Journal des Débats, 30 mai et 28 juin
vient le premier, est, dans l'ordre historique, le second. Cette interversion est générale; une fois connue, elle jette un jour vif sur le développement de l'histoire et sur les nécessités mentales qui ont forcé l'humanité à procéder ainsi. Quant à la médedne, les besoins de la souffrance et la hardiesse à tout essayer suggérèrent des remèdes, les uns utiles, les autres dangereux, d'autres qui ne pouvaient rien ni en bien ni en mal. Peu à peu le raisonnement, s'appliquant à cette masse confuse, détermina les cas avec plus de précision, et donna plus de sûreté à Tempirisme primordial. Tel est à peu près l'état de détermination où Hippocrate laissa la médecine quatre siècles avant Tère chrétienne. Nul n'a jamais mieux compris qu'elle était un art ; nul n'a plus vivement senti que toute cette tradition pratique devait être soumise au contrôle d'un sévère jugement ; nul n'a plus habilement manié ce crible qui sépare le bon grain du mauvais. Pourtant il ne pensa jamais à chercher en dehors de la médecine une base qui la soutint, une théorie qui la justifiât. Les conditions scientifiques de son temps ne permettaient pas, même à un aussi grand esprit, d'apercevoir ce qui était réservé à une évolution ultérieure.
Quand, en effet, cette évolution ultéi'ieure se fut produite, on se demanda (et tout homme éclairé se fera aussi cette demande) si la pratique médicale ne repose que sur elle-même. N'est-elle qu'un empirisme plus ou moins raisonné, ou bien y a-t-il en dehors d'elle des principes qui lui servent de guide ? Lorsque le médecin, arrivé auprès du lit du malade, diagnostique (c'est le mot) telle ou telle affection et recommande tel ou tel mode de traitement, ne fait-il que rappeler en sa mémoire les cas analogues et se conformer à des ressemblances? ou bien, outre la part faite à la mémoire
des cas analogues et des ressemblances, a-t-il une lumière, une doctrine qui lui viennent d'un autre domaine et qui conduisent son esprit? Un exemple donnera la réponse à cette question. L'antiquité médicale pensait que le cœur n'était jamais malade. Elle en avait fait le siège de la chaleur innée, et le feu vital communiquait l'inaltérabilité à l'organe qui en était le réservoir. Mais il y avait aussi d'autres raisons : connaissant les différents vaisseaux qui sont communs aux poumons et au cœur, ils avaient supposé que celui-ci attirait par cette voie l'air qui alimentait le feu vital; trouvant, ce qui est vrai, que sur un animal mort les artères sont vides de sang, ils avaient cru qu'elles l'étaient aussi sur l'animal vivant, et dès lors ils avaient attribué les pulsations régulières qui s'y font sentir à une vertu pulsative qui leur était particulière. Cette série de conceptions hypothétiques au sujet d'usages qui restaient inconnus mettait un voile sur la réalité, et empêchait toute connaissance des maladies du cœur. Les souffrances en étaient muettes pour le médecin. En vain, lésé dans sa texture et dans ses fonctions, donnait-il lieu à de tout autres phénomènes que ceux qu'il produit dans l'état de santé ; comme ceux-ci étaient ignorés, ceux-là passaient inaperçus. On souffrait des maladies du cœur alors ainsi qu'aujourd'hui ; mais, la fonction imaginaire cachant la fonction réelle, l'opinion qu'il n'était susceptible d'aucune altération se maintenait. Il n'en fut plus de même après la découverte de la circulation par Harvey. Il fut démontré que le cœur est une double pompe aspirante et foulante, que la pompe droite attire le sang des veines et l'envoie dans les poumons, que là ce sang, mis en contact avec l'air, de rouge foncé devient rouge rutilant et retourne au cœur; qu'alors la pompe gauche le lance
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dans toutes les parties du corps, et que le battement des artères n'est pas autre chose que la transmission de chaque battement de cette pompe incessamment active. A l'instant môme, les souffrances du cœur commencèrent à n'être plus cachées, elles parlèrent par les signes qui dépendaient de sa fonction. Le trouble des pulsations artérielles , la modification des sons qu'il émet en se contractant, le volume plus grand qu'il acquiert, la gêne qu'il fait éprouver à la respiration, le ralentissement de la circulation générale, les hydropisies qui en résultent, tout devint indice des lésions que l'antiquité avait ignorées. Le travail régulier de l'organe étant connu sert à déterminer le travail irrégulier qui est ce qu'on nomme une maladie.
Il y a donc derrière la médecine une science qui la guide, et cette science est la physiologie. Sous ce mot, les anciens philosophes grecs qui le mirent en usage entendaient l'étude de la nature; le sens aujourd'hui en est restreint à l'étude des actes qui se passent dans les êtres vivants. Il s'y passe, en effet, des actes trèsnombreux, très-divers, enchaînés les uns aux autres par d'étroites connexions, et qui, réguhers, font la santé, troublés, font la maladie, interceptés, font la mort. Vivre comprend deux grandes facultés : se nourrir et sentir. La première ne suppose pas la seconde; mais la seconde suppose nécessairement la première. Cette division correspond à deux classes d'êtres vivants, les végétaux et les animaux; les végétaux qui n'ont que la nutrition, les animaux qui ont en plus le sentiment. Observez le végétal au moment où il sort de son sommeil d'hiver, et vous verrez quelle officine active est enfermée sous l'écorce qui le protège. Les substances propres à le nourrir sont puisées dans le sein de la terre sous forme liquide, et montent par un flux continu
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jusqu'aux sommets aériens, jusqu'aux plus délicates folioles. A leur tour, les organes verdoyants qui se déploient dans l'air ne restent pas oisifs; ils absorbent l'air, la lumière, la chaleur, si bien que, la sève étant ainsi élaborée, tout croît, tout pousse, tout bourgeonne, tout fleurit, tout fructifie. Bien autre est dans l'animal la complication; il faut toujours, pour que la nutrition se fasse, que la sève (je transporte ce nom au fluide nourricier de l'animal) ei l'air se trouvent en contact; de là un appareil pour broyer et digérer les aliments, un autre pour les absorber, un autre pour les apporter incessamment à la rencontre de l'air. L'autre moitié de la besogne est accomplie par la respiration, qui jamais ne s'arrête. A ce point, tous les préliminaires sont terminés , car nous n'en sommes encore qu'aux préliminaires, et aussitôt un muscle puissant envoie à jets saccadés le sang qui fait tout croître, tout pousser, tout fleurir, tout fructifier. Mais nous n'aurions là qu'un végétal, et l'animal, obligé de se nourrir pour vivre, ne se nourrit qu'à l'effet d'accomplir des actes plus élevés; ses muscles se contractent et ses os se meuvent comme autant de leviers; il est mis en communication avec les objets du dehors par ses sens, sorte d'appareil de physique que la nutrition entretient, par un renouvellement perpétuel, en bon état de service. Enfin une allée et venue, qui ne s'arrête que par le sommeil, transmet par les nerfs les impressions au cerveau et les volontés aux muscles; et le cerveau lui-même est sans cesse occupé à diriger, suivant des lois qui sont propres à chaque espèce, la vie de l'individu, jusqu'à ce que, dans l'espèce qui couronne toutes les aut]"es, l'intelligence, sortant du cercle étroit de la personnalité, s'élève aux notions générales de vérité et de justice. Puis, à côté de cet en-
tretien régulier des fonctions, il y a ce qui les trouble. De même que dans un jour de bataille la mort et les blessures volent de tous côtés, de même dans le jour d'existence accordé à tout ce qui vit volent des agents de destruction et de souffrance qui passent- à côté de celui-ci et atteignent celui-là. Le vent, qui tout à l'heure soufflait doux et tempéré, tourne au nord et verse un froid subit et saisissant. Aussitôt plus d'un se couche en proie à la douleur et à la lièvre, et plus d'un ne se relève pas. Ou bien des miasmes subtils naissent de la décomposition et du conflit des organismes qui vivent et qui meurent, et s'en vont se propageant comme une sorte d'incendie, frappant ici les végétaux, là les animaux, ailleurs l'espèce humaine. Tout cela, soit santé, soit maladie, étant une succession d'élaborations et d'actes, est du ressort de la physiologie soit régulière, soit morbide.
Quelque grand qu'en soit le domaine, il n'est qu'une pariie dans ce qu'on nomme biologie. La biologie est l'étude des êtres vivants considérés dans leur ensemble et à tous les points de vue. Ces êtres sont infiniment nombreux et singulièrement divers; il faut les connaître pour les classer suivant un système qui soit naturel. Que d'essais avant de le trouver, que de systèmes artificiels essayés avant qu'une certaine lumière se fît dans ce chaos apparent! Chaos qui n'est qu'apparent en effet : l'analyse y pénétra, les grandes masses se séparèrent; les rapports se manifestèrent; et il fut évident que toute cette multitude confuse, disséminée sur la terre, dans les eaux et dans les airs, toutes ces formes variées qui venaient tour à tour s'éjouir aux feux du commun soleil, toutes ces aptitudes qui se développaient par mille et mille actions, tenaient les unes aux autres par des liens constants, et que ce serait une er-
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reur capitale de ne voir dans chacune d'elles qu'un échantillon isolé d'éléments indéfiniment nouveaux. Deux conditions déterminantes, deux généralités suprêmes, deux idées qu'on pourrait comparer aux idées de Platon si l'on voulait introduire dans les conceptions logiques de l'intelligence les données réelles de l'expérience (combinaison qui au fond est la philosophie définitive), deux idées résument cette longue série de recherches : un certain type fondamental règne dans tout ce qui a vie, et se manifeste aussi bien par la texture que par les actes; et ce type va se compliquant davantage, en texture et en actes, depuis la plante jusqu'à l'espèce humaine; car ce serait se tromper que d'admettre, au point de vue biologique, entre le végétal et l'animal aucune démarcation radicale qui fit de Tun quelque chose de tout à fait isolé de l'autre. Trois choses les unissent : le tissu végétatif, la nutrition, la reproduction. En même temps qu'on embrasse toute la série vivante en un seul système, l'esprit cherche aussi à embrasser toute la série du développement de chaque être individuel depuis ses premiers rudiments, où il n'est qu'une cellule, jusqu'à son plein accroissement et à sa décrépitude fmale ou fatale (ces deux mots sont ici synonymes). Cette double histoire de la série totale et de la série individuelle est le livre élémentaire où l'on commence à prendre une notion de ce qu'est un développement, et à se mettre en état de saisir le phénomène immense et complexe de l'évolution des sociétés. Puis les acquisitions intellectuelles réagissent, comme cela arrive toujours, sur le passé; et ici qu'estce que le passé? Ce sont des créations détruites, des formes anéanties, des races disparues, qui, assujetties, elles aussi, à la communauté de type, se sont laissé reconnaître et classer. Si bien que la terre, dans les âges
antérieurs au nôtre, a pu présenter de grandes différences de température, de disposition de montagnes, de distribution de mers et d'eaux douces. Pourtant la vie végétale et animale, dès qu'elle y a été possible, s'est montrée sous des conditions de texture et de fonction qui sont encore les mêmes aujourd'hui. C'est que, de fait, toute cette vie n'est pas une chose qui soit isolée du reste du monde et indépendante du milieu qui la porte et l'entoure. Elle y pose sa racine ou son pied, elle y puise sa nourriture, elle en reçoit l'impression profonde, et à son tour elle imprime son action sur ce milieu qui, modifié, la modifie ensuite : action et réaction qui s'enchaînent toujours et qui sont d'autant plus marquées que la vie est plus active. Et pour compléter ce qui se rapporte à la conception générale, la biologie ne peut se constituer sans la doctrine du monde inorganique; car comment étudier un être vivant si on ne connaît le milieu dont les éléments le forment et l'entretiennent? D'autre part, elle est indispensable à la doctrine de l'histoire et des sociétés; car comment étudier l'histoire et les sociétés si on ne connaît les êtres vivants qui en sont parties et agents? De sorte que la biologie est, dans le système philosophique des connaissances , intermédiaire entre les phénomènes inorganiques et les phénomènes sociaux.
En cette tâche si vaste, en ce labeur que se partagent les générations de savants, à M. Magendie échut la physiologie, et, dans la physiologie, plus particulièrement, l'expérimentation. La physique et la chimie sont le domaine propre des expériences; là, les éléments mis en présence, étant inorganiques, ne ressentent que la modification que l'expérience leur fait subir, et rien ne s'étend au delà. Mais dans la physiologie, les éléments mis en présence étant organiques, la modification se
propage en tout sens, et la réponse, au lieu d'être une et homogène, est multiple et diverse. Toutefois, malgré ce surcroît de complications, l'expérimentation a rendu et rend tous les jours d'excellents services à la physiologie. Seulement l'interprétation en est beaucoup plus difficile. Il y eut dans le siècle dernier une longue discussion entre les physiologistes pour savoir si les ligaments étaient sensibles. Les uns soutenaient, avec raison, qu'ils ne l'étaient pas; les autres défendaient l'affirmative; et véritablement le fait réel était masqué, tantôt parce qu'on avait de la peine à ne pas attribuer au ligament la douleur qui accompagnait chez l'animal en expérience l'incision, tantôt parce qu'au bout d'un certain temps l'inflammation, s'y développant, le rendait éminemment sensible. Ceci est un des cas les plus simples; et, quand on recherche la solution de questions plus compliquées, les effets s'enchaînent aux effets, de façon qu'à chaque instant le principal peut disparaître sous l'accessoire. L'organisme vivant qu'on interroge n'est point une machine où les rouages n'ont de connexion que l'impulsion qu'ils se communiquent; là, chaque rouage, tout en concourant à la vie générale, à sa vie propre, modifiée aussitôt par la modification qu'a subie le rouage le plus lointain. Un muscle qui se paralyse va de proche en proche altérer l'attitude et les mouvements du système musculaire tout entier. Une piqûre qui enflamme le doigt excite la fièvre, augmente l;i chaleur, cause le sentiment de la courbature, trouble la plupart des sécrétions. Toute expérience qu'on mstitue sur cet orgaiiisme est une maladie qu'on provoque; et, réciproquement, toute maladie accidentelle peut être considérée comme une expérience qu'il s'agit d'interpréter. L'interprétation du médecin consiste à reconnaître le siège, le caractère, les chances, le
traitement; l'interprétation du physiologiste, à discerner, en faisant un juste rapport, la fonction par la lésion, le jeu régulier par le jeu irrégulier, la santé par la maladie. Aussi les recueils où les médecins consignent leurs observations pour assurer la pratique et étendre Texpérience sont-ils perpétuellement consultés par les physiologistes comme contrôle du laboratoire et de la théorie.
Byron, décrivant, dans je ne sais quelle bataille delà guerre d'Espagne, le conflit des trois armées française, anglaise et espagnole, les éclairs de l'acier, les flammes du mousquet et du canon, les étendards déployés et ce mouvement animé de la lutte, de la victoire et de la défaite, s'écrie ; a Ce serait un beau spectacle à considérer pour celui qui n'aurait là ni frère ni ami. » Ainsi, dans ce conflit qui se nomme la vie, pour le regarder en spectateur, pour en faire le sujet d'observations, pour en découvrir les conditions et les causes, pour y trouver matière à spéculations profondes et à savantes théories, il faut momentanément se séparer de la chair et du sang, et ne voir pas que tout y est vie, sensibilité, plaisir, souffrance, passion, joie, douleurs. C'est une saine et noble fermeté de la raison que d'avoir , sans écouter les suggestions d'une délicatesse craintive, suivi l'étude même dans ce qui naît et meurt, dans ce qui sent et palpite. Il y a en apparence quelque chose de dur et d'inhumain à prendre pour tlîème et exercice un tel sujet. Mais que trompeuse est l'apparence, et qu'impuissante est la raison, même dans son abstraction, à trouver cette impassibilité qui lui est si aisée quand il s'agit du mouvement éternel des corps célestes, ou de l'électricité qui sillonne la nue, ou de la lumière qui traverse l'espace! Je ne connais pas de sentiment plus douloureux que celui qui saisit le cœur,
quand, à la lumière froide et inexorable de ces lois qui ont été découvertes, on prévoit à l'avance la destruction d'existences qui mériteraient d'être conservées,
Ignoscènda quidem^ scirerit si vjnosçere mânes ;
je ne connais pas de supplice plus cruel que d'assister^ quand, par-dessus tout, c'est de quelque tête chérie qu'il s'agit, à la décroissance fatale d'une vie à laquelle tient la notre. Condition rigoureuse de ce savoir qui a déchiré depuis longtemps les voiles de l'ignorance primitive ; mais condition rachetée par de puissantes compensations : être utile, voir le vrai et se résigner, en connaissance, au nécessaire.
Pendant quarante ans M. Magendie a expérimenté, a écrit, a professé. Arrivé de bonne heure à l'Académie des sciences et à la réputation, doué d'un esprit d'indépendance qui n'acceptait guère la parole du maître et le dire de l'école, hardi à tenter, habile à exécuier ses tentatives, il a exercé une véritable influence sur l'enseignement. Sa main sûre allait chercher le vaisseau, le lilet nerveux, l'organe qu'il fallait mettre en expérience; les diificultés de ce genre n'étaient qu'un jeu pour lui; et, si la question était bien posée, si elle était susceptible d'une réponse précise, il donnait toute évidence au résultat. -Dans cette longue investigation par l'expérience, il a touché à une foule de points, les uns importants, les autres d'un moindre intérêt, tantôt mettant la main sur des cas difficiles et d'un ordre élevé, tantôt répandant la menue monnaie de son labeur continuel. M. Magendie ne suivait pas une seule idée au triomphe de laquelle il consacrât toutes ses forces, mais il suivait une seule tendance qui le diri^ geait dans tous ses essais. Bonne ou mauvaise, sûre et légitime, ou étroite et exclusive (je tâcherai de Tappré-
cier), cette tendance a produit des recherches qui caractérisent M, Magendie, et dont quelques-unes sont des titres véritables.
On a remarqué que sur un animal, sur Thomme, s'il s'introduit sous l'épiderme quelque substance, elle ne reste point dans le lieu où elle a été déposée: mais bientôt elle passe dans le corps tout entier. Tant que l'épiderme est intact, aucune absorption (c'est le nom que l'on donne à ce phénomène) ne se produit; mais, sitôt que cette faible barrière est enlevée, tout ce que l'on met en contact avec le tissu vivant, ce qui nuit comme ce qui sert, est enlevé et pénètre dans l'intérieur. Supposons placé sur la peau un venin actif, celui du plus redoutable des serpents : en deçà de l'épiderme, il reste inolfensif; au delà, les propriétés meurtrières ne tardent pas à s'en manifester. La vigilance préventive dont est doué l'organisme ne va pas plus loin; par un aussi facile subterfuge, elle est mise en défaut, et il accepte aveuglément tout ce qu'on lui présente. Deux voies sont ouvertes pour cette absorption : le système des veines et le système des vaisseaux lymphatiques , c'est-à-dire les deux ordres de canaux qui , marchant de la circonférence vers le centre, sont capables d'introduire dans l'intérieur les substances du dehors. En effet, il ne faudrait pas croire que, pour être descendue dans l'estomac, une substance ait pénétré dans l'organisme; en réalité, elle n'y a pas plus pénétré que si elle était posée sur la peau. On ne peut même pas dire qu'un corps étranger, une épine, une balle, qui sont entrés dans nos tissus, aient passé dans la matière qui constitue l'organisme vivant; ils ont déchiré les parties, mais ne se sont pas introduits dans leur intimité. Pour que cela se fasse, une condition est indispensable : passer dans le sang, et de là être porté
au contact de chaque fibre, de chaque molécule. Or les vehies contiennent du sang, et les vaisseaux lymphatiques conduisent dans les veines. Les anciens, qui ne connaissaient pas le système lymphatique, et qui pourtant voyaient que la matière nutritive pénétrait dans le sang, avaient pensé que les veines étaient Tagent de l'absorption; c'était une erreur justement pour cette matière nutritive. Quand plus tard on découvrit les vaisseaux lymphatiques , quand on reconnut qu'une portion de ces vaisseaux était chargée d'absorber le produit de la digestion, alors on pensa que l'absorption se faisait par eux. Celait une erreur, et il n'y avait pas lieu de confondre l'absorption générale avec l'absorption spéciale qui chaque jour répare nos forces aux dépens de l'aliment. Cette importante et difficile question, M. Magendie l'a définitivement résolue. Par une série d'expériences décisives, il a montré que, quand la veine d'un membre est comprimée, aucune absorption ne se produit; que, quand elle est libre, aussitôt l'absorption commence; que, demeurée seule, elle suffit à cet office; que, supprimée, rien ne la remplace. Il est désormais certain que les veines sont la voie ouverte à toutes les pénétrations.
La physiologie, forme abstraite, si je puis ainsi dire, de ce que nous sommes, intéresse plus que d'autres sciences qui n'ont avec nous que des rapports plus éloignés. Me voilà écrivant : non-seulement je meus à mon gré la plume que je tiens, mais encore cette pluQie cause une impression qui m'avertit de sa présence. Il y a transmission d'une volonté aux doigts et d'une sensation au cerveau. Ce double office est sous la dépendance du nerf qui arrive aux parties, et qui, se ramifiant dans les muscles et dans la peau, donne aux uns le mouvement et à l'autre la sensibilité. Si le nerf est
aimulé d'une façon quelconque, la double fonction est annulée aussitôt; je ne puis plus ni rien mouvoir ni rien sentir. Mais est-ce là le dernier mot? Un seul et même nerf peut-il être chargé à la fois d'un influx centrifuge et centripète, d'un influx qui aille du cerveau à la surface et de la surface au cerveau? Cela n'était pas vraisemblable, et n'est pas, en eflet. La physique du système nerveux, on le sait maintenant, ne le permettrait pas; l'impression ne chemine pas par la même voie que la volonté. La démonstration de cette féconde vérité est due à M. 3Iagendie. Le nerf le long duquel se propagent le vouloir et le sentir n'est simple qu'en apparence : il tient à l'axe nerveux par deux racines qui très-vite se réunissent. On les avait regardées comme identiques ; elles ne le sont point. C'est à cette bifurcation que devieni. distincte la double fonction enfermée dans le même nerf : la racine postérieure transmet le sentir; la racine antérieure transmet le vouloir. Si celle-ci est détruite, la volonté n'arrive plus aux muscles; si celle-là est annulée, le sentir n'arrive plus au cerveau. Ce fut une lumière pour la théorie et la pratique : pour la théorie, qui se fonde sur ce que la matière organisée est, non pas un bloc grossier mù par une impulsion étrangère, mais une texture subtile dont les propriétés, partout spéciales, sufTisent partout; pour la pratique, qui sest aussitôt expliqué comment il se faisait que dans certaines maladies le patient perdait la faculté de mouvoir une partie sans la faculté d'y sentir, ou, réciproquement, perdait la faculté d'y sentir sans cesser de la mouvoir. Un Anglais célèbre à juste titre, Charles Bell, toucha le fait par l'induction et par l'expérience; mais il ne réussit pas à procurer une évidence complète; de son côté, M. Magendie le toucha aussi, en donna la démonstration et le ht entrer dans
la science; si bien que deux noms sont associés à cette grande découverte.
Expérimentation et théorie.
Je vais, dans les lignes qui suivent, mettre en doute une méthode qui se disait fondée uniquement sur l'expérimentation ; et pourtant, même à mes yeux, l'expérimentation est une aide dont la physiologie ne peut se passer. Ce n'est donc pas elle que j'attaque; loin de là : en essayant d'en marquer la limite et l'emploi, mon intention est d'en faire mieux ressortir toute la valeur.
Il y eut dans l'antiquité une discussion, prolongée pendant des siècles entre les médecins, sur la part qu'il importait de faire à la théorie et à l'expérience. Les uns, qu'on nommait les dogmatiques, pensaient que Texpérience était insuffisante, si l'on n'y joignait la connaissance des causes occultes et prochaines des maladies, celle des actions naturelles, celle enfin de la composition des organes internes. Les autres, au contraire, qu'on nommait' les empiriques., n'admettaient que l'autorité des faits : si l'art de raisonner, disaientils, faisait les médecins , il n'y en aurait pas de plus grands que les philosophes; mais les philosophes ont en excès la science des mots et n'ont point celle qui guérit; au lieu d'interroger, disaient-ils encore, les causes de la respiration, il est préférable de chercher les moyens d'en faire cesser la gêne et la lenteur; et, plutôt que de se demander à quoi tiennent les batte-
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ments des artères, il convient d'étudier la valeur des signes fournis par les variélés du pouls. Tel était le débat entre les dogmatiques et les empiriques, c'est-àdire entre la généralisation et le fait. Notons d'abord combien le terrain de la dispute est changé : les empiriques anciens refusaient de rechercher quelle était la composition des organes internes, quelle était la cause de la respiration, à quoi servaient les battements des artères; et les dogmatiques anciens faisaient entrer dans leurs espérances de rationnalité ces connaissances. Au contraire, les empiriques modernes sont justement occupés de tout ce qui était l'espoir lointain des dogmatiques anciens, et les dogmatiques modernes s'efforcent de créer des théories qui soient à la fois la raison des choses et la raison de l'intelligence. Tout a monté d'un échelon. Notons ensuite que dans l'antiquité le débat était insoluble, par cela même qu'au fond ceux qui se disaient et se croyaient dogmatiques n'étaient pourtant effectivement en quête que de faits et non de théories. La question n'était pas véritablement posée; mais aujourd'hui elle est posée, elle est susceptible de solution, et définitivement l'esprit de généralité prend sa place au-dessus de l'esprit de particularité.
Quelques points choisis entre plusieurs mettront en lumière ce que je veux exposer. La vie d'un animal se perpétue à l'aide d'actes divers et multipliés. Il se nourrit; sa poitrine se soulève et s'abaisse pour attirer l'air et l'expulser; son sang circule dans les artères et dans les veines; ses muscles le transportent où il veut, et saisissent ou éloignent ce dont il a besoin ou ce qui le blesse; ses sens le mettent en communication avec les objets ; son intelligence, dans la mesure que lui a départie la nature, s'applique aux doubles exigences
imposées par l'organisation et par le monde extérieur. Évidemment, pour étudier tous ces faits qui s'enchaînent, il ne sera pas indifférent de commencer par l'un plutôt que par l'autre ; et il surgit tout d'abord une question de méthode qui ne serait dédaignée que par les esprits superficiels; car les questions de méthode, étant toujours les plus générales, sont celles dont l'importance est à la fois la plus profonde et la plus étendue. Galien, qui fut un des maîtres de la science dans l'antiquité, a écrit un ouvrage qu'il intitula De l'utilité des parties^ et qui expose comment chaque partie est le mieux adaptée à l'usage qu'elle doit remplir. C'est un grand et beau livre; et l'auteur, qui avait embrassé toutes les sciences de son temps, était doué de l'esprit encyclopédique et philosophique; pourtant il est impossible de trouver dans la disposition de son traité aucune trace d'une véritable méthode; tout y est arrangé d'après un système artificiel qui, ne se rattachant pas aux données fondamentales du suje(, n'y répand aucune lumière. Il ne faut pas l'en accuser, mais seulement reconnaître que l'époiftie scientifique dont il fait partie ne permettait pas d'apercevoir la subordination réelle des fonctions du corps animal. Cette excuse n'est plus valable pour M. Magendie. Lui qui avait une direction toute différente et qui était aussi empirique que Galien était spéculatif, n'a donné aucune attention à Tordre suivant leijuel les fonctions doivent être étudiées, et, dans sa Physiologie^ il commence par les actes du système nerveux et la sensibilité et termine parla nutrition.
Un tel arrangement ne peut soutenir le moindre examen. La règle générale est de passer du moins compliqué au plus compliqué, de ce qui supporte à ce qui est supporté. Or, ce qui est le moins compliqué, ce sont les
phénomènes relatifs à la nutrition de l'être; ce qui l'est le plus, ce sont les phénomènes relatifs à l'exercice de sa sensibilité et de son intelligence. Ce qui supporte, c'est l'ensemble des actes de nutrition, en termes techniques, la yie végétative qui partout précède les développements ultérieurs et sans laquelle ils sont absolument impossibles; ce qui est supporté, ce sont les actes du système nerveux, les sens, les facultés morales et intellectuelles qui, nuls aux derniers degrés de l'échelle vivante, nuls encore aux premiers rudiments de la vie individuelle, n'apparaissent jamais que sous la condition d'un système nutritif régulièrement conformé. Et en elTet la nature, pour se développer, ne fait jamais que répéter les grandes lois qui l'assujettissent. Cette subordination de la sensibilité à la nutrition dans l'individu n'est que la reproduction du rapport qui unit entre eux le règne végétal et le règne animal. Le règne végétal est au règne animal ce que le système nutritif est au système de la sensibiUté; ni les animaux ne peuvent être sans les végétaux, ni les fonctions des sens et de l'intelligence sans les fonctions de la nutrition. Il était donc logique . puisque la logique est la connaissance du rapport entre les conditions de notre esprit et les conditions des choses, de passer, par une gradation réelle, de ce qui fait l'entretien et la nutrition de l'être à ce qui fait l'épanouissement de son sens intime. 11 était conforme à la méthode^ puisque la méthode veut que l'on procède du moins diiricile au plus difficile, du moins complexe au plus compliqué, de commencer par enseigner comment l'organisme, pour subsister, se compose et se décompose sans cesse (ce qu'on appelle nutrition], avant d'enseigner comment il prend conscience de soi-même, et agit sentant, pensant et voulant. On procède du moins difficile au plus diffi-
cile; car les fonctions de nutrition ont toutes leurs racines dans les phénomènes physiques et chimiques , et aboutissent à des phénomènes physiques et chimiques qui sont comparativement bien connus et servent de base, tandis que les fonctions de sensibilité n'y ont pas leurs racines, n'y aboutissent pas, ainsi privées d'une véritable lumière. On procède du moins complexe au plus compliqué ; car les fonctions de sensibilité, influençant les fonctions de nutrition, sont à leur tour influencées par elles, et ont en outre leur propre manière d'être. Il suffît, pour s'en convaincre, de comparer ce qu'on sait des organes de celles-ci avec ce qu'on sait des organes de celles-là. Les poumons, le cœur, l'estomac, les glandes et les autres agents de nutrition, ou sont bien connus, ou sont enveloppés d'obscurités moins profondes. Mais le système nerveux, qui est chargé des fonctions de sensibilité, est très-imparfaitement connu ; ce n'est que d'hier qu'on a déterminé, comme je l'ai rappelé dans le précédent article, les racines diverses qui transmettent le sentiment ou le mouvement; et, dans la moelle et le cerveau, on commence à peine à entrevoir des départements assignés à des usages spéciaux. Tandis que, poih' la vie de nutrition, les organes se montrent séparés et distincts, ils se montrent, pour la vie de relation, confondus d'une manière pour ainsi dire inextricable. Tout exige donc que Ton suive un ordre déterminé, une véritable hiérarchie dans l'enseignement de la physiologie, dans l'étude des fonctions.
J'ai dit plus haut que les actes de nutrition aboutissaient à des phénomènes physiques et chimiques; mais je n'ai pas voulu dire qu'ils étaient en soi ou physiques et chimiques. Ceci a besoin d'explication. La science s'est longtemps débattue autour de la question de sa-
voir si la vie, pour me servir de la locution la plus courte, était distincte des forces du monde inorganique, ou devait être confondue avec elles. Quiconque a une notion de Uhistoire verra tout d'abord que la seconde conception a dû être la première en date et en consistance. Les théories scientifiques ont commencé par les mathématiques, par l'astronomie, par les phénomènes physiques et chimiques; les êtres organisés étaient trop compliqués et d'une étude trop difticile pour suggérer un système d'idées susceptible de se soutenir par soi-même; ils n'avaient, pour les esprits d'alors, aucune lumière qui leur fût propre, mais ils étaient tout disposés pour refléter les lumières' venues d'ailleurs. Aussi ne se fit-il pas, dans le cours des siècles, une découverte de quelque importance en physique ou en chimie qu'on n'essayât aussitôt comme une clef à l'eliet d'ouvrir la théorie des phénomènes vitaux. C'est ainsi que le fluide électrique, qui n'est qu'un artifice logique inventé par les physiciens pour lier leurs idées et représenter les phénomènes, passa dans la physiologie sous le nom de fluide nerveux ; mais là, n'ayant aucun des motifs qui le soutenaient en physique, ce véritable être déraison, importé malencontreusement dans une science où il était étranger, n'a pas tardé à périr comme une plante sans racine, et il a disparu des conceptions positives dont la vie est le sujet. L'espérance de confondre les actes vitaux avec les actes du monde inorganique a été longtemps le feu follet qui égarait les esprits spéculatifs; on croyait à chaque fois l'atteindre, et à chaque fois il s'éloignait, laissant de nouvelles ténèbres là où l'on avait cru voir une clarté. Mais cette espérance était un soutien provisoire; on cheminait véritablement tout en poursuivant un but imaginaire ; on cheminait, car le progrès
continu des autres sciences exliaussait le niveau commun de l'intelligence, et tirait graduellement l'esprit hors des conceptions élémentaires pour le porter jusqu'aux conceptions transcendantes. Je dirai, définissant ici provisoirement ces termes non par les choses mêmes, mais par l'histoire : les conceptions scientifiques sont élémentaires jusqu'à la sortie du moyen âge; dès lors elles prennent le caractère transcendant. Et ce fut une conception transcendante quand, d'induction en induction, il demeura positivement établi que la science de la vie ou biologie n'est réductible à aucun fait ou physique ou chimique.
Cette vérité était trop bien établie avant M. Magendie pour qu'il la contestât directement; mais il la présentait d'une manière indécise. Ainsi, au début de ses leçons sur les phénomènes physiques de la vie, il parle des phénomènes désignés généralement sous le nom de vitaux, sans chercher à les rattacher aux lois qui régissent les corps inertes, observant qu'aucun rapport ne peut être établi entre la contractilité de la fibre vivante et la simple élasticité des corps inorganiques. C'est là poser la séparation entre la doctrine de ce qui a la vie et la doctrine de ce qui ne l'a pas. Mais plus loin, déclarant que son dessein est de lier les lois qui président au jeu de nos organes avec les mêmes lois qui régissent les substances inanimées, il ajoute : (( Prétendre que les phénomènes de la vie sont entièrement distincts des phénomènes généraux de la nature, c'est professer une erreur grave , c'est s'opposer aux progrès ultérieurs de la science. » Et un peu plus loin il dit expressément que l'un des préjugés les plus fâcheux qui aient régné et qui régnent encore dans la médecine, c'est de supposer que tout être vivant, animal ou végétal, est soumis à des lois indépendantes de
celles qui gouvernent les autres corps de la nature. Pour qui voudrait prendre à la rigueur ces expressions, il y aurait une contradiction avec la proposition où il admet qu'aucun rapport n'existe, par exemple, entre la contractilité vitale et l'élasticité inorganique. Mais il vaut mieux interpréter favorablement ces oppositions, et dire que la contradiction est dans les termes, non dans les choses, M. Magendie ayant simplement entendu qu'à côté des phénomènes vitaux il y a des phénomènes physiques et chimiques, qu'à côté des lois vitales se font sentirles lois des substances inorganiques. Mais il n'en reste pas moins que le langage est obscur et indéterminé; et, pour qu'il soit tel, il faut bien que la pensée n'ait été ni déterminée ni claire, et que l'esprit de M. Magendie, n'ayant pas vu nettement ce qu'il admettait en admettant l'existence des lois vitales, ait été toujours près de retirer d'un côté ce qu'il avait accordé de l'autre.
Et en etfet il nous fait pénétrer lui-même jusqu'à la cause de ses obscurités : « Nous avons passé en rçvue, « dit-il, les principaux phénomènes vitaux dont le « corps de l'homme est le théâtre; mais nous n'avons « pu que constater des faits par la voie expérimentale; (( car, pour les expliquer, je confesse hautement mon (( ignorance. Si je sais par quel mécanisme une mem- « brane se laisse imbiber par un liquide, je cherche « en vain ce qui fait que la libre musculaire se con- (( tracte ou que le nerf est sensible. » 11 a parfaitement raison de confesser son ignorance là-dessus; mais cette ignorance n'est ni accidentelle ni provisoire ; elle est nécessaire et permanente. Le physiologiste n'est pas, quant à la propriété qui rend le muscle contractile et le nerf sensible, dans une autre situation que le physicien quant à la propriété qui rend la matière électrique
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pesante, chaude ou lumineuse. Non -seulement l'ignorance, mais l'impossibilité de savoir, sont les mêmes , des deux côtés. M. Magendie ne connaît pas d'intermédiaire entre les faits particuliers qu'il observe et ces propriétés dernières qui sont irréductibles; sortir des uns serait pour lui entrer dans les autres. Mais c'est justement entre ces faits particuliers et ces propriétés dernières que gît la science. Les propriétés dernières, irréductibles, lont qu'une science est celle-ci et non pas celle-là, et qu'elle a un domaine déterminé; les faits particuliers lui fournissent les matériaux de ses théories. Refuser d'e-ntrer dans les explications chimériques des propriétés dernières est certainement sage ; mais croire qu'on ne peut sortir des faits particuliers sans enirer dans les chimères est un renoncement mortel à toute véritable spéculation.
M. Magendie, quand , quittant les phénomènes vitaux, il passe à ceux qui, dans les corps vivants, sont soumis aux lois générales de la physique, dit que ceuxci deviennent accessibles à nos explications. On sent que sur ce terrain il respire plus librement; il était mal à l'aise au milieu d'actes qu'il ne pouvait pas explif[uer (car ils sont irréductibles à d'autres), qu'il ne voulait pas non plus expliquer (car il savait fort bien et sans nulle hésitation que ce serait la tentative d'une fausse science), mais qui, dans cette alternative, ne lui laissaient aucune issue. Sans embrasser l'ensemble de la physiologie et en se bornant au champ affectionné par M. Magendie, on peut dire qu'il n'a jamais eu une idée nette, une notion précise du rapport entre les phénomènes d'ordre physique ou chimique et les phénomènes d'ordre vital. Sans doute la vie est pleine^ ment dépendante des lois qui régissent la matière inorganique, puisque les corps vivants sont constitués
par cette matière avec toutes ses conditions propres de nombre, de forme, de pesanteur, de chaleur, d'élasticité, d'électricité, de lumière; mais, à leur tour, les phénomènes physiques et chimiques qui s'y passent sont dépendants de la vie. Je prends pour exemple la respiration. Par l'inspiration le vide se fait dans la poitrine, et l'air pénètre jusqu'au contact du sang qui est poussé dans le poumon à chaque contraction du ventiicule droit. Ace contact, il se produit aussitôt une composition et une décomposition par lesquelles de Toxygène est incorporé au sang, des gaz se dégagent du sang, et le sang lui-même, de rouge noir, devient rouge brillant. Ceci est un phénomène véritablement chimique, et, toutes les fois que du sang et de l'air seront en présence, cette composition et cette décomposition auront lieu. Mais c'est aussi un phénomène vital, car il n'y a qu'une substance organisée, comme le sang, qui puisse produire cette série d'opérations. En un mot, une substance qui n'a pas d'analogue hors des corps vivants détermine une action chimique, il est vrai, mais une action qu'on ne peut pas reproduire ailleurs. En vain la chimie essayerait de créer du sang ; en vain elle voudrait produire une combinaison qui, mise en contact avec l'air atmosphérique, eût avec ce gaz un perpétuel va-et-vient, elle échouerait toujours, incapable qu'elle est d'introduire par aucun artifice qui lui soit propi'e la force qui agit ici et qui est nommée la vie. La vie est dépendante de toutes les forces chimiques et physiques, puisqu'elle ne peut exister qu'à l'aide de la matière où se déploie leur empire; cela est vrai, mais en même temps elle leur est supérieure ; car elle les contraint à se modifier suivant les conditions qui lui sont propres, et, par cette considération aussi, on retrouve la hiérarchie méthodique
des sciences, qui veut que la doctrine de la vie succède à celle du monde inorganique, liiérarcliie dont la notion est si nécessaire à toute vraie et puissante philosophie.
Il y a donc en dehors et dans un lieu supérieur toute une série de propriétés correspondant à toute une série de textures. Il est indispensable , cela est certain, de connaître avec la dernière exactitude ce qui se passe de physique et de chimique; mais il est indispensable aussi, cela n'est pas moins certain, de considérer tout cela du point de vue des textures et des propriétés qui ont la vertu prépondérante d'en déterminer le caractère et la marche. Là est une part essentielle du domaine de la physiologie; là r/est jamais arrivé M. Magendie; et entre un fait vital qu'il constatait et un fait physique et chimique, il n'a jamais entrevu un système d'idées qui, sans se perdre en vaines hypothèses sur la cause primordiale de la vie, ne se perdît pas non plus en recherches d'un ordre inférieur, sous prétexte d'être positives.
Il semblera sans doute que, parlant ainsi, je mets la méthode reconnue pour bonne maintenant, dans une espèce de milieu entre deux extrêmes, et que, signalant deux écueils, je dise : In medio tutissimus ibis. Il n'en est rien, la voie qù l'on s'aheurte à pénétrer la cause de la vie n'est pas un extrême, non plus que la voie où l'on s'efforce de rabaisser les phénomènes vitaux à la physique ou à la chimie. Toutes deux sont initiales, rudimentaires, et appartiennent aux premiers pas de la science. L'une, plus ancienne que l'autre, date de ces temps où l'esprit de science et de philosophie croyait ne rien savoir s'il ne savait la nature in- ^ time des choses, et, ne pouvant y arriver par aucun procédé légitime, prétendait du moins y atteindre par
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des hypothèses ingénieuses et hardies, dont il n'était pas assez mûr alors pour voir Tilkision. L'autre, plus moderne, marche d'un pas boiteux sur la trace des sciences physiques et chimiques, qui, étant moins compliquées et plus faciles, et dès lors prenant les de- Tants des brillantes découvertes, paraissent fournir une explication savante des phénomènes d'un autre ordre. La vraie méthode laisse derrière soi comme surannés ces deux ordres de conceptions, et envisage d'un œil ferme la vie ou organisation dans son ensemble; la vie, qui n'est ni l'électricité ni la chaleur, qui n'est pas plus explicable en soi que ces propriétés de la matière, et qui, soit dans les modilications qu'elle imprime aux conditions physiques et chimiques, soit dans les actes qui lui sont spéciaux, est devenue l'ample et complexe sujet d'une théorie indépendante et supérieure. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles, a dit dans un Aers magnifique le vieux Corneille. C'est en effet une obscure clarté qui, au début des investigations, tombe du ciel de la science; mais peu à peu la lumière croit, et le jour grandit, comme le jour naturel, avec cette différence pourtant que le soleil du monde qui se lève pour un système de planètes et de satellites est indépendant de nous, tandis que le soleil de la science, destiné à éclairer l'humanité dans son progrès séculaire, ne se dévoile et ne s'élève sur l'horizon que grâce aux plus puissants efforts des plus puissantes intelligences.
M. Magendie a bien plutôt combattu que continué Bichaf, tandis que le vrai travail de la physiologie a été de rectifier Bichat et de le continuer. Il était facile de faire voir par exemple contre Bichat que la propriété organique qu'il supposait aux tissus d'absorber ou d'exhaler était une vraie qualité occulte et digne d'être
bannie. Tout était plein de qualités occultes, dans l'antiquité, dans le moyen âge et longtemps après; il faut en blâmer non la conception qui est évidemment nécessaire, mais Tapplication. Pourquoi battent les artères? se demandait-on jadis. Par une vertu pulsative, répondait-on. Pas le moins du monde, car c'est le choc delà contraction du cœur qui en est la cause. Pourquoi l'eau ne s'élève-t-elle pas au-dessus de trente-deux pieds dans une pompe? se demandait-on. Par l'horreur du vide, répondait-on. Pas le moins du monde encore, car c'est qu'une colonne d'eau de trente-deux pieds pèse autant que la colonne atmosphérique tout entière. Mais en revanche, pourquoi toute substance vivante est-elle en un tlux continuel de matière? pourquoi tout muscle est-il capable de se contracter? pourquoi toute partie nerveuse l'est-elle de senlir ? A cela on ne peut, on ne doit répondre que par la nutribilité du tissu vivant, par la contractilité du muscle, par la sensibilité du nerf, c'est-à-dire par la chose même, comme on répond en physique^ qu'une substance est chaude en raison du calorique qu'elle contient. Tout cela est qualités occultes, ou, pour mieux dire, qualités irréductibles; car il faut réserver le nom d'occultes à celles qui ne sont que des explications vides et provisoires, et le nom d'irréductibles à celles qui désignent une propriété immanente, un thème à la science. C'est ce grand partage qu'a fait Bichat. Avant lui, en physiologie, il y avait des qualités occultes; depuis lui, du moins depuis qu'on l'a rectifié suivant sa propre direction^ depuis lui il n'y a plus que des qualités irréductibles; et ces qualités sont le thème de la science, soit qu'on les considère en elles^ mêmes, soit qu'on examine comment elles modifient les phénomènes physiques et chimiques, soit qu'on re-
MAGENDIE. I&l
cherche de quelle façon les phénomènes physiques et chimiques les modifient à leur tour.
Dans l'antiquité, les temples étaient continuellement arrosés du sang des bêtes. On immolait les victimes pour acquitter un vœu ou pour se rendre les dieux propices; on interrogeait leurs entrailles et on cherchait d'un œil curieux à y lire les choses prochaines. L'homme sacrifiait ainsi des milliers de vies pour conjurer ses terreurs ou aviver ses espérances. La physiologie aussi est une divinité à laquelle bien des vies sont constamment sacrifiées; et dans les laboratoires on interroge les entrailles non pour y lire les choses prochaines, mais afin de savoir et de prévoir. Il ne faut pas qu'intervienne ici une pitié excessive et incompatible avec Tordre naturel. La loi de la destruction est partout. Les animaux se dévorent entre eux et ne peuvent pas ne pas se dévorer. La férocité de la nature éclate de toute part dans ce cercle de meurtres et de carnage, et elle a aussi habilement disposé les dents du tigre à l'etfet de déchirer la douce et C innocente proie que fœil à l'etfet de voir. Pour le plaisir de la chasse, on poursuit à outrance un cerf tout pantelant; pour le plaisir de la table, on inflige des tortures à des animaux comestibles. Pourquoi s'étonner si, poursuivant les secrets de l'organisation, le physiologiste soumet des êtres organisés à ses expériences destructives? Mais entre une cruauté qui se jouerait de la souffrance de ces fibres sensibles et une pitié qui voudrait qu'aucune main violente ne se posât sur une créature vivante, il y a un milieu à suivre. La raison humaine doit s'interposer pour réduire dans les limites les plus étroites cette destruction inévitable et fatale. Une science qui exige le sacrifice expérimental des animaux est surtout obligée à ne pas verser capricieusement le sang, à ne
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pas prodiguer la douleur. Il est bon, je dirai même il est beau, peiidant que Tesprit embrasse la rigoureuse fatalité qui détruit les existences, que le cœur maintienne ses droits. La physiologie expérimente sur les animaux, se sert des maladies de l'homme pour s'éclairer, et transmet sa lumière à la médecine. On le voit, nous sommes là en plein dans le domaine de la vie et de la mort, du plaisir et de la souffrance; et celui qui en interprète les mystères doit avoir l'esprit élevé, Tûme miséricordieuse et les mains innocentes.
Naturellement M. Magendie était étranger, hostile même à toute histoire. Les systèmes du passé, le mode de raisonner, le mode d'expérimenter, les tendances, tout lui semblait indigne de l'attention d'un liomme sérieux. Pour lui la science n'avait pas de racines dans les âges antérieurs. C'est un travers commun aux esprits enserrés étroitement dans des études spéciales, de ne se soucier que du moment actuel, du point de Futilité présente, de leur petite journée^ little doy^ comme dit Shakespeare, sans soupçonner jamais les liaisons de chaque science avec l'ensemble de la connaissance, avec le passé, et, je dirai sans hésiter, avec l'avenir. M. Magendie ne pouvait pas y échapper; aussi, quand il fut nommé à la chaire de médecine ancienne du Collège de France, il la transforma aussitôt en une chaire de physiologie expérimentale : avec raison sans doute; car, très-capable d'expérimenter, il était absolument incapable d'exposer aucune théorie historique. Depuis, étant redevenue vacante, elle n'est pas retournée à sa première destination; elle est échue à un homme célèbre par des découvertes admirables et qui, d'une manière bien supérieure à ce que fut jamais M. Magendie, allie le physiologiste au physicien et au chimiste. Je ne regrette donc pas qu'elle appartienne à M. Cl. Bernard;
mais ce que je regrette profondément, c'est que nulle part dans le haut enseignement il n'y ait une chaire d'histoire de la science, et que le Collège de France ait laissé périr en son sein toute tradition de ce genre. On est en (h"oit de s'en plaindra non-seulement au nom de chaque science particulière, mais au nom de la science générale et des études supérieures. Car, tandis que dans l'histoire politique on voit moins clairement et l'on conteste même l'évolution des choses, cette évolution éclate irrésistiblement dansFliistoire des sciences; et là on trouve, dans une tissure continue, cet enchaînement, cette filiation, ce progrès qui désormais sont la hase de toute philosopliie.
LE
Le choléra a été un événement trop funeste aux nations qu'il a visitées, pour ne pas sortir des limites de la médecine et ne pas s'emparer, momentanément au moins, de toutes les pensées des hommes.
Des bords de l'Océan indien, où il a pris naissance, jusqu'à l'Amérique qu'il a aussi ravagée, il préoccupe les populations qu'il menace, et épouvante celles qu'il décime. Paris, sous un ciel depuis longtemps si bénin, avait oublié ces temps lugubres où la peste désolait son enceinte; et, fiers de notre civilisation, nous songions peu à ces assauts redoutables que la nature livre, d'intervalle en intervalle, aux races humaines. Ces grandes épidémies, qui sortent tout à coup des profondeurs du monde ; ces foules d'hommes qui expirent à mesure que le souffle de la maladie court sur les popu lations et en couche une partie; ces morts mystérieuses, objets d'insuffisaiites hypothèses pour le savant, de sinistres interprétations pour le vulgaire; tout cet
1. Rapport sur la marche et les elTels du choléra-morbus dans Paris et dans le département de la Seine, Paris, 1834. 1 volume in-4°. — National, 3 octobre 1834.
LE CHOLERA A PARIS EN 1832. ISo
ensemble forme un de ces spectacles qui restent dans le souvenir et dans l'histoire des peuples : Sunt lacrymœ i^erum et mentem mortalia tangiint. *
L'ignorance est fataliste; la science ne l'est pas. La médecine s'est mise à l'œuvre pour connaître le choléra et en modérer les ravages, s'il était possible. Cette étude dure depuis dix-sept ans; voici sa marche et ses progrès : A la naissance du mal (en 1817), les médecins anglais et français de l'Inde ont commencé par en dessiner la physionomie et par chercher les bases d'un traitement ; mais ces travaux, tout estimables qu'ils soient, ont été fort incomplets; il faut arriver à la Russie, à Moscou, pour signaler un pas de plus fait dans l'étude. Le sang des cholériques est analysé, et l'altération de ce liquide reconnue. La chimie prend une place dans l'explication de la maladie. Les affections secondaires commencent aussi à attirer davantage l'attention. En Allemagne, l'observation pathologique acquiert une précision plus grande; les médecins de Vienne et de Berlin signalent les éruptions folliculeuses des intestins, et décrivent avec plus d'exactitude les maladies consécutives au choléra. Ils se livrent à une foule d'essais de traitement; entre autres, ils tentent la transfusion du sang, mais sans succès. En revanche, ils font revivre les atfusions froides mises en usage par les Persans, et étudient l'emploi des vomitifs dans le choléra.
En Angleterre, les travaux chimiques sont repris. On reconnaît que les médecins russes se sont trompés en disant acide le sang des cholériques, mais qu'ils ont eu raison de le représenter comme privé d'une portion de son sérum. On reconnaît, en outre, qu'il lui manque une partie des sels qui en assurent l'intégrité. Ces recherches jettent du jour sur le mécanisme physiologi-
que de la maladie et font tenter aux Anglais un iiou- Yeau moyen. Ils essayent de rendre au sang les sels qu'il a perdus, soit en donnant aux malades des boissons salines, soit en introduisant dans ses veines des injections de même nature : ces moyens ont eu plus d'une ibis du succès.
En France, on recommence et on confirme les analyses chimiques; on y ajoute l'examen de la respiration des malades, et l'on découvre que l'air expiré par les cholériques renferme plus d'oxygène que l'air expiré par les personnes bien portantes, et qu'en conséquence, moins d'oxygène étant absorbé par les premiers, leur respiration est imparfaite. On essaye l'inspiration de l'oxygène; mais les effets n'en sont que momentanés. Quelques faits d'anatomie pathologique sont aussi acquis à la science.
Tel est, en gros, le progrès de Tétude du choléra. Aujourd'hui , cette maladie est aussi bien connue qu'aucune autre, dans les symptômes qu'elle offre et dans les lésions qu'elle laisse sur le corps humain. Si le traitement est loin d'être aussi efficace qu'on le désirerait, ce n'est pas faute d'essais. Tout ce que peuvent fournir l'empirisme, l'examen des symptômes, les données de l'anatomie pathologique, les recherches chimiques, a été mis en œuvre. Avec quel succès? Les listes mortuaires de tous les pays répondent que le médecin qui a perdu un peu moins de la moitié de ses malades n'a pas été malheureux.
Le choléra de Paris, si funeste à la population, est une mine de faits. On peut le considérer à deux points de vue : ou bien on n'y étudie qu'une maladie dont il s'agit de constater les caractères anatomiques, les. symptômes et le traitement ; ou bien, laissant de côté tout ce qui a rapport à la' pathologie proprement dite,
on ne s'occupe que des questions de statistique médicale. C'est le but que s'est proposé la commission dans l'ouvrage dont d est ici question. Elle afait uniquement la statisti([ue du choléra dans le département de la Seine. Et ces recherches sont importantes et curieuses. En effet, il sagit de déterminer quelles sont les classes d'hommes plus particulièrement frappées par une épidémie, ou du moins par l'épidémie cholérique. Sont-ce les riches ou les pauvres, les hommes ou les femmes, les enfants ou les vieillards, les professions sédentaires ou les professions exercées à l'air libre, les rues et les habitations saines et aérées ou les rues et les habitations étroites et sales ? Toutes ces questions ont un intérêt direct et pour la science et pour la santé publique : pour la science, car, en connaissant bien les conditions de la propagation du mal, on peut espérer d'en pénétrer les causes; pour la santé publique, car il résulte toujours de ces chiffres de statistique, quand ils sont exacts, des enseigne-ments profitables.
L'exactitude scrupuleuse est le caractère du travail de la commission. Elle n'a rien négligé pour s'emparer de toutes les lumières, et pour communiquer aux lecteurs les éléments de ses calculs. Nous allons en présenter un résumé à nos lecteurs. Quelques cas isolés de choléra , sur la nature desquels les médecins même hésitaient, s'étaient déjà présentés dans le mois de février 183:2 et dans le courant de mars. Mais le 26 de ce dernier mois, l'invasion, depuis lors menaçante à cause des communications incessantes avec l'Angleterre contaminée, ne put plus être douteuse. Quatre personnes furent tout à coup attaquées et moururent en peu d'heures : la première était un cuisinier du maréchal Lobau, demeurant rue Mazarine; la seconde, une petite fille, rue du Haut-Moulin (Cité) ; la
troisième, une marchande ambulante, rue des Jardins Saint-Paul, quartier de l'Arsenal; la quatrième un marchand d'œufs, rue de la Mortellerie, quartier de l'Hôtel-de-YiHe. Du 31 mars au premier avril, l'épidémie se répandit par toute la ville; le 3 avril, le nombre des morts allait à plus de cent; le 9, 814 personnes périrent; enfin, dix-huit jours après l'invasion du fléau (14 avril), on comptait 12 ou 13,000 malades et 7,000 morts. C'est alors qu'éclatèrent parmi le peuple ces singuliers soupçons d'empoisonnement, favorisés encore par une incroyable proclamation de la préfecture de police \ et que l'on vit se renouveler au. milieu de Paris les scènes de Saint-Pétersbourg et de la Hongrie. Étrange et funeste effet de l'ignorance et du vertige que causent les grandes calamités !
La durée totale du choléra épidémique dans Paris a été de 189 jours ou 27 semaines, du 26 mars au 30 septembre. La période d'augmentation ou de croissance a été de quinze jours, et la période de diminution de soixante-deux. On remarqua, dans les quartiers de la ville qui avaient été attaqués les derniers,^ tels que les 2"" et 3'' arrondissements, que l'époque de la plus forte mortalité fut retardée comme l'avait été pour eux celle de l'invasion. Ainsi chaque arrondissement a présenté un tableau complet de la maladie, et on retrouve la même marche dans les communes rurales. Au 18 juin, le choléra reprit tout à coup une force nouvelle; mais cette recrudescence, que des alternatives continuelles d'accroissement et de diminution rendaient déjà bien différente de la première invasion, s'en distingua encore par d'autres caractères. Celle-ci avait mis seulement quinze jours à s'élever à son maximum d'iji-
1 . Celte proclamation semblait donner raison aux soupçons d'empoisonnement.
tensité; la seconde y employa un mois (du 17 juin au 18 juillet), et ce maximum, marqué par 226 décès, est bien loin encore du premier, qui en avait donné 814. Cette seconde période, comparée à la première, en diffère donc tout à la fois par une durée plus longue et une intensité moins grande.
Le choléra a coûté à la capitale 13,901 morts dans la première invasion, et 4,501 dans la recrudescence, en tout 18,402. Beaucoup de gens ont prétendu d-ans le temps et croient peut-être encore que ce chiffre, déjà si grand, l'a été encore davantage, et que les décès ont été de 30 ou 40,000. La commission a essayé, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de s'assurer de l'exactitude du nombre de 18,402. Or, il y a trois moyens de vérification : le registre de l'état civil, les procès-verbaux envoyés chaque mois à la préfecture du département et le nombre d'inhumations dont un registre est tenu dans chaque cimetière. Les registres de l'état civil, du l^"" avril au 1^^ octobre, portent 32,240 décès; les procès- verbaux mensuels, 32,2 iO; les registres d'inhumation pour chaque cimetière, 32,478. La petite différence en plus qu'on remarque pour ces derniers, tient à quelques doubles emplois qui se font entre les hôpitaux et les mairies. On voit donc que ces trois moyens de vérification coïncident, et que l'on doit avoir toute confiance au chiffre des décès cholériques. Il faut remarquer que non-seulement la mortalité ordinaire n'a pas été diminuée tant qu'a duré l'épidémie, mais qu'elle a été plus forte pendant son influence et après sa disparition. Le nombre total des décès, dans la ville de Paris, a été pour l'année i832, de 44,119. Si l'on en retranche 18,402 causés par le choléra, il restera 25,717. La moyenne annuelle prise sur les dernières années est de 25,300. La popu-
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lation totale de Paris était, au moment cIli choléra, de 783,862; le fléau a donc enlevé, sur JOO habitants, une proportion représentée par 2,33. Mais cette proportion est, effectivement, au-dessous de la réalité; en effet, une juste frayeur avait chassé de Paris un trèsgrand nombre d'habiiants.
Sur le nombre des décès choléri(|ues, il y a eu 9,1 70 hommes et 9,232 femmes : proportion qui semble égale,' et cependant fournie par des nombres inégaux, puisqu'il existe dans la population générale, évaluée à 782,862, y compris la garnison, un excédant de 10,640 femmes. Si donc on retranche la garnison, les mcurables des hospices et les détenus, on trouvera, sur 368,940 hommes, 7,957 décè^ ou 21,61 sur mille, et sur 390,193 femmes, 8,597 ou 22,03 sur mille. Ainsi, les femmes ont plus souffert de Tépidémie.
On connaît depuis longtemps les rapports des décès, avec les âges, dans la ville de Paris. Voici l'influence du choléra sur ce rapport : il a augmenté d'un sixième les chances de mort qui menacent annuellement les enfants jusqu'à cinq ans, des quatre dixièmes pour les enfants de cinq à quinze, des deux tiers pour les jeunes gens de quinze à trente; il a plus que doublé la mortalité des personnes de trente à soixante, et presque doublé celle de l'âge avancé.
La durée moyenne du choléra a été (pour les morts bien entendu) de 49 heures d'un an à cinq, de 42 heures de cinq k dix, de 33 heures de dix à quinze, de 64 heures pour les âges compris entre quinze et soixante, enfin, de soixante heures pour les personnes âgées de soixante ans et au delà. Ainsi, la résistance du choléra a été en raison directe des forces de l'âge.
La commission a constaté qu'à Paris les variations de la température et la direction des vents n'avaient exercé
LE CHOLÉRA A PARIS E>î 1832. 191
aucune influence sur l'accroissement ou la diminution du choléra.
La commission a consacré également de longs travaux à rechercher si l'exposition des quartiers et leur voisinage des eaux avaient contribué à agrandir l'activité cholérique; ces deux circonstances ne paraissent pas avoir exercé une influence appréciable. Les rues iDasses semblent avoir été plus maltraitées que les rues hautes, et les rues étroites et humides plus que les rues sèches. Encore ces modifications ne sont-elles pas trèsconsidérables.
Mais il est un élément plus actif parmi ceux qui favorisent le développement du choléra ; cet élément c'est l'état de la population. Le fléau asiatique qui a pénétré parmi nous n'échappe pas aux lois qui régissent les autres maladies : toutes sont plus meurtrières partout où la misère est plus grande, l'espace plus étroit, l'air plus corrompu, la propreté moins recherchée, les aliments moins nourrissants, les vêtements moins bons. Il faut peu se demander, quand on dresse une statistique médicale et que l'on calcule les proportions des décès, quelles sont les expositions par rapport au soleil et aux vents, les situations à l'égard des eaux ou des arbres, les élévations des habitations au-dessus du niveau des rivières. Toutes ces causes, probablement réelles, mais petites, se perdent dans une grande cause, la misère ou l'aisance. Avec l'aisance la mortalité diminue^ même pour le choléra ; avec la misère, elle s'accroît. Cette vérité ressort de tous les précieux documents qu'a recueillis la commission ; et, pour les résumer en un seul grand fait qui porte avec soi la preuve complète, on peut considérer Paris comme composé de deux villes semblables en tout, formées Tune des six premiers arrondissements et l'autre des six derniers.
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La population de la première est de 383,390 habitants, un peu plus de la moitié totale ; elle a perdu 5,196 habitants ou environ i,3 sur 100. La seconde a une population de 375,745 habitants, sur lesquels sont morts du choléra 11,376 ou 3 sur 100, c'est-à-dire presque un nombre triple. Or, on sait que les six premiers arrondissements renferment les quartiers de la Chaussée d'Antin, des Tuileries, du Louvre, du Palais-Royal, etc., quartiers où l'aisance est bien plus grande que dans les quartiers de Saint-Marceau, de Saint-Jacques, de la Cité, de l'Hotel-Dieu, etc. L'observation a aussi appris que les six premiers arrondissements comptent annuellement beaucoup moins de décès que les six derniers. Ceux-ci perdent communément un individu sur trente, les premiers au contraire un individu sur quarante.
A Paris, ce même résultat se manifeste jusque dans les détails. Le quartier de la Sorbonne, qui commence au quai Saint-Michel et s'élève jusqu'à la hauteur du Luxembourg, renferme une population de 11,900 habitants ; c'est celle d'une petite ville. La mortalité y a été de 228 personnes, ce qui fait près de deux morts sur 100 habitants. Cette mortalité y est très-inégalement distribuée : dans la partie basse du quartier, où sont les rues étroites, la population indigente et entassée, il y a eu un décès sur 32 habitants, proportion effrayante; et dans la partie élevée, où se trouvent les conditions inverses, un décès sur 103 ou sur 104. Ces différences sont frappantes et caractéristiques ; il y a telle ville où le choléra a exclusivement sévi sur les classes pauvres, et partout il a commencé par elles.
Élargir les rues, les assainir, écarter les insalubrités et les foyers d'infection est certainement et toujours une excellente chose. Faites-vous une idée de ce qu'était Paris à une époque qui n'est pas bien éloignée de nous :
« Il n'y a pas encore soixante ans, dit la Commission « dans son rapport, que les rues étaient mal pavées, à « peine éclairées, remplies de boue, de fange, d'im- (( mondices. Des maisons hautes, étroites, obscures, « surchargeaient les ponts et les quais. Toutes les tabri- (( ques, toutes les industries dont les procédés sont « repoussants ou nuisibles, les tanneries, les boyaude- (( ries, les fonderies, les tueries, d'où s'échappent sans « cesse de larges ruisseaux de sang qui coulaient au « milieu des rues, se trouvaient réunies dans l'intérieur « de la ville. La mort y avait aussi ses dépôts, dont le plus vaste comme le plus ancien était le cimetière des Innocents, situé dans le lieu même où se trouve aujourd'hui le marché de ce nom. Vingt paroisses veriaient chaque jour entasser leurs morts dans ce gouffre profond, toujours ouvert pour les recevoir, et qui renfermait alors plus d'un million de cadavres. (( Dans les temps doux et humides de l'hiver, il s'é- « chappait, de cet épouvantable foyer d'infection, des « vapeurs tellement dangereuses, qu'elles corrompaient « rapidement toutes les substances alimentaires, et « répandaient aux environs des maladies mortelles. Le (( pavé des églises recouvrait aussi de nombreuses {( sépultures ; et pendant la célébration des ofiices il « n'était pas rare de sentir des exhalaisons cadavéreuses « qui, du fond des caveaux, montaient à travers le sol w et se répandaient dans l'intérieur des temples. Le « spectacle que présentaient les hôpitaux était repous- « sant; chaque lit contenait plusieurs malades. Enfin, ({ l'intérieur des prisons était si horrible, que le crimi- « nel préférait la mort à leur séjour. » Certes ce Paris n'était pas beau.
Si Paris avait été de nos jours tel qu'il était alors, le choléra y aurait été encore plus meutrier, on n'en peut
guère douter, qu'il ne l'a été sous nos yeux. Mais n& doutons pas non plus que ces assainissements, dont je ne veux en aucune façon atténuer l'importance, ne tiennent pourtant que le second rang en regard de l'influence prépondérante de la misère. Le choléra, par les visites qu'il a suscitées, a fait faire de cruelles dé couvertes : des dénûments sans nom ont apparu dans de misérables taudis. Tout ce qui rend une population saine et vigoureuse a une action directe pour diminuer la proportion de la mortalité ; et, avec notre civilisation, les populations sont d'autant moins saines et vigoureuses, surtout dans les villes, qu'elles sont plus pauvres. La mort irrégulière des temps d'épidémie ne se comporte pas autrement que la mort régulière des temps de salubrité.
Tl était important de rechercher l'influence des professions. La commission a examiné ce point avec exactitude, et de toutes ses recherches elle a tiré la conclusion suivante : le choléra paraît avoir sévi avec moins de rigueur sur les individus auxquels leurs professions permettaient de se garantir des intempéries de l'air, ou dont la position sociale n'excluait pas une certaine aisance, ou enfin qui trouvaient, dans un art, un métier quelconque, des moyens suffisants d'existence.
Le travail de la commission se termine par l'examen du choléra dans la banlieue de Paris. Les résultats en sont les mêmes que pour la ville. On ne peut trop louer le zèle des commissaires à rechercher tous les élém^-nts de leurs calculs et à les exposer dans un grand nombre de tableaux très-clairs ; ils ont joint à leur volume des plans de tous les quartiers de Paris, à l'aide desquels on peut saisir dans leurs moindres détails les progrès do l'épidémie.
On sait que le choléra ne nous a pas complètement
quittés. On sera peut-être curieux de connaître le nombre de ses victimes depuis la grande invasion. Ce nombre est de 714, ainsi réparti : 1832, octobre, 62; novembre, 33 ; décembre, 105. 1833, janvier, 33 ; février, 7 ; mars, 2 ; avril, 1 ; mai 2 ; juin, 2 ; juillet,
0 ; août, 3 ; septembre, 100 ; octobre 225 ; novembre, 73; décembre, 57. 1834, janvier, 3; février, 5 ; mars
1 ; avril, 0.
Frappé de l'obscurité impénétrable qui enveloppe la cause première de la plupart des maladies, un célèbre médecin, Baglivi, a dit jadis : « Pline assure que ce qui nous fait vivre est inconnu ; mais, à mon sens, ce qui nous rend malades l'est ercore davantage. » Quelque merveilleuse, quelque reculée à nos yeux que soit la cause de la vie, le vulgaire, qui ne s'étonne pas de vivre, s'est étonné d'être trappe à coups si pressés par le choléra, et il s'est enquis d'où pouvait provenir cette singulière maladie. Il faut le dire, la médecine est muette sur ce point. La cause du choléra est ignorée. Maladie nouvelle, il éclate sous nos yeux aux bords du Gange. Mais, à part sa nouveauté et le lieu de son origine, rien n'est connu sur la cause qui a alluhié ce tuneste incendie '.
On a vu ci-dessus quelle a été la mortalité du choléra à Paris, mortalité terrible sans doute; mais elle paraîtra petite en regard de quelques-uns des nombres de mortalité que l'on trouve au sujet de la peste noire, au xiv« siècle : à Floi ence, il y eut 60,000 morts ; à
1. Dans ces dernîprs temps on a prt^tendu que le choléra avait existé de tout lemps dans l'In le; ce a est possihl-. ; on trouve dans •les écrits liipiiorraliques une description du choléra qui prési-ute une ress 'inldance frappante avec le cliol>''ra indien, el une maladie semhliible peut avoir existé sur les bords du Gange. Mais ce qui demeure, c'est que pour la première fois, en 1817, le choléra s'est répandu au loin et est devenu pandéinique.
Venise, 100,000; à Marseille, en nn mois, 16,000; à Paris, 50,000; à Avignon, 60,000 ; à Londres, au moins 100,000. Et ces nombres, quelque énormes qu'ils soient, ne donnent qu'une faible idée des ravages exercés. En France, dans plusieurs lieux, il ne resta sur vingt habitants que deux en vie. A l'Hôtel-Dieu de Paris, il mourait 500 malades par jour ; bientôt les cimetières furent remplis, et plusieurs maisons abandonnées tombèrent en ruines. A Avignon, le pape se vit obligé de bénir le Rhône, atin que les cadavres pussent y être jetés sans délai, les cimetières ne suffisant plus. A Vienne, en Autriche, où il mourait pendant quelque temps 1200 malades par jour, les inhumations dans les cimetières furent défendues, et on creusa hors de la ville six grandes fosses où l'on rangeait les corps par couches de mille. A Londres, on enterra dans un seul endroit 50,000 cadavres. La perte de l'Italie a été estimée à la moitié de ses habitants. Le choléra, quelque violent qu'il ait été, ne peut se comparer en rien à la peste noire du xiV siècle.
De 1832 à 1870 où je réimprime ceci, la théorie du choléra, sans rien gagner quant au traitement toujours borné à ce qu'on nomme les indications, a fait d'un autre côté certains progrès qui ne sont pas sans importance.
Il a été définitivement établi que le choléra est contagieux, comme la rougeole, la scarlatine, l'angine couenneuse, la peste, la fièvre jaune. Le principe contagieux réside essentiellement dans les déjections cholériques.
On ne connaît jusqu'à présent aucune épidémie cholérique en Occident qui n'ait été précédée d'une épidémie dans rinde.
Ceci a suggéré l'idée de couper la communication du
choléra dans son trajet de l'Inde en Occident. A la \érité , quand il a gagné les contrées populeuses , Russie, Pologne, Allemagne, Angleterre, France, etc., aucune précaution ne peut plus l'interrompre, et le mal suit son cours fatal ; mais, dans l'intervalle qui nous sépare de l'Inde, soit du côté de la mer Rouge et de l'Egypte, soit du côté de la mer Caspienne et de la Russie d'Asie, une hygiène vigilante et soutenue par les gouvernements peut espérer d'empêcher le mal de faire ce qu'il a fait quand l'ignorance commune et les ressources officielles ne permettaient pas de se mettre sur ses gardes. L'expérience est en cours d'exécution ; un prochain avenir nous dira si la puissance de la pratique est égale à la justesse de la théorie.