‹ Histoire de la sculpture grecque (volume 2)Chapitre 81 sur 280 · Pline, Nat. liât., M · texte numérisé non relu

Pline, Nat. liât., M

2. M. C Robert a fait ingénieusement la critique des sources de Pline; il a démontré que les écrivains d'art, à Rome, ont connu assez tard l'école de Chios, étudiée pour la première fois vers la fin du second siècle av. J.C. par Karystios de Pergame (Areh. Marchai, VI. p. 125, et suiv.).

plication de son acharnement à poursuivre les deux artistes. Est-il besoin de faire ressortir l'invraisemblance de cette légende? On imagine difficilement des sculpteurs primitifs faisant des caricatures, et «'exerçant dans un genre qui n'apparaît en Grèce qu'à l'époque alexandrine.

Nous pouvons tout au moins retenir une indication chronologique. Boupalos et Athénis vivaient, comme Hipponax, vers 540 ' ; leur période d'activité se place par là même dans la seconde moitié du sixième siècle, et ainsi se trouve justifiée la date que nous avons proposée pour leur père. Les deux frères avaient exécuté en collaboration plusieurs statues; celle de Délos, une Artémis conservée dans la ville de Lasos, en Crète. Une autre statue d' Artémis, à Chios, était célèbre. Les exégètes du temple ne manquaient pas d'amuser la curiosité des touristes, en leur faisant remarquer que la statue changeait d'expression suivant qu'on la voyait de face ou de profil : le visage paraissait sévère aux visiteurs qui entraient; en sortant, on le voyait s'égayer et sourire. Pline enregistre avec conscience ces puérilités.

De Boupalos, seul, nous connaissons par les textes des statues attestant que sa renommée n'était pas limitée à l'île de Chios. Il avait fait pour Smyrne la Tychè de la ville, c'est-à-dire l'image de la Fortune qui présidait aux destinées de la ville; il lui avait donné comme attribut le polos, à savoir la haute coiffure évasée, et la corne d'abondance, arrêtant ainsi, dans ses traits essentiels, un type dont l'art alexandrin s'inspirera fréquemment pour personnifier les villes grecques \ Citons encore des statues de Kharites vêtues, conservées à Smyrne dans le temple de Némésis, et d'autres Kharites, de provenance inconnue, qui avaient figuré à Pergarne dans la collection des Attalides 3.

Nous ne savons rien du style des deux maîtres chiotes; mais les témoignages anciens permettent d'affirmer que leurs œuvres n'étaient pas sans mérite. Elles étaient fort goûtées des dilettantes, à Eome, au début de l'époque impériale. Une base de statue, trouvée dans

1. Lu date de Pline est la même que celle de la chronique de Paros. Dopp, Ds marmore Pario, p. 30. '2. Voir Percy Gardner, Countries and chics in ancient ail, Journal qf Ilellen. Sludies, IX, 188S, p. 47-81. Cf. Allègre, Essai sur la déesse grecque Agathe Tgché, 1890. 3. Voir pour les testes, Overbeck, SchriftqueUen, n°* 314-318.

la campagne romaine, porte la signature de Boupalos \ L'inscription est manifestement fausse; elle a été exécutée pour quelque amateur peu scrupuleux, jaloux de montrer dans sa galerie une œuvre, authentique ou non, du sculpteur de Chios; elle n'en prouve pas moins que le vieux maître était apprécié des connaisseurs. Auguste avait lui-même donné l'exemple. Lorsqu'il construisit le temple d'Apollon Palatin, on employa sur son ordre, pour la décoration des parties hautes de l'édifice, plusieurs statues de Boupalos et d'Athénis enlevées â des villes grecques 2. Ce n'étaient pas, comme on l'a dit quelquefois, des groupes placés dans les frontons 3. On imagine plus volontiers, des figures détachées, placées sur les acrotères du temple, comme ces figures de femmes qui décoraient les angles et le sommet des frontons du temple d'Égine. L'hypothèse est d'autant plus vraisemblable que les statues attribuées à Boupalos et à son frère sont toutes du type féminin. Elle prend plus de force encore, si l'on considère des monuments dont l'origine chiote paraît certaine, et qui vont nous faire saisir sur le vif les qualités ingénieuses et inventives des maîtres de Chios.

Les fouilles de Délos ont mis au jour une précieuse série de statues féminines, d'un type presque uniforme, et dont notre figure reproduit un spécimen, vu sous deux aspects l (fi g. 71). C'est une femme debout, entièrement vêtue, représentée dans une attitude solennelle. Reportezvous au rude ex-voto dédié par Nicandra ou même à la copie du xoanon au corps arrondi que nous avons reproduite plus haut (fig. 63); vous mesurerez toute la portée du progrès qui de ces informes éléments a fait sortir un type aussi perfectionné. Considérons d'abord l'attitude. Un

1. Elle a été trouvée en 1700 par le peintre Nicola La Piccola , et est aujourd'hui conservée en Angleterre, à Ince Blundell Hall. Lœwy, Inschr. griech. Bildhauer, u° 497.

2. Pline. //. N., 36, 13. « Romrc signa eorum sunt in Palatina sede Apollinis in fastigio et omnibus fere quse fecit divus Augustus. » M. C. Robert propose de corriger ainsi, avec M. Loescbcke, les derniers mots qui n'ont aucun sens : « ex manubiis fnere quse fecit divus Augustus. » Arck. Mirrclien, p. 12"'

3. Brunn. Griech. Kûnsthr, I, p. 41. Weleker, Aile Denhmahr, I, p. 12. Cf. pour l'interprétation que nous adoptons, Overbeck, Griech. Plastih, I, 3e éd., p. 68, Lucy M. Mitchell, Ancient sculpture, p. 1 i'7.

4. Ces statues sont conservées au musée central d'Athènes. Elles ont été publiées par M. Homolle, Bull, de corresp. hellèn., 1879, pi. II. III. XIV, XV, XVII. M. Paris en a trouvé à Délos un nouvel exemplaire qu'il a décrit. Bull, de corresp. hellén., XIII, T889, p. 217-225, pi. VII. L'étude de cette série de statues, l'histoire de la formation du type, font le sujet de la thèse latine de M. Homolle, De antiqyissimis Diamv simvlacrîs DeViacis. Nous n'avons guère ici qu'à résumer ses conclusions.

art déjà savant a donné au corps de la souplesse et de la vie. Par une convention avec laquelle les statues viriles nous ont déjà familiarisé, la jambe gauche se porte en avant ; la statue semble marcher. Les bras ne sont plus rigides, ni gauchement inoccupés. Renonçant même à replier un bras sur la poitrine, comme l'avait fait un de ses prédécesseurs, le sculpteur a heureusement résolu le problème; il a trouvé pour les bras des gestes à la fois élégants et simples. La main droite se porte en avant; elle tient l'attribut qui donnera à la statue sa personnalité : ce sera, au gré de l'acheteur, une Aphrodite ou une Artémis. Quant à la main gauche, dont l'action est indifférente, elle ne pend plus le long du corps, inerte et immobile ; elle a son rôle. Par un geste coquet, elle rassemble les plis du long chiton traînant, et les relève légèrement, tandis que le bras un peu fléchi s'écarte du corps avec aisance. Dès lors, c'est un type nouveau qui apparaît, encore conventionnel, il est vrai, mais empreint d'une grâce sévère et d'une sorte de majesté religieuse. Comme toutes les créations de l'archaïsme, c'est un type général convenant aussi bien à une déesse qu'aune mortelle. Le sculpteur en fait-il une divinité? Quelle déesse refuserait de se reconnaître dans cette statue à l'attitude solennelle et grave? Est-ce une mortelle? Le geste est aussi celui de l'offrande, et n'est-ce pas pour plaire à la divinité que la pieuse donatrice se pare de toutes ses élégances? On verra plus loin avec quelle faveur cette formule nouvelle est accueillie par l'art archaïque, et comment, pendant près d'un siècle, il ne se lassera pas de la répéter.

Dans une statue ainsi conçue, le costume prend une importance capitale : aussi bien, il faut reconnaître que les changements apportés par la mode dans la toilette féminine ont très heureusement servi l'artiste. Entre le moment où a été exécuté l'ex-voto de Nicandra, et celui où se placent les statues du nouveau type, le costume féminin s'est modifié. Les femmes des îles ont renoncé au chiton dorien, que portaient à l'époque homérique toutes les femmes grecques, et qui enserrait le corps comme dans une gaîne rigide, lourde et sans plis1. A ce costume,

I. Hérodote dit formellement que le costume primitif de toutes les femmes était le costume dorien. (V, 88). Voir sur cette question, Studniczka, Btilraege sur Geschichte der altgriechischen Tracht {Alhandl. des arch. epigr. Seminares der Univ. tVien, VI, 188i;). Cf. Boehlau, Quaationes de re vestiaria Graeco-

rinn, Weimar, 1884.

que nous reconnaissons encore dans la Nike d'Archermos, a succédé un ajustement plus ample et plus compliqué. Les statues de Délos portent le costume ionien, composé de trois pièces : le cliiton traînant, (/;.tcjv Tïo&fpïiç), fait d'un tissu de lin, souple et léger' ; le chitonisque,

Fig. 71. — Statue féminine trouvée à Délos. (Musée central d'Athènes.)

(^iTomwoç) , vêtement court, porté sur le cliiton, et dont l'étoffe paraît être une sorte de tricot de laine à mailles larges. Enfin, la troisième pièce est l'himation ionien, qui complète la parure de fête. C'est un carré d'étoffe dont l'un des bords, serré en forme de

1. Aivov; -/itiôv, Thucydide, I. G. Les remarques de M. I.echat, qui s'appliquent aux statues du même type trouvées à Athènes, conviennent de tous points aux statues déliennes. Bull, de corresp, hellén., XIV, 1890, p. 301 et suivantes.

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bourrelet, passe sous le bras gauche, traversant obliquement la poitrine. Ce vêtement s'ajuste sur l'épaule droite au moyen d'agrafes ; les bouts du manteau retombent le long du corps en une masse épaisse, creusée de plis verticaux, serrés et réguliers, inégaux en longueur, et dessinant ainsi à leur extrémité une ligne sinueuse qui monte, descend, remonte encore pour suivre le bord de l'étoffe repliée sur elle-même par un savant tuyautage. L'agencement du costume est calculé pour être surtout vu de face ; c'est sous cet aspect qu'il offre les chutes de plis les plus compliquées et les plus élégantes. Mais le sculpteur n'apporte pas moins de soin à l'exécution du revers de la statue. Il rend avec la même conscience les plis obliques de l'étoffe serrée contre le corps, dont elle laisse deviner les formes; avec la même recherche du fini, il modèle la masse des cheveux étalés sur les épaules en une nappe rectangulaire ; il s'attache à indiquer, par une alternance de saillies et de dépressions, le mouvement d'une chevelure ondulée, à détailler scrupuleusement les boucles divisées par le peigne. On sent partout la volonté de traduire, jusque dans les détails les plus délicats, la grâce et la coquetterie de la parure féminine.

Ici, les difficultés sont d'un tout autre ordre que dans les figures viriles. Il ne s'agit pas d'étudier le modelé du corps humain ; le type est déterminé par deux éléments : l'attitude et le costume. Qu'un sculpteur ingénieux imagine ces gestes encore si simples, qu'il emprunte à l'observation du modèle vivant cet heureux agencement du vêtement, il aura créé un véritable type d'école. Or, les textes nous apprennent que le type traité par Boupalos et Athénis est précisément celui de la figure féminine vêtue'. N'est-ce pas une hypothèse plausible que d'attribuer aux fils d'Archermos, par suite à l'école de Chios, la conception première de ces statues féminines 2 ? Si celles de Délos s'échelonnent sur une période qui va jusqu'aux premières années du cinquième siècle, les plus anciennes peuvent remonter jusqu'à l'année 540. C'est

1. Par exemple les Kkarites, è/o-jmt; ÈaBîjTa : Pausanias IX, 35, 6.

2. Brunn a le premier proposé d'attribuer les statues déliennes a l'école de Chios : Sitzungsber. der bayer. Alcad. 1884, p. 532 suiv. Une statue du type de Délos a été trouvée à Rome sur l'Aventin. M. Ghiravdini la rattache a l'école des maîtres de Chios. QBullettino délia ecynmissimie arch. commuât ai II., ma, IX, 1881, p. 106-164, pi. V). Il serait évidemment très téméraire d'établir un rapport entre cette statue et celles qu'Auguste a fait servir à la décoration du temple d'Apollon Palatin. Mais nous croyons, avec M. Ghirardini, qu'elle appartient bien à l'école des îles.

vers cette date qu'on peut placer la création du type ; à ce moment, Boupalos et Athénis sont en pleine activité.

On verra plus loin quelle a été la fortune du type créé par les maîtres de Chios. Nous le retrouverons à Athènes, et nous pourrons ainsi mesurer l'influence exercée par l'art des îles sur la région de la Grèce continentale qui hérite le plus directement de ses traditions. Bornons-nous à constater avec quelle originalité cet art sait dégager des éléments primitifs une des plus heureuses conceptions de l'archaïsme grec et avec quelle virtuosité de style il la traite. Certes, c'est une théorie banale que celle de l'influence des milieux, en matière d'art. Et pourtant, comment n'y pas songer, pour expliquer les caractères si particuliers de la sculpture insulaire? Les maîtres primitifs qui travaillent dans les îles de l'Archipel ont à leur disposition des matériaux de choix ; le marine qu'ils emploient semble commander une exécution à la fois caressante et poussée. Tout, autour d'eux, paraît fait à souhait pour développer le sentiment des formes et l'acuité de la vision. Nulle part, en Grèce, le champ de l'horizon n'est plus ouvert que dans les îles de la mer Egée ; nulle part l'œil ne perçoit des contours plus délicats, des nuances plus subtiles et plus harmonieusement rompues; il semble que la vue y contracte comme un impérieux besoin de netteté et de précision. Placez dans ce milieu privilégié des artistes appartenant à une race nerveuse et fine, vous aurez peut-être le secret des qualités qui éclatent déjà dans les œuvres des primitifs insulaires : le sens inné de la délicatesse et de la grâce, l'exécution précise et incisive, l'amour du détail poussé jusqu'à la recherche.

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