CHAPITRE IL
Parti pris de tout rejeter sur Robespierre ; système inique. — Robespierre s'absente do Comité pour secouer une responsabilité qui lui est odieuse.
— Artifices de ses ennemis; mol frappant de Billaud-Varenne. — Hypocrisie d'Amar. — Robespierre accusé d'être un myslagogue. — Basse intrigue ourdie contre lui. — Catherine Théot. — Ce qu'étuit réellement dom Gerle. — En quoi consistaient les relations de dom Gerle et de Catherine Théot. — Récit de dom Gerle. — Récit de Sénar, espion du Comité de sûreté générale. — Conspiration mystique inventée par le Comité de sûreté générale. — Lettre à Robespierre, supposée. — Rapport de Vadier sur cette affaire; Barére Pavait rédigé. — Le rapport, applaudi dans la Convention. — Indignation des Jacobins. — Lettre de Payan à Robespierre. — Autre machination. — Interrogatoire de Cécile Renault.
— Les meneurs du Comité de sûreté générale, pourvoyeurs de l'échafaud.
— Lettre du frère de Cécile Renault à Robespierre. — Madame de Saint- Amaranthe. — * Prétendues relations de Robespierre et de madame de Sainl-Amaranthe , fable ignoble. — L'acteur Trial. — Scène inventée. — Rapport d'Élie Lacoste. — Les Chemises rouge», machination du Comité de sûreté générale contre Robespierre. — Exécution épouvantable préparée par les meneurs de ce Comité. — Ils triomphent du sentiment d'horreur qu'elle cause dans tout Paris. — Critique historique.
« En développant celte accusation de dictature mise â l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le salut de la patrie... Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en leur disant : « C'est Robespierre qui le « veut; nous ne pouvons nous en dispenser... » On disait
4B ÎIISÎOIKK DË LA RÉVOLUTION.
aux nobles : « C'est lui seul qui vous a proscrits ; >» on disait en même temps aux patriotes : * Il veut sauver les « nobles. » On disait aux prêtres : « C'est lui seul qui « vous poursuit; * on disait aux fanatiques : « C'est lui « qui détruit la religion. » On disait aux patriotes persécutés: «C'est lui qui l'a ordonné. » On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en disant : « Votre sort dépend de lui seul. » Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système ; il y en avait dans le lieu des séances du Tribunal révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la pairie expient leurs forfaits; ils disaient : « Voilà des malheureux « condamnés : Qui en est cause? Robespierre. » On s'est attaché particulièrement à prouver que le Tribunal révolutionnaire était un « Tribunal de sang, » créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument, pour faire égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres... Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes et les plus légitimes sont pour moi des crimes; il sulïit de me connaître pour être calomnié; on pardonne aux autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon amour pour la patrie. Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des hommes 1 . »
C'est en ces termes que, dans le discours admirable qui fut son testament de mort, Robespierre a raconté lui-même le noir complot dont il allait périr victime. Et ce complot, il s'est prolongé dans l'Histoire. Ouvrez, par exemple, les Mémoires sur les prisons; ouvrez-les au hasard, vous y lirez, t. I, p. 232 : « Bergot, un des compagnons de Robespierre. » Et la preuve? — Plus bas, p. 234 : « Les fureurs des Comités révolutionnaires, enfants de Robes* pierre... » Et de quelle manière enfants de Robespierre? — Ailleurs, p. 237 : « L'administration de police, ou Robes-
1 Dernier discours île Robespierre, prononce" le 8 thermidor ail II. Histoire parlementaire, t. XXXIII, p. 420 et m.
pierre, ce qui est la même chose. » — Ailleurs, p. 248 : « Les agents de Robespierre, détenus en apparence. » Plus loin : « Les détenus de Robespierre,.. » Ainsi du reste.
Or, l'homme dont, avec tant d'astuce, on proclamait l'omnipotence n'a vai t dans le maniement effectif du pouvoir qu'une part très-limitée. A l'exception de Saint-Just, presque toujours en mission, et du podagre Couthon, souvent absent, le Comité de salut public tout entier lui était hostile 1 ; il comptait dans le Comité de sûreté générale, sauf David et Lcbas, autant d'ennemis mortels que de membres L'agent le plus redoutable du Tribunal révolutionnaire, Fouquicr-Tinville, nourrissait contre lui une haine profonde 8 , et c'était là certes une influence bien capable de contre-balancer celle de Dumas. Il est vrai que Robespierre, à la Commune, s'appuyait sur Payan ; mais, depuis la mort de Chaumette et d'Hébert, la Commune avait perdu sou importance politique. Restaient donc le club des Jacobins, où il dominait par la parole, et la Convention, sur laquelle il n'exerçait, après tout, d'autre empire que celui de l'éloquence unie à un grand caractère. En réalité, il n'avait que les apparences d'un pouvoir dont les ressorts étaient entre les mains de ses ennemis.
Malheureusement, l'autorité morale de son nom, la supériorité de son talent, son intégrité, son attachement indomptable à la Révolution, tout concourait à faire de lui l'homme le plus en vue, et, par suite, à concentrer sur sa tète la responsabilité des malheurs publics.
Et comment la secouer, cette responsabilité terrible? En quittant la scène pour s'ensevelir dans la vie privée? Mais c'eût été déserter le champ de bataille avant la fln du combat, fuir le péril, renoncer au triomphe de la justice,
1 « Tu ne te souviens donc pas, Billaud, que toi et Barère nous avez dil que l'intelligence des membres de la majorité eontre Robespierre était telle dans le Comité de salut public, que d'un coup d'œil leur parti était pris et la majorité acquise? » Laurent Leeoinlre au peuple français, p. 172. Bibt. hiit. de la Rio. HOO-t. {Britith Muséum.)
* Voy. plus haut le chapitre sur la Terreur.
« Ibid.
et laisser maîtres de la situation des hommes dont quelques-uns étaient couverts de crimes. Ne valait-il pas mieux se préparer à attaquer le mal, dans un suprême effort, après avoir montré par une démarche significative qu on le répudiait? C'est à quoi se décida Robespierre, pressé qu'il était entre l'horreur des excès qui usurpaient son nom, et le devoir de ne pas trahir la cause révolutionnaire en s'annulant 1 .
Vaine ressource ! Il eut beau s'absenter du Comité de salut public; cette absence, attribuée par les uns au dépit de l'orgueil blessé, et interprétée par les autres comme une menace, ne fit que mettre ses ennemis, de l'un et de Pautrc Comité, plus à l'aise pour multiplier leurs coups, et ne les empêcha pas de continuer de dire : « C'est Robespierre qui le veut! *
Ce qu'il voulait, et il ne s'en cacha point, c'était le châtiment exemplaire de certains agents impurs de la Terreur, tels que Voulland et Vadier s ; ce qu'il voulait, c'est qu'à certains proconsuls, tels que Carrier, Fouché,Fréron, Barras, on demandât compte de « la tyrannie qu'ils avaient exercée dans les départements 3 . » Mais une solidarité trop étroite liait Collot-d'Herbois et Barère aux Fouché, aux Vadier, aux Voulland, pour que les premiers consentissent à abandonner les seconds ; et quant à Billaud-Varenne, c'était avec une sincère et sombre sollicitude que, dans la
1 Comme, sur la nature des motif* qui purent déterminer intérieurement Robespierre, on ne saurait invoquer de meilleure autorité que la sienne, nous renvoyons les lecteurs à son discours du 8 thermidor. M. Tliiers, qui, probablement, savnil mieux ce qui se passait dans la pensée de Robespierre que Robespierre lui-même, nllribue sa retraite (t. V, chap. vi, p. 367) à la vanité blesser, ce qui ne l'empêche point, quelques pages plus bas (p. 392), de l'attribuer au désir, tout politique, « de discréditer le gouvernement en n'y prenant plus aucune part. » Quant à ce que ces deux assertions présentent de contradictoire, M. Thiers ne parait pas s'en être inquiété le moins du monde,
1 Voy. les Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, par Vilale, p. 201 , Collection des mémoires relatifs à la Révolution française.
8 Barère en fait l'aveu dans ses Mémoires, en se servant des expressions mêmes que nous venons d'employer. Voy. Mimoircs de Barcrr, p. 187, édition Meline.
personne de tous les Terroristes connus, il protégeait le Terrorisme.
Inutile de demander si*le secret des délibérations du Comité de salut public fut gardé. Ceux à qui Robespierre imputait d'avoir déshonoré la Révolution en furent avertis, jurèrent sa perte, et recoururent, pour la préparer, a d'infâmes artifices.
Un mot bien frappant a échappé à Billaud-Varenne, après le U thermidor ; le voici : « Parlons franchement, et convenons qu'attaquer Robespierre plus tôt, c'eût été, aux yeux de l'opinion égarée, attaquer la patrie » Ainsi, ou pouvait bien le rendre odieux aux victimes de la Terreur, on pouvait bien le charger du poids des excès mêmes qu'il déplorait et voulait arrêter; mais l'attaque dans son honneur, dans sa probité, dans son dévouement absolu à la cause du peuple, voilà ce qui paraissait impossible à ses ennemis ; et, avec une anxiété croissante, ils se mirent à chercher en lui quelque point vulnérable.
Ce qui les irritait le plus; c'était l'empire qu'il exerçait sur les femmes; et, comme il n'avait rien de ce qui, vulgairement, explique cet empire, ils voulurent y voir un sentiment qui tenait de la dévotion ; si bien que le mot dévotes de Robespierre devint une de leurs expressions favorites. On se rappelle l'accusation de Louvet, et la réponse foudroyante qu'elle provoqua, réponse qui n'avait aucune espèce de rapport ni aux prêtres ni à la religion. Eh bien, le fait suivant, raconté par Vilate, donnera une idée des manœuvres employées contre Robespierre, même du temps des Girondins : • Quand, sur l'accusation de Louvet, il débita sa défense à la Convention nationale, les tribunes étaient remplies d'une foule prodigieuse de femmes extasiées , applaudissant avec le transport de la dévotion. À l'issue de la séance, je me trouvai près du café Debelle avec Rabaud-Saint-Étienne. « Quel homme que ce Robespierre
1 Réjiomc de J. /V. Billautl à Laurent Lccointrc, p. 49. — Bibl. hi*t. Je la /feo-, H (KM. (Dritislt Muséum.)
« avec toutes ses femmes ! C'est un prêtre qui veut devenir « Dieu. » Entrés au café Payen, nous abordâmes Manuel, « qui n'aime pas les rois, car ce ne sont pas des hommes; » il dit : « Avez-vous vu ce Robespierre avec toutes ses dé- « votes? » Rabaud reprend : « Il faut un article demain « dans la Chronique, et le peindre comme un prêtre
De sorte qu'il fallait le peindre comme un prêtre, parce qu'un discours de lui, exclusivement politique, avait excité l'enthousiasme des femmes présentes à la séance où il fut prononcé !
Or, si telle avait été la tactique des ennemis de Robespierre, même avant son rapport sur la fêle de l'Être suprême, on pense bien que cette tactique ne fut point abandonnée après. Vainement avait-il flétri le charlatanisme des prêtres, bafoué les superstitions de tout genre, traduit les fanatiques à la barre de la raison, et basé la reconnaissance de l'Être suprême sur des considérations politiques et sociales où n'entrait pas le moindre grain de mysticisme : ses détracteurs n'étaient pas gens à s'arrêter pour si peur. Comment! Il croyait en Dieu! Mais quoi de plus clair? 11 y avait du prêtre en lui. Quel autre qu'un prêtre eût pu dire : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer? » Quel autre qu'un prêtre eût pu consentir à présider la Convention le jour de la fêle de l'Être suprême ? El puis, on avait remarqué qu'aux Jacobins, c'était souvent du milieu des femmes que partait le signal des applaudissements qu'on lui prodiguait 8 ; donc, pas de doute possible: c'était un prêtre, et, qui pis est, un mystagogue!
On comprend ce qu'une semblable accusation renfermait de venimeux, chez un peuple que Voltaire avait marqué à l'empreinte de son merveilleux génie ; d'autant qu'on prenait soin de prononcer en même temps ce mot meurtrier : dictature. Mais un prêtre-dictateur, c'est pire qu'un roi, c'est un pape. Et voilà par quelle série de déductions
■ V.late. Mystères delà Mère de Dieu dévoilés, chap. XV, p. 311.
Voy. la noie critique placée à la suile de ce chapitre.
» Vilate. Mystères de la Mère de Dieu dévoilés, chap. xv, p. 311.
astucieuses on arrivait à opposer à la Révolution son plus dévoué défenseur, un homme dont tout le mysticisme consistait, comme celui de Jean- Jacques, son maître..., à croire en Dieu et à le dire 1 !
Toutefois, il fallait un fait pour donner du corps à ces imputations : on eut recours à une véritable ignominie.
Il y avait à Paris une vieille femme nommée Catherine Théot, qui, se prétendant prophétesse et Mère de Dieu, se livrait dans son coin, depuis longues années, à des momeries dont, déjà en 4779, la police avait eu la puérilité de s'occuper. On la mit alors à la Bastille; on l'interrogea; et son interrogatoire, qui existe, est un parfait certificat d'insanité s . Aussi fut-elle transférée de la Bastille dans une maison de fous, d'où elle sortit en 4782. Bientôt, la Révolution éclatant, l'imagination de cette pauvre idiote s'exalta au point qu'elle ne mit plus en doute sa vocation céleste; et, comme il arrive en matière de religion, sa folie fit quelques prosélytes. Au nombre des visiteurs de Catherine Théot était l'ex-chartreux Christophe Gerle, ancien constituant, bonhomme très-naïf, faible d'esprit, excellent patriote d'ailleurs, et fort attaché à la Révolution. Non content d'opiner pour la suppression de l'état monastique, il avait été le premier à se soumettre aux décrets relatifs au clergé, le premier à prêter les serments requis, à quitter le costume ecclésiastique, à cesser les fonctions de prêtre ; et ce qui prouve qu'en tout cela il était sincère, c'est qu'il avait toujours montré le désintéressement le plus absolu, jusque-là qu'il refusa le vicariat de l'évéché de M eaux *.
11 est vrai qu'à l'Assemblée constituante, quand la Révolution était encore dans ses langes, il avait présenté en faveur de la religion catholique une motion que Bonnal et
1 Voy. la noie critique placée à ia suite de ce chapitre. * On peut le lire à la suite des Mémoires de Vilate, dans la collection susmentionnée.
8 Voy. les pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, n- LVII. - £$1. hiit.de la fléo., 856-7-8. {Dritith Muséum.)
Cazalès appuyèrent; mais, le lendemain même, éclairé par les représentations de ses collègues de la gauche, il s'était empressé de la retirer, au grand désappointement de gens d'Église 1 . Et des ce moment, gagné déplus eu plus à l'esprit nouveau, il n'avait cessé de figurer parmi ceux des Jacobins dont le patriotisme était inattaquable 9 . De là l'attestation de civisme obtenue par lui de Robespierre, avec qui, du reste, il n'avait jamais été lié, et dont les amis lui étaient si étrangers, qu'il ne connaissait pas Saint- Jusl, même de vue \
Eh bien, qui le croirait? un certificat de civisme donné par Robespierre à un membre du club des Jacobins, à un patriote reconnu pour tel, à un homme qui en était venu à ne professer d'autre croyance que la croyance en Dieu 4 , et dans les papiers duquel on trouva des vers qui commençaient ainsi : « Ni culte, ni prêtres, ni roi 5 , » tel devint, de la part du Comité de sûreté générale, dans ses machinations contre Robespierre, le pivot de l'intrigue la plus basse qui fut jamais.
Informé qu'il se tenait chez Catherine Théot des réunions d'un caractère superstitieux, et que dom Gerle la fréquentait, les meneurs du Comité de sûreté générale, de concert avec Barère, bâtirent là-dessus l'échafaudage d'une prétendue conspiration mystique dont ils espérèrent tirer parti pour couvrir tout au moins Robespierre de ridicule, en y mêlant implicitement son nom.
En quoi consistaient les relations de dom Gerle avec
1 Voy. les pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois sur les papiers trouves chez Robespierre, n« LVII. — Bibl. hisl. de la Rio., 856-7-8. {Britisk Muséum.)
1 C'est ce qui résulte du témoignage de Barèrc lui-même, qui, duns le rapport qu'il rédigea contre Catherine Théot sous le nom de Vadicr, déplore la confiance que dom Gerle inspirait aux patriotes. Voy. Vliist. partent., t. XXXIII, p. 2i8.
• Voy. à cet égard sa propre déclaration, n° LVII des pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois.
4 Voy. la note critique à la suite de ce chapitre.
5 Ibid. Rapport de Vadier, Uist. parlent., t. XXXIII, p. 250.
Catherine Thcot? Voici ce qu'il en a dit lui-même : « Je connaissais cette femme depuis plus de deux ans ; et le matin, quand je sortais, j'entrais chez elle pour lui dire le bonjour; je restais un quart d'heure, et me retirais. L'origine de la connaissance que je lis de cette femme était celle-ci : j'entendis parler d'une femme qui, depuis nombre d'années, combattait la doctrine des prêtres et leur présageait une chute prochaine : je voulus la connaître. J ai trouvé chez elle un mélange de vrai et de faux... Mais elle portait au suprême degré l'amour de la patrie, la soumission aux lois, et jamais, dans les conversations, on ne s'entretenait de révolutions. Dans le dernier mois, j'avoue que j'ai aperçu chez elle des hommes dont la figure était nouvelle pour moi..., et j'ai vu, par tout ce qui s'est passé depuis, que ces gens-là, malintentionnés et voulant trouver un rassemblement où il n'y en avait pas l'ombre, étaient forcés de le former eux-mêmes. Ce qu'on a raconté de « baisers des sept dons, » de « sucement du menton, » est si ridicule, que je n'ai rien à répondre. Je me réduis à dire que, quand j'allais chez elle, je la baisais au front ou sur les joues, voilà tout. S'il y en a eu davantage pour les autres, cela les regarde. L'histoire de la conspiration est une invention d'un bout à l'autre 1 . >»
Tel est, dans toute sa naïveté, le récit de dom Gerle, récit probablement incomplet, mais qui donne la clef des manœuvres du Comité de sûreté générale, par la dénonciation de ces hommes qui, « voulant trouver un rassemblement où il n'y en avait pas l'ombre, étaient forcés de le former eux-mêmes. »
EL en effet, la nouvelle Église de la Mère de Dieu se composait en partie... de qui ? D'espions aux gages du Comité de sûreté générale. Laissons parler Senar qui fut, avec Héron 2 , le principal instrument de cette intrigue. En sup-
1 IN 0 LVU des pièces justiûcalives, à la suite du rappoi'l de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre.
3 Nous ferons remarquer, en passant, que ce Héron, employé ici dans une machination contre Robespierre, est le môme que certains historiens,
posant même la relation de Senar véridiqiic, rien de plus propre à flétrir l'hypocrisie de ceux qui, dans des morneries de béate imbécile, signalèrent un dangereux complot ourdi contre l'existence de la République. « L'indicateur du rassemblement, raconte Senar, m'introduisit sous prétexte de me faire recevoir comme frère de la synagogue. Nous convînmes d'affecter un air dévot et que je me dirais de la campagne. Nous entrâmes dans une espèce d'antichambre. Arriva un homme vétu d'une robe blanche. On nous dit : « Frères et amis, asseyez-vous. » Mon conducteur fut introduit seul dans une pièce à côté, et revint peu après avec une femme qui me dit : « Venez, homme mort tel, venez vers l'immortalité. » Je riais intérieurement de ces singeries, et je gardais, extérieurement, un sérieux d'admiration. Je fus introduit dans l'appartement de la Mère de Dieu. Une femme arriva, et, quoiqu'il fût huit heures du matin et que l'appartement fût éclairé, elle alluma un réverbère à trois branches, plaça dessous un fauteuil, et mit un livre sur ce fauteuil. On regarda à la pendule, et l'on dit : « L'heure s'avance; la Mère de Dieu « va paraître... >• On sonna, et alors sortit de dessous une alcôve fermée par deux rideaux blancs une vieille femme qu'on soutenait sous les bras, et dont les mains et la tète étaient dans un tremblement perpétuel. On la monta dans un grand fauteuil, on l'assit; les deux femmes qui la conduisaient baisèrent sa pantoufle, ses deux mains, et se relevèrent, en disant : « Gloire à la Mère de Dieu! » Puis on lui donna pour déjeuner une tasse de café au lait, avec des tartines... Survint Gerle, le Chartreux. Il s'agenouilla, baisa la joue de la Mère de Dieu, qui lui dit : « Prophète « de Dieu, prenez séance » Une femme nommée Geoffroy remplissait un rôle qu'on appelait celui de VÈclairetise; elle prit le livre placé sur le fauteuil, et le plaça,
M Michèle», entre autres, ont voulu faire passer pour l'homme du Robespierriiiue! Il était si peu cela, que nous le verrons dans le chapitre suivanl figurer parmi ceux sur lesquels les Iléberttsles comptaient pour leur délivrance, quand ils furent mis en prison.
HORRIBLES MACHINATIONS CONTRE ROBESPIERRE. î>7
au milieu des récipiendaires, près de Gerle. Plus bas» sur un autre siège, était une belle femme blonde que Ton nommait la Chanteuse, et, de l'autre côté, une superbe femme brune, jeune, fraîche, désignée sous le nom de Colombe.., » Ici Senar raconte comme quoi les assistants jurèrent soumission aux prophètes de Dieu, et, après avoir cité un passage inintelligible de l'Apocalypse dont il prétend que VÉclaireuse fit lecture, il ajoute : « Gerle leva les mains. Alors on nous conduisit à la Mère de Dieu, et là, à genoux sur un gradin, une femme me prit la téte, et Catherine Théot me dit : « Mon Gis, je vous reçois au nombre de mes ■ élus; vous serez immortel. » Puis elle me baisa le front, les oreilles, les joues, les yeux, le menton, et prononça les mots sacramentels : « La Grâce est diffuse » On devine la conclusion de ces incroyables bouffonneries. Des agents de police avaient été apostés dans le voisinage. « J'ouvris une fenêtre, continue Senar, je donnai le signal, et à l'instant accoururent les observateurs (c'est le mot pudique dont il se sert) et la force armée *• * Les quelques niais qui étaient là furent arrêtés en grande pompe; on fit semblant de fouiller partout avec anxiété, comme pour découvrir des papiers importants, qui, cela va sans dire, ne furent pas découverts 5 ; mais ce que les agents du Comité de sûreté générale trouvèrent naturellement dans le lit de la Mère de Dieu, ce fut une lettre qu'ils y avaient euxmêmes glissée, lettre où Robespierre était appelé « le Fils de l'Être suprême, le Verbe éternel, le Messie désigné par les prophètes 4 . » Vilatc, que ses conversations avec Bar ère mirent au courant de cette machination ignoble, écrit : « Il ne faut pas croire que cette. lettre fût de la main de Catherine Théot; la vieille béate ne savait pas même signer son nom 5 . »
1 Révéla lioDs puisées dans les cartons des Comités, ebap. xv, p. 173-180. • » Ibid., p. 181.
5 «i Je cherchai des papiers, il n'y en avait pas. » Sekar, chap. xv, p. 182.
4 Voy. la noie critique placée à la suite de ce chapitre.
' La Mytièret de la Mère de Dieu dévoilée, chap. iv, p. 309. - Senar lui-
Ainsi, pour mêler le nom de Robespierre à un prétendu complot de contre-révolution mystique; pour faire de lui le complice d'une vieille folle qu'il ne connaissait pas; en un mot, pour le livrer à la risée publique comme pape et comme Messie, on avait... le certificat de civisme et la lettre; sans compter que, ainsi que lui, dom Gerlc demeurait chez un menuisier 1 : quelle coïncidence frappante! Et comment, après cela, conserver des doutes? Eu vérité, on rougit d'avoir à raconter de telles choses.
Restait à donner à cette ridicule affaire le plus d'importance et de retentissement possible : Vadier fut chargé du rapport, et ce fut Barère qui, en secret, le rédigea*. La sibylle se nommait Thêot : pour mieux lier la farce dont elle était l'héroïne à la proclamation de l'Être suprême, Barère substitua dextrement au nom de Thêot celui de Théos (en grec Dieu), et il présenta son thème de manière à mettre Robespierre en scène, sans le nommer.
Or il avint que ce dernier occupait précisément le fauteuil, lorsque, le 27 prairial (15 juin), Vadier parut à la tribune, affectant un air sérieux et froid, destiné à rendre d'autant plus piquante la lecture qu'il allait faire. Dans ce travail, tout avait été défiguré ou exagéré avec un singulier mélange d'étourderie et d'astuce. Dom Gerle y apparaissait sous les traits d'un moine hypocrite, calculateur et plein de prestiges; on y rappelait complaisamment sa motion en faveur de l'Église catholique, mais sans ajouter qu'il lavait retirée presque aussitôt, et l'on passait sous silence toutes les marques de patriotisme qu'il avait données 5 ; on y multipliait à plaisir le nombre des dévots engoués de la vieille diseuse de bonne aventure, tandis qu'en réalité ce nombre s'élevait à trente ou quarante
même n'ose pas dire que celte lellre fût de Catherine Thêot : « Une certaine lettre, dit-il, écrite à Robespierre, au nom de ta Uhre de Dieu. » Voy. Révélations, etc., chap. xt. p. 187. •
1 Vilate, chap. v, p. 285.
« Ibid.
3 Voy. le rapport dont il b'agit, Hiat. partem., t. XXXIII, p. 248.
HORRIBLES MACHINATIONS CONTRE ROBESPIERRE. î>9
idiots, femmes, vieillards et enfants 1 ; on y faisait figurer parmi les initiés « beaucoup de militaires % lesquels en réalité se réduisaient à un vieux soldat borgne 3 ; on y donnait comme autant de preuves d'un complot contre-révolu lionnaire certains bijoux et livres, — trouvés, non pas même chez Catherine Théot, mais chez une marquise de Chastcrtois, accusée, elle aussi, de se livrer à des pratiques superstitieuses, — savoir les prophéties de Nostradamus, un portrait de Marie-Antoinette, une médaille représentant Lucifer terrassé par l'archange Michel, un livre de sorcellerie, intitulé Les Clavicules du rabbi Salomon 4 , etc., etc.. Il va sans dire que le rapporteur appuyait avec délices sur le côté burlesque des scènes auxquelles le galetas de la pythonisse avait servi de théâtre. El pendant ce temps, ce n'étaient le long des bancs de l'Assemblée qu'applaudissements railleurs, violents éclats de rire 5 ; et tous les regards de se porter sur Robespierre, cloué sur son fauteuil, obligé de présider lui-même à ces pasquinades indécentes, condamné enfin au supplice d'en dévorer l'outrage. Vadier conclut en demandant que dom Gerle, Catherine Théot, un médecin nommé Lamotte, la veuve Godefroy, et la marquise de Chastenois, fussent traduits au Tribunal révolutionnaire. C'est ce que l'Assemblée décréta, ordonnant, en outre, l'envoi du rapport aux armées et à toutes les communes de la République 6 .
Le soir même, encouragé par son succès, Vadier court
1 Hist. parlcm., t. XXXIII, p. 251. — Rapprocher de ce passage du rapport ce que Vilate affirme tenir de Bar ère lui-même, chap. xu, des Mystères de la Mère de Dieu dévoilé*.
* Rapport présenté par Vadier, ubi tuprâ. p. 251.
5 ViLâTB, chnp. xu, p. 302.— Il est à remarquer qu'en font ceci Vi h te est peu suspect de partialité envers Robespierre, qu'il avait alors le plus grand intérêt à injurier et attaquer, ce a quoi il ne manque pas dans le cours de son ouvrage, bien qu'il n'ait pas un seul fait à donner à l'appui de ses injures intéressées.
4 Rapport présenté par Vadier, ubi tuprà, p. 252 et 255.
5 Voy. le compte rendu de la séance, dans VHist. parlent., t. XXXII I, p. 245-159.
« Hùt. porto»., t. XXXIII, p. 259.
lire son rapport aux Jacobins. Mais quel fut son désappointement, de n'y rencontrer que visages sombres, et de n'entendre retentir autour de lui que murmures 1 ! Il sentit que, là, l'intrigue était percée à jour.
Cependant, Fouquier-Tinville se préparait à porter l'affaire au Tribunal révolutionnaire, lorsque l'ordre de la différer lui fut donné par Robespierre, t au Comité de salut public, et au nom de ce Comité *. » Fouquier, dont cette intimation déconcerte les antipathies, ne manque pas d'insister; il représente qu'il y a un décret, qu'il faut l'exécuter et, ne pouvant se faire entendre ce jour là, comme il l'a raconté lui-même, il va rendre compte au Comité de sûreté générale de ce qui vient de se passer. Les mots dont il se servit sont caractéristiques; ilsrentrent dans le système de calomnie employé alors contre Robespierre par ses ennemis : t //, il, il, au nom du Comité de salut public, s'y oppose. — C'est-à-dire Robespierre, » répliqua un des membres, Amar ou Vadier \
La chose n'alla pas plus loin : le coup était porté.
C'est ce que sentirent amèrement les partisans de Robespierre, et Payan lui écrivit, à cette occasion, une longue lettre, où il l'engageait d'une manière pressante à combattre la mauvaise impression que le rapport de Vadier pouvait avoir produite, par un autre rapport conçu à un point de vue élevé, vaste, philosophique, présentant le tableau de toutes les factions et indiquant le lien qui les unissait. Dans cette lettre de Payan, remarquable à divers titres, l'inconvénient de laisser le pouvoir révolutionnaire flotter entre deux Comités était signalé avec beaucoup de sagacité et de force. Les meneurs du Comité de sûreté générale y étaient peints comme des hommes dont la portée politique était loin de justifier l'ambition. La nécessité de l'unité
* HUt. parlent., t. XXXIII, p. 259 et 260.
•Déclaration de Fouquier-Tinville lui-même dans son procès. Hitt. parlrm., t. XXXIV, p. 246.
Voy. à ce sujrt la note critique placée a la suite de ce chapitre.
* Ibid.
d'action, et, par conséquent, celle de subordonner entièrement le Comité de sûreté générale au Comité de salut public, y était vivement mise en relief. « II faut, continuait Payan, attaquer le fanatisme, donner une nouvelle vie aux principes développés dans votre rapport sur les idées religieuses; faire disparaître les dénominations de la superstition, ces pater, ces ave, ces épi 1res prétendues républicaines; organiser les fétes publiques; favoriser surtout l'opinion éclairée du peuple qui prend la Mère-Dieu pour une folle; frapper néanmoins les auteurs, les imprimeurs, les journalistes et Bouland, qui ont profité de cette circonstance pour défigurer la fête de l'Être suprême; punir aussi quelques défenseurs officieux, Chauvcau-Lagarde, par exemple, duquel j'ai une pièce parlante contre Marat; attaquer tous ceux qui ont essayé de pervertir la morale publique, renverser enfin Bourdon et ses complices \ » Payan insistait pour que Robespierre ne perdit pas de temps; car, selon lui, l'heure du danger allait sonner.
Il voyait juste en ceci : l'intrigue qui vient d'être retracée fut suivie d'une autre d'un caractère encore plus criminel : celle des Chemises rouges*
On se rappelle la tentative d'assassinat commise par Admirai sur la personne de Collot-d'Herbois, et la visite étrange faite à Robespierre par Cécile Renault, le même jour. Le crime d'Admiral n'était pas nié : l'assassin se vantait; et, quant à Cécile Renault, ses propres déclarations ne permettaient guère le doute. Citons son interrogatoire par Dobsen, Fouquicr-Tinville et Josse :
« Quelles étaient vos opinions? — Je voulais un roi. — Comment pensiez-vous que la royauté pût être rétablie?
— Par le succès des Puissances coalisées. — N'avicz-vous pas le dessein de concourir au rétablissement de la royauté?
— Oui. — Comment? — Par des secours en argent, et par les moyens en mon pouvoir. — Quel était votre but en al-
1 Celle pièce est une de celles qui furent publiées à la suite du rapport de Courtois sur les papiers de Robespierre. Elle se trouve reproduite eu entier dans VUiêL parlcm., t. XXXIII, p. 394-399.
il a
lant chez Robespierre? — De lui parler. — Quel élait l'objet sur lequel vous vouliez parler à Robespierre? — Je ne veux donner à cet égard aucune explication. — N'aviez vous pas deux couteaux? — Oui. — N'aviez-vous pas dessein de vous en servir pour l'assassiner? — Non. Au surplus, vous pouvez en juger comme il vous plaira. — Je vous somme de nouveau de déclarer pourquoi vous êtes allée cbez Robespierre. — Je n'en dirai pas davantage; c'est à 'vous de deviner le reste 1 . » DéjA, par la plus sanglante des ironies, Cécile Renault avait dit : « J'avais intention de lui demander des instructions sur l'affermissement de la République s ! *» Elle déclara que, pour renverser le gouvernement républicain et aider au triomphe des armées coalisées, elle aurait vendu jusqu'à ses hardes 5 .
Avant de pousser plus loin, nous devons remarquer que Robespierre demeura complètement étranger A l'instruction dont le tableau va être présenté. D'abord, c'était l'affaire du Comité de sûreté générale, composé de ses plus implacables ennemis, et le récit de Scnar, agent de ce Comité, suffirait seul pour prouver que tout fut concerté entre les Voulland, les Jagot, les Louis (du Bas-Rhin), etc.. . Ensuite, qu'on lise d'un bout à l'autre, soit les papiers produits plus tard contre Robespierre, soit l'ensemble des documents publiés sous le litre de Chemises ronges, et Ton n'y découvrira pas la moindre trace de son intervention. Comment, d'ailleurs, eût-il pu n'être pas étranger à une procédure qui, ainsi qu'on va le voir, ne fut qu'une abominable machination dont le but était de le perdre?
Cécile Renault avait contre elle ses aveux et la loi. Ce
qu'elle avait pour elle, c'était sa jeunesse, sa qualité de femme, son courage: considérations puissantes sans doute,
1 Les Chemises rouget. Voy. le dossier des Chemises rouges, t. II, p. 6, 7 el 37. Paris, an tu. • Ibid., p. 7.
8 Ibid., p. 40. — Les iulerrogaloires d'où tout ceci es! tiré sont signés de Cécile Renault.
mais peu de nalure à toucher le cœur d'un Vadier, d'un Voulland, d'un Jagot, d'un Fouquier-Tinville.
Chargés, par la nature même de leurs fonctions, de tout ce qui concernait la haute police politique, les meneurs du Comité de sûreté générale et l'accusateur public ne se contentèrent pas de destiner Cécile Renault à la guillotine: ils lui cherchèrent partout des complices. Coup sur coup, ils firent arrêter :
Le père et le frère de la jeune fille, parce que, en fouillant leur maison, on y trouva deux tableaux représentant Louis XVI et Marie-Antoinette
Un maître d'école nommé Cardinal, parce que, huit jours après l'attentat d'Admiral, il s'était exprimé d'une manière injurieuse sur le compte de Robespierre *;
Un chirurgien nommé Sainlanax, parce que, à la nouvelle du danger couru par Collot-d'Herbois, il s'était répandu, dans un café de Choisy-sur-Seine, en propos diffamatoires et menaçants à l'égard de Robespierre et de Collot 5 ;
Un certain Pain d'Avoine, parce que, le 5 ou le 4 prairial, il avait dîné avec Admirai 4 ;
Une dame Lamartinière, parce que, maitressed'Admiral, elle avait retiré chez elle les meubles de son amant, la veille de l'attentat 5 ;
Un nommé Portebœuf, parce que, en apprenant l'arrestation de l'assassin, il s'était échappé à dire : C'est bien malheureux 6 ;
Et enfin, une dame Crécy Lcmoine, parce que c'était en sa présence que Portebœuf avait parlé 7 .
1 Procès-Terbal de l'arrestation de Renault père et fils. Dossier des Chtmiset rouges, p. 203-207.
* Réquisitoire de Fouquier-Tinville. /otef., p. 239. 3 Dossier des Chemises rouges, t. H, p. 1-12.
* Ibid., p. 115-116.
* 7&tf., p. 16-23, et t. I, p. 198.
* Ibid. y l. I, p. 208-209.
7 Son silence fut interprété dans le seus d'une adhésion par Fouquier- Timille. Voy. son réquisitoire, ubi suprà, t. Il, p. 231.
Cécile avait deux frères à l'armée : ils furent sur-lechamp mandés à Paris et jetés en prison 1 !
Il semble que ces avides pourvoyeurs de l'échafaud eussent pu s'arrêter là; mais non : sachant qu'il n'était pas une goutte de sang versé dont l'opinion publique, égarée, ne fut prête à rendre Robespierre responsable, ils imaginèrent de faire de Cécile Renault l'agent d'une vaste conspiration, de manière à rendre son supplice effroyablement solennel, et à présenter Robespierre comme un tyran à la conservation duquel on était forcé d'immoler victimes sur victimes.
Et n'est-ce pas aussi pour perpétuer cette impression que des historiens font mourir sur la guillotine les deux frères de Cécile Renault 3 ? Or, non-seulement cela est faux, mais il est à remarquer que ce fut à Robespierre luimême que l'un des deux frères, quartier-maître du 2 e bataillon de Paris, conlia le soin de protéger et de défendre son innocence. La lettre existe. Ce que Robespierre fit en cette circonstance, on l'ignore, ses ennemis ayant eu le pouvoir de supprimer tout ce qui aurait honoré sa mémoire f ; mais ce qui est certain, c'est ce que les deux frères de Cécile Renault ne périrent pas, d'où il est permis de conclure qu'ils durent, sinon leur liberté immédiate, — elle leur fut rendue le I e ' fructidor seulement,— au moins leur vie, à cet appel du jeune Renault : « Robespierre, tu es généreux, sois mon avocat 4 . •
Nous avons mentionné dans un des précédents chapitres les manœuvres contre-révolutionnaires du baron de Batz, de l'épicier Corley, du commissaire Michonis. A l'époque où, pour déjouer les recherches de la police, le baron de Batz avait à Paris plusieurs domiciles, il avait logé rue
* Chemin» rouge», introduction, p. xliij.
* M. Àli«on, par exemple, dans son Hittoire de l'Europe.
8 On sait que le thermidorien Courtois ne se fil pas scrupule de dérober nu public et à l'histoire ceux des papiers de Robespierre qu'il jugea convenable de laisser dans l'ombre.
* Papier» inédit» trouvé» chez Robespierre, Saint- Ju»t, Payan, etc., supprimé! ou omis par Courtois, t. Il, p. 196 et 197.
Hel vétius, chez on nomme Roussel. On le sut ; et ce dernier, soumis à un interrogatoire, déclara qu'il avait connu le baron de Batz chez l'actrice Grand-Maison ; que celle-ci, avec laquelle le baron avait des liaisons de plaisir, possédait à Charonne une maison de campagne que fréquentait, entre autres personnes, le marquis de Guiche, caché sous le nom emprunté de Sévignon ; que de Batz entretenait une active correspondance; qu'il découchait souvent; qu'il passait pour Tort aise Dans tout cela, pas un mot qui indiquât le moindre rapport entre les menées de l'insaisissable conspirateur et l'affaire de Cécile Renault , affaire qui elle-même ne semblait avoir avec l'attentat d'Àd mirai qu'un rapport de coïncidence. Et cependant le Comité de sûreté générale s'empressa d'amalgamer les causes, à l'aide de cette formule générique : Conjuration de l'étranger. Dans cette conjuration, il eut soin de comprendre, pour lui donner encore plus d'éclat, le jeune Laval de Montmorency, le prince de Rohan-Rochefort, le comte de Pons, le vicomte de Boissancourt, Sombreuil, son fils, et enfin, par un raffinement de perfidie qu'il nous reste à expliquer, toute la famille Saint-Amaranthe
Madame de Saint-Amaranthe, née Saint-Simon d'Arpajon, avait épousé M. de Saint-Amaranthe, officier de cavalerie. Le ménage ne fut pas heureux. Le mari était débauché, la femme coquette. Saint-Amaranthe, ruiné, disparut un beau jour et alla mourir en Espagne, cocher de fiacre, selon quelques-uns; d'autres disent qu'il revint à Paris, où il exerça le métier de boutonnier. Sa femme, restée veuve de fait, se consola ; elle eut des amants, entre autres le vicomte de Pons, et l'on trouve sur cette liaison, dans les Mémoires du comte Alexandre de Tilly, des détails qui, à les supposer authentiques, ne sont pas de nature à figu-
1 Dossier des Chemiiti rouget. Interrogatoire de Roussel, t. I, p. 136, et 147-191.
> Voy. la liste des accusés, à !■ suite du rapport d'Élie Lacoste, n° S67 du Moniteur, an il, 1794.
rer ici «. Une chose est certaine, toutefois, c'est qu'au commencement de la Révolution, madame de Saint-Amaranthe avait la réputation d'une femme galante. Elle était belle, et avait une fille plus belle encore. VAlmanach des honnêtes femmes, espèce de calendrier obscène publié en 1790. met mademoiselle de Saint-Amarauthe au rang des jeunes filles très-émancipées, et c'est sous ce jour qu'elle est présentée, en termes du reste qui ne veulent pas être malveillants, soit dans le Journal général de la cour et de la ville, connu aussi sous le nom du Petit Gautier, soit dans la Chronique scandaleuse, journal royaliste rédigé par Cliampcenets,Tilly et Rivarol. La Révolution survenant, les dames de Saint-Amaranthe continuèrent le même genre de vie ; seulement, leur société changea. Au lieu de comtes et de marquis, elles reçurent des représentants du peuple, qu'elles surent attirer par leur beauté et retinrent par toutes les séductions d'une vie de plaisir. On faisait chez elles bonne chère ; on y jouait, et très-gros jeu. Dès 1789, Mirabeau est signalé comme ayant perdu au creps, chez madame de Saint-Amaranthe, une somme de deux mille louis. Plus tard, dans les salons que la dame occupait au Palais- Royal, n w 50, indépendamment de son habitation de la rue Vivienne, n° 7, on vit affluer et se mêler aux acteurs Fleury, Elleviou, Trial, tous les révolutionnaires de mœurs faciles ou légers de scrupules : Danton , par exemple, Chabot, Desfieux, Héraut de Séchelles. Successivement, le n° 50 devint un réceptacle de patriotes douteux, de libertins à la mode et d'escrocs de bon ton f . Desfieux était un des principaux souteneurs de la banque 3 , et Chabot se montrait fort assidu aux soupers fins. C'était a l'époque où ce dernier faisait partie du Comité de sûreté générale :
1 Ceui qui seraient curieux de les connaître n'ont qu'à consulter les Mémoires de Ttlly t. 111, p. 158 et suir.
» Escroc est le mot même dont se sert Chrétien dans sa déposition louchant les salons de madame de Sainl-Amaranllie. Voy. le dossier des CAcmises rowjes, I. I, p. UO-iii.
« Jbié.
aussi parvint-il sans peine à détourner l'effet de plusieurs dénonciations dirigées contre le tripot qu'abritait son patronage «•
Madame de Saint-Amaranthe, d'ailleurs, ne négligeait rien, à ce qu'il parait, pour se protéger elle-même, jusquelà qu'elle avait des espions a sa solde *. Sarline, (ils de l'ancien lieutenant de police, et déjà décrié pour ses mœurs avant la Révolution 3 , épousa mademoisellede Saint-Amaranthe, qui n'en continua pas moins à faire les honneurs du salon de sa mère, dont l'amant ô tait connu dans la maison sous le nom d'Eugène 4 .
Maintenant, que les ennemis de Robespierre aient osé inventer la fable, prodigieusement absurde, qui le montre se faisant introduire par l'acteur Trial dans une maison de cette espèce, y soupant, s'y enivrant et y laissant échapper au milieu des fumées du vin de redoutables secrets, voilà ce qui est incompréhensible; mais ce qui confond, c'est qu'une pareille fable se soit répandue, ait été recueillie, et se lise dans certains livres qui se piquent d'être sérieux 5 . L'acteurTrial, qui, dans cette pitoyable invention, joue le rôle d'introducteur de Robespierre, ne cessa d'opposer à la calomnieuse rumeur dont il s'agit, et cela, même après le 9 thermidor, les plus énergiques, les plus solennels démentis ; et quant à son intimité avec Robespierre, on en peut juger par ce fait qu'il fut un de ceux qui, le 9 thermidor, déployèrent contre lui le plus de zèle. Ceci, du reste, ne lui profita guère. Aux yeux des réactionnaires triomphants, sa persévérance à confondre une imposture qui servait leurs fureurs fut un crime irrémissible; ils montèrent une cabale pour le chasser de la scène à force
1 Voy. le dossier îles Chemises rouges, t. 4, p. 140-144.
* Chrétien affirma leuir ce fuit de Dcsfieux lui-même. Yoy. sa déposition, ubi suprà, p. 140-144.
5 Voy. dans les Mémoires de Bachaumont ses aventures avec Adeline, de la Comédie-Italienne, et autres filles à la mode.
* Voy. la déposition de Chrétien.
5 Voy. la note critique placée a la suite de ce chapitre.
de sifflets, et le malheureux en mourut de chagrin
Mais de l'incroyable audace du mensonge en question une preuve existe, plus décisive encore. Les inventeurs de la scène où ils font figurer « le monstre qui se met en pointe de vin, » ont commis l'inadvertance de placer cette scène à Tépoque où il fut question de la conspiration du baron de Ratz, c'est-à-dire dans les premiers jours de prairial. Or il était difficile qu'à cette époque madame de Saint-Amaranthe reçût Robespierre à sa table, par la raison bien simple qu'elle et sa 011e étaient alors en prison !... Elles avaient en effet été arrêtées près de deux mois auparavant, sur la proposition du Comité révolutionnaire de la Halle au Blé, et sur la dénonciation circonstanciée de Chrétien, délégué de la Convention aux lies du-Vent *. On lit dans les Mémoires d'un prisonnier de ce temps-là : « Dans les premiers jours de floréal, on amena de Sainte-Pélagie à la prison des Anglaises douze prisonnières, au nombre desquelles se trouvaient les citoyennes Saint - Amaranthe 5 . »
Ainsi l'on a représenté Robespierre s'enivrant vers la fin du mois de mai chez une femme qui avait été arrêtée à la fin du mois de mars, et qui, au commencement du mois A* avril, avait été transférée de Sainte-Pélagie à la prison des Anglaises, qu'elle ne quitta plus que pour aller à l'échafaud!
1 De tous les auteurs angluis qui ont écrit sur la Révolution , celui qui a eu sous la main le plus de matériaux est .M. Wilson Croker, le même qui a vendu au Brttish Muséum la précieuse collection où nous avons tant puisé. Mais M. Croker était un tory fanatique, un libelliste sans scrupule» Tinsulteur par excellence de la France, de la Révolution française, et nommément de Robespierre. Eh bien, M. Croker, lui-même, fait justice en ces termes de la fable dont il s'agit : « It won M be easy to disprove this slory, but it « eosl Trial his livelihood and bis life; for, afler the 9 thermidor, tbe pum blic hissed him offtbe stage, which, it scems, broke his heart. » Voy. Essaya on the early period of ihe French Révolution, by the laie Right Bon. John Wilson Croker, p. 496, 1857.
* Elles furent arrêtées le (0 germinal (30 mars) 1794.
8 Poicnbl. Encore une victime, ou Mémoires d'un prisonnier de la maison dite des Anglaises, rue de r Oursins.
Mais quoi! le sombre, l'austère, le sobre, le circonspect Robespierre égarant sa vertu dans une maison de jeu, se risquant au milieu des amours, et confiant les secrets de sa politique à des femmes galantes, dans une orgie..., c'était une histoire si piquante, surtout rapprochée de la lettre découverte dans le lit de la prophétesse Théot! Elle eut donc cours, en dépit de sa monstrueuse absurdité ; et le Comité de sûreté générale, par la perfidie avec laquelle il impliqua les Saint-Amaranlhe dans le procès intenté à Cécile Renault, fournit un affreux complément à la calomnie. Puisque Robespierre s'était livré à table, quoi de plus clair? rendu à lui-même, il avait dû craindre les révélations et cherché à faire disparaître les témoins; dès lors, tout était parfaitement expliqué : la Saint-Amaranthc périssait victime de la nécessité où était le monstre d'effacer à jamais les vestiges de ses déportements !
Les choses préparées de la sorte, ce fut Élie Lacoste, un des membres du Comité de sûreté générale, et un des plus hardis ennemis de Robespierre, qui se chargea de porter à la Convention le rapport relatif à la « Conjuration de l'étranger. » Ce rapport constatait , à côté d'assertions sans preuves, plusieurs faits vrais, et n'était pas, ainsi qu'on s'est trop plu à le dire, un pur roman ; mais il avait cela' d'horrible, qu'il confondait dans la même accusation, comme coupables du même crime, des personnes entièrement étrangères l'une à l'autre, et rapprochait madame de Saint-Amaranlhe de Cécile Renault. « Violent, cruel coup de parti, s'écrie avec raison un illustre historien de nos jours, de placer juste au milieu des assassins de Robespierre ces femmes royalistes qu'on disait ses amies, pour que leur exécution l'assassinât moralement 1 ! »
La liste lue par Élie Lacoste 5 comprenait quarante et
1 Xichelet. Histoire de ta Révolution, Ihr. XX, chap. u.
M. Michelci, arec lequel nous regrettons amèrement de ne pas nous trouver plus souvent d'accord, a démêlé ici les manœuvres astucieuses du Comité de sûreté générale avec une sagacité rare.
« Voy. le Moniteur, n° 367, an u, 1794.
un noms ; on y en ajouta successivement huit autres, de sorte que, le matin du jour où les accusés devaient comparaître devant le Tribunal révolutionnaire, leur nombre s'élevait à quarante-neuf.
Ce jour-là, quelques instants avant Pouvertùre de l'audience, une lettre est remise au président; elle était signée : Ci-devant comte de Fleury, et se terminait par ces mois: « Tremblez, vils monstres! le moment arrive où vous expierez tous vos forfaits 1 . » L'auteur demandait à être mis en jugement avec ses amis. Fouquier-Tinville venant.à entrer : « Tiens, lui dit le président, lis ce poulet que je viens de recevoir. » Fouquier aperçoit sur la suscription le mot pressé^ et s'écrie aussitôt : « Eh bien, puisque ce monsieur est pressé, il faut l'envoyer chercher. » Et il en donna l'ordre*.
L'audience s'ouvrit à dix heures, le 29 prairial (\7 juin). Quatre administrateurs de police, Froidure, Soulès, Dangé et Marino, étaient, en cet instant, au greffe des huissiers, avec le comte de Fleury, qu'on venait d'amener. Fouquier- Tinville fait signe qu'on les introduise tous ensemble. A leur entrée dans la salle, les administrateurs saluent le président; mais quelle est leur surprise, lorsque tout à coup Fouquier-Tinville demande acte de l'accusation qu'il déclare porter contre eux 5 ! Ceci était un nouveau coup de poignard à l'adresse de Robespierre. L'arrestation inattendue de ces hommes, connus pour être ses ennemis personnels, quoique rangés dans la classe des patriotes, tendait à accréditer de plus en plus l'opinion que l'ordonnateur et le bénéficiaire de ce drame sanglant, c'était lui 4 .
Le procès ne fut pas long, devant avoir lieu sous l'empire
1 Voy. celte lettre dans le dossier des Chemises rouges, t. Il, p. 210-211. 1 /6M., introduction, p. xlv.
3 /6»d., p. xlvj.
4 « Froidure a été guillotiné en chemise rouge, comme complice du prétendu assassinat de Robespierre. C'est un mystère que je ne comprends pas, et je regrette Froidure, qui détestait Robespierre, mais qui ne pouvait pas l'assassiner. » Déposition de Réal, dans le procès de Fouquier- Tinville, t. XXXIV, de Vllist. pirl., p. 385.
des formes, odieusement cxpédilives, consacrées par la loi du 22 prairial. Si l'affaire eût pu être publiquement discutée, si les prévenus eussent été admis à faire entendre leurs défenseurs, nul doute qu'on n'eût percé à jour la trame que les meneurs du Comité de sûreté générale avaient ourdie ; mais non, la possibilité d'égorger les prévenus rapidement et dans l'ombre fît qu'on les égorgea selon le plan et en conformité avec les vues des artificieux ennemis de Robespierre; de sorte qu'il se trouva avoir forgé, dans la loi du 22 prairial, une lame acérée, qu'ils saisirent avec une joie farouche et lui plongèrent tout entière dans le cœur : exemple à jamais mémorable de l'expiation réservée à quiconque s'écarte, quels que soient ses motifs, des règles fondamentales de la justice!
Et ici l'expiation fut effroyable. Il avait été récemment décidé que la guillotine serait transférée de la place de la Révolution à la barrière du Trône, ce qui donnait aux fatales charrettes tout le faubourg Saint-Antoine à traverser: pour mieux frapper les imaginations, pour que rien ne manquât à l'horreur du tableau, Fouquier-Tinville , instrument d'une idée émise dans le Comité de sûreté générale par un de ses membres, Louis (du Bas-Rhin) 1 , donna ordre à l'exécuteur défaire emplette de l'étoffe nécessaire à la confection de cinquante-quatre chemises rouges. La chemise rouge, c'était le vêtement des parricides; et plus on affectait, en cette occasion, de porter haut Robespierre, le dictateur, le roi, le pontife, plus on était sûr de le rendre odieux. Cinquante-quatre personnes, parmi lesquelles des femmes, des jeunes filles, presque des enfants, traînées lentement à l'échafaud dans le costume des parricides, parce qu'un beau jour Robespierre avait reçu une visite suspecte ! On juge de l'effet ! Voulland élait si fier du
1 C'est ce qu'affirme Senar, qui était présent. Dans l'iulroduclion aux Chemises rouges, p. xlvij, on lit : « Fouquier élanl monté à la buvette du tribunal, un membre des Comités révolutionnaires lui lit observer qu'il devait envoyer les condamnés a la guillotine revélus de chemises rouges. Fouquier adopla celte idée, » etc.
succès de celle machination et si heureux du triomphe promis à sa haine, qu'il résolul de savourer tout à son aise l'horrible speclacle. « Allons, dit-il, auprès du grand autel, voir célébrer la messe rouge*. » Allusion ironique et féroce dirigée contre le grand prêtre de l'Être suprême ! De sou côté, désirant jouir du coup d'œil, Fouquier-Tinville s'était rendu dans la chambre de Richard, concierge de la maison d'arrêt de la Conciergerie, dont la fenêtre donnait sur la porte de la prison B . Voyant la jeune Saint- Amaranthe monter courageusement dans la charrette:
«Parbleu! s'écria- l-il, voilà une b bien effrontée 5 !»
El, au moment du départ des voitures, il ajouta : < Voilà un cortège qui a l'air d'une fournée de cardinaux 4 ; » autre allusion au pape Robespierre !
De tout ce qui pouvait rendre l'exécution épouvantable, rien n'avait été négligé, et rien ne manqua au funèbre appareil, pas même les canons roulant de compagnie avec les charrettes. Chose frappante ! Il semble que la présence (l'Admirai dans le cortège eût dû faire penser à Collot-d'Herbois ; mais on avait si habilement préparc les esprits à regarder l'exécution des cinquante -quatre comme une hécatombe à Robespierre, qu'en voyant passer le cortège la foule ne pensait qu'à lui.
Et quel cortège, grand Dieut Là flguraient, entassés pêle-mêle, le vieux Sombrcuil, qu'une seconde fois, mais en vain, sa fille avait essayé de sauver 6 ; Sartine, auquel on n'avait eu à imputer que son nom , inscrit, à une époque déjà éloignée, sur la liste des chevaliers du poignard 6 ; sa femme, si jeune encore et si belle ; madame de Saint-Amaranlhe, qu'on croyait sacrifiée à un barbare cal-
1 Seuar rapporte le mol comme ayaut été dit « au coin de la rue de la « Loi, qui donne sur la rue Saint-Houoré, « ee qui fait supposer qu'il Ta en- Irudu de ses propres oreilles.
• InlroJuclion aux Chemisa rouges, p. xlvij.
« Ibid., p. xlviij.
• Voy. sa lettre à Fouquier-Tinville, dans le dossier des Chemises rouges.
• IbU., t. II, p. 237.
cul de prudence; Cécile Renault, aussi intéressante par son courage que par sa jeunesse; le banquier Jauge, qui avait autrefois mis son crédit et sa bourse au service de Paris affamé % \ et enfin, à côté de l'actrice Grand-Maison, une pauvre petite couturière de dix-sept ans, nommée Nicolie*!
De celte dernière, Senar a écrit : «< Je la trouvai dans un grenier, au septième , couchée sur un matelas et une paillasse, sans couchette; des haillons dans un panier d'osier, une table, une chaise, un tabouret, voilà tout ce que possédait cette malheureuse victime que rien, dans les pièces, ne présentait comme coupable ou suspecte. Mais Voulland, ce cruel extravagant, voulait sa mort, parce que, disait-il, elle portait à manger a la Grand-Maison, et, pour ce fait-là, disait l'hypocrite Louis (du Bas-Rhin), elle ira raccompagner 5 . »
L'impression produile, est-il besoin de la décrire? Et l'homme contre lequel grondèrent au fond des cœurs la pilié et l'indignation, est-il besoin maintenant de le nommer? Cependant, il avait cessé alors de prendre une part officielle aux affaires, il s'était éloigné du Comité de salut public, et s'apprêtait, dans la retraite, à livrer aux terroristes de la trempe de Louis (du Bas-Rhin) et de Voulland un dernier combat ! L'âme s'émeut au souvenir de tant d'injustice; et toutefois, il y avait un côté équitable dans ce châtiment si terrible. Les cinquante-quatre avaient été condamnés sous l'empire de la loi du 22 prairial, et l'auteur de cette indigne loi, c'était Robespierre!
1 Voy., dans le dossier des Chemises rouges, les pièces qui le prouvent, l. II, p. 497, etsuiv.
* Voy., sur l'innocence de Nicolie, ce que dit Senar, que le Comité de sûreté générale chargea de l'arrêter.
8 Nous avons déjà fait observer que Senar ne mérite aucune confiance, en lout ce qui est de sa part affaire d'appréciation ou assertion pure et simple. Mais il parle ici de ce qu'il sait pour l'avoir vu ou entendu, et comme attaché au Comité de sûreté générale.
De lotis les faits de la Révolution, il n'en est peut-être pas qui aient été aussi étrangement défigurés que ceux dont le tableau précède. Je ne m'arrélerai pas ici au récit de M. de Lamartine, Y Histoire des Girondins n'étant, sous aucun rapport, une histoire ; mais je crois important de ne pas laisser passer le récit de M. Michelet, à qui ses connaissances historiques, aussi bien que son grand talent et l'élévation de son Ame, donnent naturellement beaucoup d'autorité sur la jeunesse.
Dans le livre XX, chup. il, de son livre, M. Michelet, ayant à raconter la ridicule affaire de Catherine Théot, s'est étudié d'abord à représenter Robespierre comme un homme qui faisait servir le mysticisme du temps à ses vues d'ambition, et qui souffrait que certaines gens le prissent pour Dieu. Voilà certes une accusation grave : sur quels faits M. Michelet l'a-t-il appuyée? A la place défaits, il donne ses suppositions, exemple : « Nous parlions en 92 de la vieille idiote de la rue Montmartre, marmottant entre deux plâtres : « Dieu sauve Manuel et Pétion! » Et cela, douze heures par jour. « Nul doute qu'en 94 elle n'ait autant d'heures marmotté pour Robes- « pierre. »
En admettant que M. Michelet sût, ce qu'il ne prétend pas lui-même savoir, ce que faisait en 1794 la vieille dévote de la rue Montmartre, il est malaisé de comprendre en quoi Robespierre pourrait être responsable des prières marmottées par une folle dans son grenier, et l'on ne comprend pas davantage pourquoi, à ce compte, Manuel et Pétion n'auraient pas été aussi coupables que lui. Ce qu'il faudrait prouver, au moins, c'est que Robespierre était au courant des momeries pratiquées, dit-on, à son égard, et dont on n'établit la réalité sur aucune base historique ; c'est qu'il s'y prétait ; c'est qu'il les encourageait. Or, sur ce point, M. Michelet cite-l-il un seul mot de Robespieire? Non. Un seul acte? Non. Met-il en avant une autorité quelconque, dont on puisse analyser le témoignage? Non. Après avoir affirmé purement et simplement, sans la moindre indication des sources, que « une infinité de personnes avaient les portraits de Robespierre appenduschez elles, comme une image sainte; que des femmes, des généraux même, portaient un Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la miniature sacrée, » etc. M. Michelet ajoute : « Que ce fût le fils même de Rousseau et du rationalisme qui acceptât, encourageât de son silence ces outrages à la raison, cela était honteux et triste. »
Muis où est la preuve que ces outrages à la raison furent commis par cette infinité de personnes dont on nous parle, et par ces généraux qu'on ne nomme pas? El où est la preuve que Robespierre accepta, encouragea ces outrages à la raison? Nous n'avons découvert trace de cela dans aucuu des nombreux documents qui ont passé sous nos yeux, et il est a regretter que M. Michelet ne fasse rien pour aider ses lecteurs dans leurs recherches. Où a-t-il pris, par exemple, que les « saintes femmes » de Robespierre, une madame de Chalabre entre autres, qu'il nous montre joignant les mains, et disant : « Oui, Robespierre, lu es Dieu, » le « voyaient sans cesse » et étaient les personnes qui « l'approchaient de plus près? » En fait de documents historiques, nous avons celles des lettres adressées à Robespierre qui, après sa mort, furent trouvées parmi ses papiers, et publiées à la suite du rapport de Courtois Eh bien, ces lettres, dont les auteurs vantent beaucoup le patriotisme de Robespierre, ses talents, son courage, ne contiennent rieo,
absolument rien qui ressemble à un éloge mystique, si Ton en excepte une où il est (mité de « Messie annoncé par l'Être éternel pour réformer (oule chose, » et ceci émané d'un fou qui se qualifie lui-même jeune homme de quatre-vingt-sept ans. (Voy. n° XII des pièces à la suite du rapport de Courtois.) Est-ce par hasard sur cette lettre d'un fou, que M. Hichclct fonde tout ce qu'il dit du culte superstitieux dont, selon lui, Robespierre était l'objet?
Quant au crime qui aurait consisté à ne pas repousser assez vivement les louanges, s'il est un homme dans la Révolution qu'on n'ait pas le droit d'accuser de ce crime-là, c'est lui. Nous citons : a Les ennemis de la patrie m'accablent de louanges exclusivement, mais je les répudie. » (Discours de Robespierre, dans la séance des Jacobins, du 13 frimaire 1793.) A propos d'un discours de Robespierre contre la proclamation du duc d'York, le Moniteur ayant dit : « Chaque mot de ce discours vaut une phrase, chaque phrase un discours, « Robespierre, aux Jacobins, s'éleva fortement contre ce système de flatterie , et dit : « Les flagorneries font douter de lu vérité des écrivains; un écrivain véridique et patriote doit rapporter avec exactitude et littéralement, afin que ce qu'il rapporte puisse éclairer l'opinion publique, ou qu'elle juge ce qu'il rapporte, si c'est mauvais. » (Séance des Jacobins, du 6 messidor (24 juin). — Est-ce là le langage d'un homme qui veut à tout prix être encensé ?
M. Michclet écrit : « L'amer Cévenol, Rabaut-Saint-Élienne, avait trèsbien indiqué que ces momeries ridicules, cet entourage de dévoles, cette patience de Robespierre à les supporter, c'était le point vulnérable, le talon d'Achille, où l'on percerait le héros... N'était-ce pas le sujet de cette comédie de Pabre qu'on fit disparaître, et pour laquelle peut-être Pabre disparut? m Nous avons cité textuellement le récit de Vilate, et le lecteur sait • maintenant que, lorsque Rabaut-Saint-Étienne dit à Vilute : « Il faut un article demain dans la Chronique, et le peindre comme un prêtre, » ce fut à la suite et à propos du discours de Robespierre en réponse à Louvct, et de l'enthousiasme que ce discours excita parmi les femmes présentes à la séance. (Voy. les Mystères de ta Mère de Dieu dévoilés, chap. xv, p. 311.)
Donc, lorsque l'amer Cévenol, par une manœuvre de parti plus habile que loyale, disait : « Peignons-le comme un prêtre, » il prenait pour point de départ, non pas des momeries ridicules et cet entourage de dévotes, mais l'eflet produit sur la partie féminine de l'auditoire par un discours tout politique, où le mysticisme et la religion n'entraient pour rien. En ce qui touche la comédie de Fabre qu'on fil disparaître, nous avons déjà eu occasion de montrer, dans le X e volume de cet ouvrage, que eet on, par lequel M. Michelet désigne ici indirectement Robespierre, ue pourrait, en tout état de cause, s'appliquer qu'à Billaud-Varenne.
M. Michelet parle de papiers relatifs à la secte des illuminés que Robespierre aurait emportés, refusé de rendre, mais dont le Comité de sûreté générale se serait procuré des doubles. Et que prouve cela ? Scnar, à qui M. Michelet emprunte ce fait, sans citer sou autorité, sachant bien qu'elle n'a pas grand poids , car un peu plus loin il dit : « Senar ue mérite pas la moindre confiance ; » — Senar assure que les originaux de ces pièces étaient au ministère de l'intérieur el à la municipalité ; que c'est de là que le Comité de sûrelé générale les obtint. (Voy. le livre de Senar, p. 187.) 11
n'y uvail donc pas lieu de les cocher! Et si elles conlenaienl quoi que ce soit contre Robespierre, d'où vient que, même après sa mort, le contenu n'en a jamais été révélé par le Comité de sûreté générale, qui possédait les originaux?
De dom Gerle, M. Michelet ne manque pas de dire que, dans l'Assemblée constituante, il avait demandé qu'on déclarât le catholicisme religion d'Etat; mais ce que l'historien aurait dû ajouter, ce qu'il passe sous silence et ce qui explique le certificat de civisme donné à dom Gerle par Robespierre, c'est que i'ex-chartreux retira sa motion le lendemain du jour où il l'avait présentée; c'est qu'il rompit avec les prêtres; c'est qu'il fut le premier à quitter le coutume et à cesser les fonctions ecclésiastiques ; c'est qu'enfin l'on trouva chez lui une pièce de vers de sa composition commençant par ces mots liès-peu mystiques : « Ni culte, ni prêtres, ni roi. » (Note de Christophe Gerle, n° LV1I des pièces justificatives à la suite du rapport de Courtois.) Du moins, si dom Gerle avait été en relations intimes avec Robespierre ! M. Michelet l'affirme de sa propre autorité; mais dom Gerle, qui devait en savoir quelque chose, le nie : « Jamais je n'ai été lié avec Robespierre ; je ne connais pas même Saint-Just de figure. » (Ibid.)
Au sujet de la lettre trouvée chez Catherine Théot , M. Michelet dit: « Était-ce réellement la minute d'une lettre qui fui envoyée? Ou bien faut-il croire que ceux qui, pour servir Robespierre, attribuèrent un faux à Fabred'Eglantine ont pu, pour perdre Robespierre, faire aussi uu faux? Les deux suppositions ont une telle égalité de vraisemblance, qu'on ne peut, je crois, décider. » Rien, au contraire, de plus facile, en présence des documents. Voici, en propres termes, le témoignage de Vilate, que Barère mit au courant de toute cette affaire et qui n'est certes pas ici suspect de partialité : « line faut pas croire que cette lettre fût de la main de Catherine Théot; la vieille béate ne savait pas même signer son nom. »» (Voy. les Mystères de la JUèrtkde Dieu dévoilés, chap. iv, p. 509.)
Nous avons retracé, d'après Fouquier-Tinvillc, une scène où, rendant compte au Comité de sûreté générale, d'un ordre reçu « dans le Comité de salut public et en son nom, » Fouquier avait dit : II, il, V; sur quoi un des membres, Anior ou Vadier, s'était écrié : « C'est-à-dire Robespierre. » Celle scène, où Robespierre ne figure que parlant au Comité de salut public et en présence de ses collègues, M. Michelet la commente de la sorte : « Le grand mot je veux était rétabli, et la monarchie existait ! »
Je suis heureux de pouvoir terminer ces remarques critiques en rendant hommage à la sagacité avec laquelle M. Michelet a su démêler, dans l'affaire des Chemises rouges, une horrible machination du Comité de sûreté générale contre Robespierre. Le récit de l'illustre historien, sur ce point intéressant, ne demandait qu'a être complété ; et j'ai dû de pouvoir le faire, aux précieux renseignements qu'a bien voulu me fournir un bibliophile très-distingué, l'homme du monde, peut-être, qui possède le mieux l'histoire de la Révolution française, M. Charles Ménétrier.
Que si, au lieu de m'en tenir aux derniers ouvrages publiés sur la Révolution française, j'avais voulu remonter à ceux qui furent écrits à l'époque môme, sous l'impression des haines et des fureurs du moment, que d'erreurs énormes, ou, plutôt, que de prodigieuses calomnies à relever! Mais il faudrait pour cela un livre à part. Croirait-on que les auteurs du libelle,
connu sous le litre d'Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté, t. XIII, p. 313, ne rougissent pas de nous donner comme de l'histoire, l'immonde roman de Robespierre s'enivrunt chez madume de Sa iut-Amaranthe, et la faisant guillotiner à cause de cela? Croirait-on que les mêmes écrivains (p. 309 et 310) mettent en doute si Robespierre ne sacrifia pas Cécile Renault, parce qu'elle te fatiguait de son amour? Devant un tel mélange de turpitude et de bélise, la critique s'arrête un in&luul, étonnée, et ne peut que passer outre.