L'IONIE ET L'INFLUENCE IONIENNE EN LYCIE
Pour la période qui nous occupe, de 520 à 4G0 environ, les monuments d'origine ionienne sont fort rares; mais il faut en accuser l'insuffisance des découvertes, plutôt que l'activité des artistes de l'Ionie. Les rares oeuvres conservées nous montrent que dans les ateliers de la Grèce asiatique les traditions d'élégance restent en vigueur. Le style souple et facile dont témoignent les bas-reliefs d'Ephèse et les marbres de la nécropole de Milet se retrouve dans le fragment malheureusement très mutilé reproduit ci-joint (fig. 126). C'est un bas-relief du British Muséum, découvert par le capitaine Thomas Graves à Kara-Kouya, sur le territoire milésien !. Avec une verve
1. Pour ces deux savants, le personnage serait Ulysse revenant à Ithaque ; la présence d'un tel sujet sur une stèle funéraire s'expliquerait par une allusion au repos que l'immortalité assure à l'homme. Voir Raoul Rochette, Monuments inédits, I, p. 249; Welcker, Bhein. Muséum, III, 4, p. 611.
2. Parmi les stèles analogues qu'on peut rattacher à l'art des îles, nous citerons celle qui a été découverte à Rome sur l'Esquilin : elle montre une jeune fille tenant une colombe. (Bullett. municipale di Roma, 1883, pi. 13-14.) Cf. celle du palais Giustiniani aile Zattere, à Venise, représentant, avec un style plus avancé, une jeune fille tenant un coffret. Furtwaengler, Collection Sabouroff, p. 8. Denkmûrier des arch. Inst., I, pi. 33, 2.
3. Rayet et Thomas, Milet et le golfe Latmique, pi. 27, n" 2. Brunn, Denkmaeler, n" 101 b. Dans le Guide qf the exhibition gaïleries of the British Muséum (1886), la provenance indiquée est la ville de Teickioussa ; p. 13, n° 21.
amusante, l'artiste a représenté, dans un cortège bachique, un choros de personnages se tenant par le bras et entraînés dans un même mouvement ; la bande bruyante à laquelle sont mêlées des femmes s'avance à grandes enjambées, et si l'on eu juge par certaines attitudes un peu affaissées, on soupçonne qu'elle a joyeusement fêté Dionysos. La pénurie des œuvres ioniennes nous engage aussi à signaler, parmi les récentes trouvailles de l'Acropole d'Athènes, une statue virile, complètement vêtue d'une tunique traînante et d'un himation, et
FlG. 126. — Bas-relief, provenant de Kara-Kouya (British Muséum). D'après Kayet et Thomas, Milet et le golfe Latmiqne, pi. 27, n° 2.
offrant tous les caractères de l'art grec asiatique (fig. 127). Le costume, l'exécution déjà souple des draperies, et surtout la curieuse convention qui consiste à indiquer le sexe sous le vêtement, comme dans la stèle de Naples, tout cela permet d'assigner à la statue d'Athènes une origine ionienne. Reportez-vous aux marbres des Branchides ; vous jugerez quels progrès ont faits, dans le type de la figure vêtue, les sculpteurs de l'Ionie. A vrai dire, ces documents fort insuffisants ne permettent guère d'écrire avec quelque suite l'histoire de l'archaïsme ionien. Pour nous en faire une idée aussi complète que possible, nous devons nous adresser aux régions qui ont subi son influence. C'est en Lycie que nous en trouverons le reflet.
Les Lyciens occupaient la région montagneuse qui s'étend entre la Carie et la Pamphylie '. Jaloux de leur indépendance et conservant au milieu de leurs voisins, Grecs, Lydiens ou Syriens, l'originalité de leurs mœurs et de leur langue, ils ne sortirent de leur isolement qu'avec la conquête perse. Encore leur soumission fut-elle marquée par de sanglants épisodes.
Lorsque, en 540, le conquérant de l'Ionie, Harpagos , s'attaqua aux Lyciens, il rencontra une résistance acharnée. La principale ville lycienne, Xanthos, se défendit avec toute l'énergie du désespoir ; le satrape perse n'y entra que pour y trouver les restes du bûcher où les derniers défenseurs avaient brûlé leurs femmes et leurs enfants.
Toutefois de nouveaux habitants vinrent bien vite relever la ville de ses ruines. Vers 515, au moment où la Lycie, incorporée à la satrapie ionienne , entrait en rapports suivis avec les Grecs de la côte asiatique, Xanthos avait repris son rang.
Les ruines de la grande cité lycienne s'étagent sur une acropole au pied de laquelle coule le fleuve Xanthos, entre des rives couvertes d'une végétation courte et serrée ; l'œil suit les sinuosités de son cours dans la plaine
Fig. 127. — Statue virile, trouvée sur l'Acropole d'Athènes. ( Musée de l'Acropole. )
1. Voir, sur la Lvcie, la publication de la mission autrichienne dirigée par MM. Benndorf et Niemann, Reisen in Lykien und Karien , beschrieben von Otto Benndorf und George Nientann, t. I, Vienne, 1884. Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, t. V, p. 339 et suiv.
basse qui s'étend jusqu'à la mer, et que domine, vers l'ouest, la masse du mont Kragos. C'est là que, pendant quatre expéditions successives, de 1838 à 184G, un voyageur anglais, M. Ch. Fellows, put faire une ample moisson de marbres1. Grâce à lui, le British Muséum possède une admirable série de monuments, où l'on peut étudier dans ses diverses phases le développement de l'art lycien. Nous ne nous attarderons pas aux sculptures antérieures â la conquête perse, et qui relèvent en partie de l'art asiatique. Ce que nous cherchons, c'est l'influence de l'archaïsme grec; or, nulle part elle ne s'accuse avec autant de force que dans les bas-reliefs célèbres du monument funéraire connu sous le nom de Tombeau des Harpyes.
Ce monument appartient au type, assez rare en Lycie, des tombeaux en forme de tour ou de pilier quadrangulaire". Il se compose d'un soubassement carré, monolithe, haut de six mètres, et portant encore sur ses faces les saillies qui ont servi aie dresser. Au-dessus, s'ouvrait la chambre funéraire, fermée sur les quatre côtés par des dalles sculptées ; sur la face ouest était ménagée l'étroite ouverture par laquelle on introduisait le cadavre; une toiture plate recouvrait le tombeau, (fig. 128) 3. On a plus d'une fois remarqué l'analogie que ce type de sépulture présente avec les tombeaux perses ; on a rapproché du monument des Harpyes la description faite par Strabon de la tombe de Cyrus à Pasargades '. Dès lors, cette forme de tombeau est-elle, comme le pense M. Benndorf, originaire de la Perse? S'est -elle introduite en Lycie après la conquête d'Harpagos, et faut-il reconnaître dans les tours funéraires lyciennes les sépultures des grandes familles perses établies dans la région? Si séduisante que soit l'hypothèse, elle est encore loin d'entraîner la certitude. La question reste indécise.
Un fait au moins est certain. Les bas-reliefs du tombeau des Harpyes offrent un caractère purement hellénique ; types et sujets nous ramè-
1. Ch. Fellows. An acccunt qf discoveries in Lycia, Londres, 1841, et Traveh and researches in Asia Minoi'j more particulary in Lycia, Londres, 1852.
2. C'est le type des tombeaux que M. Benndorf appelle Pfeilgraeber. On n'en connaît jusqu'ici qu'une quinzaine. Reisen in Lykien, I, p. 107-108. Cf. Perrot et Chipiez, t. V, p. 380.
3. Notre figure 128 reproduit celle, des Monument: inediti, IV, pi. 2.
4. Strabon, XV, p. 730. Cf. Arrien, Anabase, VI, XXIX. On sait que les tombeaux perses de Mourgab et de Nakch-i-Roustern présentent la même disposition. Dieulafoy, l'Art antique de la Perse, I, p. 18.
nent en Grèce'. Considérons d'abord la face occidentale, celle où est ménagée l'ouverture qui donne accès à la chambre funéraire (fig, 129). Un seul motif fait songer à l'Asie : c'est celui de la vache allaitant son veau, sculpté au-dessus de la porte; encore devons-nous sans doute y reconnaître un sujet de pure décoration, et qui n'est là que pour remplir un vide. Rien de plus grec, en revanche, que le type de
Fig. 128. — Tombeau lycien de Xanthos, dit Monument du Barpyes.
la femme placée à gauche de la porte. Vêtue, sous l'himation,du chiton à larges manches bouffantes, couronnée de la Stéphane, elle est assise solennellement sur un trône â pieds de métal, dont les bras sont supportés par des sphinx. Si l'on ne peut deviner le geste de la
1. Ces bas-reliefs ont été publiés pour la première fois par Fellows, A jour nul written during an excursion in Âlia Minor, p. 232, et Discoveries in l.yeia, p. 170. Les dessins publiés dans le- Minnmtnti inediti, IV, pi. 2, 3, ont été maintes fois reproduits. Rien ne donne mieux l'idée des originaux fine les belles héliogravures publiées par 0. Rayet, Monuments de l'art antique, I. pi. 18-16. Pour la bibliographie, voir la notice de Rayet, et Wolters, Gipsabgûsse, p. 74. Nous citerons surtout, parmi les travaux anciens, E. Brans, Annal i delV InH., 1845, p. 133; E. Curtius, Arch. Zeitung, 1855. 1 ; Brunn, Sitzungsbtrklite, ilcr bayer. Akademie, 1870, p. 205; 1872, p. 523.
L'AItC'IIAISME AVANCE.
main gauche, enlevée par une cassure du inarbre, on distingue dans sa main droite la phiale, attribut ordinaire des divinités. A l'angle
opposé, une femme d'as-
pect plus jeune, assise sur un trône milésien, tient une pomme de grenade, et aspire le parfum d'une fleur. Evidemment, elle reçoit les hommages des trois jeunes filles qui se dirigent vers elle, la première écartant, pour la saluer, les plis de son voile , les deux autres apportant, en guise d'offrande, un pavot, une fleur, et un œuf. La face orientale, beaucoup plus maltraitée par le temps, nous montre une scène analogue (fig. 130) ; mais le principal personnage est un homme à qui son sceptre, sa longue barbe, ses amples vêtements donnent un grand air de gravité. Assis sur un trône très riche, une fleur à la main, il semble agréer l'offrande que lui présente un jeune arçon, à savoir un coq ; le jeune homme qui suit, accompagné de son ien, s'associe à cet acte pieux en faisant le geste usité pour la prière. Derrière le trône, deux femmes tiennent des têtes de pavot.
en
Un peu différente est la disposition des sujets sur les faces Nord et Sud. Ici, le sculpteur a restreint la scène principale pour l'encadrer entre deux de ces êtres mythologiques auxquels le Tombeau des Harpyes doit son nom. C'est en effet une Harpye à buste de femme et à corps d'oiseau que nous voyons, à chaque extrémité de ces deux faces, s'envoler vers le dehors , emportant dans ses bras et dans ses serres une petite figure féminine toute éplorée.
On ne sait trop pourquoi, à l'angle droit de la face nord, l'artiste a ajouté une petite figure assise qui se lamente, et semble attendre son tour. Que l'on veuille ou non voir ici une allusion à la légende des filles de Pandaréos, enlevées par les Harpyes, on est forcé de considérer ces sujets comme purement accessoires ; la direction du vol des Harpyes interdit de les mettre en rapport avec la scène centrale. Celle-ci ne comporte que deux personnages. Du côté nord, un vieillard assis, sous le trône duquel est un chien, reçoit un casque des mains d'un jeune homme; ce dernier est armé à la grecque; seul le poignard qu'il porte à la
ceinture est de forme lycienne (fig. 131). Au sud, une femme apporte une colombe à un homme assis, tenant un [pavot et une «renade
(fig. 132).
L'interprétation de ces scènes a provoqué mainte exégèse érudi- £ te. Sans entrer dans le | détail, nous réduirons ja aux deux hypothèses | suivantes les systèmes ■6 proposés : ou bien les
* personnages princi- £ paux sont des divini- | tés, ou bien ce sont ^ des morts héroïsés.
2 Si l'on souscrit à la 1 première opinion, on ^ risque fort de n'aboul tir qu'à des explica- ■3 tions peu satisfaisan-
* tes. On pourra suivre g M. Curtius dans ses ^ brillantes théories, et | interpréter cette suite
h de bas-reliefs comme une poétique allégo- " rie de la Vie et de la h Mort ; ou bien on désignera par son nom telle ou telle divinité, Déméter et Coré, les Heures , Asclépios , quitte à confesser prudemment, avec 0. Rayet, que le sens général reste obscur, et que nous connaissons fort mal les traditions mythologiques de la Lycie. Le problème s'éclaircit au contraire, si l'on adopte
un système moins ambitieux, et si l'on se résigne à reconnaître ici des morts héroïsés'. Reportez-vous, en effet, aux stèles funéraires de Sparte ; vous serez
frappé de leur analogie avec les basreliefs lyciens. Défunts héroïsés sous les traits de divinités, offrandes chères aux puissances chthoniennes, comme le coq, le pavot, la grenade , vous retrouverez tout ce symbolisme funèbre dans les monuments laconiens. En Lycie même, la tradition se conserve à une époque plus rérente. Les sarcophages des chefs lyciens Pajafa et Méréhi, les bas-reliefs du Monument des Néréides, vers la fin du cinquième siècle, nous montrent également les défunts recevant les hommages des survivants ; c'est la même idée, exprimée en un langage plus clair par un art plus libre. Mais est-il surprenant que le sculpteur
i. C'est l'opinion qu'a émise le premier M. lïilàùioeier, Ârch. Zeitung, 1881, p. 53. Cf. Wolters, Gips abf/ùtse, p. 74.
de Xanthos, encore esclave des formules étroites de l'archaïsme, ait donné aux morts héroïsés l'apparence de divinités? Ainsi faisaient naguère, à l'autre extrémité du monde grec, les vieux sculpteurs de la vallée de l'Eurotas.
Si l'on considère le style, les termes de comparaison qui se présentent à l'esprit sont les sculptures ioniennes des Branchides, de Milet et d'Ephèse. Abstraction faite des progrès qu'explique la date plus avancée des bas-reliefs lyciens, on constate bien des analogies. Un style facile, une grâce un peu molle, une tendance marquée à souligner les détails de parure et d'ajustement, que rehaussait encore la polychromie ' ; d'autre part un goût prononcé pour les formes pleines, pour les proportions écrasées dans les figures assises ; un souci médiocre de faire sentir le corps sous les vêtements, une exécution parfois molle et lâchée, voilà des traits qui appartiennent à l'archaïsme ionien. Il faudrait citer en entier les lignes où, avec une justesse pénétrante, 0. Rayet a fait la part des qualités et des défauts. « La draperie, très étoffée, révèle des gofits de luxe et de confort étrangers aux populations pauvres et dures de la Hellade ; l'artiste la fait volontiers bouffer, la dispose en masses épaisses sous lesquelles le modelé disparaît, et dont l'effet est lourd et mou... Dans l'ensemble, il y a plus de grâce que n'en aurait un marbre sculpté en Grèce ; mais cette grâce n'est exempte ni de fadeur ni de redondance. » Et dans les bas-reliefs des trois faces Est, Sud et Nord, fort inférieurs à ceux de la face occidentale, il reconnaît avec raison les défauts de l'école accusés par la main de praticiens moins habiles que leur maître ; des figures encore plus tassées sur elles-mêmes, une facture plus ronde et plus appuyée. A n'en pas douter, l'œuvre est ionienne de style et de caractère. Soit qu'on l'attribue à des sculpteurs lyciens formés dans les ateliers d'Ephèse ou de Milet, soit que les Xanthiens aient fait appel à des artistes de la vallée du Méandre, elle nous montre l'état de l'art ionien vers la fin du sixième siècle, entre 520 et 500.
Ou peut admettre, sans témérité, qu'une école indigène recueille, en Lvcie. les enseignements des Ioniens. Nous lui attribuons volontiers
1. Voir Benndorfj Reisen in LyTcierij p. 87, et les observations, citées par lui, de Felknvs et de Birch.
une série de bas-reliefs, recueillis à Xanthos, et qui décoraient sans doute le pourtour d'un tombeau en forme de sarcophage '. Ils formaient une frise, haute de 0m,85, où se déroulait, dans un ordre difficile à rétablir, un cortège funéraire. Voici, d'une part, un homme barbu tout à fait semblable pour le type à ceux des bas-reliefs des Harpyes ; assis dans un char, à côté du cocher debout, il tient les offrandes habituelles, une fleur et un fruit. Plus loin un écuyer conduit le cheval de selle portant une chabraque, sans doute la monture du mort; comme les chevaux du char , celui-ci a la queue soigneusement ricelée; les crins du toupet, serrés par un lien, forment une houppe, suivant la mode perse (tig.
133) 2. Sur d'autres dalles sont représentés un char et un cortège de six per-
1. Au British Muséum. Voir Prachov, Antiquissima monvmenta Xanthiaca, pi. 1, 2, 3, a— e. Mnrray, Greek
tculpture, I. 2- éd., pp. 12-t, 126, pi. III, IV. V. Brunn, Denkmaekr, u 102. Beimdorf, Reisen ht L,,U, », p. 88.
2. Le même détail se retrouve sur un bas-relief de Persépolis, conservé dans VAstyrian Transept au British Muséum, n" 523. Cf. Mnrray, oui!, cité, p. 123.
sonnes à pied, précédées par un cavalier'. Malgré la date plus récente qu'on est en droit d'attribuer à cette frise, elle offre d'évidentes analogies de style avec les bas-reliefs du Tombeau des Harpyes. Si le harnachement des chevaux trahit certains emprunts aux usages des Perses, les types des personnages, leurs costumes, sont grecs. A côté de fautes très apparentes, notamment dans les chevaux dont les mouvements ne s'expliquent pas toujours, on trouve là une recherche d'élégance qui rappelle la Grèce. Si l'artiste est Lycien, du moins estce en Ionie qu'il faut chercher ses maîtres.
D'autres monuments attestent encore l'étroite parenté artistique des deux pays. Une frise en pierre calcaire, conservée au British Muséum, nous montre un type très familier à l'art industriel des Grecs de l'Est, un Silène à longue barbe, à oreilles pointues et à queue de cheval, traité avec une souplesse qui rappelle l'exécution facile et brillante des Ioniens2. Une autre frise du même musée, dont nous reproduisons un fragment en tête de ce chapitre (fig. 121) dénote une rare justesse d'observation. Des coqs, accouplés deux à deux, se livrent de furieux combats, en présence des poules que se disputent les champions :i. A voir leurs attitudes si vivantes, leurs collerettes hérissées, on sent que l'artiste s'est inspiré directement de la nature, et que la verve, la bonne humeur, le sentiment de la vie et du détail pittoresque sont des qualités communes à l'art de la Lycie et à celui de lTonie.
Ce serait empiéter sur un domaine étranger à notre étude, que de relever les traces de l'influence ionienne dans les pays de culture orientale. Nous ne pouvons cependant pas oublier qu'à Chypre, dans la grande ile gréco-phénicienne, l'art de la fin du sixième siècle se fait l'élève docile des écoles de la Grèce asiatique. Après avoir reflété tour à tour le style de l'Assyrie et celui de l'Egypte, la sculpture chypriote s'inspire de la Grèce '' ; elle lui emprunte, dans une large mesure, ses types, ses conventions. Telle statue virile rappelle de très près, pour
1. 31. Wolters ii montré que d'autres fragments, en particulier une scène d'exposition funèbre, n'appartenaient pas au même monument. Jahrbuch îles arch. Inst., I, 1886, p. 82.
2. Prachov, Antiqulssima monum. Xanthiaca, pi. 6, a. Brunn, Denfonaeler, n" 104.
3. Fellows. Dîscoverîes in Lycia, p. 174. Brunn, Denkmaeîer, n° 103.
4. Voir Perrot et Chipie/.. Hist. de l'Art, t. III, p. 536 et suivantes.
le costume, pour le traitement des draperies, la statue de l'Acropole d'Athènes reproduite plus haut '. D'autre part sur un sarcophage d'Aînathonte, vous retrouvez sans trop de surprise un défilé de chars qui vous remet en mémoire la frise de Xanthos ~. A coup sûr la sculpture chypriote n'est encore qu'à demi grecque ; elle conserve, à certains égards, sa physionomie indigène. Mais ces emprunts ne témoignent-ils pas de l'attrait puissant qu'exerce autour de lui l'art de l'Ionie?
Le pays qui est le mieux placé pour recueillir, comme un héritage direct, les traditions séculaires de la Chaldée et de l'Assyrie, n'échappe pas à la pénétration des influences helléniques. Quand la soumission de l'Ionie a établi le contact entre les Grecs de l'Est et de la Perse, plus d'un artiste ionien va sans doute chercher fortune dans le royaume des Achéménides. On sait déjà que Téléphanès dePhocée travaille pour les rois de Perse ; combien d'autres sont attirés par les grands travaux d'art qu'entreprennent Darius et Xerxès ! Si dans les basreliefs de Persépolis, dans les frises émaillées de Suse, on observe certains détails de facture rappelant les bas-reliefs d'Ephèse, ces coïncidences ne sont pas fortuites3. C'est peut-être un ciseau grec qui a sculpté plusieurs des figures d'archers, de gardes, de courtisans, répandues à profusion sur les murs des palais royaux de Persépolis et de Suse.