‹ Histoire de la sculpture grecque (volume 2)Chapitre 1 sur 280 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les limites que l'on peut assigner à la durée Je l'art grec sont dans une certaine mesure conventionnelles. En nous proposant d'écrire l'histoire de la sculpture en Grèce, nous avons dû tout d'abord nous préoccuper de circonscrire le champ de nos études. Ce premier volume comprend toute la période des origines, celle de l'archaïsme, et se termine avec l'œuvre personnelle des maîtres qui, au cinquième siècle, représentent la perfection du grand style. Pour le second volume, le terme que nous nous sommes fixé est le début de l'époque impériale, c'est-à-dire le moment où l'art hellénique se plie au goût romain, et perd sou indépendance. Sans méconnaître l'intérêt de l'art gréco-romain, qui offre encore matière à bien des recherches, notre curiosité s'adresse plus volontiers aux époques où l'art de la Grèce manifeste son originalité, et où la veine productrice n'est pas encore épuisée.

11 est peut-être moins aisé de définir exactement la matière d'une histoire de la sculpture grecque. Aucun peuple n'a, plus complètement que les Grecs, ignoré les distinctions établies par les modernes eDtre le grand art et l'art industriel. Une monnaie, une figurine de terre cuite, un miroir de bronze, une pièce d'armure, sont de véritables œuvres d'art et reflètent fidèlement tous les caractères de la sculp-

SCCLPTlUiE GRECQUE.

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ture. Pourtant, nous ne pouvions songera étendre encore un programme déjà fort vaste, en y ajoutant l'étude méthodique de ces monuments. Sans nous interdire d'y chercher des termes de comparaison, nous avons eu surtout en vue la statuaire et la sculpture décorative, c'està-dire les œuvres de bronze ou de marbre où les maîtres réalisent ces types qu'adopte à son tour l'art industriel. En d'autres termes, l'objet de cet ouvrage est de retracer l'histoire des écoles de sculpture, en y joignant l'histoire des artistes et de leurs œuvres.

Les sources de cette étude sont de deux sortes : les textes et les monuments. Il nous sera permis d'indiquer brièvement quelles difficultés particulières elle présente, et quelle méthode critique elle impose.

Les textes, dont le recueil, publié par Overbeck, est entre les mains de tous les archéologues (1), nous font connaître les noms des artistes grecs, leur pays d'origine, l'école dont ils relèvent, leurs œuvres le plus souvent perdues. Ils nous fournissent comme la trame, malheureusement fort ténue, de l'histoire de l'art. Tous les lecteurs familiarisés avec les travaux archéologiques savent combien ces textes sont incomplets, et combien ils prêtent à la discussion. Si respectueux que l'on puisse être du témoignage des auteurs anciens, on ne peut se défendre de faire la part des contradictions, des légendes d'atelier, des attributions erronées. Il faut en faire l'objet d'une critique préliminaire, et ce travail constituerait à lui seul la tâche la plus ardue, s'il n'était facilité par des ouvrages tels que le beau livre de M. Brunn sur ï Histoire des artistes grecs (2), livre capital, où l'auteur a mis en œuvre, avec une science pénétrante, tous les documents littéraires relatifs aux artistes. Ajoutez que l'étude des inscriptions vient souvent combler les lacunes des textes d'auteurs. Les signatures d'artistes, gravées sur le marbre ou sur le bronze, forment aujourd'hui une série

(1) Overbeck , Die antiken Schriftquellen tur Geschicktt der bïldenden Kiinste bei dfti Griechin, Leipzig, 1868

(2) Brunn, GescMchte der griechischtn Riinstler. 1" édition, Stuttgart, 1857. 2e édition, Stuttgart,

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considérable, qui s'accroît tous les jours ; nous avons souvent renvoyé le lecteur au recueil publié par M. Emanuel Loewy, qui nous a dispensé d'étendre outre mesure les indications bibliographiques (1). On comprend facilement quelle lumière peut jeter, dans une obscure question de chronologie, le témoignage d'une inscription d'artiste, qui porte avec elle sa date et ses caractères d'authenticité.

Les monuments nous mettent sous les yeux des copies d'oeuvres célèbres ou des originaux trop souvent anonymes. Nous ne saurions ici résumer les travaux d'exégèse auxquels a donné lieu l'étude de cette première classe de monuments ; ce serait faire l'histoire de l'archéologie de l'art pendant notre siècle. Reconnaître dans telle statue découverte au seizième siècle la copie d'une œuvre de maître connue par une brève mention d'un auteur ; la dégager de ses restaurations, en classer les répliques, les comparer entre elles, en rapprocher les documents que fournissent les pierres gravées ou les monnaies, telle est la tâche où se sont employés les maîtres de l'érudition, depuis Visconti, Otfried Millier et Welcker. Pour juger à leur valeur les résultats obtenus, il suffit de parcourir les catalogues modernes des principales galeries d'antiques. Qu'on examine, par exemple, les récents catalogues des musées de Rome publiés par M. Helbig (2); on verra que toutes les découvertes de l'archéologie ne se font pas exclusivement sur un champ de fouilles, et qu'une galerie de musée peut encore offrir matière à de précieuses trouvailles. Combien de touristes avaient passé devant le Marsyas du Latran, avant que la science critique de M. Brunn y eût reconnu la copie d'un chef-d'œuvre de Myron !

Mais c'est surtout par l'étude des monuments originaux que l'histoire de la sculpture grecque s'est entièrement renouvelée depuis un siècle. Dire qu'il n'y a là ni interprétation ni trahison de copistes serait une vérité banale. Nous voulons seulement rappeler que l'examen des monuments trouvés en Grèce a bien vite fait reconnaître toute l'im-

(1) Em:inuel Lœwy, Inschriftcn griechîscher Bil>lhauer, 1 vol. in-4°, Leipzig, 1885.

(2) W. Helbig, Fiihrer durch die œffentlichen Sammlungen Tdassischer Alterthùmer in Rom, 2 vol. Leipzig, 1891.

vin INTKODUCTION.

portance des questions de technique et des détails d'exécution, et c'est notre excuse pour y avoir si souvent insisté au cours de ce travail. 11 est clair, en effet, que l'étude d'une œuvre d'art comporte aussi celle des moyens d'expression ; pour la sculpture, la technique ne se sépare pas du style. Des observations précises sur le travail du marbre ou du bronze, sur la polychromie, sur de simples nuances d'exécution, voilà quels sont aujourd'hui les indices les plus certains pour le classement chronologique d'une statue ou d'un bas-relief, pour l'attribution à telle ou telle école. Sans doute, là aussi il reste à faire la part de la conjecture et du sentiment personnel, à contrôler les affirmations tranchantes dont l'érudition contemporaine, à l'étranger surtout, se montre parfois trop prodigue. Nous nous sommes, pour notre part, tenu en garde contre les jugements tout faits ; toutes les fois que nous l'avons pu, nous avons misa profit les notes prises dans nos voyages, soit dans les musées d'Europe, soit dans ceux de la Grèce vers lesquels nous ont plus d'une fois rappelé nos plus chères prédilections.

Il est aujourd'hui superflu d'insister sur le caractère historique qu'ont pris les études d'art antique. Le principe posé par Winckelmann, et suivant lequel « une histoire de l'art doit remonter jusqu'à son origine, en suivre les progrès et les changements jusqu'à sa décadence et à sa fin », n'a pas cessé d'être la règle de tous les travaux modernes. Mais de plus en plus, l'histoire de l'art se rapproche de l'histoire générale, et la suit pour ainsi dire pas à pas. On ne comprendrait plus guère qu'on étudiât les œuvres d'art en elles-mêmes, sans chercher par quels liens elles se rattachent à la vie morale et politique, voire même aux faits de la vie quotidienne. Sans doute, avec cette méthode d'analyse, nous entrevoyons une antiquité moins solennelle qu'on ne se l'imaginait autrefois; mais aussi combien elle est plus réelle et plus vivante! Pour les mêmes raisons, nous nous sommes abstenu des considérations dépure esthétique, dont le moindre inconvénient aurait été de nous faire quitter le terrain solide de l'histoire. Nous n'avons pas essayé de définir l'esthétique des Grecs, parce qu'elle échappe à toute formule

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générale. Dans ce premier volume, nous espérons avoir montré que les principes d'art varient suivant les écoles. Et quand l'art grec se généralise, quand les différences d'écoles tendent à s'effacer, l'art n'en subit pas moins la loi de l'évolution. Pendant cette durée de six siècles environ, où il reste indépendant et créateur, il se renouvelle sans cesse, il ('tend son domaine, et l'on peut affirmer qu'il a frayé toutes les voies où l'art moderne a pu s'engager à son tour. Si l'on cherche à dégager la formule de l'esthétique grecque, on n'en trouve qu'une qui soit assez large pour s'appliquer à toutes les époques de l'hellénisme : c'est que toutes les préoccupations de cet art se rapportent à la personne humaine. Tel est le thème inépuisable qu'il a traité avec toutes ses variantes, aussi multiples que peuvent l'être les acceptions de la forme extérieure et les émotions de l'Ame dans l'être vivant et agissant. Or, n'est-ce pas là comme la négation de toute formule?

Quels que soient les problèmes que soulève, et pour longtemps encore, l'histoire de la sculpture hellénique, les grandes lignes de cette histoire sont aujourd'hui assez nettement fixées. Après que , reprenant l'œuvre de Winckelmann, Otfried Mùller eut tracé le tableau magistral de l'histoire de l'art grec, la sculpture a été plusieurs fois étudiée dans son ensemble. Les livres d'Overbeck et de Lùbke, publiés en Allemagne, ceux de M. Murray et de Mre Lucy Mitchell, ('dites en Angleterre, sont bien connus de tous les archéologues. Nous n'avons certes pas eu l'ambition de faire oublier des travaux qui nous ont facilité notre tâche, tout en nous imposant l'obligation de faire autrement. Si nous avons, à notre tour, essayé de traiter un sujet aussi vaste, c'est que nous avons été frappé de l'absence de livres analogues en France. Depuis le moment où la Faculté des Lettres de Paris nous a fait l'honneur de nous confier, à la Sorbonne, l'enseignement de l'archéologie classique, nous avons plus d'une fois entendu exprimer le regret qu'il n'y eût pas, chez nous, sur cette matière spéciale, un ouvrage d'ensemble, résumant les découvei'tes les plus récentes. Nous nous sommes proposé de répondre à ces préoccupations, sans nous dissimuler les difficultés de l'entreprise. Nous

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aurions atteint notre but, si ce livre, né de renseignement, pouvait rendre quelque service aux études d'art antique.

L'illustration a été de notre part l'objet de soins particuliers. Nous avons souvent eu recours aux procédés qui mettent sous les yeux du lecteur, sans intermédiaire, les reproductions directes des monuments. Quand nous avons fait usage du dessin , nous avons trouvé dans MM. P. Laurent et Faucher-Gudin des collaborateurs dévoués, et des interprètes aussi habiles que fidèles. Pour réunir les matériaux de cette illustration, nous avons fait appel au concours obligeant de nos jeunes camarades de l'Ecole française d'Athènes. C'est pour nous un plaisir que de leur exprimer ici nos remerciements.

Paiis, le 10 avril 1892.

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