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LA TRADITION CLASSIQUE EX ASIE MINEURE ET DANS LES ILES

En étudiant le début de l'art hellénistique, il importe de réagir contre l'idée, trop facilement acceptée, qu'un style nouveau succède brusquement à celui du quatrième siècle. Il y a au contraire bien des survivances des formes et des types créés au temps de Scopas et de Praxitèle ; le troisième siècle se rattache au précédent par une transition qui se i^rolonge plus ou moins longtemps , suivant les écoles. Ces survivances, nous les avons cherchées dans l'école attique. Nous devons maintenant nous tourner vers une région où le mouvement d'art est le plus actif, vers l'Asie Mineure et les îles voisines. C'est là que nous avons vu à l'œuvre Scopas et ses émules, et le maître parien y a laissé nombre de ses œuvres les plus célèbres. Est-il téméraire d'admettre que son influence y reste vivante, et qu'elle persiste jusqu'au troisième siècle? L'hypothèse prendra plus de force si nous pouvons grouper un ensemble de monuments dont les caractères de style révèlent une parenté plus ou moins directe avec la manière du grand artiste de Paros.

L'île de Samotlirace n'est qu'un rocher escarpé, dont le sommet, le mont Phengari, se dresse à une haute altitude. Elle devait son importance religieuse à son sanctuaire des Cabires, et nous savons déjà qu'au quatrième siècle un nouveau tenq)le dorique, dédié aux grands dieux de l'île, attestait la prospérité croissante du hiéron. Sous les princes macédoniens, il s'embellit encore ; le portique de Ptolémée, la rotonde d'Arsinoé témoignent de la dévotion que vouent aux Cabires les successeurs d'Alexandre. Groupées sur un emplacement appelé aujourd'hui <(. la vieille ville » {PaheopoJis , non loin d'un

Sculpture Grecque T JJ

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château du quatorzième siècle, construit par les Gatelusi, les ruines du sanctuaire ont été explorées à plusieurs reprises. Sans entrer dans le détail, il nous suffira de rappeler qu'après une première reconnaissance dirigée eu 1858 par M. Conze, M. Champoiseau, alors consul de France à Andriuople, put y exécuter des fouilles, en 1863 ; le résultat capital fut la découverte de la célèbre statue de la Victoire qui ne tarda pas à prendre place au Musée du Louvre. Toutefois, les blocs du piédestal étaient restés sur le champ de fouilles, et leur importance échappa également à l'attention de deux autres explorateurs français, MM. Deville et Coquart, qui, en 1866, firent à Samothracede nouvelles recherches. Après qu'une mission autrichienne, composée de MM. Conze, Hauser et Niemaun, eut, à deux reprises différentes, en 1873 et 1875, étudié à nouveau les édifices du hiéron, M. Champoiseau put retourner dans l'ile, en 1879, embarquer les blocs du piédestal, et les rapporter au Louvre. Il était dès lors possible de restaurer l'ensemble du monument tel qu'on le voit aujourd'hui au Louvre, sur le palier principal de l'escalier Daru (fig. 2-13) '.

Le piédestal se compose d'une base oblongue supportant l'avant d'une trière. « La partie antérieure, écrit 0. Rayet ", est fort endommagée ; l'éperon d'en bas (è'u.êoVj;) manque entièrement ; l'éperon d'en haut (irposjji.êoT.iov) a perdu sa pointe, et de l'ornement recourbé (cToXo;) qui surmontait l'étrave, il ne reste qu'un fragment. En revanche les galeries extérieures (TrapoSot) qui viennent sur les deux flancs du navire s'appuyer aux bossoirs (è-ojti'Îî;) sont parfaitement conservées. » Eeplacer sur cette base monumentale la grande statue de la Victoire est une restitution absolument certaine. Le doute n'est pas possible, si l'on se reporte aux monnaies frappées par Démétrios Poliorcète, qui reproduisent le monument de Samothrace (fig. 244) '. La

1. Pour l'historique des fouilles, voir la notice de Eayet, Mon. de l'art ant., pi. 52. Le rapport de M. Coquart a été publié, Archh-es des Missions scientifiques , i' série, t. IV, p. 253. Les résultats de l'exploration autrichienne ont fourni la matière de deux volumes : Conze, Hauser, et Niemann, Aycliaeologische Untersuchwiffen auf Samothrake, Vienne, 1875, et Xeue arch. Cntersuch. auf Samothrale , Vienne, 1880, par Couze, Hauser et 0. Benndorf. Cf. Champoiseau, Rev. arch. Nom. série, xxxix, p. 11.

2. Mon. de l'art ant., notice citée. Toutefois l'avant de la trière est aujourd'hui plus complet que ne le montre la figure insérée p. 5 .

3. C'est d'abord un statère d'or unique, conservé à Florence, Conze, Xeue Vntersiiclt., p. 79-80, fig.

46G LAIÎT HELLÉNISTIQUE.

Victoire est debout sur le gaillard d'avant, les ailes éploy droit tenant une trompette, le gauche abaissé le long du corps et soutenant un objet en forme de croix. C'est bien ainsi qu'on peut compléter la statue mutilée du Louvre ' (PI. X; . A l'avant de la trière de marbre, la déesse sonne la fanfare triomphale. Ses ailes battent l'air en frémissant.

Sou corps est entraîné dans un mouvement de marche, comme s'il suivait l'élan rapide du navire. La brise de mer fouette les phs du manteau, et plaque sur le torse la fine étoffe de la tunique. On restitue sans peine le beau geste du bras droit qui soutenait la trompette, et la direction de la main gauche portant la croix de bois où l'on a reconnu une armature de trophée. Mais il est plus juste d'y voir une stylis de navire, c'est-à-dire une sorte

42 b, n" 1. Ce sont ensuite des tétradrachmes, portant au revers la figure de Poséidon.

Ibiil., fig. 42 b, n° 2. Cf. Percy Gardner, Typet of greeh coins, pi. XII, n» 4.

1. Une restauration en plâtre a été faite à Vienne par le sculpteur Zutnbusch. Seue UnUrauch., p.fjS-âg. En France MM. Cordonnier et Falizeen

ées, le bras

Fig. 243. — La Victoire de Samothrace. Vue de face, avec la et la base (Musée du Louvre).

ont exécuté une restitution. Voir S. Reinach, Gazette des Beaux-AiL<, 1" février 1801, p. 89.

de croix allongée qui supportait l'aplustre, ou servait à attacher la llainnie'. Plus clairement qu'un trophée, la stylis jwuvait rappeler le souvenir «l'une victoire navale.

C'est eu effet un ex-voto de victoire que nous ont rendu les fouilles de M. Chanipoiseau. En 30G, le fils d'Autigone, Démétrios Poliorcète, bat dans les eaux do Chypre la flotte de Ptoléniée, et à la suite de cette victoire, prend ainsi que sou père le titre de roi. Les monnaies de Démétrios au type de la Niké appartiennent à la période de 294 à 288 ; l'ex-voto dédié à Samothrace est donc un peu antérieur ; il prend place entre les années 306 et 294. Reste, il est vrai, à expliquer le choix fait par Démétrios de l'ile de Samothrace pour y élever sou trophée. Mais l'importance du sanctuaire, et la dévotion témoignée aux CaLires par les princes ' macédoniens suffiraient à le justifier.

La statue du Louvre est donc exactement datée ; elle appartient à la fin du quatrième siècle, ou aux premières années du troisième. Or, ^'s- 244. — Revers d'un

, \ 1 1 j 1 A / 1 • tétradrachme de Démétrios

cette époque, ou 1 on s est trop hâte de voir Poliorcète. le commencement d'une décadence, a produit

un pur chef-d'œuvre. Dans la Victoire de Samothrace, l'invention et le style sont à la môme hauteur, et le sculpteur a su faire œuvre originale, après que des générations d'artistes ont traité le type créé par Paeonios. S'est-il souvenu, comme on l'a pensé, de la Niké du Parthénon? A vrai dire, les analogies sont purement superficielles. L'artiste a su trouver, par une inspiration très personnelle, ce beau mouvement du torse qui gonfle la poitrine, et fait saillir la hanche par une cambrure harmonieuse. D'un agencement moins simple que dans l'œuvre de Phidias, la draperie est une merveille d'exécution. La fine tunique, formant un apoptygma à la hauteur des hanches, serrée sous la gorge par une seconde ceinture, a d'exquises transparences qui laissent deviner le frémissement de la chair ; avec la même souplesse, l'étoffe plus lourde de la calyptra jetée en écharpe

1. Voir Babelon, Mélanges numhmatiques, l^e série, 1892, p. 203-217.

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moule les formes sveltes de la jambe, et flotte en plis tourmentés. L'auteur de la Victoire est un maître dans l'art du marbre. Aussi ne voyons-nous aucune raison de désigner ici un élève de Lysippe et de prononcer le nom d'un bronzier de Sicyone, Eutycliidès '. On songe plus volontiers à un disciple de Scopas, conservant la tradition du grand style, et y alliant la virtuosité d'exécution qui restera une des qualités de l'art hellénistique.

Une telle oeuvre, à une telle date, nous avertit que la rupture avec le style du quatrième siècle n'est pas encore consommée. Nous ne devons pas l'oublier, en abordant l'étude d'une autre statue du Louvre plus célèbre encore, la Vénus de Milo. Aucun monument n'a provoqué plus de polémiques, fait surgir plus de conjectures, suscité plus de travaux érudits '. L'accord s'est fait seulement dans le sentiment unanime d'admiration qui a consacré comme un chef-d'œuvre incontesté le glorieux marbre du Louvre. Ou n'attend pas de nous que nous rouvrions ici le débat, avec l'appareil critique et les longues discussions qu'il comporte. Nous essaierons seulement de réduire la question à ses éléments essentiels.

Souvent dénaturée par des récits fantaisistes et par des inventions romanesques, l'histoire de la découverte a été rétablie d'une manière irréfutable par M. Ravaisson. Le 8 avril 1820, un paysan de Milo, Yorgos, creusait, pour en extraire des matériaux de construction, un

1. C'est l'hypothèse proposée par ÎI. Benndorf (.Veiie Cnlersuch., p. 8(î) et adoptée par Overbeck, Griecli. Plaslik, II, p. 36^. Ravet rattache plus justement la Victoire à l'école de Scopas; cf. Newton, Ktsaijs on art and arcfiaeologi/, p. 90. Il n'y a rien à tirer d'une inscription recueillie par il. Champoiseau dans le voisinage de l'endroit où la statue a été trouvée. (Héron de Villefosse, Comptes-rendus de l'Acad. des Inscr., 1891, p. 269). Cette inscription qui conserve seulement la dernière lettre d'un nom propre avec l'ethnique 'P ôSioç, ne saurait être considérée comme la signature du sculpteur de la Victoire. Cf. Th. Reinach, Remèdes Études grecques, y, p. 197. 0. Kern, ilittheil. Alhen, xviil, 1893, p. 379.

2. La bibliographie relative .'i la Vénus de Milo est considérable. Nous ne citerons que l'essentiel. Parmi les travaux anciens : Clarac, Sur la statue antique de Vinus Victrix, Paris 1821 ; Quatremére de Quincy, Sur la statue antique de Venus découverte dans l' ile de Milo, Paris 1821. Les autres travaux antérieurs à 1870 sont énumérés dans Froehner. Xvtice de la sculpt. antique, ]>. 178. Pour les travaux plus récents, voir surtout : Preuner, Ceber die Venus non Milo, 1 874 ; Veit Valentin, Die Jlohe Frau von .Vi'/o, 1872; Neues ueber die V. vonHilo, 1883, et Kunst, Kiinstler und Kunsticerle, 1889, p. 219. Goeler von Ravensburg, Die Venus von Milo, Heidelberg, 1879. Saloman, la Statue de Milo, Stockholm, 1878- 80, et Die Plinthe der V. von Milo. 1884. Haberlin,5(Mdien zur Aphrodilevon Melos, 1889. S. Reinach GaieUe des Beaux-ArU, 1890, I, p. 370 et suiv. F. Ravaisson, Rev. arch., 1890, t. XV, p. 145, et la Vénus de Milo (extrait de Méin. de l'Acad. des Inscriptions, t. XXIV, 1" partie, 1892). Furtwaengler, ifeisterwerte, p. 001-656.

cliamp qu'il possédait prt-s du théâtre de l'ancienne ville. Un éboulement des terres fit apparaître l'ouverture d'une sorte de chambre où gisait, posée sur le sol, la partie supérieure d'une statue de marbre. Le paysan allait la recouvrir de terre, quand intervint un jeune élève de marine de la goélette française l'Estafette, M. Voutier, qui cherchait non loin de là des morceaux de sculpture. Il décide Yorgos à porter le marbre dans une cabane, et à continuer la fouille, qui met au jour la partie inférieure de la statue et d'autres fragments. Un document essentiel dans la question est le croquis rapidement pris par Voutier, et représentant les deux parties disjointes de la statue, avec les deux hermès trouvés en même temps '. Les instances de Voutier auprès de M. Brest, agent consulaire de France, son rapport au commandant de Y Estafette, engagent ce dernier à appareiller pour Constantinople, afin de faire connaître la découverte à l'ambassadeur de France, M. le marquis de Rivière. Depuis ce moment les témoignages indiscutables se multiplient ; c'est le rapport de M. Dauriac, commandant la Bonite, arrivé à Milo le 11 avril ; c'est la dépêche, datée du 12, adressée par M. Brest à M. David, consul général de France à Smyrne, et confirmée, peu de jours après, par M. Duval d'Ailly, commandant de la Lionne; c'est surtout le rapport rédigé par Dumont d'Urville, alors enseigne à bord de la Chevrette, qui aborde à Milo le 16 avril. Dumont d'Urville visite le lieu de la découverte faite par Yorgos « une espèce de niche, dans laquelle il trouva une statue en marbre, deux hermès, et quelques autres morceaux également eu marbre... Le piédestal d'un des hermès a dû porter aussi une inscription, mais les caractères eu sont tellement dégradés qu'il m'a été impossible de les déchiffrer ». Dès le 25 avril, M. David transmettait au marquis de Rivière les informations reçues de MM. Dauriac, Brest et Duval d'Ailly, et l'ambassadeur chargeait un des secrétaires de l'ambassade, M. de Marcellus, de se rendre à Milo pour y acheter la statue. Embarqué sur Y Estafette^ M. de Marcellus arrivait le 22 mai, au moment où se produisait un épisode dont la portée a été singulièrement exagérée. Dans l'intervalle, un prêtre arménien désireux d'entrer dans

1. Ravaisson, Mém. cité, pi. II. Il va de sol que le croquis n'est pas d'une exacritude rigoureuse. Ainsi la base de la statue est complétée du côté droit.

470 LAKT HELLÉNISTIQUE.

les bonnes grâces d'un liant fonctionnaire ottoman, avait réussi à ac- ([uérir le marbre, qui, à l'arrivée de VEstafette, était déjà chargé à bord d'un brick ragusais. M. de Marcellus jDeut faire rompre le marché, et obtient, sans difficulté, que la statue lui soit livrée. Il faut considérer comme un pur roman l'histoire d'une lutte entre les marins français et les Grecs, et d'une bagarre au cours de laquelle la Vénus aurait été gravement endommagée. Le 24 mai 1820, elle est hissée à bord de VEstafette, et l'on sait comment, transportée à Paris, elle est offerte par le marquis de Rivière à Louis XVIII, le V mars 182L

Il est fort important de déterminer ce qu'était au juste cette sorte de chambre où le marbre a été découvert. On a parlé d'une cachette, d'un magasin de chaufournier, sans citer d'autres opinions moins admissibles. Or, Dumont d'Urville fait mention d'une « niche » dont l'entrée « était surmontée d'un marbre de quatre pieds et demi environ de longueur, sur six à huit pouces de largeur ». Sur cette plaque était gravée une inscription, qu'il a pris soin de copier '. C'est une dédicace : « Bacchios fils de Satios, ayant été hypogymnasiarque, (a dédié) l'exèdre et... à Hermès et à Héraclès )>. L'exèdre en question et la « niche )> vue par Dumont d'Urville ne feraient-elles qu'un? Le fait nous semble avoir été établi, avec une parfaite évidence, par M. Furtwaengler ', et l'on peut en tirer des conclusions fort nettes. La statue a été trouvée à l'endroit même qu'elle occupait au second et au premier siècles. Elle décorait une exèdre voisine du gymnase et consacrée aux dieux de la palestre, à Hermès et à Héraclès. Mais à quelle date se place la dédicace de l'exèdre? L'original de l'inscription étant perdu, il est difficile de se prononcer en toute certitude; il faut se contenter d'une approximation assez large, et indiquer comme limites, d'une part, la fin du second siècle, de l'autre, le milieu du premier siècle avant notre ère. Est-ce à dire cependant que la statue soit rigoureusement contemporaine de la dédicace? Nous ne le croyons pas. De môme qu'au premier siècle un prêtre de Melos, Cl. Galliuus, con-

1. L'inscription est reproduite par Clarac, iiiscr. du Louvre, pi. 54, 441 (n" 802) Bix/io; ïaTlo'j Ozo- Vj[|ivaa;afyr;(j]a; tiv TE èÇéSpav xat to... 'Ep|iaï 'llpax)£î. Peut-être faut-il lire ïixtt(.u; ce nom se trouve dans des inscriptions de Délos datant de 286 et 284 avant J.-C. Bull, de corresp. hellèn., VII, 1883, p. I05-10G.

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