‹ Histoire de la révolution grecqueChapitre 7 sur 28 · BB LA B^^VOLUTION GEEGQIJE · texte numérisé non relu

BB LA B^^VOLUTION GEEGQIJE

mission qu'on a pour un souverain, et par leurs manières serviles excitent contre lui la haine ou l'envie des Hellènes, naturellement fiers et ennemis de toute supériorité (i).

(i) Voici une proclamation de D. Hypsilantis; quoique écrite un peu plus tard, je la place ici comme propre à donner une idée de la grande autorité qu'il exerçait :

« Citoyens du Péloponèse , prêtres et laïques , jeunes et vieux, soldats, habitants de tout rang et de tout âge ! le temps est venu où vous devez vous rassembler ici, à Tripolitza, pour donner votre opinion générale sur les droits et les besoins de votre patrie. Moi, Démétrius Hypsilantis, je suis venu combattre pour votre liberté; je suis venu d^endre vos droits , votre honneur, votre vie et vos biens; je suis venu vous donner des lois justes et des tribunaux équitables, afin que personne ne puisse blesser vos intérêts, ni se jouer de votre existence. Il faut que la tyrannie cesse enfin; nonseulement celle des Turcs, mais encore la tyrannie des individus qui, partageant les sentiments des Turcs, veulent léser et opprimer le peuple. Péloponésiens ! unissez-vous tous , si vous désirez la fin des maux qui vous ont affligés jusqu'ici. Je suis votre père : au fond de la Russie, vos gémissements ont retenti jusqu'à moi; je suis venu vous protéger comme mes enfants , vous rendre heureux , travaiU

Minoa, est, par sa position, très -difficile à réduire : elle ne communique à la terreferme que par un pont solide ; défendue de ce côté par une' triple muraille , elle est inexpugnable sur tous les autres points. Avant la révolution, elle était le siège d'un béi, la résidence d'un évêque, et renfermait dix -huit cents âmes. Lorsque l'insurrection éclata, les mahométans de cette place firent périr, dans les plus horribles tortures, tous les habitants de la campagne qu'ils avaient pris dans leurs fi'équentes excursions. Mais bientôt resserrés eux • mêmes dans leur îlot par Pierre Mavromichalis , ils passèrent par tous les degrés de privations, jusqu'au point de se disputer les cadavres de leurs prisonniers, et de prolonger leur existence par le massacre de leurs enfants qu'ils dévoraient.

Ils en étaient réduits à cette extrémité , lorsque Hypsilantis se hâta d'ordonner à Alexandre Cantacuzène de prévenir tout excès. Les Turcs obtinrent à genoux une capitulation ignominieuse ; ils furent embarqués dans quelques vaisseaux spezziotes, rejetés sur un rocher voisin de Samos, et de là transférés dans le golfe d'Éphèse par le vice^consul français de Scala-Nova.

DE LA RÉVOLUTION GRECQUE. ia5

Après la prise de Monembasie , Hypsilantis voulut presser celle de Tripolitza, et fit transporter à Tricorfa quelques mortiers trouvés dans la place de Navarin. Dès le mois d'avril, sous les ordres de Pierre Mavromichalis , de Théodore Colocotronis, de Jatracos et d'Anagnostaras, quatre mille paysans armés de vieux sabres, de lances, à demi rongées, de bâtons ferrés et de fusils dont les batteries étaient attachées par des cordes, avaient mis le siège devant cette capitale du Péloponèse ( i ) : sans vêtements, sans abri, souvent sans nourriture, n'ayant d'autre artillerie qu'un canon de bronze de vingt-quatre , deux de seize en fonte , deux obusiers de dix-huit et trois pièces de campagne, d'autres munitions de guerre qu'une centaine de boulets de calibre et quelques barils de poudre , ils avaient à lutter à la fois contre l'intempérie des saisons, le besoin, et les forces considérables de l'ennemi.

(i) La plupart des détails que je donnerai sur le siège de Tripolîtza sont tirés d'un manuscrit grec, écrit par un officier de D^ Hypsilantis, et portant pour titre : Ta xatà TputoXiT^àv, ou Événements qui ont eu Ueii, cl TripolUza.

Dès les premiers jours de Pinsurreclion ^ Tripolitza contenait une garnison de huit mille Turcs, parmi lesquels on comptait trois mille cinq cents cavaliers accourus dans son sein des cantons de FArcadie, de Caritàie, de Léondari et de Mistra. Bientôt les Boudounîotes, tribu mâboixiétane établie en Laconie dans le voisinage de Mania , vinrent y chercher un asile. Presque dans le même temps, le Kayabéi de Cbourchid- Pacha y concentra sa maison militaire. £lmaz-béi l'Epirote, après avoir dévasté l'Ârgolide, s'y jeta aussi avec deux mille cinq cents Scypétars; de sorte qu'avec ces troupes la population turque de la ville se monta à douze mille hommes armés.

Un mur en maçonnerie de neuf pieds d'élévation^ flanqué de quelques demi-tours garnies de canons , entourait Tripolitza; elle était en outre défendue par un fort carré; son artillerie consistait en soixante pièces montées sur des billots de bois en guise d'affûts. Située à dix lieues ouest d'Argos, à trois et demie sud de Mantinée, et placée dans un vallon spacieux, elle n'avait dans son intérieur pour tout ornement qu'un bazar ond:«agé de pla-

DE LA RÉVOLUTIOir GRECQUE. 137

tanes, six fontaines décorées d'inscriptions turques ^ un khan de pierre^ quelques grandes mosquées et cinq églises.

lies Grecs y rassemblés depuis trois mois sur les hauteurs voisines , ne paraissaient songer à aucune opération régulière; ils semblaient n'être accourus autour de cette place que pour s'exercer ; le corps principal de leur armée ne descendait que rarement des fortes positions qu'il occupait; et lorsque les assiégés, pour se procurer du fourrage et des vivres, faisaient quelque sortie, ce qui arrivait fréquemment, les Grecs se contentaient d'échanger avec eux quelques coups de fusil et de leur dresser des embuscades. Quelquefois cependant l'action deveiiait plus chaude : les porte-drapeaux grecs couraient en avant; l'élite de l'armée les suivait de près , et défiait les Ot-» tomans par des paroles outrageantes : <x Sora te^,, lâch€ts> Persans! leur criaieat les Spara. tiates. — Tremblez I répondaient les Turcs: « tremblez^ , timides lièvres de la Laeonie ! » Ils quittaient leurs remparts; le combat s'engageait; les Hellènes, tirant de loin, debout pu à genou , ^ couchant sur le flanc ou sur le dos ppur m. dérober au feu de la mousquer

ia8 HISTOIRE

terie , s'avançaient lentement : s'ils .rencontraient une inégalité de terrain, un pan de muraille , ils y plantaient leur étendard , et de là dirigeaient leurs coups : fatigués bientôt d'une lutte qui ne décidait point de la victoire, ils avaient recours à leurs sabres, fondaient sur les Turcs , et tâchaient de pénétrer au centre de leur armée; on en venait aux mains; on se battait corps à corps; celui qui terrassait son adversaire le dépouillait et s'enfuyait; celui qui tombait blessé était assailli par les ennemis et secouru par ses compagnons; la nuit survenue, les hostilités cessaient entièrement; les deux partis s'approchaient des murailles pour converser; les Boudouniotes s'abouchaient avec les Maniâtes; Ëlmaz-béi avec Colocotronis ; Kiamil-béi, le riche aga de Corinthe , avec Bobolina ; les soldats troquaient des corbeilles de figues sèches, des paniers de raisins , contre des sabres d'acier de Damas et des pistolets garnis d'argent ; l'instant d'après, ces manières amicales cessaient; on venait aux disputes : «Êtes-vous'fous, s'écriaient ce les Ottomans , de nous appeler des Persans « et de vous décorer du nom d'Hellènes ?

« Avez-vous oublié qu'hier encore vous vous

DE LA KÉyOtMTÏOiN GRECQUE* IQQ

« nommiez Moraïtes ? Rentrez dans Tobéisx( sance , et songez que, si Dieu est juste, il ne ■a permettra jamais que vous nous égorgiez. » Quelquefois durant les chaleurs du midi, les chefs grecs , oubliant la guerre , formaient un cercle autour d'un mouton rôti; le plus robuste d'entre eux le dépeçait avec son sabre ; une tasse de vin était portée à la ronde ; vers la fin du repas , un brave prenait sa lyre à trois cordes, et célébrait les exploits de quelque Klephte fameux (i).

(i) Dans toutes les villes de la Grèce, on ren- <;ontre de ces bardes qui improvisent des chansons pleines d'images neuves et d'apostrophes hardies.

A Athènes , assis un jour à ma fenêtre , je vis un jeune homme couvert d'un manteau de laine. « Veuxtu, seigneur (Àue^vtMi), noe dit-il, écouter une chansonnette de ma façon sur Marc-BotzarisP Elle est belle , et ma voix n'est pas mauvaise ; je te le prédis: tu seras content. — Volontiers, lui répondis-je. — Mais tu me donneras deux paras (liards). — Et dix même, si ta chanson nie plaît. » Il s'assit sur la ruine d!une colonne, tira de son sac une espèce de mandoline, et se mit à chanter sur un air monotone fies vers dont voici la traduction :

«La foudre est tombée sur l'aigle de Kiapha^ et « les éperviers le dépouillent maintenant ; la ville de

t3o histoire

Dans les premiers jours d'août, Hypsilantis, lassé d'un siège qui traînait en longueur , ordonna aux capitaines de s'assurer de toutes les avenues de Tripolitza, et défendit à l'armée toute communication avec les ennemis : ceuxci commencèrent alors à manquer de provisions; dans leur dénûment, ils sortent un jour

« Carpénisse est resiée veuve , et ses platanes se lace mentent. — Arbres élevés , pourquoi vous plai- «gnez-vous, et qui pleurez - vous ? — Ce ne sont « pas nos rameaux qui gémissent ainsi ; c'est Tame « de Botzaris qui soupire sous le feuillage : « Frap- « pez les Chaldoupes , frappez-les ! s*écrie-l-elle* Que « les rivières roulent des flots rougis de leur sang. » « Oui, leur sang va couler; oui, Botzaris, cesse de « te plaindre : dans nos plaines , dans nos vallons , « tu verras briller nos sabres; sur toutes nos mon- A tagnes , flotter nos drapeaux. Lune , ô mon bel H astre ! n'éclaire pas notre lac avant que nos épées « recommencent à moissonner les cruels Sco- «drians!... OiseaiuL rapides, où volez -vous à tra- « vers les nues? Jetez, jetez un cri perçant, et dites « aux guerriers de Bérat : Si Marc-Botzaris est mort, <c son frère Go3tas est encore vivant ; ils vivent en- «ccore, Kitsos, Dracos, Lambro*Véicos et mille « autres capitaines qui bravent vos coursiers^ et qui « ne tournent jamais le dos aux ennemis. »

DE LA RlirOLtlTIOlf GRECQUE. 1 3l

au nombre de neuf cent vingt, sous la conduite du Kayabéi, pour piller un village ëloî* gné d'environ une lieue de Tripoiitza; quatre* vingt-six Grecs osent leur disputer le passage; surpris de leur audace, les mahométans s'ar*rétent ; leurs cavaliers commencent k charg<^, en se couvrant les yeux de la main gauche, selon leur coutume : « Feu, camarades! s'écrie un Grec : ils n'osent pas nous regarder, i* Le combat s'engage; Goiocotronis survient à la tète de quatre cent quarante Arcadiens et Cari* téniens; le Kayabéi, après avoir perdu trois cents soldats d'élite, se retire dans le plus grand désordre.

Après ce succès, Hypsiiantis proposa aux capitaines de prendre la ville de vive force; mais les primats de la Morée s'y opposèrent, tant par envie de le contrarier que par crainte de perdre les trésors de Tripolitza, laissés par un assaut à la merci des soldats. Hypsiiantis résolut alors d'agir par la mine , et de renver* ser un rempart qui n'avait que six pieds d'é* paisseur à la base et trois au sommet ; mais la dureté du terrain le contraignit à se désister de cette entreprise, et il chargea quelques

t32 histoire

ingénieurs étrangers d'ouvrir une brèche à la muraille.

Sur ces entrefaites, arriva en Grèce un homme qui devait exercer sur les affaires une haute influence, Alexandre Ma vrocordatos ; accompagné de quelques officiers français , et décoré par ses amis du Ëiux et pompeux titre de prince, il se rend à Tricor£gi, n'ayant déjà qu'une pensée, celle de prendre les rênes du gouvernement et de renverser Hypsilantis, frère de celui que les Hétéristes avaient eu l'insolence de lui préférer. Faible encore et ne pouvant se mesurer avec son adversaire, il dissimule, s'approche de lui d'un air soumis, s'insinue dans son coeur, lui arrache une lettre de recommandation pour les capitaines de la Grèce continentale, et part pour ces contrées plein de projets et d'espérances, Théodore Négris se joint à lui ; ils courent tous les deux se préparer un brillant avenir, et miner la puissance de leur trop confiant rival.

Comme ces deux hommes d'état, tantôt amis, tantôt ennemis, auteurs de grands succès et de grandes calamités, ont été en général ou trop loués, ou trop décriés , je me crois en

devoir de chercher à éclairer l'opinion sur leur compte, en m'arrétant un moment pour les présenter tels que je les ai connus.

Alexandre Mavrocordatos a paru , dans tout le cours de la révolution , grand , quand on le compare avec les oligarques de la Grèce , petit , quand on le rapproche de Washington, à qui ses adulateurs ont osé l'égaler. Voulant en imposer k la Grèce par ses correspondances avec l'étranger, à l'étranger par ses liaisons avec les hommes influents de la Grèce ; tantôt cachant sa puissance pour la maintenir, tantôt affectant d'en avoir pour en acquérir ; accueillant les talents médiocres pour en tirer parti ; écartant les hommes indépendants pour n'être point entravé dans ses projets; prodiguant les biens de la nation avec la même profusion que les siens, il s'est montré ambitieux sans mesure; ami du pouvoir et non de la véritable gloire; bon négociateur, mauvais administrateur; doué d'esprit, privé de génie; fait pour briller dans une cour, incapable de servir une république. Il a toujours été haï des amis du peuple qu'il a lui-même abhorrés, et poursuivi en même temps par les grands qu'il a tour à tour soutenus , attaqués ,

l34 HISTOIRE

élevés ou renversés selon les eirconstanoes.

Une petite taille , un corps maigre , des yeux noirs, grands et vifs, une physionomie spirituelle, tel était l'extérieur de Théodore Négris. Homme de génie, actif, infatigable, timide par nature, hardi par ambition, professant des principes populaires et mettant en œuvre )e machiavélisme le plus raffiné pour faire triompher son partie il fut un de ces esprits audacieux et turbuleVits qui sont nés pour remuer la société; il n'aimait les charges pu* bliques qu'autant qu^elles pouvaient mettre au jour sa capacité; tantôt par une dialectique captieuse, tantôt par une mâle éloquence, il entraînait les assemblées et terrassait ses adversaires ! tant qu'il vécut, il fut persécuté, calomnié ; lorsque la tombe se fut élevée entre lui et ses concitoyens, souvent des regrets attestèrent ses services.

Ces deux hommes ligués entre eux , comme nous l'avons dit , passent dans la Grèce continentale et $e la partagent. Le premier se ré* serve tout le territoire de TÉtolie et de FAcarnanie qui contenait alors trois cent quarante-trois villages et treize villes, dont les principales étaient Missolonghi, Yrachori et

DE LA rÎvOLUTIOK GRECQUE. l35

Garpénisse. Le second prend sous sa direction la Phocide, la Béotie, l'Atlique et TAulide, provinces dont la population montait à deux cent cinquante -cinq mille habitants, répartis en quatre cent vingt-quatre bourgs ou villages.

Mavrocordatos , déployant une étonnante activité, fortifie la ville de Missolonghi, fournit des armes, des provisions au peuple, et s'oppose sagement à la délivrance d'Ali, que les capitaines voulaient tirer de force du château où il était enfermé y pour le placer à leur tête. Il donne à la section qu'il gouverne le nom de Grèce occidentale, et confère le pouvoir administratif à un sénat dont il se fisiit élire président.

Négris, de son cAxé, enflamme les capitaines par des proniesses, les réunit ou les sépare, augmente ou affaiblit leur autorité suivant ses vues. Ses provinces reçoivent de lui le nom de Grèce orientale; il y constitue un sénat sous l'auguste dénomination d'Aréopage, s'en fait le chef, et se donne pour collègues des hommes, la plupart vils intrigants, dont la conduite était peu propre à rappeler les anciens Aréopagites.

L arrivée de Mavrocordatos et de Négris dans ces provtDcès fut heureuse pour la Grèce; >1 était temps qu'elles fussent organisées : une armée turque avait ordre d'y pénétrer, et d'agir simultanément avec le Capitan-Pacha contre le Péloponèse.

Le i4 juillet, la flotte ottomane était de nouveau sortie de l'Hellespont, forte de quatre vaisseaux de ligne, de cinq frégates et de douze corvettes ou bricks; elle avait manœuvré , séparée en deux divisions , et lâché, le 17 du même mois^ quelques bordées sur la cote rocailleuse de Samos. Vers la nuit, après avoir pris des troupes de débarquement à Scala-Nova, elle était revenue dans l'intention de tenter un coup de main contre le port Vathy, seul point accessible de Samos; les Samiens, aussitôt que ses embarcations s'étaient approchées du rivage, les avaient chargées et dispersées. Le 20 , l'escadre grecque de cent douze voiles avait appareillé de Chios, et, s'étant rangée en deux colonnes, elle était venue défier les ennemis. L'amiral turc, furieux de se voir provoquer par des bricks de seize à dix- huit canons qu'une seule de ses vo-

DE LA RéVOLUTIOir GRECQUE. Î^J

lëes aurait pu anéantir, s'était avancé contre eux ; mais, les Grecs ayant lancé quelques bru* lots, il avait bientôt viré de bord, et, leur abandonnant huit bâtiments de transport , il s'était réfugié à Ténédos. Ayante bientôt après perdu de vue les Grecs, il s'était dirigé vers l'île de Rhodes pour y préparer de nouveaux arme-* nients. Dans les premiers jours d'août, il avait abordé les côtes du Péloponèse; après avoir ravitaillé Coron et Modon, il s'était arrêté, le 37 , devant Patras pour y attendre l'arrivée des troupes ottomanes qui devaiept aller au secours de Tripolitza.

Le 2 septembre, Baïram-Pacha et ses lieutenants Hadgi-Békir, Mismih et Séhim-Ali, après avoir traversé la Thessalie, à la tête de dix mille hommes, arrivèrent à Zéitoun; ils s'y arrêtèrent pour attendre les renforts que Chourchid-Pacha leur avait promis ; là, ayant appris par un Tatare dépéché du camp de Janina que Marc - Botzaris tenait en échec toute l'armée du sérasquier, et qu'il venait d'exterminer près des Cinq-Puits un détachement destiné à les secourir, ils se remirent en marche et prirent la route de Fontana , dans le desseiq de pénétrer dans la Livadie, et de

l4o HISTOIRE

temps, le Capitan-Pacha , conduit par les Anglais à Galaxidi, petite ville située à la baie de Cyrrha , fait main basse sur ses habitants et met le feu à leurs maisons ; quelques restes de ces infortunés , échappés au carnage, viennent raconter aux Hellènes de Tricorfa le massacre de leurs compatriotes ; l'exaspération est à son comble. Hypsilantis qui pouvait seul s'opposer à l'effusion du sang, éloigné par l'avide Colocotronis , dirige depuis quelques jours le blocus de Patras; les richesses de Tripolitza seront la proie des soldats; cette ville si populeuse sera transformée en un cimetière.

Le 5 octobre, à peine l'aurore a lui, un petit nombre de Grecs se glisse près des murailles et les escalade en silence... Bientôt sur le plus haut des tours flotté l'étendard de la croix : le brave Stathis de Zante l'y a placé. A cette vue les Turcs effrayés et poussant des cris de désespoir se barricadent dans les maisons ou se retirent dans la forteresse ; Elmazbéi, à la tête des Scypétar^, capitule et s'enfuit : encouragés par sa retraite, les Arcadiens et les Gariténiens , guidés par Colocotronis , pénètrent dans la place publique, se répan-

DE hk RlivOLUTIOIir GRECQUE. l4l

dent dans tous les quartiers et y portent rincendie; les Turcs, du haut des toits, leur lancent de grosses pierres et leur résistent opiniâtrement; les feux de l'atmosphère embrasée ajoutent à la rage des combattants ; on n'entend de toutes parts que ce cri : a Mort aux infidèles ! » poussé par les deux partis et souvent étouffé par le cliquetis des armes et la détonation de l'artillerie ; les chiens de la ville, excités par la faim , courent par bandes à la suite des Hellènes, se déchaînent contre les mourants et se disputent leurs chairs; les chevaux , effrayés par le bruit des édifices croulants, brisent leurs entraves, désertent les écuries et foulent aux pieds les enfants dispersés dans les rues ; quelques soldats enfoncent les portes d'une prison... ils s'arrêtent... Un spectre à cheveux blancs, couvert de haillons , traînant avec ef&rt des globes de fèr attachés à ses pieds, vient à pas lents à leur rencontre ; c'est un des évéques de la Morée , pris en otage par les Turcs quelques jours avant l'insurrection de Calavrita; il lève les yeux au ciel, dit d'une voix tremblante :

« Mon Christ, je meurs pour toi», et tombe

l4a HISTOIRE

mort. A ce spectacle tragique, les Grecs sont hors d'eux-mêmes; ils s'ouvrent partout des passages; Colocotronis entre dans le palais du Kayabéi, le désarme, le lie et le conduit dans un parc ; la nuit survient , le carnage cesse, et les vainqueurs, fatigués de leurs sanglants travaux du jour, s'endorment parmi les morts.

Le lendemain , Tripolitza brûlait encore ; la forteresse était près de se rendre; la ville ne présentait que des monceaux de décombres; le palais du pacha, les mosquées, les bains turcs avaient disparu ; les soldats grecs se promenaient sur la place publique, ornés des dépouilles de leurs ennemis; ils portaient en signe de triomphe un turban liséré, des babouches rouges, s'enveloppaient d'un cafetan vert, et se plaisaieïit à faire tout ce qui leur était interdit durant les jours de leur esclavage.

Dans une petite chambre éclairée par des vitraux colorés et couverts de versets du Coran, Colocotronis donnait audience aux primats de la Morée; un chapelet à la main, il comptait en silence les immenses trésors qu'il avait acquis; quelques traces de sang se dis-

DE LA RÉVOLDTIOlf GR£GQU£. lJ\'i

tinguaîent encore sur ses cheveux gris et négligés. Le probe et loyal Pierre Mavromichalis avait établi sa demeure dans une maison à demi écroulée; la douleur était peinte sur sa noble physionomie; il n'ouvrait la bouche que pour reprocher aux soldats leur cruauté de la veille. Tout auprès de lui , Athanase Kanakaris, peut-être le seul primat vertueux de la péninsule 9 et le stoi^ue professeur Benjamih, exhalaient leur âpre patriotisme par d'amei's sarcasmes contre la rapacité de quelques chefs.

Tel était Tétat des choses, lorsque le Cretois Antoine Mélidone se présenta dans la capitale de la Morée; il venait annoncer aux capitaines itjui s'y trouvaient rassemblés la prise de Sphakia, leur reprocher leur insouciance pour le sort de la Candie, et leur demander des secours ; ils lui refusèrent tout sous de frivoles prétextes. Les chefs , convoitant les ridiesses de Kiatnil-béi qu'ils supposaient cachées dans l'Acrocorinlhe , s'empressaient d'accourir devant ses murs(i); les

(i) L'avidité fut la passion prédominante des capitaines d'Homère : Agamemnon le premier, en

l44 HISTOIRE

soldats quittaient leurs drapeaux pour aller déposer leur butin dans un lieu sûr, comme si la destruction de Tripolitza eût terminé la guerre.

prenant toujours la meilleure part des dépouilles , donne l'exemple dune insatiable cupidité; en arrachant injustement à Achille sa belle captive, il trahit les intérêts de la Gr^e^ et prolonge une guerre funeste à sa patrie. Ce siège même de Troie , ainsi que l'expédition des Argonautes, ne doit être attribué qu'à la soif des richesses qui caractérise les chefs de la Grèce héroïque. L'or qui, au douzième siècle avant notre ère, était si rare en Europe, était très-commun dans TAsie-Mineure : un petit prince de la Lydie pouvait solder la Grèce entière. Les guerriers de l'Hellade accoururent sous les murs d'Ilion pour recueillir ce métal qui éblouissait leurs yeux, et non pour venger l'affront d'un roi trop fort pour n'être point envié, trop faible pour pouvoir les entraîner à sa suite.

Nos capitaines semblent avoir reçu en héritage de leurs pères ce vice que la philosophie même, sous Périclès , ne put déraciner du cœur des Hellènes. Néanmoins il y a parmi eux d'honorables exceptions : je pourrais citer ici plusieurs faits qui prouvent le désintéressement de Marc-Botzaris, de Macryanis, de Miaoulis, de Kanaris, de Mélidone, de Sactouris et de Nicétas; je me borne à en

DB LA RiVOLTjyiOfr GRECQUE. l^B

Antoine Mélidone, navré de douleur, re* tourne dans sa jpatrie* : il arrive à Loutres ; sept cents hommes se rangent sous ses ordres; il conçoit alors Faudacieux projet de

rapporter deux relatifs à ce dernier : je les tiens d'un homme digne de foi.

Après la chute de Tripolitza^ après les yictoires remportées sur Dram-Ali, dans lesquelles ce chef avait pris une part si glorieuse , son épouse , qui se trouvait à Zante, s'attendait à recevoir de lui quelque présent magnifique. Un étranger arrive un jour chez elle, et lui remet de la part de Nicétas une tabatière de bois qui ne valait pas un sequin d*or; elle l'ouvre , et n'y trouve que ce billet : « Mes sol- « dats m'ont offert cette boîte , ainsi qu'une épée « garnie de pierres précieuses; j'ai donné l'une aux « primats d'Hydra pour subvenir aux frais de la flotte, « et j'envoie l'autre à toi , qui es , après la patrie , « ce que j'ai de plus cher au monde. »

En Grèce, on célèbres, le i'*^ janvier, la fête de saint Basile. (le jour est un des plus brillants et des plus solennels de Tannée; les cloclies sonnent deux heures avant l aurore; les enfants qui, dès la veille, en se couchant, ont mis leurs vêtements neufs au* près de leurs oreillers , se lèvent et s'habillent en chantant; les jeunes filles, qui ne sortent de leur maison paternelle que les grandes fêtés, palpitent

traverser la Candie d*un bout à l'autre, d'en soulever les proviiice3 , et d'enfermer dans les forteresses une population de cent mille Ottoloans. Son premier exploit est la conquête de Monée , village habité par une race aguerrie d'Osmantis ; il pénètre ensuite dan& la contrée

0i*Via^^P«*>««>W«M>^

de joie en écoutant le son religieux de l'aîrEiin , qui les appelle hors de leur prison. Lorsque les portes des églises sont refermées , les jeunes garçons caa^ rent par bandes quêter des étrennes dans les mai-» sons voisines, en récitant une chanson très-ancienne en Thonneur de saint Basile.

Ce jour, une troupe de jeunes gens alla chez Ni* cétas; après avoir commencé par le chant du saint et fini par quelques vers naïfs sur la bravoure du capi« taine, ils lui demandèrent les présents d'usage. Nice* tas, se tournant vers Théodore Golocotronis , son oncle, le pria de lui prêter de l'argent : « Fi donc! dit « Golocotronis d'tm air de mépris et lui présentant « quelques pièces; quelle espèce de général es-tn? « Après tant d'exploits, n'as-tu pas honte d'être aussi « pauvre qu'un mendiant ? — Ce reproche serait «juste, répondit Nicétas, si j'étais un négociant^ et « que je me trouvasse dans cette position ; mais le «destin m*a fait capitaine, et je ne trafique point « de ma valeur. » Â ces mots, il descendit dans h cour, remercia les jeunes quêteurs et leur distribua les monnaies empruntées.

1)E L\ RÉVOUJTION GRECQUi;. l/^']

<l'ApocoroDQ, n^t 1^ siège devant la place d'Aitmyto^t remporte d'pssaut, la démantèle, et enlève doui^e pièces 4^ caabn dont il forUâe 4e$ iruioes de Sphakia. Son e^tré^ dans le canton de Rhétherona est signalée par la fuite précipitée de tous les raahométaM. H existe prés de Bryssîaa uo vallon planté d'oliviers et de myrtes : d'un CQté, une catâiracte qui se prédpite. de la crête d'uaie moi^gne; de l'iautre, des rochers escai*pés en iermeQt l'entrée. Les Turcs de Rbéthemua s'y étaient réftigiés; Mélidone s'empara de la seule avenue qui y conduisait, attaqua les ennemis et en fit un gr^i^d carnage.

Quelques jours après, il rencontra le fameux Glamidès, l'effroi des chrétien^ de la Candie. Ce tyran, escorté d'un grand nombre de ses satellites, se promenait sur une mule blanche et richement haruachée; Mélidone l'arrête, le terrasse et l'égorgé de sa main.

ayant appris que Gétimalis, brigand formidable de Rhéthemna , se trouvait près de là avec plusieurs soldats au monastère opulent d'Arcadion , il s'y rendit sur le minuit. Ce féroce Ottoman soupait alors ; en savourant un vin rouge et généreux, il disait au supérieur;

l48 HISTOIRE

<c Papas, je boirai cette nuit ton sang^ ! »

Mélidone, conduit par la clarté de la lune, monte su^le toit du couvent, y entasse des matières inflammables et y met le feu ; puis il court à la cellule où se trouve Gétimalis, enfonce la porte, désarme ce barbare, le renverse par terre , et foulant aux pieds sa tête : « Es- tu donc, lui dit-il, cet indomptable Gétimalis ? — Assiste - moi , Mahomet. — Tu implores ton faux prophète! ne vois-tu pas que son trône s'écroule et que la Grèce ressuscite?

— J'abjure ma religion.... je deviens chrétien.

— Qu'on le baptise dans son sang», crie Mélidone à ses compagnons, et Gétimalis a vécu (i).

Après avoir rétabli l'ordre dans la province de Réthemna , il se précipite dans celle d'Amari. Une armée ottomane vient l'assaillir à Janacari; elle est battue et dispersée. Une autre lui succède et éprouve le même sort dans le hameau de Mérone. Une troisième combat avec moins de désavantage ; mais elle

(i) Tout ce que je rapporte sur ce capitaine est extrait de plusieurs Mémoires qui m'ont ^té fournis par un de ses frères et ses compagnons darmes% .p .

1>£ LA RÉVOLUTION GRECQUE. l/^g

perd sou artillerie et son commandant près de Thronoclissidî.

Une foule de vieillards, de filles et d'enfants turcs , avaient cherché un asile dans la délicieuse vallée de Gêna ; il y pénétra à la chute du jour; le murmure de la brise du soir et le chant des cigales invitaient l'homme au sommeil; plusieurs jeunes vierges, élevées au milieu des parfums et qui ne sortaient naguère qu'entourées d'esclaves, sans voiles maintenant , sans suite , les pieds nus et ensanglantés par les épines, reposaient à l'ombre des orangers et des amandiers; plusieurs enfants dormaient aux pieds des vieillards assoupis.... quelques armes étaient suspendues aux branches des arbres. Mélidone, à l'aspect de ces innocents , s'arrête et dit à son frère Hélie : « Retirons-nous; ne troublons pas leur repos. » Sa voix réveille une jeune fille; elle pousse des cris; ses compagnes se lèvent en siirsaut; Mé* lidone apaise leur inquiétude ; il veille à leur sûreté, à leur honneur, et les accompagne jusqu'aux murs de Mégalocastron en les chargeant de la lettre suivante pour les agas de cette forteresse :

<c J'ai servi de' fils à vos vieillards ; de père

l5o HISTOIRE

« à vos enfants , de frère à vos femmes : com-^ « portez-vous de même envers les prisonniers <c grecs. Notre l'évolution se propose l'émanct cipaiion d'uti peuple opprimé et non l'ex- « tmction de la race des Osmanlis. Si voua «voulez vivre libres et nos égaux, renoncez i< à Tobéissance envers le sultan, et je suis « prêt à faire la paix. »

Pour toute réponse, le pacha de Mégalo castnron sort à la tête d^une armée nombreuse et court l'envelopper à Phour^houra ; ses cavaliers, ses fantassins, ses janissaires, ses Albanais avancent de toutes parts. Mélidone n'en avait nul soupçon; il descendait paisiblèm^it d*une colline que termine «ne rivière ; tout à coup il aperçoit un nuage de poussière; les ennemis sont devant lui; en un clin d'œil il range en bataille sa petite armée , donnas le signal et commence la charçe le premier. On le voit, lé pistolet dans une xnâin et ie sabre dans l'autre, courir en avant, attaquer l'avantgardè ennemie, et se tenir pendant deux heures au milieu du feu. Il reçoit dans ses habits plusieurs coups sans en être blessé; le combat devient meurtrier; le lieutenant du satrape perd un bras ; la confusion se met parmi les

D£ LA RÉVOLUTION GRECQUE. l5{

Turcs; ils sont enfoncés et poursuivis jusque sous }e canon de Mégalocastron.

Le lendemain, profitant d'un grand orage accompagné de grêle et de tonnerre , Mélidonc Ibnd à l'improviste sur un détachement commandé par le même pacha. Les Turc9 pressés par leurs vainqueurs de la veille, ne pouvant écouter les ordres de leurs chefs au milieu du fracas de la foudre et du si£Qement de l'aquilon , ne savent ni combattre ni fuir, et se laissent égorger sans ^résistance.

Trois jours après, il se porte sur le chemin que le pacha devait prendre. Aussitôt qu'il le voit entrer dans la plaine , il fait coucher ses soldats par terre , les cache au milieu des ronces jusqu'à l'approche des Ottomans , leur donne ordr« de se lever, et met en déroute un ennemi qui ne s'attendait pas à l'attaque.

Le pacha, plein d'admiration pour le courage de Mélidone, lui mande par la voie d'une vieille femme qu'il le prie de monter sur la montagne opposée à son camp, pour qu'il puisse le voir avec la lunette. MéUdone lui donne par écrit cette réponse : « Amené dans <c quelques jours prisonnier à ma tente, tu « auras le loisir de me regarder de près. » .

13a HISTOIRE

La renommée des exploits et des vertus de Mélidone se répandit bientôt par toute la Candie ; il devint l'idole du peuple. A son passage les chemins se couvraient de spectateurs. S'il faisait son entrée dans un village pendant le jour, les habitants se mettaient aux fenêtres pour le voir passer; du haut des maisons on tendait des toiles dans les airs pour le défendre de l'ardeur du soleil. Venait-il la nuit établir son quartier dans une ville? des bougies allumées, des chants sacrés solennisaient son arrivée.

Tant d'honneurs excitent l'envie des Sphakiotes. Leur capitaine Bhoussos se rend à Phourphoura dans la secrète intention de se défaire d'un homme devenu l'ange tutélaire de la Candie. Il porte à Mélidone la nouvelle que le pacha doit coucher le soir même dans le bourg d'Ahadia^à deux lieues de Phourphoura ; il lui conseille de fondre pendant la nuit sur son camp, et de ne pas laisser échapper une telle occasion, se flattant que dans une entreprise si périlleuse son rival trouverait la mort.

Mélidone, avide de gloire, prend avec lui trois cents Cretois, leur donne des uniformes^

DE LA RIÎVOLUTION GRECQUK. 1 53

des étendards turcs, et se met en marche; la nuit ie trouTe à l'entrée d'Abadia ; il pénètre dans la rue la plus spacieuse, et va frapper à la porte d'une vieille femme turque, chez laquelle le satrape devait loger ; il lui demande en langue turque si le pacha est venu. «Et qui ctes-vous? lui répond une voix du haut d'une fenêtre. — Des Osmanlis, réplique Mélidone, et nous venons de Phourphoura chercher du secours. Dieu punisse les insurgés ! ils nous massacrent tous les jours. — Allez vous reposer à l'ombre du prophète ; le pacha n'est pas encore arrivé ; deux bimbachis seulement sont entrés dans notre village. — Où demeurentils? — Dans ces blanches maisons là-bas, ombragées de quelques vieux peupliers. — Mélidone court les trouver, les égorge avec quatre cents de leurs soldats, et s'en retourne vers minuit à Phourphoura, avec trente charges de biscuit et douze tonneaux de poudre.

Ce succès inattendu de Mélidone ne fait qu'accroître lanimositéde Rhoussos, qui prend la résolution de l'assassiner dès la même nuit ; à cet effet, il envoie le féliciter de sa réussite et l'inviter à souper; Mélidone épuisé de fatigue s'excuse ; mais enfin vaincu par les ins*

l54 HISTOIRE

Stances de BJbK>us60S j il se rend chez lui accoin«^ pagné du capitaine Kourmouiakis, et d'un petit nombre de soldats. A peine est-il k table que Bhoussos commence à le provoquer; il le traite d^ambitieux , lui reproche de lui faire perdre par ses sourdes menées son ascendant sur ses concitoyens , et finit par lui déclarer une haine mortelle; les esprits s^échauffent ; Mélidone laisse éclater sa juste indignation, et veut se retirer ; Rhoussos tire de sa ceinture son pistolet pour le décharger sur lui ; Kourmouiakis lui arrache l'arme des mains: une foule de soldats sphakidtes entrent et passent du côté de Mélidone, qui leur adresse ces paroles :

<c Soldats ! ma vie a été pieme de périls et ^ie « con^ats ; dans TAste Mineure , quand le glaive c<de la proscription planait sur ma tête, les «vastes solitudes y les humides cavernes, les c( sombres tombeaux m'ont servi tour-à-4our c d'asile ; mais dans mes courses aventureuses tf je n'aurais jansiais soupçonné que mes jours c( auraient pu courir risque au milieu de mes (c compatriotes.

«Depuis long-temps je lutte contre des armées « nombreuses d'ennemis et les poignards cadhés

DK LA RÉVOLtlTIOW GRECQUE. lÔ5

« de r-envîe; depuÎB long-temps je dévore en « secret les outrages de ce chef, persécuteur a de tout talent, de toute vertu. Dès cet instant rc je remets entre ses mains le commandement a de l'armée; je lui cède une carrière orageuse , « où je n'ai pu trouver un moment de repos; «je lui laisse les remords, et j'emporte dans <( ma retraite une conscience tranquille , seule « récompense du juste... De quoi m'accuserait* « il? il s'est enrichi des dépouilles de l'ennemi, « et moi je n'ai que cette tunique ; j'ai conquis « deux provinces, et je ne possède pas une ca- « bane , pas même une toise de terre pour dé- « poser ma cendre. Soldats ! le seul reproche « qu*on me fait c'est d'avoir su gagner votre « cœur. En effet , votre amitié est le seul bien « que je prise ; si elle n'a pas diminué , tx>m« « battez pour votre patrie sous les ordres de <c mon rival , çt laissez - moi m'éloigner de « vous. »

A ces mots , il commande «|a'on lui amène son cheval , il y mont« et part aussitôt pour Rhêthemna, suivi d'ime foule de Sphakiotes, qui l'entourent et lui jurent de mourir sous ses drapeaux. A ^on passage par le bourg d*Opsygia, les habitants accourent vers lui, et, les

l56 HISTOIRE

larmes aux yeux, le conjureut de ne pas les abandonner à la vengeance des Ottomans.

Il résistait à leurs prières ; Ânagnoste , beau* frère de Rhoussps, arrive en hâte, et dit à Mélidone que son parent, repenti de sa conduite, désire ardemment une sincère réconciliation. Mélidone fléchi se rend tout seul chez Rhoussos. Ce traître se tenait caché derrière la porte de sa maison; aussitôt qu'il le voit entrer, il fond sur lui, et d'un coup de sabre lui fend la tête ; le héros tombe , et levant ses yeux égarés sur son meurtrier :

« Ah!., tu m'as trahi, lui dit-il ; je meurs jeune ; « je regrette de n'avoir pu sacrifier mes jours <K au bonheur de ma patrie. » Ses soldats arrivent; ils le voient plongé dans son sang; ils poussent des cris de douleur et veulent courir après Rhoussos qui s'était enfui. Mélidone se soulève et leur dit d'une voix suppliante : « Si « je vous suis cher encore, arrêtez... que le sang « descitoyens ne coule point pour moi.. .je parce donne à mes assassins... imitez-moi... » A ces mots il expire. Charalambe, son frère, accompagné de plusieurs ofiQciers, arrive , mais trop tard, et seulement pour lui fermer les yeux; il ote du doigt glacé du héros une bague, et

DE LA. RCVOL0TlOBr GRECQUE. 1 5'J

l'offrant à Syphacas, l'un des plus valeureux capitaines de la Candie: «Sois, lui dit -il, « rhérilier des travaux de mon frère. Puisses* « tu , à la vue de cet anneau , t'exciter à l'imi- « tation de sa valeur , de sorte que le monde ce dise qu'Antoine Mélidone revit en toi! puissé- <c je moi-même, en te voyant retracer ses verce tus, me consoler de la perte que j'ai faite !i> Vers le coucher du soleil, Antoine Mélidone fut enterré à Ministraki ; ses compagnons d'armes et le peuple suivaient en deuil son convoi funèbre^ et les Turcs déchargeaient leur artillerie en signe de joie.

Après ses funérailles, l'armée grecque partit d'Amari , et les Turcs de Phourphoura vinrent à Ministraki; ils exhumèrent le corps de Mélidone avec le plus grand respect; les uns disaient que c'était un être surhumain ; d'autres, plus superstitieux encore, se disputaient les lambeaux de son suaire , et les déposaient dans des sachets qu'ils suspendaient à leur cou, en guise d'amulettes (i).

(i) Voici les détails que j'ai pu recueillir sur la patrie et les parents de ce capitaine :

La base du mont Ida est parsemée de plus de

soii^nte villages. Trois dentre eux, célèbres^par le courage et Tesprit militaire de leurs habitants, mé* ritent l'attention de Thistorien ; l'un est occupé par les Anogians , surnommés les Souliotes de la Candie; l'autre, appelé Zoutolac ou Zoulac, contient la race belliqueuse des Zoulacîtes : d'après une tradition orale des Cretois, Jupiter atait coutume d'y descendre lorsqu'il venait visiter Iss sommets de l'Ida : c'est pour cette raison qu'on le nomme ZouXaxxov, vallon de Jupiter; et, ce qui n'est pas moins curieux, les indigènes du pays conservent encore l'invocation suivante de leurs ancêtres, corrompue par le temps : « ÔîtoUré fiou z»ve -âsé! » Exauce-moi, Jupiter! Le troisième, qui porte le nom de Mélidoni, fut la patrie du héros dont nous venons d'esquisser les vertus.

Jean Mélidone, son père, avait été un <les plus braves capitaines de son époque. On raconte de lui l'anecdote suivante : c'était un usage établi depuis long-temps, chez les musulmans de la Candie, d'entrer dans les maisons des chrétiens, et d'inviter leurs filles à la danse. La plupart du tempb, ce divertissement finissait par le rapt de quelque vierge, distinguée par sa beauté. Dans tous les bourgs et dans celui de Mélidoni , les pères prenaient soin de cacher leurs filles ; ce qui donna lieu à ce distique populaire et élégiaque :

« Kat{iiévo MeXo^OTafi.0 ! xaijiiyo MeXté^dvi !

« Le triste iViélopotame et l-r^fortuné Mélidoni

BX UL MÉVOXSITIOV ŒICQUE^ |5^

possèdent des filles charmantes, et n'osent les montrer. »

J. Mélidone fit cesser dans son village cette coutume barbare , et voîci comment il y parvint : de retour de l'Asie - Mineure , oii , conjointement avec le fameux Barbalio, î! avait combattu les Turcs et protégé les malheureux Grecs de ces contrées, il expulsa de Mélidoni tous les musulmans qui sy trouvaient établis. Deux d'entre eux résolurent dy rentrer à la faveur dune huit obscure pour l'assassiner. J. Mélidone, averti d'avance de leur complot, s'embusqua sous le portique dune église consacrée à saint Georges, par où il savait qu'ils devaient passer; il se jeta sur eux à Timproviste, égorgea l'un, et força l'autre de jurer, par Mahomet, qu'il publierait le lendemain que, pendant la nuit, saint Georges, descendu des deux sur son coursier , avait percé de sa lance le sein de son compagnon. Le mahométan superstitieux n'osa violer son serment; et depuis ce temps les Turcs, craignant la puissance du saint, ne vinrent plus danser avec les jeunes filles dç^Mélidoni.

^»^%^^V%»»»m>^%lV»i» % *< > ^»^Oi^<»«m<»%%>%Wf»%V»^»»t^%)^»%<^%^»»>i^^»%(%i^^»

Page 1