LIVRE II
même temps les endroits par lesquels il serait plus facile de les introduire. Montmorency confia à Dandelot, frère de l'amiral, un corps d'élite de deux mille hommes de pied ; mais Dandelot ne fut pas aussi heureux que Coligny : tombé au milieu du quartier du colonel Navarette, il fut si vigoureusement accueilli qu'il eut beaucoup de peine à se sauver, après que la plus grande partie de sa troupe eut été taillée en pièces. Le lendemain, le duc de Savoie fit canonner le faubourg de l'Isle ; évacué par les Français, il fut immédiatement occupé par les Hispano-Belges, qui se hàtèreot de fortifier ce poste important. Le connétable se disposait alors à marcher lui-même au s^ours de son neveu. Le 9 août, il avait mandé à tous ses colonels et capitaines de se tenir prêts. Le 40 , jour de Saint-Laurent, l'armée française s'avança de la Fère vers Saint-Quentin ; elle se composait de vingtrhuit mille combattants : trois mille cavaliers, tous princes, comtes, barons, grands seigneurs et gentilshommes; vingt enseignes d'Allemands, dix -neuf de Gascons, les meilleurs fantassins du royaume, quatorze* des vieilles bandes françaises, sept pièces de batterie et six de campagne ■ . Du haut d'une des tours de la ville, Goligny avait suivi avec anxiété les progrès des assiégeants : il était investi de tous côtés, un seul excepté, où s'étendait une espèce de lac, trop profond en quelques endroits pour être traversé à pied, et trop peu dans d'autres pour porter des bateaux. II eut l'espoir de faire introduire des secours par ces marais. Il concerta avec le connétable le temps el les moyens d'exécuter ce projet, fit creuser dans une partie du lac, et forma une espèce de canal en état de porter quelques petits bateaux. Ce chemin fut indiqué à Dandelot pour entrer dans la ville avec un corps
1 Voir, sur les forces militaires de la France, la relation de Giovanni Michiel , dans les Relations des ambassadeurs vénitiens , publiées par M. N. Tommaseo (Paris, 4838, 2 vol. in-i»), 1. 1. p. 397.
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de tmupes d'élite, tancfis que le connectable lui-m(*'me, h la tètc^ du gros de l'armée, a llaq itérait le camp des H ispn no-Belges por un autre cAté, Dandelot exécuta sa nouvelle commissbn avec une aveu§:le bravoure ■ il ne put cependant faire pénétrer dans la vilJe que cinq cents hommes. Le connétable, obligt^ pour assurer l'exécution de cette entreprise, d'avancer lûul près du camp des assiégeants, se trouva dans rim possibilité de se retirer avec sûreté, Toutiifois , dans le conseil de guerre réuni par le duc de Savoie, plusieurs officiers furent d'avis de ne pas risquer une bataille ; mais le comte d'Egmont soutint avec chaleur qu^il était possible d'entamer les Français dans leur retraite. Ce dernier avis prévalut Lorsque les Français commencèrent à défiler vers la Fère, toute la cavalerie fui détachée sous les ordres du comte d'Egmont pour tomber sur leur arrière-garde, et le duc de Savoie suivait avec l'infanterie pour soutenir Taltaque. En voyant d'Egmont s'avancer avec huit divisions de cavalerie, les troupes de Tarrière-garde pressèrent si vivement celles qui les précédaient, que bienlAt leur marche eut Tair d'une déroute. D'Egmont l'acheva en chargeant les gens d'armes avec une impétuosité irrésistible. L'infanterie continuait encore sa retraite en assez bon ordre lorsque d'Egmont, ayant dirigé quelques pièces de canon sur le centre, y porta aussi la confusion. De nouvelles charges de cavalerie rompirent les rangs et rendirent la déroute universelie. Après avoir essayé vainement de rétablir le combat et de rallier ses troupes , le connétable, décidé à ne pas survivre à sa défaite, se jeta au milieu des vainqueurs et reçut une blessure dangereuse ; épuisé par la perte de son sang, il allait périr, lorsque le baron de Baten bourg, layant reconnu^ le sauva de la fureur du soldat. A quatre heures de Taprès-midi, Tarmée française était détruite : trois mille combattants, dont sîj: cents seigneurs et geulilshomnies, restèrent sur le champ de bataille j trois cents autres gentilshommes et quatre [nille soldats
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fmenl faits prisonniers. Parmi [es morts» on remarquait Jean de Bourbon, duc d'Enghien, frère du prîncc d^ Cotidé, le vicomta deTurenne, gendrodu connétable, et le duc d'Estou te ville, tes prisonniers les plus signalés furent le connétable, blessé à la hanche, le duc de Montpensier, blessé è la tête, le duc de Lon* gtieville, Ludovic de Gonzague, frère du duc deMantoue, le maréchal de Saint-André, ainsi que le Rhingrave Je^n Philippe, général des lansquenets allemands. Le^ Français abandonnèrent aux vainqueurs toute leur arlillerie, cinquante*deux drapeaux, dix-neuf étendards et vingt guidons. Les Hispano-Belges perdirent deux cents hommes, parmi lesquels quatre seigneurs de marque } on pleurait surtout Louis de Bréderode, baron de ïlaurencourt, qui, s'ëtant jeté un des premiers dans la raèlée et ayant Jevé imprudemment la visière de son casque, reçut dans Toeil un coup de pique qui le tua ralde. Les comtes d'Egmont et de Mansfeld, quoique ce dernier eût reçu une pistoîade au genou, pounmivirent les fuyards jusqu'aux port^ de la Père *,
Philippe n , qui était à Cambrai depuis le 6 , reçut , le 1 1 , les premières nouvelles de cette grande victoire. Le \^, il partit de Cambrai, bannières déployées, et vint coucher à Beaurevoir, village tout détruit ^ oîi il apprit de nouveaux détails sur le nombre de prisonniers français. Le f3, il arriva dans un autre village, à une lieue et demie de Saint-Quentin, et y trouva le duc de Savoie et ses principaux offlciers. Le H seulement, il parut au camp ', Il avait accueilli le duc de Savoie et le comte d'Egniontde la manière la plus gracieuse r lui, si résM^vé, si froid, si peu accessible aux émotions , s'était également laissé gagner
* La bataille eul lieu entre les tÎ (loges d'Essegni el de Ri véroles. On en trouve les détails daos les Commcniairtê de FiiA«çoia ou rtiuuTiM, li?. IX^ el dans les vastes ouvrages d'Emmanuel do Meteren et de le Petit*
* Journal de VàND^MESSB^
LES PÀYS^iiiïs nùvs pmuppt i\*
par llvress^^ àe h victoire, Le dtic de Savoie, voulant se metlrl" à genoux pour lui baiser les mains, Philippe le prit dans ses bras en lui disant : " C'est plutôt à moi à baiser vos mains . qui ont remporté une victoire si glorieuse, et qui nous coiUe si peu de saûg, I» Il se montra également courteis è l'égard des prisonniers. Il fil donner aux Allemands un écu par tète, afin qu'ils retournassent dans leur pays; it renvoya paretllcment les menus soldats français, sous condition seulement qu^ils ne porteraient pas les armes contre lui pendant une demi-année. Il excepta toutefois les Gascons, qui furent répartis dans les prisons des Pays-Bas, pour être ik;hangés ensuite contre tous les vassaux du roi^ détenus â \a chaîne sur les galères de France. Les princes et les seigneurs furent également envoyés, sous bonne garde, dans différentes villes \
La nouvelle de la défaite de Saint-Quentin avait plongé Franœ dans la consternation ; c*était, disait-on, la plus granda plaie que le royaume eût reçue depuis plus de deux cents as On craignait que le vainqueur ne poursuivit ses succès et ne se rendit mattre de Paris Charles-Quint, après une telle vie* toire, eût certainement paru sous les murailles de la capitale de la France; mais Philippe 11 n'avait pas cette hardiesse. Malgré ravis de quelques-uns de ses généraux , qui lui conseillaient de conduire son armée victorieuse au cœur du royaume ennemi, Philippe voulut qu'on poursuivît le siège de Saint-QuentiD, disant qull serait dangereux de laisser, sur ses derrières, une si forte place. On espérait que les assiégés ne pourraient tenir longtemps; les généraux espagnols ne doutaient même pas qu'on ne fût mattre de la ville en peu de jours, et ils regardaient ce délai comme une perte de temps de peu de conséquence. Mais CoHgny , par son héroïque persévérance , devait encore les
* Mémoit'e de M* de la Chasthe, dans It* Patithi^on HUérairv.
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nir dix-sept jours, et ces dix-sept jours sauvèrent peut-être la
France.
Dès le lendemain de rarrivée du roi au carap, le siège fut poussé avec une nouvelle Tigueur. Coligny, de son côté , s'était rais eh relation avec le duc de Nevers, qui avait pris le commandement des débris de l'armée française à la Fère , et une nouTelle tentative de secours avait été concertée entre eux. Le 22 août, le duc de Nevers lui envoya trois cents arquebusiers, soutenus par de la cavalerie ; celle-ci, parvenue à une lieue 'du eamp, reftisa de marcher plus avant ; les arquebusiers tentèrent l'avcDtere à la faveur de la nuit, mais ils furent découverts par les gardes et si rudement chargés , qu'une centaine seulement, paasant la rivière à fa nage, après avoir jeté leurs armes , réussirent à entrer dans la ville. Trois brèches ayant été faites , le roi commanda un assaut général pour le 26. Mais cette attaque 4ut être différée, la troisième brèche n'ayant pas encore été jugée praticable. Enfin, le 27, à deux heures de Taprès-midi, les trompâtes et les tambours donnèrent le signal. Au bout d'une demilieurâ, on força la première brèche, que l'amiral défendait en personne : tous les soldats qui l'entouraient ayant pris la fuite, Coligoy demeura, lui quatrième, entouré d'ennemis de tous oôlés ; il dut se rendre, et son frère, Dandelot, partagea sa mauvaise fortune «.Le duc de Savoie était lui-même dans les fossés, pour encourager les assaillants ; Philippe aussi se montrait, armé de toutes pièces,et ce fut la seule fois de sa vie qu'on le vit chargé d'une armure : il regardait l'attaque dirigée par Ic^lonel Nava-
> Coljgny fut enfermé daos le fort de l'Écluse, où il rédigea la relation du siège qu'il avait soutenu, et d'où 11 ne sortit qu'après avoir payé une rançon de 50,000 écus. — Quant à Dandelot, « dans la nuit même qu'il fut pris, dit M. de la Cfaastre, il se sauva , et passa au travers le marais, dans Teau jusqu'à la gorge, où il se pensa noyer, et vint trouver le roi. «>
PAYS BAS Bom pmuvm iu
rette et par le eomïe de Meghem, qui rrcut une arquebusadèl la jambe, Ln troisième brèche, défendue avec le plus de vaillance, ne fut gagnée qu'après des efforts longs et meurtriers ^ Carondelet et le comte d'Arundel y furent tués; Julian Romero, blessé. La ville ayant été enfin emportée, Philippe permit à ses troupes le pillage, en récompense de leurs fatigues : mais il donna les ordres les plus sévères pour que Ion respectât les femmes. les églises^ les monastères et les reliques. ^M
Quoique la prise de Saint-Quentin empirât la situation de te France, Henri H avait su profiter du répit que l'héroïsme de Coligny lui avait procuré. Le cardinal de Lorraine, qui se trouvait auprès de lui au château de Corapiègne , reçut la direction des affaires; et des mesures énergiques furent immédiateraenl prises pour arracher la France à l'Espagne victorieuse. Des galères sortirent du port de Marseille pour aller chercher, en Italie j le duc de Guise et l'élite de son armée ; un courrier fut envoyé au maréchal de Brissac^ pour lui enjoindre de renvoyer la plus grande partie des vieilles troupes qui servaient en Pîé* mont; Tambassadeur du roi dans les cantons reçut l'ordre de faire acheminer vers la France b\x mille Suisses; un autre courrier se rendit en Allemagne , pour presser les nouvelles levées que Von faisait dans ce pays ? un député fut envoyé au sultan, pour solliciter le secours de la flotte ottomane; un autre dut se rendre en Ecosse, pour eicciter les clans à tenter une invasion dans le nord de l'Angleterre. La ville de Paris accorda 300,000 fraoas, pour soudoyer trois mille hommes de pied pendant trois mois; les provinces suivirent l'exemple donné par la capitale. Plusieurs gentilshommes s'engagèrent même à défendre, à leurs propres dépens, les places qui se trouvaient le plus exposées aux insultes de lennemL ^H
« Cet ennemi pouvait et devait, dit un contemporam, imsmt droit à Paris ^ mais Dieu ne lui fit pas la grâce de prendre si bon
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conseil, voulant, comme sa bonté Ua toujours démontré, conoerver Ja Franco et s'opposer à sa ruine \ »
Eu effet, soit que Philippe H n'tgnoràt point les mesures prises fiar le roi de France pour lui résister, soit qu'il manquât d audace, soit enfin qu'il fût déjà fatigué de la guerre, il se contenta dentrepriscs peu tmporlanles. Le comtts d Arenberg fut envoyé avec trois régiments de fanlassins et 1 ,Î00 chevaux pour assiéger le Câtelet, et, le 6 septembre, le baron de Sotignac, commandant de cette place, craignant de ne pouvoir soutenir l'assaut « «ouvrit ses portes sans avoir combattu. Le 41, le château do llaui se rendit au roi Philippe lui-même. Les Hispano-Belges se rendirent encore maîtres des places voisines, qui pouvaient nuire kflam et à Saint-Quentin , surprirent dans Noyon quelques "compagnies écoâsaii^es et s'emparèrent deChauni, oii fut établie une forte ijarnison pour faire la levée du vin et en fournir les villes conquises. Après la soumission de ces places, quelques retires poussèrent jusque dans les environs de Paris et effrayèrent tellement les babitaots que les plus ricbes, suivant les expressions d'un contemporain, ^ troussaient déjà bagage et se sauvaient, qui à Orléans, qui à Bouen, comme s Us eussent eu les Bourguignons sur les épaules, *» Cependant Paris n'était pas sans défense \ lors de Tapparition des reitres, le roi fit faire une revue générale des bourgeois : il s'y trouva 46,000 hommes armés, de tous les métiers , sans compter les écoliers dont te nombre s'élevait à cinq mille environ*
L'hiver étant venu, Philip^ie H licencia la plus grande |iartie de ëott armée^ renvoya les troupes anglaises, qui d'ailleurs ne s>n» tendaient pds avec les Espagnols, et se retira h Brujtelles,
La situa tîoji Oiiancière des Pays-Bas occupa de nouveau laU-
' Mémùh^ dç M. m la CiiâfiTiK. — Voir 9m^\ HrttuiiTfto», Bùioln rf* fharfn-Qfiint, liv. XIL
LES r>AVâ-Gisi sous rutLirriL u.
leiition du souverain. Pour m coiifurnier aux désirs qu'il i exprimés h Valenciennes , les députes des (irovhices s'étaient réunis à Bruxelles dans lés premiers jours de septembre. Le roi désigna ^ pour le représeoler auprès d'eusç, le comte de Laldlng et les membres du conseil d'État. Cette assemblée fut en quelque sorte stérile, la plupart des déjiutés n'ayant d autre charge que d'entendre les ouvertures qui seraient faites au nom du souverain, timdis que le comte de Lalaing et ses collègues voulaient, au contraire, que les états proposassent eu\-mémes les moyens qu'il fallait employer Comme on ne put se mettre d'acc^ixi , le comte prorogea rassemblée le H septembre, A la reprise des travaux, au mois de novembre, les députés arrêtèrent et présentèrent au duc de Savoie un cahier de remontrances , contenant cinquante-deux ortiotes dont i{ n est pas inutile d'indiquer les principaux.
Les états demandaient que la confédération perpétuelle f^ite avec le saint-empire en 1048 fût entretenue par celui-ci comi: elle l'avait été du côté des Pays-Bas, et qu'une pareille confédé^ rai ion fût proposée au royaume d Angleterre, l*our résister aux invasions des Français, ils proposaient, en temps de guerre, Tentretien de huit mille chevaux et de trente mille hommes de pied soldés. L'emploi de troupes étrangères ayant ^té de tout tem|.is la ruine des royaumes et les habilants des Pays-Bas ayant toujours passé pour gens belliqueux» disaient les états, ils émettaient le vœu que deux raille cavaliers et pour le moins les deux tiers des fantassins fussent pris parmi \es regnîcoles ; ils étaient aussi d'avis qu'il fût équipé vingt navires do guerre pendant sept mois. l*our subvenir au payement des gens de guerre^ tes élats pro|>osaient d'accorder un subside annuel de 800,000 livres d'Artois pendant huit ans, pourvu que le roi renonçât aux aides précédemtnent votées. Les état.s insistaient pour que la garde de^ forts el des villc^s fronrières fût confiée aux rhevaliers de l'ordre de 1