il n'avait voté pour aucun mandat d'arrêt5;
1 Voyez le procès des Girondins, t. XXIX de Yllist. par le m , p. il.'i •et M."
- //wf.,p. m.
3 Uml, p. i:>5.
* Ibid , p. 4?ii.
* Mil., p ir>5.
Gensoimé, qu'il blâmait les emportements de Guadet à l'égard du maire de Paris 1 ;
Jean Duprat, qu'il avait d'abord désapprouvé la journée du 31 mai, mais que, la France ayant parlé, il approuvait maintenant cette journée 2 .
Gardien chercha à se sauver en inculpant ses collègues, et Vigée le lui reprocha en pleine audience 8.
Brissot eut la faiblesse de dire qu'afin de ménager le gouvernement anglais, il s'était étudié à faire rapporter le décret d'amitié et de protection aux peuples qui voudraient reconquérir leur liberté \
Vergniaud affirma n'avoir dîné que quatre ou cinq fois chez Roland, et eut l'air de se défendre d'avoir été dans l'intimité de Brissot et de Gensonné 5.
Mais où la situation des prévenus devint véritablement lamentable, ce fut lorsque Boileau prononça ces paroles, qui, du reste, ne le dérobèrent pas au bourreau : « Si l'établissement de la Commission des Douze est la suite d'un complot, il paraît que les meneurs ne m'en ont nommé membre que pour inspirer de la confiance; car j'avais, ainsi que la Montagne, voté la mort du tyran, et si j'ai été quelquefois opposé aux patriotes qui la composent, je suis à présent désabusé, et franc Montagnard \ » Il avait écrit, de sa prison, à Léonard Bourdon une lettre qu'on lut à l'audience, et qui contenait celte phrase meurtrière : « Il est clair à mes yeux qu'il a existé une conspiration contre l'unité de la République, comme il est clair que les Jacobins ont toujours servi la
' Voyez le procès des Girondins, t. XXIX de V Histoire parlement,, p. 457.
4 lbid., t. XXX, p. 111.
5 lbid., t. XXIX, p. 177.
* lbid., t. XXX, p. il.
s lbid., p. 13.
« lbid., p. m.
Dig
République l. » Un des accusés prenant tout à coup la place de l'accusateur! Quoi déplus fatal?
Les témoins appelés furent Pache, Chaumelte, Hébert, Destournelles, Chabot, Léonard Bourdon, Deffieux; et, comme on devait s'y attendre, leurs dépositions furent marquées au coin des passions du moment, celle de Chabot surtout.
Garât, parlant d'une conversation qu'il avait eue, quelque temps auparavant, avec Chabot et Robespierre, raconte ce qui suit : « Chabot, je dois cette justice à sa mémoire. Chabot qui, durant toute la conversation, se promenait souriant toujours à Robespierre, et souriant quelquefois à moi à la dérobée, osa dire et soutenir qu'il fallait (pour juger les Girondins) un autre tribunal que le Tribunal révolutionnaire. Je proposai de le former de jurés élus dans les départements et de le faire siéger à Paris. Chabot trouvait cela grand et beau \ » Par quel soudain revirement l'ex-capucin fut-il amené à composer, pour en accabler les Girondins, le long récit, moitié histoire, moitié roman, dont l'artificieux tissu les enveloppa? 11 venait d'épouser la sœur d'un riche banquier, et il avait mis la main au fond de certaines intrigues d'argent, dont la découverte probable lui donnait le frisson3; affectat-il de demander la léle des Girondins dans le lâche espoir de racheter la sienne? Et sa déposition lui fut-elle inspirée par la plus cruelle de toutes les passions humaines, la peur?
Une circonstance de ce triste procès mérite d'être rapportée, parce qu'elle est caractéristique, à cause de sa puérilité même. Lorsque Destournelles, ministre des contributions publiques, fut interrogé sur ses noms, il hésita. « Est-il indispensable, dil-il, que je déclare le pré-
1 Voyez le procès des Girondins, t. XXX de Yiiist. parlem , p. Î*K. 5 Mémoires de Garai, t. XVIH de Yliist. parlem., p. i45. 3 Voyez le chapitre suivanl.
nom qui nie fut donne à ma naissance? — Oui. — Je le profère à regret, ce prénom : c'est Louis1! »
II n'est pas inutile non plus de rappeler que, Vergniaud ayant exprimé son étonneinent de voir des membres de la municipalilé et de la Convention, ennemis et accusateurs connus de la Gironde, déposer contre elle, Chaumcllc répondit : « Ce n'est ni comme membres de la Convention ni comme magistrats que nous sommes appelés ici, c'est comme témoins... Les accusés n'ont pas élevé cette difficulté, lorsqu'apres avoir volé l'acte d'accusation contre Maral, quelques-uns d'entre eux ont déposé contre lui M » Les prévenus gardèrent le silence.
Il n'est pas vrai, comme on l'a tant dit et répété, que les Girondins n'aient été jugés que sur les opinions précédemment émises par eux : dans le cours du procès, le président et l'accusateur public furent amenés a déclarer le contraire d'une manière expresse et à diverses reprises *. Les opinions des accusés ne furent traduites que comme servant à éclairer ou à corroborer les faits d'où résultait la preuve de leur participation à des tentatives de guerre civile. Une lettre saisie chez Lacaze, et que son cousin lui avait écrile en réponse à une autre de lui, portait : « Votre dernière lettre, mon cher cousin, m'avait fait naître quelque espoir de salut, mais celle que je reçois aujourd'hui me Tôle... Il faut une insurrection générale contre cette ville abominable (Paris); il faut V écraser. Cette insurrection se prépare, soyez-en sûr, mon cher Lacaze, et vous la verrez bientôt éclater *. » Vergniaud avait écrit dans le même sens à ceux de Bordeaux : « Il est encore temps de vous montrer, hommes
* Procès des Girondins, nbi supra, t XXIX, p. 470. 2 lbid., p. 466.
lbid., t. XXX. p. 15 et 20.
1 lbid., p. 20 et 21.
de la Girmde 1 ! » Bien qu'on ne reproduisît pas les originaux des lettres dont on s'armait contre lui, il s'en reconnut l'auteur dans un langage à la fois touchant et noble, rejetant sur un accès de douleur et de désespoir ces inspirations déplorables. « Si je vous rappelais mes motifs, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer \ »
Ce qui est vrai, c'est que, parmi des accusations malheureusement trop méritées, il s'en produisit dont l'iniquité était révoltante, et, par exemple, celle qui tendait à rendre la Gironde complice des avilissants désordres du 10 mars. Fabre d'Êglantine alla jusqu'à dire : « J'appelle sur le vol du garde-meuble la responsabilité de Roland et de la coalition dont il faisait partie 5. » A quoi Vcrgniaud répliqua, avec l'indignation méprisante d'une grande âme blessée : « Je ne me crois pas réduit à l'humiliation de me justitier d'un vol \ »
Les débats se prolongeaient; et, quoique l'attitude des accusés n'eût pas été sans témoigner de quelque faiblesse, leur caractère ineffaçable de républicains, le souvenir de leurs anciens services, leur jeunesse, l'éloquence de Vergniaud, l'amitié deDucos et de Fonfrèdê, leur présence même sur ces bancs où ils n'étaient venus s'asseoir que par dévouement à un parti dont la plupart des fautes leur étaient étrangères, tout semblait de nature à réveiller l'intérêt public. Une vile inquiétude s'empare du cœur d'Hébert; il court aux Jacobins, et y éclate en plaintes homicides sur ce qu'il existe un projet d'arracher des scélérats au glaive des lois ; sur ce que les accusés sont les plus astucieux des hommes; sur ce que des journalistes menteurs s'étudient à altérer la physionomie
1 Procès des Girondins, ubi suprà, p. 20.
* lbid., p. 25.
» lbid., p. 88.
* Ibiii.
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des audiences, pour intéresser l'opinion au sort des coupables. Chaumettc voue à l'exécration quiconque ose défendre un assassin du peuple. Arrivent des émissaires de sociétés populaires, demandant que le jugement soit hâté, et une députation envoyée, dans ce but, à l'Assemblée nationale. « A quoi bon des témoins et des formes pour juger des hommes qu'il eût fallu condamner tout de suite 1 ! »
Cet indigne vœu fut exaucé dès le lendemain , par l'envoi d'une députation jacobine à la Convention. Requise d'affranchir le tribunal révolutionnaire de ces formes qui sont saintes précisément parce qu'elles sont quelquefois gênanles, l'Assemblée n'osa pas voiler à ce point la statue de la Justice, mais elle n'osa pas davantage refuser une loi qui permettait aux jurés de fixer le terme des procès criminels au moment précis où ils se considère-* raient comme suffisamment éclairés. Robespierre proposa de décréter que le jury ne serait inlerrogé à cet égard) parle président qu'après trois jours de débals, ce qui fut adopté*.
En fixant de la sorle une limite au droit monstrueux d'étrangler les causes judiciaires, Robespierre eut-il en» vue d'adoucir ce que la mesure avait de violent? Ah, u» plus impérieux devoir lui était imposé : celui de la combattre ! Il y a d'ailleurs ici une chose qui le condamne : le procès des Girondins durait depuis quatre jours, et la disposition leur devenait conséquemment applicable.
C'est à cette occasion que, sur la remarque de Rillaud- Yarenne, on donna officiellement au Tribunal criminel extraordinaire le nom de Tribunal révolutionnaire', qui jusqu'alors n'avait été employé que parmi le peuple..
1 Séance des Jacobins du 7 brumaire (28 octobre). * Séance de la Convention du 8 brumaire (29 octobre^ » Ibià.
Triste, triste baptême, quand on songe qu'il fut marqué par la mort des premiers fondateurs de la République!
Eux, cependant, avec celte légèreté qui tenait à leur nature d'artistes, mais que l'exaltation de leur foi politique ennoblissait, ils employaient, dans leur prison, l'intervalle des audiences à jouer la comédie de leur fin prochaine. C'était ordinairement à minuit que cela commençait, au milieu de ténèbres contre lesquelles luttai!, faiblement la funéraire lueur d'une seule bougie. Montés sur des lits que de hautes planches séparaient, ils y figuraient le jury, tandis que, placé devant eux sur une table, un de leurs compagnons jouait le rôle d'accusé. Accusateur public, juges, greffier, rien ne manquait à la composition de celte parodie lugubre. L'accusé était invariablement condamné; après quoi, et sans retard, l'horrible appareil se développait. Alors, on saisissait le patient, on lui liait les mains, et on l'exécutait fictivement sur la barre d'un lit. Quelquefois, l'accusateur public devenant accusé à son tour, c'est-à-dire étant condamné, puis exécuté, on le faisait revenir des enfers, couvert d'un drap blanc, pour qu'il racontât les tortures qu'il endurait dans l'aulre monde et prédît aux jurés qu'ils auraient leur tour1.
Le plus gai de ce groupe illustre était le jeune Ducos. A l'occasion de l'arrestation du député Bailleul à Provins, il composa un pot-pourri dont les premiers vers étaient :
Aih : Un jour de cet automne.
Un jour de cet automne, De Provins revenant. .
Quoi! sur Pair de la Pionne, Chanter mon accident?
Non, mon honneur m'ordonne D'être grave et touchant, etc. *.
1 Riouffe, Mémoires d'un détenu, dans les Mémoires sur les pinsons, l. 1. — Éclaircissements historiques, note a. J Ibid., note c.
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Du reste, l'humeur satirique de Ducos, ses saillies, sa gaieté inaltérable, n 'étaient rien à l'élévation de son âme. Tendrement attaché à Fonfrède, auquel il avait voulu rester uni jusque dans la mort, il lui était une consolation suprême et un appui. Lorsqu'il arrivail à Fonfrède de s'attendrir en pensant à sa femme, à ses enfants, il se cachait de Ducos pour pleurer...1.
Quant aux autres Girondins, Riouffe, parlant de leur attitude, dit que Brissot, grave et réfléchi, avait le mainlien du sage luttant avec l'infortune; que Gensonné, recueilli en lui-même, se montrait uniquement préoccupé du bonheur du peuple; que Vergniaud était tour à tour enjoué, sérieux, éloquent; que Valazé laissait deviner dans l'éclat de son regard inspiré quelque résolution magnanime. Lejouroù,pour la dernière fois, il se rendirent à l'audience, Valazé remit à Riouffe une paire de ciseaux qu'il avait sur lui, en lui disant avec un sourire dé triomphante ironie : « Ceci est une arme dangereuse, on craint que nous n'attentions sur nous-mêmes. » Vergniaud avait du poison, mais en trop petite quantité pour que chacun en eût sa part: il le jeta8.
Le 50 octobre, Fouquier-Tinville requit la lecture de la loi sur l'accélération des jugements criminels. Ainsi que le tribunal l'avait mandé au Comité de salut public, les débals duraient depuis cinq jours, et cependant on n'avait encore entendu que neuf témoins, la nature particulière de la cause transformant chaque déposition en un long historique des événements. Que la défense de chacun des accusés eût le caractère général qu'avaient présenté les divers témoignages, il n'y avait pas à en douter. Le procès menaçait donc de durer longtemps. Qu'importe? filait-ce une raison pour que l'arrêt prévînt la
1 Voyez à ce sujet une scène que Kiouffe rnconte dans ses Mémoires, comme en avant été témoin, p. 52.
« Ibid.y p.* 50 ot 5l.
défense? Et quelle considération, dans ce monde, est supérieure à la justice? Soit conscience, soit pudeur, le jury déclara que sa religion n'était pas suffisamment éclairée , et les interrogatoires continuèrent. Mais, à six heures du soir, Antonelle, organe du jury, ayant déclaré la cause entendue, les jurés se retirèrent dans la chambre du conseil, pendant que les accusés étaient emmenés par les gendarmes. Le verdict du jury fut affirmatif, il fut unanime; et les accusés, ramenés à l'audience, entendirent prononcer leur arrêt : c'était la mort !...
Ce qui se passa dans ce moment redoutable, quel autre qu'un témoin oculaire pourrait le raconter dignement? « J'étais assis, avec Camille Desmoulins, sur le banc placé devant la table des jurés... Entendant la déclaration du jury, il se jette tout à coup dans mes bras... « Ah ! mon Dieu, mon Dieu! c'est moi qui les tue! Mon « Brissot dévoilé ! Ah, mon Dieu, c'est ce qui les tue ! » A mesure que les députés rentrent, les regards se tournent vers eux. Le silence le plus profond régnait dans la salle. L'accusateur public conclut à la peine de mort. L'infortuné Camille, défait, perdant l'usage de ses sens, laissait échapper ces mots : « Je m'en vais, je m'en vais, je veux « m'en aller. » Il ne pouvait sortir. A peine le mot fatal mort est-il prononcé, Brissot laisse tomber ses bras, sa tête se penche subitement sur sa poitrine. Gensonné. pâle et tremblant, demande la parole sur l'application delà loi. Boileau, étonné, élevant son chapeau en l'air, s'écrie : Je suis innocent; et, se tournant vers le peuple, il l'invoque avec véhémence. Les accusés se lèvent spontanément : c< Nous sommes innocents, peuple; on vous « trompe. » Le peuple reste immobile. Les gendarmes les serrent et les font asseoir. Yalazé tire de sa poitrine un stylet et se l'enfonce dans le cœur : il expire. Sillery laisse tomber ses deux béquilles; et, le visage plein
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de joie, se frottant les mains : « Ce jour est le plus et beau de ma vie. » L'heure avancée, les flambeaux allumés, les juges et le public fatigués d'une longue séance (il était minuit), tout donnait à cette scène un caractère sombre, imposant et terrible... Boyer-Fonfrède, entrelaçant Ducos dans ses bras : « Mon ami, c'est moi qui te « donne la mort. » Son visage était baigné de larmes. Ducos le presse contre son cœur : « Mon ami, console- « toi, nous mourrons ensemble. » L'abbé Fauchet, abattu, semblait demander pardon à Dieu. Lasource contrastait avec Duprat, qui respirait le courage et l'énergie. Carra conservait son air de dureté. Vergniaud paraissait ennuyé delà longueur d'un spectacle si déchirant1. » Quand ils furent pour sortir, quelques-uns d'entre eux eurent la déplorable idée de jeter des assignats au peuple : « A nous, amis! » Le peuple, pour toute réponse, foula aux pieds les assignats'. En même temps, le tribunal décidait que la charrette qui devait conduire les condamnés à l'échafaud y conduirait aussi le cadavre de Valazé. La foule s'écoula, au cri de : Vive la République! Périssent twts les traîtres *l
Ceux des prisonniers de la Conciergerie qui s'intéressaient au sort des Girondins attendaient l'issue du procès avec angoisse. Tout à coup, un chœur de voix éclate dans l'escalier de la prison. C'étaient les condamnés qui chantaient :
Allons, enfants de la pairie, Le jour de gloire est arrivé; Contre nous de la tyrannie Le couteau sanglant est levé!
* Vitale, Mystères de la Mère de Dieu dévoilés, chap. xni. 4 Procès des Girondins, llist. parlent., t. XXX, p. 123. — Voyez aussi à ce sujet les Révolutions de Paris, de Prudhomme, n' 215 » Procès des Girondins, ubi supra.
Les chants durèrent toute la nuit, interrompus quelquefois par une saillie de Ducos, et, plus souvent, par des entretiens dont le sujet était... la France1!
Le lendemain, ils furent conduits au supplice, danscinq charrelles, ayant avec eux un compagnon muet et livide, Valazé. Rien ne leur restait plus de cette humaine infirmité qui, devant le tribunal, avait trahi chez quelquesuns d'entre eux un reste d'à (lâchement à la vie. La tête nue, les mains liées derrière le dos, leur habit jeté négligemment autour de leur cou, et les bras en manches de chemises, tels les représente une méchante gravure du lemps qu'on ne saurait regarder sans que les larmes viennent aux yeux*; mais cette humiliation infligée au corps disparaissait dans le rayonnement de l'âme, et c'était le front haut, c'était d'un air vainqueur qu'ils s'acheminaient vers les demeures éternelles. Au cri de : Vive la République! poussé autour d'eux, quelquesuns répondaient par le même cri. D'autres, comme Brissol, semblaient plongés dans une méditation profonde et gardaient le silence, pensant peut-être à certaines paroles de Vergniaud, bien cruellement réalisées; car la Révolution, semblable à Saturne, dévorait ses enfants. Le temps était pluvieux, le ciel était sombre. Au pied de la guillotine, ils s'embrassèrent les uns les autres et se mirent à entonner d'une voix forte ce refrain des hommes libres: Plutôt la mort que l'esclavage*!
Le chœur allait s'affaiblissant de plus en plus: bientôt, une seule voix se fit entendre; puis... « les chants avaient
cesse. »
1 Riouffe, p. hi et 55.
1 Voyez le numéro des Révolutions de Paris, qui concerne la mort des Girondins.
* Ibid.
0 deuil qui ne finira pas! 0 Révolution! 0 République 1 !
La première condamnation qui suivit celle des Girondins fut la condamnalion d'Olympe de Gouges, pauvre femme dont tout le crime était d'avoir, par enthousiasme irréfléchi, par horreur du sang versé, par vanité littéraire, par fol amour du bruit, combattu aveuglément la Révolution, que, non moins aveuglément, elle avait d'abord servie. Devant le tribunal, elle se déclara enceinte; et cette déclaration, si elle n'eût été reconnue inexacte, l'eût sauvée. Le 2 novembre, elle fut conduite à léchafaud, oû Adam Lux monta le surlendemain*, et qui attendait de plus fameuses victimes, le duc d'Orléans d'abord.
Nous avons fouillé avec le plus grand soin les documents historiques, pour y découvrir en quoi ce prince avait pu mériter que la Révolution le frapp.1t, et toutes nos recherches ont été vaines. Pas un acte, pas une parole de lui, qu'il soit possible de citer comme preuve, ou qu'il trahissait la Révolution, ou qu'il aspirait secrètetement à la couronne. Mais, par la fatalité d'une situation sans exemple, la calomnie le vint assaillir de tous les côtés à la fois, et il se trouva mettre contre lui tous les partis l'un après l'autre : les Constitutionnels, parce qu'il figura parmi les ennemis du trône; les Girondins, parce qu'ils le virent assis sur les bancs de la Montagne ; les Montagnards, parce que sa présence dans leurs rangs les désigna au soupçon d'être bien moins ses alliés que ses complices. De la dissolution de ses mœurs et des désordres de sa vie privée, il n'existe que de Irop nombreux témoignages; mais que son dévouement aux prin-
1 Voyez, sur lus inexactitudes nombreuses et graves auxquellus a donné lieu le récit de la mort des Girondins, la note critique placée ii la suite de ce chapitre.
*.NM 60 et 67 du llullelin du Tribunal révolutionnaire, 2- partie.
cipes révolutionnaires ail manqué de sincérité, voilà ce que rien ne démontre, et son procès moins que toute autre chose.
La trahison de Dumouriez et les rapports de ce général avec le duc de Chartres ayant amené la Convention à croire à l'existence d'un parti orléaniste dans l'armée, elle avait décrété, le 4 avril, que les citoyens Sillery et Égalité père ne pourraient sortir de Paris sous aucun prétexte, et, le 6 avril, le décret suivant avait été rendu : « Tous les membres de la famille des Bourbons seront mis en état d'arrestation,' pour servir d'otages à la République. » Pendant cette dernière séance, Philippe- Égalité était au Palais-Royal, où il dînait en tète-à-tête avec M. de Monville, un de ses intimes. Tout à coup, Merlin de Douai entre, annonçant que l'arrestation du prince vient d'être ordonnée. A cette nouvelle, le prince se frappe le front, et s'écrie : « Est-il possible? Après tant de marques de patriotisme! Après tant de sacrifices! Quelle ingratitude! Qu'en dites-vous, Monville? » Celuici assaisonnait une sole, et se trouvait avoir exprimé, en ce moment même, le jus d'un citron; il répondit, sans se déranger : « Ils font de Votre Altesse ce que je fais de ce citron, » et il en jeta les deux moitiés dans la cheminée1.
Conduit à Marseille, Philippe-Égalité eut à y subir, le 7 mai, un interrogatoire qu'il soutint avec le plus remarquable sang- froid. On produisit contre lui des lettres qu'on prétendait lui avoir été adressées par Mirabeau; mais Voidel, qu'il avait choisi pour défenseur, démontra jusqu'à l'évidence que ces lettres étaient fabriquées2.
Au bout de six mois, il était transféré des prisous do Marseille dans celle de la Conciergerie, à Paris ; et, le
1 Montgaillard, t. IV, p. 145, après avoir raconté ce fait caractéristique, ajoute : « Nous en garantissons l'exactitude. » - Dulaure, Esqtiisses historiques, t. II, chap. x, p. 475.
6 novembre, il comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire. Rien de plus misérable, de plus dérisoire, que les griefs dont l'accusation s'arma contre lui : Il avait confié sa fille aux soins de madame Sillery-Genlis, qui, depuis, avait émigré : il avait été en relation avec Brissot; il avait un jour dîné chez Ducos ; sa fille avai t fait en Angleterre un voyage suspect; il avait été lié, pendant son séjour à Londres, avec des créatures de Pitt; Sillery, son ami, avait voté contre la mort de Louis XVI, tandis que lui votait pour, elc1... Les réponses de Philippe-Égalité témoignèrent d'une fermeté et d'une présence d'esprit peu communes. La seule charge sérieuse consistait dans un propos qu'on lui attribuait et qu'il nia; il aurait, dans une certaine occasion, dit àPouItier: «Que me demanderas-tu quand je serai roi? » Et celui-ci aurait répondu : « Un pistolet pour te brûler la cervelle*. » Un pareil fait méritait qu'ont en fît la preuve ; et de la preuve, nulle trace n'existe. « Pourquoi, lui fut-il demandé, souffriez-vous qu'on vous appelât prince? » Il répondit: « J'ai fait ce qui dépendait de moi pour l'empêcher. J'avais même fait afficher a la porte de ma chambre que ceux qui me traiteraient ainsi seraient condamnés à l'amende en faveur des pauvres3. » Tout fut inutile. Son crime, aux yeux de ses juges, était, non d'avoir été appelé prince, mais de rêtre. On le condamna comme complice de la conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République \
Il entendit son arrêt sans changer de visage. Reconduit dans sa chambre, qui faisait partie de l'appartement du concierge, il déjeuna gaiment, mangea des huîtres, et
1 Voyez l'interrogatoire, n0' 7~> et 7 l de la 2* partie du Bulletin du Tribunal révolutionnaire.
8 Ibid.
448 IIIST01IŒ DE LA RÉVOLlTIOiN (1795).
but les deux liers d'une bouteille de vin de Bordeaux â. Il déclara n'éprouver aucun sentiment amer à l'égard des républicains de la Convention, des Jacobins, des véritables patriotes, ajoutant : c< Ma condamnation vient de plus haut et de plus loin1. »
Le général Coustard avait été condamné en même temps que lui : ils furent placés, l'un et l'autre, sur la charrette fatale, avec trois individus obscurs, dont l'un, royaliste ardent, se plaignait d aller au supplice en si mauvaise compagnie. Le duc d'Orléans était vêtu d'un frac vert, gilet de piquet blanc, culotte de peau, bottes parfaitement cirées*! il était coiffé et poudré avec recherche. Une fierté, mêlée de mépris, animait son visage, couvert de boutons d'un rouge très-vif. Son indifférence hautaine ne fit place à l'émotion qu'un instant, à la vue de l'inscription Propriété nationale, mise en gros caractères sur la façade de son palais. Madame de Buffon, sa maîtresse, étaitdansle pavillon formant le coin de la rue des Bons-Enfants, penchée à une (les croisées du palais. Il aborda la guillotine sans le moindre trouble; et aux valets de bourreau qui se mettaient en devoir de lui ôter ses bottes, il dit : « C'est du temps perdu ; vous me débotlerez bien plus aisément mort ; dépêchons-nous3. »
La Gironde ayant péri, le couteau s' a baisserait-il, insatiable, sur la tète de celle qui avait été l'âme de la Gironde, son orgueil, sa gloire, sa poésie? La République aurait-elle la force d'immoler cette illustre républicaine, madame Roland? Des hommes se rencontreraient-ils,
« Montg.ullard, t. IV, p. 150.
1 Ibid , p. 151.
r' Nous empruntons ce tableau à l'abbé Monlgaillard, peu suspect de partialité bienveillante à l'égard de Philippe-Égalité, et qui dit : « Nous garantissons ces détails aussi positivement que si nous av ions été témoin auriculaire et oculaire.» Au reste, tous les récits s'accordent sur le courage extraordinaire que ce prince déploya à ses derniers moments.
capables.de tuer froidement une femme, et une femme qui était un grand homme? La Révolution n'avait-elle pas assez du sang d'une reine, et peut-on concevoir au- . jourd'hui qu'elle n'ait pas. hésité à écraser sous le même niveau... quel niveau, grand Dieu! madame Roland et Marie-Antoinette 1 Ah! il n'est fibre du cœur qui ne tressaille à ces souvenirs. Son procès... Mais on le connaît déjà, c'était celui de la Gironde. Elle mourut, comme l'aurait pu faire la mère, ou, plutôt, une sœur des Gracqucs. Habillée de blanc et ses longs cheveux noirs épars jusqu'à sa ceinture, elle descendit d'un air héroïque la rude pente au bas de laquelle on remonte vers l'immortalité. Arrivée sur la place de l'exécution, elle dit, suivant Toulongeon, à son compagnon Lamarche : « Passez le premier, vous n'auriez pas le courage de me voir mourir'; » et, suivant Riouffe, elle s'écria : « 0 liberté! que de crimes on commet en ton nom*! » Était-ce un anathème? Non, puisqif en apostrophant ainsi la statue de la liberté, elle s'inclina en signe de respect devant l'austère déesse qui la tuait et la fera vivre à jamais !
Roland, réfugié aux environs de Rouen, apprit la mort de sa femme, et vint se tuer sur la grande route. Un poteau sur sa fosse, et une inscription qui transmît à la postérité le souvenir de la Gn tragique de « ce ministre pervers, » voilà ce que demanda, pour cet infortuné, la haine inexorable de l'esprit de parti ' !
Parmi les victimes de ce cruel mois de novembre 1975, îl en est une dont la mort mérite d'autant mieux d'arrêter notre attention, qu'elle a donné lieu à une foule de récits infidèles dont c'est notre devoir de relever les exagérations et de condamner les mensonges à l'oubli.
1 Toulongeon, cité dans YHist. parlent., t. XXXI, p. 98. 1 Mémoires de Hiouffe, p. 57.
3 Lettre des représentants du peuple envoyés dans le département de la Seine-Inférieure, Hist. parlem., t. XXXI, p. H3.
ix-a. 29
Nous avons raconté dans les plus grands détails le massacre du Champ de Mars en 1791, et l'on a pu voir combien notre récit différait de ceux de tous nos prédécesseurs. Qui oserait, après avoir lu ce livre, mettre en doute le caractère criminel des fureurs qui assignent au 17 juillet 1791 une place parmi les dates sanglantes? Le lecteur ne doit pas oublier, s'il veut être juste :
Que, le 17 juillet 1791, les pétilionnaires du Champ de Mars avaient, avant de se réunir, fait les déclarations et rempli les formalités requises;
Que l'inviolabilité de la loi les couvrait;
Qu'ils en avaient reçu l'assurance solennelle du procureur-syndic de la Commune lui-même ;
Que l'aspect du peuple rassemblé, le 17 juillet, au Champ de Mars, était celui d une fêle paisible, les maris ayant amené leurs femmes, les mères leurs enfants, et les vendeuses de pain d'épices, ainsi que les marchands de gâteaux deNanlerre, parcourant d'un air joyeux les groupes de cette foule, aux mains de laquelle pas une arme ne brillait;
Que trois officiers municipaux, envoyés pour constater l'état des choses, furent enchantés de ce qu'ils virent et entendirent, prirent connaissance de la pétition déposée sur l'autel de la patrie, la trouvèrent parfaitement légale, l'approuvèrent, et retournèrent présenter à l'Hôtel de Ville un rapport non-seulement favorable, mais presque admiratif;
Que, malgré cela, et pour frapper un grand coup qui délivrât les constitutionnels de la peur des républicains et la bourgeoisie de la peur du peuple, l'ordre de charger les armes sur la place de Grève même fut donné à la garde nationale par les magistrats de l'Hôtel de Ville, Bailly en tète;
Qu'aucun faux bruit, aucune rumeur mensongère, ne
furent épargnés pour enivrer de fureur les bourgeois en uniforme ;
Que le Champ de Mars fut assailli soudainement, et par toutes les issues, de manière à fermer à ceux qu'il renfermait toute voie de salut;
Que le drapeau rouge, très-petit d'ailleurs et presque invisible, ne fut pas déployé à la tête des troupes, comme la loi l'exigeait ;
Qu'aucune des trois sommations légales prescrites pour l'exécution de la loi martiale ne fut faite;
Que la garde nationale répondit par une décharge en l'air à quelques pierres lancées des glacis, où se tenaient des provocateurs, séparés de la foule, et qu'au contraire elle fil une décharge meurtrière sur la multitude pressée autour de l'autel de la Patrie, multitude inoffensive, désarmée, qui n'avait provoqué personne, et qui se com- . posait en partie de femmes, d'enfants, de vieillards; Que la cavalerie fut poussée aussitôt après contre cette masse éperdue, et le champ de la Fédération fraternelle inondé de sang1 î
Si de telles abominations avaient pu aisément sortir de la mémoire du peuple, il y aurait certes à s'en étoiN ner, et quel nom, dans son esprit, résumait toute cette lamentable histoire? Un seul, hélas! le nom de Bailîy.
Bailly était un philosophe égaré dans l'arène des passions politiques, et voué à un rôle qui ne convenait ni à ses habitudes, ni à ses penchants, ni à son caractère. Très-ferme devant le péril, il était sans force contre les obsessions d'un entourage ami. L'horreur du mensonge allant chez lui jusque-là qu'il refusait de le supposer possible dans les autres, l'excès même de son honnêteté ne l'exposait que trop à devenir, en certains cas
1 Nous renvoyons le lecleur, pour la preuve de ces faits, au cinquième volume de cet ouvrage, au chapitre in t H ul<* Massacre du Champs dé Ma rs:
donnés, 1'inslrument et le jouet des pervers1. Aussi, qu'il n'ait encouru la responsabilité sinistre du 17 juillet 1791 que par faiblesse, par entraînement, faute d'avoir connu la vérité, qu'on mit un art perfide à lui dérober jusqu'au dernier moment, c'est ce que tout autorise à affirmer. Mais la politique est moins facile à flécbir que l'Histoire.
Bailly comparut devant le Tribunal révolutionnaire, le 10 novembre. Quelque temps auparavant, il avait adressé à sas concitoyens une lettre que terminaient ces paroles louchantes : « Je n'ai gagné à la Révolution que ce que mes concitoyens y ont gagné, la liberté et l'égalité. J'y ai perdu des places utiles, et ma fortune est presque détruite. Mais, pour être heureux dans le repos de ma retraite, j'ai besoin, mes chers concitoyens, de votre estime. Je sais bien que tôt ou lard vous me rendrez justice, mais j'en ai besoin pendant que je vis et que je suis auprès de vous s. »
L'accusation porta sur deux points : la fuite de Varennes, qu'on reprochait à l'ancien maire de Paris d'avoir favorisée, et la fusillade du Champ de Mars. De ces deux chefs d'accusation, le premier était absurde; le second provoqua, il faut bien le dire, des dépositions accablantes, appuyées de documents officiels que l'Histoire ne saurait taire sans manquer à sa mission. Un limonadier, nommé Nicolas Chrétien, déclara avoir vu dix-neuf personnes tuées sous ses yeux, au Champ de Mars, tandis que beaucoup d'autres, fuyant les charges furieuses de la cavalerie, couraient se précipiter dans la rivière *. Robert Palris, imprimeur, vint affirmer, comme s'étant Irouvé sur les lieux au moment du massacre, que les gar-
1 C'est ainsi que l'illustre François Àrago apprécie Bailly dans la belle Notice biographique qu'il lui a consacrée. (Voyez les Œuvres complètes de François Arago, l. II.)
* Ibid., p. 405.
» Voyez le procès de Bailly, dans YHist. parlent., t. XXXI, p. 121.
des nationaux avaient tiré, — circonstance grave, — non du côté d'où quelques pierres étaient parties, mais du côté opposé1. Durand, ex-officier municipal, rendit compte des efforts inuliles qu'il avait faits, le 17, à l'Hôlel de Ville, pour empêcher la proclamation de la loi martiale \ Coffinhal fit une peinture effroyable des scènes de carnage auxquelles il avait assisté, et cita ce mot d'un des égorgeurs : « La Fayette est tué, mais nous ferons tomber aulant de têtes qu'il avait de cheveux 3. » On produisit un certificat signe de Desmousseaux, procureursyndic de la Commune, et constatant qu'elle avait reçu, le 16, notification légale de la réunion projetée pour le lendemain \ On lut le procès-verbal des commissaires de la municipalité, Leroux, Hardy et Regnault, témoignant de Tordre qui régnait au Champ de Mars et du bon esprit qui animait les pétitionnaires.
A tout cela que pouvait opposer l'infortuné Bailly? Il déclara qu'il avait ignoré ce qui se passait; qu'il avait cru à ce qu'on lui disait d'un rassemblement d'hommes soldés par les cours étrangères; qu'il ne se rappelait pas si Desmousseaux lui avait parlé le 1 7 ou le lendemain de la notification qu'on lui présentait; que, quant au rapport des trois commissaires, il pensait n'en avoir eu connaissance que le lendemain *. Comme il se rejetait sur la nécessité d'obéir à l'Assemblée nationale, l'accusateur public donna lecture d'une lettre de Treilhard, président de l'Assemblée à cette époque; or cette lettre ne contenait pas l'ordre de déployer le drapeau rouge, elle se bornait à recommander au maire de Paris « les mesures les plus sûres et les plus vigoureuses pour arrêter ces dés-
1 Voyez le procès de Bailly, p. 12*2.
' lbid.
3 lbid., p. H 9.
4 Voyez le texte de ce certificat. (Hist. parlem., t. XXXI, p. 110.) » lbid., p. 107.
ordres et en connaître les auteurs l. » Une des charges les plus terribles produites contre l'accusé était de n'avoir pas proclamé la loi martiale avant d'ouvrir le feu, conformément aux prescriptions formelles de la loi; sa défense à cet égard se réduisit à dire que son intention était de faire les sommations préliminaires voulues, mais que l'impatience des gardes nationaux ne lui en avait pas laissé le temps*. En somme, les réponses de Bailly prouvaient de reste que, le 17 juillet, il n'avait vu, entendu, agi, que par les yeux, les oreilles et les mains d'autrui. « Vous étiez donc un être nul dans le conseil? » lui demanda l'accusateur public s; et un des jurés fit cette remarque ironique : « 11 paraît, que le 17 juillet, le maire de Paris n'était qu'un être de représentation v. » Eh! sans doute, Bailly n'avait été que cela! C'est ce qui absout sa mémoire, et c'est ce qui lui eût sauvé la vie, s'il eût été jugé par de calmes philosophes, dans un temps de repos, au lieu de l'être par des esprits implacables, dans un temps d'orage. Il fut condamné à l'unanimité des voix M
Interpellé dédire s'il n'avait aucune réclamation à élever contre l'application de la peine, il prononça ces paroles remarquables : « J'ai toujours fait exécuter la loi, je saurai m'y soumettre, puisque vous en êtes l'organe '.»
Une autre de ses réponses doit être rappelée, parce qu'elle prouve à la fois, et combien l'âme de Bailly était honnête, et combien furent coupables les violences qu'il eut à expier, non pour les avoir voulues, mais pour ne les avoir pas assez vile comprises. Le président du tribunal
* Voyez la lettre de Treilhard. (Hht. parlent., t. XX\I, p. 109 et 110.)
* Ibid., p. 120.
Ibid , p. 117.
* Ibid.. p. 110.
s Ibid., p. 128.
« Ibid., p. 129.
NÉGROLOGE. 455
lui ayant demandé s'il avait eu connaissance qu'au 17 juillet il existât un complot tendant au massacre des patriotes, il répondit : « Je n'ai pas eu connaissance de ce complot ; mais l'expérience m'a donné lieu de penser, depuis, qu'il en existait un à celle époque 1 ! »
Ramené à la Conciergerie, Bailly se montra plein de celte gaieté française dont lui-même avait dit qu'elle équivaut au stoïcisme. Il invila son neveu Balhéda à une partie de piquet; et, s'arrêtant au milieu de la partie, il lui dit, avec un sourire : « Mon ami, reposons-nous un instant, et prenons une prise de tabac ; demain je serai privé de ce plaisir, puisque j'aurai les mains liées derrière le dos \ » Un de ses compagnons de captivité lui reprochait tendrement, le 11 novembre au soir, de les avoir trompés en leur laissant entrevoir la possibilité d'un acquittement : « Je vous apprenais, répondit-il, à ne jamais désespérer des lois de votre pays \ »
La sentence devait être exécutée le 12. Il se leva de bonne heure après avoir joui d'un sommeil tranquille, prit du chocolat, et s'entretint longtemps avec son neveu. 11 élait Irès-calme. Toutefois, comme il avait remarqué, la veille, qu'on avait fortement excité les spectateurs contre lui, cette impression lui revenant, il prit deux tasses de café à l'eau, disant à ceux qui l'entouraient et qu'il voyaitlouten larmes, qu'il avait un voyage difficile à faire, et qu'il se défiait de son tempérament 4. Midi venait de sonner. Il adresse un dernier adieu à ses compagnons; et, avec la graviléd'un philosophe, avec la sérénilé d'un homme de bien, il monte sur la charrette fatale, les mains liées derrière le dos.
1 Hist. parlent., t. XXXI, p. 108.
2 Notice biographique de Bailly, par François Arago, l. li des Œuvres complètes de ce dernier, p. 406.
» Ibid.
* Souvenirs de M. Beugnot. cités par M. François Arago, dans la Notice biographique de Bailly, ub* suprà, p. il 1 .
Est-il vrai qu'il eut à subir la fatigue d'une marche de deux heures, aggravée par de continuels outrages; qu'on le conduisit d'abord à la place de la Révolution, puis au Champ de Mars ; que l'instrument de mort fut placé au bord delà Seine, sur un tas d'ordures, à un endroit choisi de telle sorte que Bailly pût apercevoir, au moment suprême, la maison de Chaillot, où il avait composé ses ouvrages; que, pendant celle opération, qui dura très-longtemps, on le traîna plusieurs fois autour du Champ de Mars ; qu'on lui fit porter, sur ce nouveau calvaire, les pièces de l'instrument du supplice; qu'on agita tout près de sa figure le drapeau rouge enflammé; et qu'à un misérable qui lui reprochait de trembler il fit cette réponse théâtrale : « Oui, je tremble, mais c'est de froid ! » Voilà ce que les historiens de la Révolution ont mis une complaisance particulière à raconter, chacun d'eux renchérissant sur son prédécesseur et ajoutant un horrible détail de plus à cet horrible tableau. Eh bien, rien de tout cela n'est vrai 1 ; la vérité, la voici :
L'arrêt portant que l'exécution aurait lieu sur l'esplanade entre le Champ de Mars et la Seine *, ce fut là que l'on conduisit directement le condamné, il était une heure un quart, lorsqu'on atteignit la place où, aux termes du jugement, l'échafaud avait été dressé. A l'aspecl de la charrette, des hommes qui l'attendaient crièrent que la terre sacrée du champ de la Fédération ne devait pas être souillée du sang de celui qu'ils appelaient un grand criminel. On démonta donc l'instrument du supplice, on le transporta pièce à pièce dans un des fossés, et on le remonta de nouveau. Bailly, durant ces affreux préparatifs, demeurait impassible. La pluie tombait, une pluie froide et pénétrante; elle inondait le corps et la têle
1 Voyez la note critique placée à la suite de ce chapitre.
* Voyez le texte du jugement, dans VHist. parlem., t. XXXI, p. 12&
nue du vieillard. Le voyant frissonner, un des spectateurs lui crie : ce Tu trembles, Bailly? » Lui, avec une simplicité et une douceur sublimes : « Mon ami, j'ai froid \ » Ce furent ses dernières paroles. Il descendit dans le fossé ; le bourreau brûla le drapeau rouge, comme le jugement le prescrivait; la sentence funèbre s'exécuta, des clameurs sanguinaires retentirent, et tout fut dit *.
Qui les poussa, ces clameurs? Et a qui revient la responsabilité historique de l'opération inutile et barbare qui prolongea l'agonie de l'infortuné Bailly? Son biographe, l'illustre et savant François Arago, répond à la question en ces termes : « Il n'y eut autour de l'échafaud de Bailly que des misérables, rebut de la population, accomplissant à prix d'argent le rôle à eux assigné par trois ou quatre riches cannibales \ » Ce qui est certain, c'est que Mé'rard Saint-Just, l'ami intime de l'ancien maire de Paris, cite par initiales le nom d'un homme qui, le jour même du supplice, se vantait publiquement d'avoir électrisé les quelques acolytes qui, avec lui, exigèrent le déplacement de l'échafaud v. Ce qui est encore certain, c'est que les guichetiers de la Conciergerie, — sans qu'on puisse s'expliquer le fait autrement que par l'hypothèse d'un salaire donné et reçu, — s'emportèrent contre Bailly à des violences auxquelles nul autre accusé ne fut soumis, pas même l'Admirai, après sa tentative manquée d'assassinat sur la personne de Collol-d'Herbois. Un compagnon de captivité du vénérable magistrat raconte qu'avant de le remettre aux gendarmes qui devaient le conduire au tribunal, les guichetiers se le renvoyaient, comme un homme ivre, de l'un à l'autre, en
! Voyez, sur ce point, la Notice biographique de Bailly, par François Arago, p. 415.
- Voyez la note critique placée à la suite de ce chapitre. 5 Xolice biograp' ique de Bailly, ubi supra, p. il t. * /6û(., p. 418.
criant : « Tiens, voilà Bailly! A toi Bailly! Prends donc Bailly! » Et ils riaient aux éclats, les infâmes, de l'air grave que conservait le philosophe1!
Que le souvenir des cruelles scènes du Champ de Mars, souvenir éloigné déjà, mais toujours vivant, disposât le peuple à recevoir les impulsions de la haine, cela n'est pas douleux ; et c'est ce que ne comprirent que trop bien les ennemis de l'homme qui, dans le premier acte de la Révolution, avait si courageusement et si eflicacement joué le principal rôle. Il y a un mol de Bailly, dont l'importance historique est capitale. Après sa condamnation, il dit : « Je meurs pour la séance du Jeu de Paume, et non pour la funeste journée du Champ de Mars M »
1 Bcugnol, cité par M. François Arago, ttbi suprà, p. 4i7. - Notice biographique de Bailly, p. 417.
Relativement à la mort de Bailly, le narrateur qui a servi de guido à tous ceux qui ont suivi, c'est Biouffe. Or qu'était Biouffe? Un jeune homme passionné à l'excès, dHine violence que chaque ligne de son livre atteste, et qu'une incarcération injuste avait exaspéré. Ses Mémoires sont pleins d'erreurs matérielles, que nous aurons occasion de relever. Bornons-nous, en ce moment, à celles dont son ouvrage a été la source. Et d'abord, comment Biouffe, qui était alors en prison, a-t-il pu savoir, seconde par seconde, te qui se passait au dehors? Écoutons-le parler : « Si on demande d'où nous sommes si bien instruit, qu'on sache que c'était par le moyen du bourreau, qui, pendant une année entière, n'a cessé un seul jour d'être appelé dans cette horrible demeure, et qui racontait aux geôliers ces abominables et admirables circonstances. » Ainsi, des propos de bourreau, passant par la bouche de geôliers, et rédigés de mémoire, longtemps après, par un -homme naturellement disposé à présenter les choses sous un jour aussi odieux que possible, voilà où les historiens ont puisé. — Je ne parle pas ici de M. Michelet, qui, j'ignore pourquoi, n'a raconté ni la mort de Bailly ni celle du duc d'Orléans. Mais, quelque sombre que soit le tableau tracé par Biouffe, — on a vu d'après quelles autorités les écrivains qui l'ont pris pour guide ont mis la plus étrange émulation à renchérir l'un sur l'autre. M de Barante, dans son Histoire de la Convention, t. 111, p. 312, édition Méline, assure que le trajet dura deux heures; que le condamné fut accablé d'injures; que parfois on lui jetait de la boue; qu'on dressa l'échafaud parmi des ordures, etc.. Sur quelles autorités s'appuie l'auteur? 11 n'en cite aucune, et il est bien manifeste qu'il a pris tout cela des Mémoires de
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