‹ Histoire de la Révolution françaiseChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Détresse de lo Rochejaquelein. — Son entrevue arec Charettc. — Reprise de l ile de Noirmouliers. — Mort de d'Elbée — Férocité des Vendéens. — Brutalité de Charelte. — Guerre d'extermination. — Mort de la Kochejaqueleiu. — Mort du fauxévéque d'Agra. — Mort du prince de Talmont.

— La ville de Chollet prise et reprise. — Le général Moulin se lue de désespoir. — Courses de Charette; déplorable étnt de sou armée, son faste.

— Haxo se brûle la cervelle. — Les rebelles poursuivis à outrance par Turreau. — Attaque générale contre le Marais résolue. — Manière de combattre des maréchains. — Barbarie du marchand de volaille Pageot, chef des royalistes du Marais; prisonniers républicains mis en croix. — Pageot forcé de prendre la fuite; occupation du Marais. — Les chefs vendéens jaloux l'un de l'autre. — Charetle fait condamner à mort Mariguy, et Stofilelle fait fusiller. — Rappel de Turreau. — Adoption d'un politique à la fois ferme et modérée dans les trois mois qui précèdent le 9 thermidor. — Les rebelles réduits aux abois. — Politique thermidorienne à Tcgard des rebelles. — L'arrestation de Turreau décrétée. — Impuissance de Charelte à continuer la guerre ; décret du 12 frimaire ; le* Thermidoriens mendient la paix. — Premiers et fuuestes effets de leurs avances.

— Hoche nommé au commandement de l'armée de Bretagne, et Caudaux à celui de l'armée de l'Ouest ; comment ces choix fioul accueillis par les royalistes. — Canclaux, ami du royaliste Puisaye, en train île négocier alors l'invasion de la France par les Anglais. — Bollet, chef du parti de la paix ; Boursault, chef du parti de la guerre. — Les royalistes, encouragés par des avances dégradantes, crachent publiquement, a Nantes, sur la cocarde tricolore. — Apparition de Cormatin sur la scène. — Lettre de Puisaye à Canclaux saisie. — Négociations entre Cormatin et Humberl.

— Hypocrisie de Cormatin. — Boishardy ; Hoche cherche a le gagner. — Conférences de la Jaunaye. — Slofflel y est invité ; ses prétentions, sou brusque départ. — Charelte, pendant qu'il négocie avec les républicains, correspond secrètement avec Monsieur. — La paix de la Jaunaye, pacle enlre la bassesse et le mensonge. — Récit rétrospectif; interrogatoire de Talmont par Rossignol ; abaissement des caractères depuis le 9 thermi-

dor. — Entrée triomphale de Charelte a Nantes. - Conduite crapuleuse de ses officiers; le château de la Jaunaye mis au pillage par l'escorte de Charelte. — Encouragements donnés a l'insolence et à la trahison.

L'influence de la réaction sur la conduite des armées ne se manifesta qu'au bout de quelque temps ; mais, relativement aux affaires de la Vendée, cette influence, dont tous les historiens jusqu'ici ont dénaturé le caractère, fut aussi rapide dans son action que considérable dans ses effets. Le récit qui va suivre, et dont chaque détail s'appuie sur des autorités péremptoires, montrera jusqu'à quel point l'esprit de parti est parvenu, en ce qui touche les dernières convulsions de la Vendée, à substituer les appréciations systématiques au rude langage des faits.

On a vu comment, devant Ancenis, la Rochejaquelein, Stofïïet et quelques-uns des leurs avaient été séparés de l'armée f . La détresse à laquelle ils furent réduits a été peinte par madame de la Rochejaquelein en vives images : a Toute la journée, ils errèrent dans la campagne, sans trouver un seul habitant; toutes les maisons étaient brûlées, et ce qui restait de paysans était caché dans les bois... Enfin, après vingt-quatre heures de fatigues, Henri et ses trois compagnons (Stofllet, de Langeries et Beaugé) arrivèrent à une métairie habitée : ils se jetèrent sur la paille pour dormir. Un instant après, le métayer vint leur dire que les bleus arrivaient; mais ces messieurs avaient un besoin si absolu de repos et de sommeil, qu'au prix de la vie ils ne voulurent pas se déranger, et attendirent leur sort. Les bleus étaient en petit nombre ; ils étaient aussi fatigués, et s'endormirent auprès des quatre Vendéens, de l'autre côté de la meule de paille. Avant le jour, M. de Beaugé réveilla ses camarades, et ils recommencèrent à errer dans ce pays où Ton faisait des lieues entières sans

1 Voy. le t. X de cet ouvrage, p. 75.

rencontrer une créature vivante; ils y seraient morts de faim, s'ils n'avaient attaqué en route quelques bleus isolés, auxquels ils prenaient leur pain f . »

Apprenant que Charette était à Maulevrier , la Rochejaquelein l'alla rejoindre, suivi de ses compagnons. Mais cette démarche ne servit qu'à mettre en relief celte jalousie du commandement qui avait déjà fait tant de mal aux Vendéens. L'entrevue des deux chefs fut très-froide, et marquée, de la part de Charette, par nne insolence brutale; de la part de la Rochejaquelein, par beaucoup de hauteur. Le premier ayant dit au second : « Vous allez me suivre, » la Rochejaquelin lui répondit : « Je suis accoutumé, non pas à suivre, mais à être suivi; » et il lui tourna le dos*. Suivant Turreau, l'entrevue se serait passée dans l'île de Noirmoutiers, devant d'Elbée mourant, qui les aurait exhortés en vain à se réunir pour relever le parti 5 .

Quoi qu'il en soit, suivi d'un certain nombre de paysans qui, abandonnant son rival, n'hésitèrent pas à s'associer à sa fortune, la Rochejaquelein alla s'établir dans la forêt de Vezins. Il y habitait une cahute de branchages ; et c'est de là que, vêtu presque en paysan, un gros bonnet de laine sur la tête, et le bras en écharpe 4 , il s'élançait de temps en temps pour surprendre un poste ou enlever un convoi. Son projet était de se borner, pendant l'hiver, à cette guerre de détail 5 .

Le général Turreau avait pris, vers la fin de 1793, le commandement des forces républicaines en Vendée : sa première opération fut dirigée contre l'Ile de Noirmoutiers, alors au pouvoir de Charette. La veille de l'attaque projetée 6 , celui-ci , à la tète de six mille hommes choisis,

1 Mémoires de madame delà Rochejaquelein, chap. xxtn, p. 403, 404. * lbid., p. 405.

5 Mémoires du général Turreau, liv. IV, p. I4î>.

4 « Le manque de repos avait empêché sa blessure de guérir. • Mémoires de Madame de la Rochejaquelein, p. 406.

5 Mémoires du général Turreau, liv. IV, p. 145.

6 Elle eut lieu le 13 uivôse (2 janvier) 1794.

LA CONTRE-RÉVOLUTION EN VENDÉE. 32i

entra dans Machccoul, où la Cathclinière, un de ses lieutenants, avait ordre de le venir joindre, et d'où ils devaient se porter ensemble au secours de File menacée, de manière à tomber sur les républicains au moment du débarquement. Aussi le général Haxo était-il d'avis de différer l'expédition, que lui-même avait préparée. Turreau insista : il fait attaquer Charettc à Machecoul, par le général Carpenticr, avant la jonction du chef vendéen avec la Cathelinière, et marche sur Noirmouticrs. Non-seulement la descente s'effectua sans difficulté, mais la garnison qui, au nombre de dix-huit cents hommes, s'était rangée en bataille sous les murs de la ville, mit bas les armes à la première sommation : lâcheté qui empoisonna les derniers moments de d'Elbée, retenu au lit dans Noirmouticrs, par une blessure mortelle \

Devant Turreau l'infortuné gentilhomme ouvrit son cœur sans contrainte. Avec un accent de profonde amertume, il dit toute sa pensée sur la désunion des chefs vendéens, cause principale de leurs malheurs; sur l'ambition du prince de Talmont, qui avait voulu qu'on passât la Loire pour s'établir dans les états de Laval et devenir chef de parti ; sur l'ambition de d'Autichamp , qui avait secondé Talmont ; sur l'ignorance de Charette et son obstination à s'isoler 9 . Le général ennemi lui ayant demandé : « Si nous étions en ton pouvoir, que nous ferais-tu?» Il répondit : « Ce que vous allez me faire 5 . » Il savait bien qu'il n'avait pas de quartier à attendre : condamné à être fusillé, et porté dans un fauteuil sur la place de l'exécution, il subit son sort sans se plaindre, sans sourciller. Le lendemain, on fusilla madame d'Elbée, conformément au barbare et lâche principe qui avait établi l'égalité de l'homme et de la femme... devant la peine de mort!

Les Vendéens, au reste, en étaient venus à faire la

* Mémoires du général Turreau, liv. IV, p. 142 cl 143. « lbid. t p. tu.

« Mémoires de madame de Sapinaud, p. 64.

guerre avec une férocité à peine concevable. Malheur aux républicains dont ils pouvaient s'emparer! Tout ce que la cruauté la plus raffinée est capable d'inventer en fait de tortures était aussitôt mis en œuvre, pour le compte de Dieu et du roi 1 ! Madame de la Rochejaquelein avoue elle-même que * la guerre s'était mêlée de brigandages et de mille désordres f . » Il est vrai qu'elle ajoute : « La férocité des républicains avait endurci les âmes les plus douces 5 . » Mais les républicains, de leur côté, prétendaient n'avoir fait qu'user de représailles; et il est bien certain que l'exemple des atrocités qui changent la guerre en assassinat et déshonorent la victoire avait été donné, à Machecoul, par les Vendéens à la suite de Charette 4 .

Pour juger de la manière dont Charette traitait ses ennemis lorsqu'ils étaient en son pouvoir, il suffit de rappeler comment il traitait ses propres soldats. Jamais chef de bande ne rendit le commandement odieux par plus de brutalité et de barbarie. On le vit poursuivre à coups de pied, autour d'une troupe faisant l'exercice, des officiers coupables de quelque légère erreur dans les manœuvres. Il avait introduit parmi les siens le châtiment du bâton, et il l'appliquait de sa propre main avec une cruauté sauvage 5 . Celui qui en usait de la sorte avec ses soldats n'était pas homme, on le pense bien, à ménager ses prisonniers î

Quant à sa stratégie, rien de mieux approprié au caractère de la situation et â la nature du pays. Habile à ne jamais compromettre l'ensemble de ses forces dans une allai re générale, il était partout et n'était nulle part. Aussi était-ce à peine si trente défaites consécutives l'avaient

1 Mémoires du général Turreau, liv. IV, p. 140. 1 Voy. ses mémoires, p. 411.

8 ibid.

4 Nous avons rapporté, dans un précédent volume, lesborreursqui furent commises à Machecoul. C'élaitau commencement de la guerre. Voy. le I. VIII de cet ouvrage, p. 170 et suiv.

5 Eclaircissements historiques, à la suite des Mémoires de madame de la llochejaquelein, X.

entamé 1 . Suivant l'expression de Turrcau, « il faisait la guerre en brigand a ; » et ce n'était pas autrement que la faisaient, à l'époque que nous décrivons, la Rochcjaqueleinet Stofïïet, tant l'empire des circonstances est quelquefois inexorable !

Là fut le motif qui poussa Turreau à l'adoption du plan terrible qu'on trouve exposé dans ses mémoires. Refouler les rebelles dans le centre du pays révolté, en occupant fortement les points principaux de la circonférenco, — faire parcourir la Vendée en tout sens par douze colonnes mobiles, s'avançanlà des intervalles assez rapprochés pour que leur marche, au moyen de leurs flanqueurs respectifs, fil l'effet d'unemarcheen ordre de bataille, — enlever de l'intérieur de la Vendée les bestiaux, les grains, tous les objets de subsistance, — détruire les repaires des rebelles, et généralcmeut tous les lieux qui pouvaient leur offrir unasile et des ressources..., voilà quel fut le plan adopté par Turreau 5 .

On ne l'exécuta que trop bien, si son but était d'arriver à la victoire par l'cxlerminalion. Les colonnes se mirent en mouvement, et ne parcoururent le pays qu'en le couvrant de ruines. La colonne lancée sur Palluausedistingua par des atrocités telles, qu'elle mérita le surnom l'infernale *.

Cependant, la Rochejaquelein, ayant réussi à passer, avec douze cents hommes, entre deux des colonnes de droite, s'empare de Chcmillé. Son but était d'opérer une diversion en se glissant sur les derrières de l'armée républicaine. Mais cela n'arrêta point Turreau qui, comptant sur une forte garnison que défendait Chollct, quitta celle ville pour aller chasser de Tiffauges un corps de rebelles, pendant que Cordelier courait battre un autre de leurs détachements aux environs de Gesté B .

1 Mémoires du général Turreau, p. U7.

» Ibid.

» Ibid., p. m et suiv.

« Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire, cliap. vin, p. 135.

5 Mémoires du général Turreau, p. 164 et 165.

m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.

Ce fut quatre jours après cette dernière affaire, que la Vendée perdit son héros. La Rochejaquelein, accompagné d'une ordonnance qui lui tenait lieu de domestique, était à se rafraîchir dans une auberge située sur la route de Doué à Chollet, lorsqu'il vit passer un volontaire républicain. Surle-champ, il monte à cheval et se met à sa poursuite. Le volontaire, au bruit du cheval, se retourne, lâche son coup de fusil, atteint la Rochejaquelein, qui tombe mort, et luimême est tué par l'ordonnance K Les Vendéens tinrent cet événement secret le plus longtemps qu'ils purent et ils avaient raison : le nom de la Rochejaquelein valait pour eux une armée a .

Ainsi tombaient un à un tous les chefs de cette insurrection fameuse. Le faux évêque d'Agra avait été exécuté à Angers le 0 nivôse (26 décembre 1793), « aux acclamations d'un peuple immense 5 . » Le 17 nivôse (6 janvier 1794), le général républicaiu Beaufort écrivait grossièrement, de

1 La mort de la Rochejaquelein est racontée autrement par les écrivains royalistes, ilonl les récils, d'ailleurs, sont fort contradictoires. Selon madame de la Rochejaqnelein, qui ne peut parler ici que par oui-dire, la Rochejaquelein, en se portant de Trémentine sur Nouaillé, suivi des siens, aurait ajKîrçu deux grenadiers républicains, et aurait empêché qu'on ne tombât sur eux, en disant : « Non, je veux leur parier. » Sur quoi, il se serait avancé et aurait reçu de l'un d'eux le coup mortel, au moment où il venait de lui crier : « Rendez- vous, je vous fais grâce {Mémoires de madame de la Rochejaquelein, p. -407). Madame de Sapinaud dit, elle, qu'étant à la poursuite de deux dragons, il en tua un et tenait le sabre levé sur l'autre, quand celui-ci demanda grâce ; elle lui Tut accordée, et aussitôt il aurait tué d'un coup de pistolet l'homme qui lui sauvait la vie(.tf»rooire* de madame de Sapinaud, p. b'5). Ces deux vcrsjpns royalistes, qui ne s'accordent guère, uni toutefois cela de commun qu'elles font résulter la mort de la Rochejaquelein d'un lâche et abominable assassinat commis gratuitement par un soldat républicain. La version que nous avons adoptée est celle que donnent les Mémoires sur la Vendée, par on ancien administrateur militaire, p. 147. Et nous avons adopté celle-lù, parce qu'elle nousa paru plus vraisemblable, moins visiblement dictée par l'esprit départi, l'auteur étant, du reste, défavorable aux républicains et grand admirateur de la Rochejaquelein.

1 Sur la date de la mort de la Rochejaquelein, il règne la plus grande incertitude. Les uns la placent vers la fin de février, les autres au commencement du môme mois, d'autres le 4 mars.

5 Lettre du représentant du peuple Francaslel, Moniteur, an H (1794), n« UO.

Vitré, au président de la Convention : « L'ex-princc de Talmont, de Pérault, de Bougon, et cinq autres rebelles de marque, ont envoyé leur âme au Père Éternel; et comme ils n'avaient besoin que d'une obole pour le passage du Slyx, je leur ai retenu vingt-quatre mille livres, que j'ai distribuées, par ordre du citoyen Esnue la Vallée, à la garde nationale de la Basoche, qui a arrêté l'ex-prince, et aux soldats de la division que je commande 1 . »

Antoine-Philippe de la Trémouille, prince de Talmont, avait été arrêté près de Fougères, déguisé en paysan, dans •la nuit du 8 nivôse (27-28 décembre) 1793. Criait un homme d'une intelligence médiocre, très-hautain et peu fait pour les armes. Gras et goutteux à l'âge de vingt-huit ans, il apporta moins de force que d'embarras aux autres chefs, lorsqu'il les vint rejoindre, à l'époque de l'expédition sur Nantes. C'est à son ambition inquiète que d'EIbée mourant attribuait en partie les revers des Vendéens ? . Nommé commandant honoraire de la cavalerie, on lui avait adjoint Forestier, flls d'un cordonnier : ce fut pour son orgueil une blessure cuisante, que la conûance accordée à Forestier par les paysans ne fit qu'envenimer 5 . On a prétendu que, traîné devant la commission militaire qui le condamna à mort, il dit à ses juges : « Faites votre métier, je fais mon devoir. » Ce sont les propres paroles que déjà Ton avait attribuées au marquis de Pontcallec, lors de son exécution dans l'affaire de Cellamare 4 . Toujours est-il que le prince de Talmont, après avoir subi un interrogatoire que nous donnerons plus loin, mourut avec courage 5 .

1 Moniteur, an il (1794), no 117.

* Voy. ce qu'il disail au général Turreau, dans les mémoires de ce dernier, p. 144.

5 Noies fournies à rumeur par M. Benjamin Fillon.

« Celle remarque est de M. Benjamin Fillon, qui cilc a l'appui la complainte de Ponlcallec dans leschanls bretons recueillis par M. de la Villemarqué.

5 Nous lisons dans les notes de M. Benjamin Fillon : « C'est en cltel le témoignage qu'a rendu devant moi des derniers instants du prince de Talmont un témoin oculaire, M. Benjamin Fillon, frère aîné de mon père, mort il y a

II fut exécuté à Laval, devant le château de sa famille

Restaient Charcttc, Stofïïet et Marigny, qui, après la mort de la Rochejaquelein, se partagèrent le commandement, sans qu'aucun d'eux voulût reconnaître un supérieur, les forces insurrectionnelles du bas Poitou obéissant à Charette, celles de l'Anjou à Stofflet, et celles du Poitou à Marigny.

Un succès éphémère précéda les désastres que présageait aux Vendéens cette rivalité de leurs chefs. Stofflet ayant réuni à son armée les débris de celle qui avait été battue à Gesté, résolut de s'emparer de Chollet. Le général de Brigade Moulin y commandait, ayant six mille hommes sous ses ordres, et jugeant un échec impossible. Turreau était moins confiant. Informé du dessein de Stofflet, il envoie ordre à Cordelier, qui n'avait pas encore quitté les environs de Gesté, de se rapprocher de Chollet, pour être à portée de secourir cette place. Arrivé à une demi-lieue de la ville, Cordelier trouve toute la garnison en déroute sur le grand chemin de Nantes. Moulin, atteint de deux coups de feu, au moment où il cherchait à rallier ses soldais, s'était brûlé la cervelle de désespoir. Cordelier se fait jour à travers les fuyards, charge les vainqueurs, qui, rompus à leur tour, sont rejetés en désordre dans Chollet, hachés dans les rues, ou chassés et poursuivis jusqu'à deux lieues au delà *.

Pendant ce temps, Charette était dans le Bocage. En évitant le général Duquesnoy, qui avait ordre de l'y cherquelques années officier supérieur en retraite. Il était alors maréchal des logis en chef au 19« dragons, et avait été commandé pour assister au supplice de celte triste victime de nos guerres civiles. •

1 Prudhomme, dans sa liste des condamnés à mort pendant la Révolution, place cette exécution au 7 pluviôse (20 janvier) 1794. C'est évidemment une erreur, puisque la lettre adressée au président de la Convention par le général Beauforl pour lui annoncer la mort de Talmont est du 17 nivôse (0 janvier).

M. CrétineauJoly a écrit la biographie du prince de Talmont, et, dans sa Vendée militaire, tracé le portrait du chef vendéen. Ce sont pures fantaisies littéraires qui n'ont aucune valeur aux yeux de l'histoire.

1 Mémoire$ du générul Turriau, p. 108 et 109.

cher, il surprend et enlève le poste de Légé, petite ville dont la situation était très-avantageuse. Mais il ne peut ou n'ose s'y maintenir, et, atteint à peu de distance de là par Duquesnoy, il est vaincu, perd huit cents hommes, et se voit contraint de ramener les débris de son armée dans les repaires du Bocage, où le général Haxo s'élance à sa poursuite, à la tète d'une colonne de quatre mille hommes. D'Elbée avait dit de Charette qu'il était un « excellent voltigeur; » et si jamais il le prouva, ce fut alors. Tantôt en avant, tantôt sur les flancs ou les derrières de la colonne républicaine, il la forçait à mille marches et contre-marches, et ne lui laissait pas une minute de repos. Mais ce ne pouvait être qu'à la condition de n'en point avoir luimême et d'épuiser ses propres troupes. D'ailleurs, Haxo ayant pris le parti d'enlever toutes les denrées qu'il rencontrait sur sa route, de brûler tous les moulins, de détruire tous les fours, Charette ne tarda pas à être réduit aux abois. Les soldats qu'il traînait après lui étaient devenus si desséchés et si pâles, qu'on eût dit une armée de fantômes. Un peu de farine écrasée entre deux pierres et qu'ils faisaient cuire sur des tuiles, fut, pendant près de trois semaines, toute leur nourriture l . Ils comptaient parmi eux quantité de femmes venues des marais, et qui, pleurant leurs maris morts, fuyant leurs chaumières incendiées, n'avaient plus d'autre refuge qu'auprès de Charette. La plupart étaient nu-pieds et couvertes de lambeaux. Lui, ne s'était jamais montré moins disposé à renoncer à son faste, comme l'attestaient son chapeau chargé de plumes, sa cravate garnie en dentelles, ses vêtements violets brodés en soie verte et en argent, son cortège, enfin, composé de jeunes et jolies femmes

Il est douteux qu'il eût joui plus longtemps des honneurs de cette souveraineté errante, si la fortune ne fût

1 Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire, p. 145.

* Mémoires de madame de Sapinaud, p. 96 et 97.

venue Irès à propos le délivrer d'un adversaire qui l'égalai! en activité, et le surpassait en talent. Dans la chasse qu'elle donnait à Charelte, la cavalerie du général Haxo s'étant laissée aller à devancer l'avant-garde de plus d'une lieue, elle fut surprise dans un bois entre Esnay et la Molte-Achard. Haxo accourt, franchit un fossé, et reçoit une balle dans la poitrine. Un instant après, son cheval s'abat au milieu d'un fossé. Il allait être pris vivant : il employa ce qui lui restait de force à saisir un de ses pistolets et se brûla la cervelle Furieux de sa mort, ses soldats, dont il était adoré, s'écrient tous : « Marchons aux brigands! »» On reprend le combat, et les Vendéens sont mis en fuite. Mais la division d'Haxo venait de perdre en lui le souffle inspirateur , et Charelte y gagna d'être mis à même de prolonger quelque temps encore sa résistance.

Pour imprimer aux opérations un redoublement d'activité, et augmenter le nombre des troupes agissant d'une manière offensive, les représentants du peuple près l'armée de l'Ouest avaient lancé deux arrêtés, dont l'un ordonnait l'évacuation de Chollet, et dont l'aulre sommait tous les habilants de la Vendée de quitter le pays, sous peine d'être réputés rebelles*. Quatre colonnes, dont le point de réunion était Montaigu , sillonnèrent le pays, brûlant bourgs et villages, précédées par la terreur, et laissant derrière elles la dévastation. Harcelés sans relâche, poursuivis sans intermittence, frappés sans miséricorde, les Vendéens qui refusent de se soumettre cherchent quelques points d'appui sur différentes parties du rivage de la Loire : ils sont chassés successivement de Liré, de Châloune, de Mont-Dejeau. Ils se cachent dans les bois et tentent d'y former des établissements : les forêts de Toufou, de Maudebert, de Lépo, du Princé, de Roche-Servière, de Vezins, sont fouillées tour à tour, et les nouveaux établissements détruits 5 .

1 Mémoires sur la Vendée, ubi suprà, p. 148.

8 Mémoires du général Turreau, p. 171.

3 Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire, p. 153.

Mais, outre que l'excès de cette répression farouche donnait à la résistance l'énergie du désespoir, tous les fugitifs courant se grouper soit autour de Charette, soit autour de Stofflet, il en résultait pour ceux-ci un accroissement de forces; et, s'ils avaient à lutter contre la pénurie des subsistances, c'était là un fléau que les colonnes dévastatrices ne pouvaient répandre sur leur passage sans en souffrir cruellement elles-mêmes 1 .

Vers la fin du mois de mars, par exemple, les troupes qui occupaient l'arrondissement de Machecoul et de Challans étaient réduites au quart de la ration de pain 3 ; et ce fut la nécessité d'avoir des vivres qui, plus encore que le désir de purger la côte, fit prendre la résolution d'attaquer le Marais.

L'entreprise était difficile. Nul moyen d'introduire de l'artillerie ou de faire usage de la cavalerie dans un pays entrecoupé de fossés. Et quels ennemis étranges que les habitants du Marais! Prodigieusement agiles, et capables d'égaler un cheval à la course, ils étaient gens à franchir, au moment où l'on croyait les atteindre, des fossés de quinze pieds de large. Chaque maréchain portait sa carabine en bandoulière, et tenait à la main une longue perche à l'aide de laquelle il sautait de marais en marais, de manière à défier toute poursuite. Il y avait des compagnies entières ainsi organisées ; et c'est ce que Pageot appelait sa cavalerie 5 .

Ce Pageot était un marchand de volaille, devenu chef des royalistes dans le Marais, à force d'audace et de férocité. Quand ses soldats saisissaient un prisonnier républicain, son grand plaisir était de le faire mettre en croix, et de l'exposer aux regards des troupes de la République,

1 Les Mémoires *ur (a Vendée, écrits par un des administrateurs républicains chargés du soin des subsistances, fournirent de ceci une preuve frappante. Quand les quatre colonnes dont le poîulde réunion était Monlaigu y arrivèrent, elles s'y trouvèrent en présence de la famine 1 Voy. p. 154.

» tbid. y p. 160.

5 Ibùi., p. m.

que les marais séparaient des siennes , . Il occupait le bourg du Perrier, où il avait fixé son quartier général, et d'où il lançait ses ordres sanguinaires. C'était une bête fauve qu'il s'agissait de forcer dans son antre.

Sur ces entrefaites, Turreau fut rappelé, mais l'expédition n'en fut pas moins poussée avec vigueur; on réunit tous les moyens de communication prompte; on fit venir de Nantes des canots ; on organisa un bataillon de pionniers a .

A la nouvelle de ces préparatifs, Charette songe à tenter une diversion en faveur de Pageot, son digne émule ; et le 18 germinal (7 avril), il vient fondre, à la tête d'un rassemblement de huit mille hommes, sur le poste de Challans, qui n'était défendu que par huit cents républicains 5 . Quelque inégal que fût le combat, les républicains, sous le commandement du général Dutruy, se battirent avec tant de furie, qu'ils demeurèrent maîtres du terrain. Charette, après avoir perdu quatre cents des siens, prit la fuite le dernier, et rentra dans le Bocage, la rage dans le cœur. Il ne tarda pas à y être rejoint par Pageot, qui non-seulement ne put repousser l'invasion du Marais, mais ne parvint à s'échapper que grâce à la parfaite connaissance qu'il avait du pays 4 .

Quelques avantages remportés aux environs de Saint- Florent par Stofflet et Marigny ne compensaient pas ces revers des royalistes, que vint bientôt aggraver la rivalité de leurs chefs.

Charette et Stofflet, jaloux l'un de l'autre, l'étaient tous les deux de Marigny. Cependant la nécessité d'agir en commun devenant de jour en jour plus manifeste, une conférence, dans ce but, eut lieu à Jallais entre les trois chefs. Là il fut convenu que les trois armées attaqueraient de concert. La marche à suivre fut réglée, le jour de Pat-

1 Mémoires sur la Vendée, par un ancien adminislrateur militaire, p. 161 .

* Ibid.

8 Ibid., p. 163.

* ibid.

taque fixé, un lieu de rendez-vous indiqué. Marigny, en s'en retournant, rencontre sur la roule un petit bourg où Ton vendait d'excellent vin. Ils en burent beaucoup, lui et les officiers qui l'accompagnaient. Ceux-ci, qui avaient leurs propriétés près du bourg de Cerisay, proposent d'y aller, au lieu de se réunir aux autres divisions et de marcher vers Coron, ainsi que cela était convenu. Marigny , en pointe de vin, eut le malheur de céder : le projet manqua 1 . Aussitôt Charettect Stofflet convoquent un conseil de guerre. Charette faisait fonction de rapporteur : il conclut à la mort, et ses conclusions sont adoptées. Peu de temps après, Stofflet se rendit à Cerisay, où l'état-major de Marigny était rassemblé. Il entre, et, d'un air sombre : « Messieurs, ditil, M. de Marigny était condamné à mort; il vient d'être exécuté. » Chacun se tut, consterné; et il sortit 5 . En effet, Marigny malade était dans une petite maison de campagne, à une demi-lieue de Cerisay, lorsque avaient paru les soldats envoyés par Stofflet pour le fusiller. Saisi de stupeur et d'horreur, il ne pouvait croire que ses frères d'armes voulussent sérieusement sa mort. Il fut cruellement détrompe. On poussa la dureté jusqu'à lui refuser un confesseur, qu'il demandait pour toute grâce. Conduit dans le jardin, il commanda lui-même le feu, et tomba mort 5 .

Charette avait promis sa grâce à madame de Sapinaud 4 : tel fut l'effet de cette promesse ! Pour ce qui est de Stofflet, les royalistes supposent qu'en celle occasion il ne fit que céder à l'influence, très-grande sur lui, de l'abbé Bernier. Ce qui est certain, c'est que Stofflet, homme du peuple, haïssait et méprisait les nobles, dont les sentiments à son » égard sont vivement exprimés dans ces mots de Marigny,

* Il existe du fait qui vient d'être rapporté deux versions royalistes qui diffèrent : Tune, par madame de la Roehejaquelein, l'autre par madame de Sapinaud. Nous avons suivi la dernière, parce que madame de Sapinaud donne l'explication qu'elle tenait de la bouche de Marigny lui-même.

» Mémoires de madame de la Roehejaquelein, p. 411.

5 Ibid.

4 Mémoires de Madame de Sapinaud, p. 96.

que madame de Sapinaud nous a conservés : « Ce Stofilet est un cheval, c'est un homme de rien »

Dans les quatre mois qui s'écoulèrent entre le rappel de Turreau et le 9 thermidor, le système de répression suivi en Vendée fut marqué par un mélange de fermeté et de modération qui produisit les plus heureux résultats. D'une part, on évita tout acte de faiblesse et toute ouverture timide de nature à enfler l'orgueil des royalistes et à relever leurs espérances; et d'autre part, il fut coupé court à ces excès qui servaient d'aliment à des excès contraires. On lit dans les Mémoires de madame de la Rochejaquelein cet aveu remarquable : « On ne peut dissimuler que la fureur des soldats républicains s'était grandement ralentie pendant cet été de 1794, et avant l'événement du 9 thermidor, qui l'adoucit encore bien davantage 1 . Le retour aux maximes de modération, qui fit sourire l'humanité désolée, commença d'affaiblir le parti des insurgés : il brisait ou du moins relâchait son principal ressort, le désespoir du malheur 5 . »

La vérité est que l'adoucissement de la politique adoptée à l'égard des Vendéens n'eut point pour date, comme on l'a tant dit, la chute de Robespierre. L'époque qui précéda cette chute fut, pour les Vendéens, un temps de repos armé. Aux approches de la récolte, et afin de la rendre possible, les commissaires de la Convention reçurent ordre d'inviter par des proclamations rassurantes les habitants des campagnes à rentrer dans leurs foyers; un armistice fut accordé; Turreau, le représentant de la Terreur en Vendée, fut rappelé 4 , et l'on mit provisoirement m à sa place le général Vimeux, en qui beaucoup de modéralion s'associait au courage du soldat 5 .

1 Mémoires de madame de Sapinaud, p. 96.

* Nous verrons tout à Pheure de quelle manière.

5 Eclaircissements historiques, X.

4 Sa conduite ayant été réprouvée par le Comité de salut public, ainsi que cela résulte d'une déclaration ultérieure de Billaud-Varenne.

5 Mémoires sur la Vendée, lîv. III,ohap. i°r

Si cette politique, exempte à la fois de violence et de faiblesse, eût été suivie jusqu'au bout, nul doute que la guerre ne fût bien vite arrivée à son terme. D'après les évalualions du comle Joseph de Puisaye, Charettc, vers le milieu de l'été de 1794, disposait à peine de dix mille hommes; on en prêtait moins du double à Stofflet; Sapinaud commandait un corps intermédiaire de trois mille hommes, et les rassemblements du vicomte de Scépeaux s'élevaient à peu près au même nombre *. Or il ne faut pas perdre de vue que ces chiffres étaient loin d'exprimer des forces réelles; que ce qu'on appelait les armées vendéennes se composait d'une foule de femmes, de vieillards et d'enfants ; que les chefs, loin d'agir de concert, étaient animés l'un contre l'autre d'une jalousie presque féroce; qu'ils manquaient de munitions de guerre, et que la destruction des moulins et des fours les laissait sans munitions de bouche 1 ; qu'une épidémie cruelle était venue joindre ses ravages à ceux de la disette, et que les insurgés, pour • comble de détresse, n'avaient point d'asile à offrir aux malades et aux blessés 3 . De toute façon, leur ruine était devenue inévitable. Seulement il était conforme à l'humanité et d'une saine politique de ne pas réduire au désespoir cette portion égarée de la famille française, d'essayer au contraire de la ramener par la douceur, mais cela sans s'humilier devant les chefs de la révolte et sans leur donner la République à fouler aux pieds. C'est dans ce système que la Convention était entrée, lorsque arriva le 9 thermidor : on jugera bientôt de la valeur du système que la réaction lit prévaloir, après la chute de Robespierre.

Que l'énergie, une énergie indomptable, eût été la source des succès fabuleux de la République au dehors et au

1 Mémoires de Puisaye, t. II, p. 565.

* Voy. la déclaration de la Calbelinière, fait prisonnier, dans les Mémoires de Turreau, p. 173.

5 lbid. y p. 175.

dedans, comment le nier?Sans doute, des forcenés n'avaient confondu que trop souvent, hélas! le terrorisme avec l'énergie. Faire justice de ce sanglant alliage, et, tout en rejetant ce qui avait rendu la Révolution odieuse, conserver ce qui l'avait rendue invincible, voilà ce qu'avait voulu le parti qui fut renversé le 9 thermidor, — et c'est justement le contraire qui eut lieu sous l'empire de la réaction. Le Terrorisme continua, mais au profit des contre-révolutionnaires, — et devant le royalisme en armes, la faiblesse des nouveaux meneurs de la Républiquedescendit jusqu'à l'avilissement. Ceci va, pour la première fois, être mis en pleine lumière.

Un décret d'arrestation lancé contre Turreau, alors absent *, sur la dénonciation de Merlin (de Thionville fut un des premiers actes par où se révélèrent les vues de la réaction à l'égard de la Vendée.

Ce n'est pas que Turreau n'eût fait la guerre en barbare. Qu'imaginer de plus horrible que cet ordre de lui, qu'Alquier lut du haut de la tribune : « Le général Moulin se portera avec la colonne de gauche sur Mortagne, et fera désarmer, égorger, sans distinction d'âge ni de sexe, tout ce qui se trouvera sur son passage 5 ? » Aussi l'histoire n'aurait-elle rien à reprendre au coup frappé sur Turreau, si, d'une part, les Thermidoriens qui votèrent contre lui n'avaient pas été les premiers à plonger leurs mains dans le sang, et si, d'autre part, ceux qui se disaient républicains avaient été disposés, alors qu'ils châtiaient les cruautés du républicain Tureau,àne pas faire grâce aux cruautés du royaliste Charette. Mais quoii dans le temps même où ils semontraientinexorables envers ceux qui avaientété de leur parti, ils se préparaient à amnistier, ou plutôt à récompenser les excès commis par les chefs du parti contraire.

1 II élait à l'armée des Alpes, Moniteur, an m (1794), n<> 12. * Séance du 8 vendémiaire (29 septembre) 1794. Voy. le Moniteur, an m (1794), n° 11.

5 Turreau, dans se* Mémoires, ne dit pas un mol de cet ordre féroce, qu'il élait si fort de son intérêt de nier, s'il n'avait pas existé.

A celte époque, en effet, la grande préoccupation des Thermidoriens était de fortifier leur alliance avec les royalistes— connus quoique non encore déclarés — de l'Assemblée; et dans ce but ils ne rougirent pas d'envoyer mendier la paix auprès de Charelte par des commissaires parlant au nom de la République. Or, quand cette négociation fut entamée, il n'y avait pas longtemps que Charelte avait mis en pièces les troupes républicaines qui occupaient les camps de Flessigné et de la Rouillière. Dans le dernier, il n'y avait que des réquisitionnants, la plupart très-jeunes et qui se laissèrent surprendre. L'ennemi étant entré dans le camp comme en une place ouverte, beaucoup de ces malheureux tombèrent à genoux, les mains jointes, exposant qu'on les avait arrachés à leurs charrues et contraints de marcher... Le farouche Vendéen répondit par l'ordre de tout massacrer, ce qui eut lieu , .

Et voilà l'homme devant qui on était à la veille d'abaisser le drapeau de cette République dont les victoires faisaient encore, en ce moment même, l'étonnemcnt et l'admiration du monde !

Le premier entremetteur de la négociation fut un nommé Bureau ; et les dangers qu'il eut à courir avant de pénétrer jusqu'à Charelte, bien qu'il s'annonçât comme porteur de paroles de paix, montrent assez ce que signifiait le « droit de gens >» aux yeux des Vendéens*. On employa aussi auprès de Charette*a sœur et quelques autres de ses parents, que Ruelle, commissaire de la Convention, fit mettre en liberté vers le milieu du mois d'octobre 5 .

Au fond, le chef vendéen désirait la paix, non avec l'intention de l'observer, mais pour se donner les moyens de reprendre avantageusement les armes; non par inclination, mais par nécessité; car, en dépit de quelques égorgements

1 Mémoires sur la Vendée, par un ancien administrateur militaire, p. 178.

* La remarque est d'un royaliste, feulement il lui donne un sons plus général, que le fait le comporte pas. Voy. les Eclaircissements historiques, à la suite des Mémoires de madame de la Rochejaquelein, IX.

8 Moniteur, an m (1794), no 94.

partiels dont s'était enflée la liste de ses sinistres triomphes, sa situation était désormais désespérée *. Des terreurs sans cesse renaissantes, des fatigues dont on n'entrevoyait pas le terme, une anxiété de chaque instant, les dégoûts inséparables d'une vie errante et cachée, avaient enfin lassé le fanatisme des Vendéens. De l'aveu d'un écrivain royaliste, « ce que trois mois plus tôt un détachement de deux mille hommes n'aurait pu entreprendre, quelques brigades de gendarmerie l'achevaient sans coup férir ; l'armée républicaine formait comme un filet jeté sur la province 8 . »

Charette, en particulier, avait intérêt à un accommodement. Le meurtre de Marigny lui avait créé beaucoup d'ennemis parmi les siens; sa dureté lui avait aliéné les meilleurs d'entre ses officiers ; un de ses lieutenants, Delaunay, s'était révolté contre lui, et menaçait son ascendant 3 . La paix ne pouvait donc venir pour lui plus à propos.

Parut, sur ces entrefaites, le décret du 12 frimaire (2 décembre) 1794, promettant le pardon et l'oubli a tous ceux qui, dans le délai d'un mois, auraient posé les armes. Dans la proclamation qui accompagnait ce décret, les Vendéens purent lire : < La parole de la Convention est sacrée. Si d'infidèles délégués ont abusé de sa confiance, il en sera fait justice 4 . »

Ces derniers mots se rapportaient principalement à Carrier, dont on avait commencé le procès, et dont les Thermidoriens entendaient faire servir la tête de gage de réconciliation 5 . Puisaye,aprcs avoir cité la proclamation dans ses mémoires, commente en ces termes la phrase « il en sera fait justice. » « Il est ici question de Carrier, de Collot d'Herbois, de Billaud-Varenne, de Barère, etc., comme si

1 C'est ce qu'affirme le général Danican, qui était bien instruit. Voy. les Brigands démasqués, 3° édition, p. 174. Londres, 1796. * Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 132.

5 Eclaircissement historiques a la suite des Mémoires de madame de la Rochejaqucleint X.

4 Moniteur, an m (1794). n© 74.

5 C'est ce que Beauchamp, dans son Histoire de la Vcniçfee, dit en propres termes.

le sang de quelques misérables pouvait entrer en compensation de tout celui qui avait été versé, et en absoudre leurs complices 1 ! » C'est ainsi que les royalistes se disposaient à récompenser de ses avances le parti des républicains défectionnaires î

La Convention avait chargé trois de ses membres, Delaunay jeune, Bollet et Ruelle, de porter à la connaissance des Vendéens le décret pacificateur : dans le document qu'ils publièrent à cet effet, les trois commissaires firent une maladroite énuméralion des déparlements auxquels leur mission s'étendait, sur quoi Puisaye remarque qu'ils apprirent de la sorte sa force au parti royaliste; et il ajoute : « Ces offres hypocrites n'eurent d'aulre effet que de donner aux insurgés un surcroît de confiance, et de leur fournir un moyen de plus de persévérer*. »

La propagation de la révolte au delà de ce qui avait jusqu'alors constitué son sanglant théâtre fut le résultat du système de ménagement adopté par la réaction à l'égard des rebelles. Les prisonniers de Brest ayant obtenu de prendre l'air un peu librement à certaines heures du jour, trois ardents royalistes, d'Allègre, ami de Puisaye, Georges et Mercier, profitèrent de cette condescendance pour s'évader, et, de chaumière en chaumière, gagnant le Morbihan, contribuèrent à y organiser la guerre civile 3 . Si, de son côté, l'habile et intrépide Boishardy parvint à mettre le département des Côtes-du-Nord en insurrection, et y attaqua les républicains avec succès, ce fut précisément parce que ce département avait été beaucoup moins surveillé que ceux de la Mayenne, d'I Ile-et-Vilaine et du Morbihan 4 .

Nous avons raconté en son lieu l'arrestation de Hoche : Carnot, qui en avait signé l'ordre, s'était réconcilié avec le jeune général, mis en liberté après le 9 thermidor; et le

■ Mémoire* de Puitnye, t. IV, |>. 167.

* Ibid., p. 172.

8 Ibid., l. Il, |v 554.

« Ibid., p. 140.

fruit de cette réconciliation avait été la nomination de Hoche au commandement de l'armée des côtes de Brest. Que, lors de la pacification de la Prévalaye, Hoche ait dit à quelques royalistes : « La Convention m'a retenu six semaines dans les fers, et je m'en souviendrai quand il en sera temps, » c'est ce que Puisaye assure 1 , mais ce que dément le caractère du guerrier auquel on prête ces indignes paroles. Toujours est-il que sa nomination ne déplut pas aux royalistes. « Le résultat de mes informations sur le compte de Hoche, écrit Puisaye, avait produit dans mon esprit l'impression que, parmi les individus alors en évidence, nul n'était plus propre que lui à faire triompher la cause du roi, si l'on savait s'y prendre de manière à tirer parti de son ambition et de son ressentiment sans alarmer sa confiance *. » Nul doute que, sur ce point, Puisaye n'eût été trompé et ne se trompât. Mais l'opinion que les royalistes avaient de Hoche explique mieux que ses grandes qualités d'homme et de soldat l'empressement de la réaction à le choisir.

Quant au général Canclaux, qui fut appelé au commandement de l'armée de l'Ouest, nul choix ne pouvait être alors plus agréable aux chefs de la rébellion. Dans un homme qui appartenait à la noblesse par sa naissance, dans l'ancien protégé du prince de Conti, dans l'ami 3 de ce comte Joseph de Puisaye qui, à cette époque-là même, négociait à Londres l'invasion de son pays par les Anglais, comment les chefs de la révolte vendéenne auraient-ils craint un ennemi bien décidé?

Aussi Canclaux était-il pour une politique de ménagements; et c'est de ce côté que penchait également Hoche, forcé qu'il était d'opter entre les deux partis qui divisaient la Bretagne républicaine : celui du conventionnel Bollet, très-ardent à rechercher l'amitié des Vendéens, et celui

1 Mémoires de Puisaye, I. III, p. 427.

% lbid % , p. 438-439.

5 Ibid., p. 433.

LA CONTItE-HÉVOLUTION EN VENDÉE. 339

du conventionnel Boursault, très-ardent à réclamer leur soumission absolue 1 .

Cette divergence d'opinions enfanta d'âpres querelles. Bollet traitait de vil histrion Boursault, qui avait été comédien; Boursault affectait pour l'intelligence de Bollet le plus profond mépris, et s'étudiait à perdre dans l'esprit des Comités Hoche, dont il était jaloux J .

Ce fut le parti de la paix qui l'emporta ; et, si elle eût été conquise sans bassesse, il n'y aurait eu qu'à se féliciter d'un semblable résultat. Quel ami de l'humanité, quelle âme de patriote aurait pu ne pas saluer avec bonheur et attendrissement la fin de cette horrible guerre, la réconciliation des Français?

Malheureusement, tout ne fut que concessions dégradantes de la part des uns, insolence ou hypocrisie de la part des autres; et les vainqueurs, à force de descendre gratuitement au rôle de vaincus, ne firent que préparer de nouveaux malheurs. Il est certain que le passage subitd'une politique d'airain à un système d'inconcevable faiblesse fut pris par les royalistes pour une reconnaissance formelle de leurs prérogatives. Quand ils virent que la République fléchissait devant eux, qu'elle semblait leur promettre, comme dédommagement de leurs maux, la tête d'hommes par qui le gouvernement républicain avait été dirigé;quand ils apprirent que ce gouvernement faisait supplier Charette, réduit aux abois, de vouloir bien vendre la paix, les pieds dans le sang des républicains; quand ils furent témoins des ovations extraordinaires ménagées par les commissaires de la Convention aux rebelles, tout à coup mis en liberté 3 ; quand ils lurent l'arrêté qui interdisait, sous peine de trois jours de prison, de nommer brigands* les

1 Danican, les Brigands démasqués, p. 175. » lbid.

3 Voy. les Mémoires de madame de la Rochejaquelein, p. 385.

4 L'arrêté qui défend de donner ie titre de brigands aux rebelles est mentionné par madame de la Rochejaquelein elle-même comme ayant encourage les Vendéens a insulter publiquement la République devant les républicains. •

auteurs des assassinats de Machecoul, et les sicaires à la suite de Pageot, ils se jugèrent à la veille du rétablissement de la royauté. Profitant de 1'armislice, les officiers vendéens se rendirent à Nantes, la cocarde blanche au chapeau; et là on entendit plusieurs d'entre eux tourner publiquement en dérision tout ce qui tenait aux opinions et aux habitudes républicaines. On ne croirait pas, si le fait n'avait été attesté par des royalistes, qu'ils allèrent jusqu'à cracher sur la cocarde tricolore 1 . Boursault disait donc vrai, lorsqu'il écrivait : « Les brigands ont paru dans Nantes, au théâtre, sur les places publiques, décorés des couleurs de la révolte, et insultant à la République , au moment même où sa clémence les rappelait dans son sein*. »

Il est à remarquer que, pendant ce temps, le royalisme entretenait en Angleterre des agents chargés de pousser Pitt à tenter une descente sur les côtes de France. Et le caractère odieux de celte négociation était si bien senti par ceux qui en poursuivaient ou souffraient qu'on en poursuivit, en leur nom, le bénéfice, que plus tard, le 13 août 1795, M. d'Avaray, l'intime de Monsieur, écrivait à Charelte : < Atténuez le mauvais effet que peut produire en France la confiance apparente accordée aux Anglais 5 . »

Le comte Joseph de Puisaye était arrivé à Londres vers la fin de septembre 1794; et avant de partir de France il avait fait accepter pour major général aux insurgés de Bretagne 4 un intrigant dont nous allons voir le nom figurer en première ligne dans l'œuvre ténébreuse qui nous reste à décrire.

Cet intrigant était fils d'un chirurgien de village, faisant les fonctions de barbier. Il se nommait Désotteux; il availcommencé par s'attacher servilement aux Lamelh.Lors des 5 et 6 octobre, il avait été un de ces hommes déguisés

1 mémoires de madame de la Rochejaquelein, p. 385.

* Le lires officielles de Boursault au Comité de salut public.

3 Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 27.

« /6^, t. Il,p. 590.

en femmes qui marchèrent à Versailles. Envoyé ensuite par les Lamelh auprès de Bouille, il était devenu, de Jacobin ardent, royaliste furieux. Émigré à l'époque de la fuite de Louis XVI à Varenne; repoussé, à Coblentz, comme démagogue; placé, à son retour en France, dans la maison constitutionnelle du roi ; émigré de nouveau après le

10 août 1 , il parvint à s'introduire auprès de Puisaye, qui ne le connaissait pas, porteur d'une recommandation du conseil des princes et d'un certificat du marquis de Bouille*.

11 avait de l'assurance, de la faconde : Puisaye, qui manquait d'hommes, en fit, au moment de s'absenter, un personnage important; et lui, habile à tirer parli des circonstances, ne tarda pas à supplanter Boishardy dans la conduite des négociations relatives à la paix. C'est alors qu'il changea de nom, et se trouva être, au lieu de M. Désol teux, le baron de Cormatin*.

Son premier pas dans la carrière diplomatique ne fut pas heureux : il égara, en se rendant à Nantes, une lettre que Puisaye écrivait à Canclaux, et qui, entre autres phrases significatives, contenait celle-ci : « Mon cher Canclaux, voulez - vous être Monk ou Custine? » Cette lettre étant tombée entre les mains des commissaires de la Convention, c'était plus qu'il n'en fallait pour compromettre le général républicain. Toutefois, il aurait pu s'excuser sur ce que ce n'était point sa faute si on lui adressait une lettre contraire à ses sentiments; mais « il était bien disposé pour moi, » écrit Puisaye à ce sujet; « il prétendit donc, quoique nous eussions correspondu fréquemment, depuis mon entrée au service du prince de Conti jusqu'en 4792 et qu'il connût parfaitement mon écriture, il prétendit que la lettre n'était pas de Puisaye, que c'était un faux, et réussit à le faire croire 4 . »

Cependant, la réaction à Paris suivait son cours ; et plus

1 Moniteur, an m (1795) , n» 255.

* Mémoire* de Puisaye, t. Il, p. 590.

5 Moniteur, un m (1795), no 255.

« Mémoires de Puisaye, t. IV, p 261.

elle se développait, plus le gouvernement se montrait disposé à traiter avec les rebelles de puissance à puissance. Dans un arrêté signé Bollet, ils étaient désignés le parti qui dirige les habitants de ces départements* . Les modifications introduites dans la composition des Comités, l'impulsion nouvelle donnée à l'esprit public, la clôture du club des Jacobins, expliquaient de reste ce changement de langage. L'exécution de Carrier eut lieu , et elle fut présentée aux insurgés royalistes comme une preuve de la sincérité du désir qu'on avait de se réunir à eux contre les Terroristes. Ce motif figura parmi ceux que fit valoir le général républicain Humbert, dans les conférences qu'il eut, à la fin de décembre 1794, avec Cormatin, Chantreau et Boishardy 3 . Et, le 51 du même mois, Cormatin écrivait à Puisaye pour presser son retour, ajoutant : « Nous avons eu, Boishardy et moi, une entrevue avec le général Humbert. Il n'est pas d'avantages qu'il ne nous propose... Il y a ; à Nantes, pareille entrevue entre Canclaux et Charelte. J'y vais, avec un sauf-conduit, afin de voir sur quel pied ils traitent 5 . »

Cette lettre, où la loyauté du général Humbert était fort vantée , avait été écrite sous les yeux de Humbert luimême. Mais Cormatin trouva moyen de la faire suivre de quatre lignes de chiffres dont lord Grcnville découvrit le sens; elles contenaient ce qui suit : < Jamais nous ne nous rendrons... nous allons amuser... De l'argent ! de l'argent! nous dépenserions le Pérou 4 . >»

Et c'était le moment où Hoche, trompé par ce misérable hypocrite, écrivait au Comité de salut public : « Cormatin m'a assuré, les larmes aux yeux, que les propositions de ses chefs et les siennes étaient sincères et qu'il ne tiendrait qu'au gouvernement de rendre à la patrie des hommes que les préjugés ont égarés 5 . «»

1 Mémoires de Puitaye,\t. 225.

■ Ibid., p. 209 et suiv.

8 Ibid.

♦ Ibid., p. 222.

5 Leltre de Hoche au Comilé de salul public, en «Iule du 23 nivôse au III.

De leur côté, et tandis que Hoche envoyait dire au chevelier de Boishardy mille choses honnêtes \ les chefs royalistes du mouvement breton , de concert avec Boishardy , pressaient le retour de Puisaye et sollicitaient sous main For et l'épée de l'Angleterre M

Inutile de demander si Charette était plus sincère : la politique convenue entre lui et Cormatin consistait à faire une paix « simulée, » pour la rompre à la première occasion favorable 5 .

Ce fut dans celte déposition d'esprit que Charette voulut bien consentir à ce que des conférences régulières eussent lieu entre les deux partis. Il fut arrêté d'un commun accord qu'elles s'ouvriraient au château de la Jaunaye, situé à une lieue de Nantes. Charette s'y rendit, quoique les ennemis de la paix eussent fait courir le bruit que, s'il hasardait cette démarche, il serait assassiné 4 . Il est vrai qu'il avait eu soin de s'entourer d'une forte escorte. Lui, les autres généraux vendéens et huit principaux officiers furent logés au château même, la cavalerie d'escorte étant stationnée dans un château voisin \ Tout d'abord, les royalistes exprimèrent le vœu qu'on invitât Stofflet aux conférences. C'est ce qui fut fait; et l'on ne tarda pas à le voir paraître, mais bien accompagné, le dédain dans le regard et le défi sur les lèvres. Les plates avances des représentants de la réaction thermidorienne avaient à ce point enflé son orgueil, qu'il déclara insolemment rejeter d'avance tout traité dont le premier article ne stipulerait pas la restauration de la monarchie 6 . Cette clause ayant été, comme on le conçoit, jugée impossible à proposer, il ne voulut pas

1 Lettre du général Humbert au chevalier de Boishardy, en dale du 23 nivôse an m.

* Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 365.

5 Ibid., 4i8. — Le lecleur remarquera que tout ceci repose sur des témoignages royalistes.

« Moniteur, an m (1795), n» 176.

5 Eclaircissements historiques, n« \x, à la suite des Mémoires de madame de la Hochejaquelcin.

e Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 450.

en entendre davantage; et lorsque, le lendemain, dans la matinée, il apprit qu'un négociateur républicain venait d'arriver de Nantes, il se fit amener son cheval, dit aux siens : « En route, cavaliers!» et, agitant son chapeau audessus de sa tête, il partit au galop, après avoir crié : Vive le roi 1 /

Stofflet était alors le seul homme de son parti qui ne tremblât point devant Charelte. Le général vendéen Beauvais s'étant avisé de présenter quelques observations sur ce qu'avait de peu honorable cette cotnédie de pacification, Charetle le regarda de manière à couper court au débat. « Je me tus, a raconté l'officier royaliste, sachant qu'il n'y avait pas de sûreté pour moi à en dire davantage *. »

Le local des conférences avait été fixé, à quelque distance du château, au milieu d'une lande, sous une tente. Là se réunirent chaque jour, à une heure convenue, pendant près d'une semaine : d'une part, les commissaires de la Convention; d'autre part, les chefs insurgés ; ceux-ci , comme ceux-là, accompagnés d'une escorte déterminée, qui se rangeait à quelques pas du pavillon 3 . Dans les débals, l'habitude de la tribune donnait une grande supériorité aux négociateurs républicains, et ils furent frappés de l'attitude embarrassée de leurs adversaires. Charette surtout, qui était très-ignorant et avait beaucoup de difficulté à s'exprimer, leur parut bien au-dessous de sa réputation. Cormatin, qui avait sur le rude chef de partisans, son collègue, l'avantage d'être fort verbeux, joua le rôle important 4 .

Enfin, le 29 pluviôse (47 février) 1795, une déclaration fut arrêtée, que signèrent Charelte, Fleuriot, de Conctus, Sapinaud, pour les « armées du centre et des Pays* bas; » Delavilleet Bougé, pour « l'armée d'Anjou; » Cormatin et Scepeaux, pour les « Chouans, » — car on avait admis à

1 Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 454.

* Mémoires du général Béarnais sur la Vendée, p. 67 etsuir. s Eclaircissements historiques, n» ix, à la suile des Mémoires de madame de la Roche jaquelcin.

« Mémoire» de Puisaye, t. IV, p. 446 et 447

traiter d'égal à égal avec les représentants du peuple jusqu'à «es Chouans dont la plupart n'étaient que des détrousseurs de grand chemin 1 , ces affreux Chouans qui, lorsqu'ils faisaient un républicain prisonnier, s'amusaient à lui arracher les yeux avec des tire-bourre 1 î — Or la déclaration commençait en.ces termes, qui non-seulement légitimaient la prise d'armes, mais imprimaient à la République une flétrissure : « Des attentats inouïs contre notre liberté, l'intolérance la plus cruelle, le despotisme, les injustices, les vexations les plus odieuses, nous ont mis les armes à la main \ » Ceci bien entendu, les chefs vendéens déclaraient « se soumettre à la République française une et indivisible, et prenaient rengagement — qu'ils 3e réservaient de violer et qu'ils violèrent — de ne jamais porter les armes contre la République 4 . »

Les arrêtés relatifs a la pacification portaient :

Que les Vendéens sans profession seraient libres d'entrer dans les armées de la République;

Que ceux qui avaient des biens meubles ou immeubles seraient remis en possession de ces biens ;

Qu'on laisserait aux populations le libre exercice de leur culte;

Que, pour relever les maisons ou chaumières en ruine, réveiller l'industrie, ranimer l'agriculture, on accorderait des secours 5 .

Conditions humaines et réparatrices, auxquelles il serait doux d'applaudir, si le traité s'était borné là. Mais il renfermait des conditions honteuses, tellement honteuses, qu'il fallut les tenir secrètes. A chaque rebelle, on promit, en numéraire y une indemnité proportionnée à son rang dans « l'armée, » — on en était venu à appeler ainsi les

1 Voy. le Moniteur, au 11 (1794), n» 140.— Ibid., an n<> 57. — Beaulieu, t. IV, p. 165.

* Voy. le discours de Louvet, séance du 19 Iherniidor 1795. 8 Moniteur, an 111 (1795), u« 176.

« Ibid.

5 Bibliothèque historique de la Révolution, 1046-7-8. (Brilish Muséum).

m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.

rassemblements d'insurgés 1 , — et Charelte eut, pour sa part, deux millions * !

Ce n'est pas lout : il obtint — chose monstrueuse — de conserver le commandement et la police du territoire occupé par son armée, sous l'autorité de la Convention \ C'était lui laisser le pouvoir de rallumer la guerre quand bon lui semblerait, et la suite dira s'il se fit scrupule d'en profiter.

Or, quelques jours auparavant (le 1 er février 1795), il avait reçu du frère de Louis XVI, celui qui s'intitulait « Régent de France, » une lettre où il était dit : « Enfin, monsieur, j'ai trouvé le moyen que je désirais tant; je puis communiquer avec vous; je puis vous parler de mon admiration, de ma reconnaissance... Si cette lettre est assez heureuse pour vous parvenir à la veille d'une affaire, donnez pour mot d'ordre : Saint Louis, et pour cri de ralliement : le Roi et la Régence. » — A quoi Charette, qui jurait alors de se soumettre à la République française une et indivisible, avait répondu : « La lettre dont Votre Altesse royale vient de m'honorer transporte mon âme... Combien les mots d'ordre et de ralliement que Votre Altesse royale indique sont encourageants et faits pour nous conduire! Ils furent ma devise dès le principe, et je ne les oublierai de ma vie 4 »

De sorte que celte prétendue pacification, dont on allait faire tant de bruit, ne fut qu'un pacte entre la bassesse et le mensonge.

Avant de poursuivre ce récit, et comme contraste bien digne d'arrêter les regards de l'histoire, nous placerons ici un document très-curieux, que nos prédécesseurs semblent

1 Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 460.

* Montgaillard, t. IV, p. 312.

8 Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 460.

4 Correspondance secrète de Charctle, Slofflet, Puisaye, Cormatin, d'Autichamp, etc., imprimée sur pièces originales saisies parles armées delà République an vu. — Ce document est parfuilenienl authentique. Puisaye lui-même en convient dans ses Mémoires. On en trouve dans le Moniteur un compte rendu très-circonstancié.

avoir ignoré, et qui remonte à une date antérieure au 9 thermidor. Rien de plus frappant comme indication de la pente que, depuis ce moment, les esprits avaient descendue, en tout ce qui était force d'àme, conviction fîère et dignité. C'est l'interrogatoire du prince de Talmont par Rossignol. Le langage, de part eCd'aulre, est d'une hauteur qui rappelle une scène de Corneille. On en va juger , .

Talmont. — N'est-ce pas au général Rossignol que j'ai l'honneur de parler?

Rossignol. — Oui. Le représentant du peuple et moi, nous vous avons mandé pour avoir de vous des renseignements certains sur les moyens, sur les intentions, sur les correspondances de votre parti. Vous n'ignorés pas ce que la loi prononce sur voire sort; vous n'avés plus rien à espérer et à craindre, et les lumières que vous nous donneras peuvent être encore utiles à votre pays f . Quel a été le résultat de votre dernier conseil tenu à Blain?

Talmont. — Vous n'êtes pas, sans doute, dans l'usage de divulguer les plans de campagne que vous arrêtés dans vos conseils. Nous sommes généraux l'un et l'autre, et vous savés comme moi ce que nous devons au secret de nos opérations.

Rossignol. — Général comme vous!... Vous combattiés pour la tyrannie, et je commande aux soldats de la raison et de la liberté. Savés-vous qui je suis?

Talmont. — Sans doute un homme à talents, qui devés votre élévation à votre courage et à vos lumières.

1 Nous devons communication de ce document d'un intérêt à la fois si historique et si dramatique à M. Benjamin Fillon. Il fait du reste partie de pièces importantes imprimées en 1794 et formant une brochure in-8° de 22 pages, devenue presque introuvable. La copie que nous donnons est textuelle. L'orthographe a été conservée.

* Rossignol, on le voit, ne cherchait pas à amener Talmont à des aveux par de menteuses promesses. Il l'avertissait d'avance, avec une franchise caractéristique, qu'il « n'avait plus à rien espérer, » et laissait à son patriotisme le soin de décider de ses réponses.

3i8 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.

Rossignol. — Vous me flattés. Je suis compagnon orfèvre.

Talmont. — Cela n'est pas possible.

Rossignol. — C'est aussi vrai que vous étiez ci-devant prince de Talmont.

Talmont. — Je le suis encore.

Rossignol. — Laissons cela. Quel était le but de Tannée soi-disant catholique?

Talmont. — L'armée catholique combattait pour son roi, pour l'honneur et le rétablissement des anciennes lois de la monarchie.

Rossignol. — Quoi ! c'était pour servir un maître que vous répandiés tant de sang, que vous ravagiés tant de pays !

Talmont. — Chacun de nous avait servi avec distinction, et nous préférions la tyrannie d'un seul, puisque c'est ainsi que vous l'appelés, à celle de six cents hommes, dont les passions, l'orgueil et l'immoralité font de leur patrie un théâtre d'oppression et de carnage, où personne n'ose énoncer librement son opinion, et où il n'est pas une seule famille qui n'ait à regretter un père, un frère, un ami. Vous-même, général, vous que la forture et la guerre couronnent en ce moment, croyés-vous échapper à la faux de l'anarchie? Desabusés-vous. La Convention ne met dans les places des hommes intègres et de bonne foi que pour les livrer, sous le prétexte frivole de trahison et de perfidie, au glaive de la vengeance, qu'on appelle celui de la justice.

Rossignol. — Arrêtez, Talmont!... Vous calomniés la représentation nationale; elle a frappé tous les scélérats qui s'entendaient avec vous et vos pareils pour la prolongation de la guerre, ou pour l'établissement des rois; mais elle décerne des couronnes civiques aux hommes qui se battent de bonne foi pour la liberté, et savent sans regrét mourir pour elle. Mais revenons. N'avez-vous pas eû avec l'Angleterre une correspondance qui vous promettait, à une époque déterminée, des secours en hommes, en vivres, en

nu in i lions, et surtout une combinaison simultanée d'attaque sur Granville?

Talmont. — Oui.

Rossignol. — D'où vient donc que cette opération a échoué?

Talmont. — On avait répandu dans l'armée royale des bruits qui tendaient à deshonorer les chefs, et elle n'a pas donné avec sa chaleur ordinaire. D'ailleurs, l'Angleterre a manqué de parole, ou des causes physiques et localeg ont empêché le débarquement.

Rossignol. — Si l'Angleterre vous a manqué de parole, vous devés être irrité contre ses ministres, et n'ayant plus rien à ménager avec eux, vous pourriés, en mourant, rendre service à votre patrie en dévoilant les complots ourdis contre elle.

Talmont. — Je veux, en mourant, emporter au tombeau l'estime de tous les partis. Vous n'avés pas sans doute espéré que je me deshonorerais par une bassesse. Amis ou ennemis, les puissances étrangères et nous, servions la même cause; elle triomphera, et je ne veux pas qu'on dise que je ne l'ai pas servie jusqu'à ma dernière heure.

Rossignol. — Elle triomphera !... Vous ignorés donc les succès de la République?

Talmont. — Non, j'ai entendu parler de ses prétendues victoires. Au surplus, la guerre a ses vicissitudes, et vous n'ignorés pas, général, que dans soixante-huit combats livrés contre vous, nos armes n'ont pas toujours été malheureuses.

Rossignol. — Non, je vous le répète : vous avez vaincu quand des généraux perfides vous livraient nos armes et nos munitions. Votre armée n'a pas trouvé parmi nous les mêmes ressources, et vous n'aviés plus de poudre, m'a-t-on dit, lorsque votre colonne s'est dissoute.

Talmont. — Si j'en avais eu, je ne serais pas ici, et il faut avouer que nous n'en avons pas manqué longtemps. La nation nous en fournissait, et c'est ce qu'il y avait de commun entre elle et nous.

Rossignol. — D'où vient que vous n'êtes pas venu en chercher à Rennes?

Talmont. — On n'a pas toujours suivi mes avis dans le conseil. Ma première intention, après avoir passe la Loire avec cent mille hommes, était de marcher sur Paris; depuis, j'ai eu des projets sur Rennes et le reste de la Bretagne; mais des paysans, jaloux de retourner dans la Vendée, dégoûtés de courses et de fatigues, ont dicté impérieusement nos démarches et précipité notre ruine en hâtant la leur.

Rossignol. — Voilà donc où ont abouti tant de dévastalions, tant de pillages, tant d'assassinats, tant de convulsions du fanatisme!

Talmont. — On nous accuse de fanatisme, et c'est à tort. Nous n'avons jamais eu dans nos armées d'autres pratiques que celles de nos pères; et quant aux malheurs que cette guerre a entraînés, ce n'est pas à la République à s'en plaindre; elle les a nécessités en portant le fer et le feu dans nos possessions, en fusillant nos prisonniers, en égorgeant nos malades. Nous nous battions avec fureur, mais avec loyauté, et celui de nous qui, dans l'action, se livrait à la destruction avec le plus de force, n'eût pas touché un seul soldat patriote le lendemain du combat. Vos prisonniers de Saint-Florent attesteront à jamais cette vérité; mais les nôtres

Rossignol. — La République ne traite point d'égal à égal avec des rebelles, et l'opinion de la France entière s'élèverait contre toute disposition de paix et de conciliation

1 Ce qae Talmont disait ici était absolument inexact. Il est certain que ce furent les affreux massacres de Machecoul qui ouvrirent Père des représailles inexorables en Vendée. Même dans l'armée dont Talmont faisait partie, Marigny ne se faisait aucun scrupule d'égorger les prisonniers après le combat, et sa barbarie ne fut jamais dépassée. Nons en avons donné d*effroyables preuves. Ce qui est vrai, c'est que Lescure, la Rochaquekiii et Runchumps déployèrent beaucoup d'humanité. Mais partout où ils n'étaient pas, et quand ils ne furent plus, la férocité vendéenne ne connut pas de bornes.

« On eût en effet regardé comme un déshonneur, à cette époque, de

Talmont. — L'opinion!... L'accueil qu'on nous a fait partout prouve qu'elle était en notre faveur. L'opinion ! ah, si j'étais seul avec chacun de vous, peut-être votre langage serait-il bien différent.

Rossignol. — Vous ne connaisses pas les amis de l'égalilé. Ils n'ont pas, comme les courtisans, un langage pour le théâtre, un autre pour l'intimité; il n'y a pas dans l'armée un soldat qui ne sache qu'il combat pour ses plus chers intérêts. Au surplus, nous nous écartons toujours. Quels étaient vos agents pour correspondre avec l'Angleterre ?

Talmont. — Des hommes sûrs qui prenaient tous différentes routes, différents moyens pour arriver à Jersey et en rapporter les réponses — Charette, par exemple, à Noirmouliers, a pour cela les plus grandes facilités.

Rossignol. — N'en connaissez-vous aucun qui soit actuellement dans la République?

Talmont. — J'ai déjà répondu combien j'étais éloigné de trahir ma cause. Je n'achèterai pas la^vie à ce prix ; je ne forme qu'un vœu, c'est de hâter le moment où je dois la perdre.

Rossignol. — C'est à la Convention nationale à prononcer 1 . »

Reprenons notre récit. Le jour où fut signée la paix de la Jaunaye, Charette arriva au rendez-vous avec une escorte, et, en abordant le général Canclaux, lui dit à haute voix :

traiter avec la révolte armée. El il est à remarquer que ces mêmes Thermidoriens qui achetèrent la paix à Charette argent comptant avaient repoussé, quelques mois auparavant jusqu'à l'idée d'une amnistie proposée en faveur des Vendéens... Par qui? Par Levasseur, un Noutagnard ! Carrier rappela ce fait dans sa défense.

1 « La copie sur laquelle celle-ci a été faite est de la main de Rossignol. Elle paraît provenir des papiers du Comité de salut public, auquel elle avait sans doute été adressée par le général. Elle porte cette note marginale : Numéro 6124, 1G pluviôse. — Elle passa ensuite entre les mains de Courlois, auteur du rapport sur les papiers de Robespierre. » Note de M Benjamin Fillon.

« Le général Canclaux veut-il permettre à Gharettc de lui offrir le baiser fraternel ? » Canclaux, pris à l'improviste, hésite, se tourne vers Bollet, et semble attendre son approbation. « Oui, oui, » dit Bollet en le poussant brusquement. Charette changea de couleur, frappé qu'il fut d'une pusillanimité aussi imprévue

Lorsque la nouvelle de la paix se fut répandue et qu'on en connut les conditions, elles parurent si fortement empreintes de royalisme, que cela donna lieu aux rumeurs les plus étranges. On prétendit que les envoyés de la Convention s'étaient engagés à rétablir la monarchie. On alla jusqu'à affirmer qu'une clause secrète promettait aux royalistes le flls de Louis XVI, alors enfermé au Temple f .

Mais ce qui mit le comble à l'humiliation que les représentants de la République infligeaient à la République, ce fut l'entrée de Charette à Nantes. Elle eut tout l'éclat, toute la pompe d'un triomphe. Un panache blanc flottait à son chapeau et il portait tous les insignes de son parti. On cria sur son passage ; « Vive le pacificateur de la Vendée 9 ! »

Lui, s'avançait d'un air sombre, que chacun remarqua et que rien ne put adoucir 4 , soit qu'il craignit pour sa sûreté, ou que, décidé à enfreindre la paix qu'il venait de signer, il se fît intérieurement honte à lui-même. On eut beau l'inviter à des fêtes brillantes, lui donner des repas somptueux, l'entourer d'hommages, il ne cessa point, tant que dura son séjour à Nantes, d'être taciturne et de se montrer inquiet.

Quant à ses officiers, leur conduite fut scandaleuse. Leur ignorance, leur forfanterie, indisposèrent contre.eux

1 Danican, le$ Brigands démasqués, p. 179.

* Mémoires de Puisaye, t. IV, p. 461.

* Mémoires sur la Vendée, por un administrateur militaire, p. 185.

* Ibid. — Mémoires de Puisayc, t. IV, p. 162. Puisaye s'exprime ainsi : « Des témoins oculaires m'ont assuré que le regret et la douleur étaient peints sur sa figure. »

les cercles de bon ton; les cabarets retentirent des éclats de leur joie grossière, et quelques-uns d'entre eux y donnèrent le spectacle des mœurs les plus crapuleuses *. L'escorte de Charette, casernée dans un château voisin de celui delà Jaunaye, le mit au pillage avant de le quitter, a ce point que les cavaliers de cette armée qui prétendait combattre pour la religion et le bon ordre emportèrent jusqu'aux rideaux de lit*.

Telle fut cette paix de la Jaunaye que Hoche, le 1 er ventôse (19 février) 4795, annonça aux troupes qu'il commandait, non sans ajouter qu'il en éprouvait « un plaisir bien vif 5 . »

La Bretagne restait à pacifier : on la pacifia de la même façon. A la Prévalaye, près de Rennes, des conférences s'ouvrirent, d'où Cormatin eut l'insolence de demander que Hoche et les généraux fussent exclus, ce que des représentants de la réaction eurent la bassesse d'ordonner 4 . Enfin, un traité qui était pour l'armée de Bretagne ce que celui de la Jaunaye était pour l'armée de Charette, fut signé à la Mabilaye, le 1 e ' floréal (20 avril) 1795.

Cormatin avait eu soin de faire stipuler qu'on lui donnerait quinze cent mille francs B : c'était mettreà haut prix, comme on voit, la trahison qu'il méditait et dont il porta la peine... trop tard.

Pendant ce temps Charette, rentré dans le pays insurgé, ne prenait pas même la peine de dissimuler. C'était la cocarde blanche que les siens portaient au chapeau ; c'était le drapeau blanc qu'ils promenaient aux exercices et aux cérémonies. Rien n'ayant changé, sinon qu'on ne se battait plus et que les insurgés jouissaient de toute la sécurité désirable, Charette put attendre à son aise le moment de

1 Éclaircissements historiques, n« xi, à la suite des Mémoires de madame de la Rochejaquelein.

8 Moniteur an m (1705), numéro 162.

4 Vie de Lazare Hoche, p. 338.

* Mémoires de Puisaye. t. IV, p. 491.

violer ses promesses. Aussi s'abandonna-t-il plus que jamais à ses habitudes de luxe, passant son temps à la chasse ou au bal, se moquant de ceux qui lui avaient acheté ce qu'il ne leur avait pas vendu, ne daignant pas ouvrir leurs lettres, et se servant de leurs gazettes pour allumer sa pipe 1 .

1 On peut voir de quelle raauière la conduite de Charelte e.st jugée dnns les Eclaircissements historiques à la suite de» Mémoires de madame de la Hoehejaquclein. Mais que dire de la politique thermidorienne, qui donna lieu à cetle conduite cl la toléra?

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