‹ Histoire de la sculpture grecqueChapitre 74 sur 380 · LA SCULPTURE HORS DE LATTIQUE · texte numérisé non relu

LA SCULPTURE HORS DE LATTIQUE

§ 1. — LA SCULPTURE MONUMENTALE DANS LA GRANDE GRÈCE ET DANS LE PÉLOPONNÈSE.

En dt'liors d'Argos, les sources littrraires ne nous font connaître ancune école importante dans le Péloponnèse et dans les pays qni, connue la Sicile et la Grande Grèce, en snliissent l'influence. Dans la Grande Grèce, quelques noms d'artistes, ceux de Sostratos de Pihégion, de Patroclès de Crotoue, prouvent que l'activité n'a pas cessé, et que le vieux maître de Rhégion, Pythagoras, a laissé des disciples. ]\lais ce sont là des noms obscurs, auxquels nous ne pouvons rattacher aucune œuvre. Le silence des textes est absolu pour la Sicile, où, dès la seconde moitié du cinquième siècle, la gravure monétaire produit pourtant des chefs-d'œuvre témoin les tétradrachmes d'Evénos, et les admirables décadrachmes qui portent la signature d'Evainétos '. Dans le Pélopoinièse, on relève plusieurs noms de sculpteurs arcadiens, Daméas, Atliénodoros, Samolas, Nicodamas ; mais ces artistes se rattachent, semble-t-il, à l'école d'Argos, et là encore, nous ne rencontrons pas d'école qui ait sa physionomie propre. Pour étudier le mouvement de l'art, il faut s'adresser à la sculpture monumentale; encore les monuments sont-ils rares, en regard de la prodigieuse activité qui règne à Athènes dans le même temps.

1. Voir von Sallet, Kiimllerinsdi ri/len niif yriechisclien Mninen, 1S71, et Weil, Kumtlerinschriften auf Sicilischen Miinzen, 1884.

La Grande Grèce nous fournit un intéressant témoignage de l'état de la sculpture momimentalo aux environs de l'année 450. Les fouilles exécutées par le gouvernement italien dans la Locride épizépliyrienne, sur l'emplacement de Locres, ont mis à découvert les ruines d'un temple ionique où l'on peut reconnaître le sanctuaire de Perséplioné '. Les frontons du temple étaient ornés de sculptures en marbre de Paros. Celui de l'ouest, le seul dont il reste des fragments dignes d'attention, représentait une sc^ne empruntée à une vieille légende locrienue. Au temps où les Locriens guerroyaient contre leurs voisins de Crotoue, leurs députés, envoyés à Sparte pour demander du secours, s'étaient adressés aux Dioscures, et après leur avoir offert un sacrifice, s'étaient rembarques, non sans préparer pour les dieux, sur leurs vaisseaux, des lits de. repos, comme s'ils ramenaient en réalité leurs divins auxiliaires. Le jour de la bataille, les dieux combattent, en effet, dans leurs rangs, vêtus de manteaux écarlates, et montés sur des chevaux blancs. C'est l'arrivée des Dioscures qu'avait représentée le sculpteur. Un curieux groupe du fronton ouest montre un des Dioscures arrivant à cheval, porté par un Triton sur la surface des flots. Le dieu marin, de ses deux mains étendues, soutient les pieds de devant du cheval ; le cavalier va mettre pied à terre, et, suivant les habitudes des Grecs d'Italie, il se laisse glisser le long des flancs de sa monture '. Les procédés de grou- ])ement, le rôle si original dévolu à la figure du Triton ^ le type sévère de ce personnage donnent à ce morceau de sculpture une sorte de saveur archaïque. Pourtant, le corps du Dioscure est traité avec une grande soujdesse, et si, à première vue, le cheval paraît d'un type plus ancien que ceux du Parthénon, on le retrouve sur les monnaies de Syracuse frappées vers 40(5. Il faut sans doute tenir compte de la persistance des traditions locales dans la Grande Grèce, et si l'on admet, avec M. Petersen, (pie les frontons de Locres appartiennent déjî\ i\ la seconde moitié du cinquième siècle '', ils témoigneraient que la Grande

1. Petersen, Roemhche Mittlteilungen, V. 1800, p. l(i2-227, pi. VIII, IX, X.

2. Jloem. Mittheilunge», lac. cit. pi. IX. Aniike Denlmaeler herausi/effeh. vont deiitschen arch. Imtitiil, I. 1891, pi. 62.

3. 11 fiiut en rapprocher le Triton île la coupe des exploits de Thésée, peinte par Eiiplironios. .V..numtnU yrea, 1872, pi. I.

4. Jl. Petersen les place a plnti'it avant qn"aprc3 420 )i, iltmoire cxti. p. 22«.

LA SCULPTUlîR IIOIÎS DR I/ATTIQUE. 1,07

Grèce, i\ cette date, n'est pas encore onverte aux iiilliionccs de la grande scnlpture attiqne.

11 en est tout autrement dans le Péloponnèse, et les sculptures de Phigalie vont nous en donner la preuve. La grande peste de 430 avait (épargné les haliitants de la ville de Phigalie, située dans un district montagneux de l'Arcadie. Apollon les avait protégés. Les Phigaliens témoignèrent leur reconnaissance en élevant ;\ Apollon secourable {Epikourws) un grand sanctuaire. Ils choisirent pour l'emplacement de l'édifice un plateau sauvage, adossé aux pentes les plus élevées du mont Kotylios et dominant un ravin appelé Bassae (Bà<7<;a'.). En 17(J5, le voyageur français Bocher découvrit le temple encore dehout, avec sa sévère colonnade dorique, émergeant d'un épais fourré de chênesverts et de figuiers. Ou sait comment les ruines furent fouillées en 1812 par la société d'explorateurs anglais et allemands qui avait déjà exhumé les marbres d'Egine. La récolte ne fut pas moins fructueuse. Ou put transporter à Zante plusieurs fragments de métopes et vingttrois dalles de frise. Les marbres, achetés par le prince régent d'Angleterre, prirent le chemin de Londres, et vinrent enrichir le British Muséum '.

L'architecte du temple était Iktinos, le maître glorieux dont le souvenir reste attaché au Parthénon. Il est donc permis de croire que des artistes d'Athènes avaient travaillé aux sculptures. On n'en doute pas, quand on examine à Londres, dans la salle de Phigalie, les fragments des métopes ■. Un cithariste en costume thrace, un Apollon citharède, une femme fuyant, enveloppée d'un grand voile flottant, sont des morceaux charmants, où l'on retrouve l'exécution souple et poussée des frises attiqnes au temps de la guerre du Péloponnèse. On n'en regrette que plus vivement l'état de mutilation de ces marbres, bien supérieurs à la frise.

1. Les marbres ont été publiés d'abord par Wagner, Bassorilievt antichi délia Grecia, Eome, 1814, puis dans les Aiicient ifarhks oftke Biit. Mus., IV, pi. 1-23. Cf. ICxpéditlo» de Morée, II, pi. 20-22. On en trouvera aussi des dessins dans les ouvrages relatifs au temple de Phigalie : Stackelberg, Der Apollotempd zu Bassae, 1826 ; Cockerell, The temples of Jupiter Panhellenius at jEgina and of Apollo Epicurius at Bassae near Phigaleia, in Arcadia, 1860. Pour la reproduction de L-i frise, voir surtout les planches de Brunn, Denlcmaeler, n"' 86-91.

2. Plusieurs de ces fragments sont publiés dans les Jncient ^tm■hles, IV, pi. 24, 1, 2, 3, et dans les ouvrages cités plus haut. Cf. Catalogue nf Sciilpliire iii l/ie Bril. .1/i'S., n"' .')ir-519.

158 L'INFLUENCE DES GIÎANDS JfAITKES.

Au moins la frise est-elle conservée dans son ensemble. Par une disposition peu ordinaire, elle était placée dans la cella, et décorait le pourtour rectangulaire de l'hypètbre, c'est-à-dire de l'ouverture ménagée dans le plafond i)our éclairer le sanctuaire. Des trous percés dans les dalles, h intervalles réguliers, montrent qu'elle était appliquée sur une charpente de bois. L'ordre relatif des dalles ne peut se restituer que par liypotlù'se. Pourtant, comme l'artiste n'avait traité que deux sujets, nous admettrons volontiers que les deux compositions se répartissaient également sur les quatre faces, et que chacune d'elles occupait un des longs côtés et un des petits côtés du rectangle. C'était, au sud et à l'est, le combat des Athéniens contre les Amazones, au nord et à l'ouest, la lutte des Lapithes et des Centaures'.

Voilà bien les thèmes familiers de la sculpture attique. Mais il faut ici distinguer soigneusement la composition et l'exécution. L'artiste qui a composé la frise connaît à merveille le Parthénon et le Théséion; il est pénétré du même esprit que les sculpteurs du temple d'Athéna Niké; c'est un Attique. Avec la même verve et la même fougue que ses confrères d'Athènes, il a su multiplier les mouvements violents, souligner les contrastes dramatiques, opposer à l'attitude triomphante des vainqueurs les poses défaillantes et affaissées des vaincus, placer çà et là des groupes de blessés, un Grec appuyé sur un de ses compagnons d'armes, une Amazone percée de coups, et relevée par ses soeurs. Une description détaillée de la frise serait fastidieuse. Nous placerons sous les yeux du lecteur les morceaux les plus caractéristiques. Ici un Grec, sans doute Thésée, vêtu de la peau de lion qui flotte sur son bras gauche, a engagé la lutte contre une Amazone ; les lignes de leurs corps, liardiment lancées, se croisent et s'opposent, se dessinent avec netteté. Plus loin, nn autre Grec saisit par le bras et jjar le pied une des guerrières, glissant inerte et sans vie sur le dos de son cheval qui est tombé à genoux (tig. 77) ■. Ailleurs, une Amazone se débat douloureusement, pour échapper au Grec qui a pris .sa chevelure à pleine poignée , et la menace de son épée; à ce groupe fait

1. Voir, pour la restitution et l'ordre de la frise, Ivanoflf, Annali lieW Insl., ISOfi, j». ^l'^, \>\. B. Lange, Bericlite dtr K.micJis. Geseltscha/I Jer W'issencha/len. 1880, p. 50, pi. 3.

Page 1