LA SCULPTURE MONUMENTALE A ATHÈNES — I. LE PABTHÉNON
Peodant la seconde moitié du cinquième siècle, Athènes est la capitale de l'art, comme elle est le centre du mouvement intellectuel. La courte période qui va de 450 an début de la guerre da Péloponnèse est un de ces moments, si rares dans l'histoire de l'humanité, où tontes les énergies, tontes les facultés créatrices dVne race supérieure se concentrent comme en un foyer lumineux. La Grèce tout entière reconnaît la suprématie d'Athènes. Sans doute la puissance matérielle, la richesse de la ville de Périclès contribuent pour beaucoup à !ni assurer cette prééminence. La redoutable flotte de guerre qui porte aux alliés, aux sujets, aux colonies d'Athènes les ordres de la métro-
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pôle; les arsenaux et les chantiers du Pirée eu pleine activité; un trésor public alimenté par d'abondantes ressources ; une industrie prospère, qui s'est emparée des marchés du monde ancien, tout cela est bien fait pour commander le respect. Mais surtout aucune ville n'exerce le même attrait, et ne possède la même puissance de séduction ; nulle part ailleurs, l'hellénisme ne trouve sa formule aussi complète. L'atticisme que représente Athènes n'est plus celui du temps de Pisistrate ou même de Cimon; il s'est élargi, transformé, et personnifie le génie grec dans toute son étendue, avec sa souplesse, sa vigueur agile, son goût pour les généralisations, son instinct inné du beau, son aptitude à tout comprendre. Si les idées, les croyances, les sentiments d'un Grec du cinquième siècle trouvent leur expression la plus achevée dans les œuvres d'un Sophocle, d'un Thucydide, d'un Euripide, Fart attique offre le même caractère de généralité ; de quelque province qu'il vienne, un Hellène peut y retrouver les plus hautes qualités de sa race. Dans les édifices qui se dressent sur l'Acropole, tout étincelants de îa blancheur du marbre, tout chatoyants de dorure et de polychromie, la Grèce salue son architecture nationale; elle reconnfâtles formes des vieux ordres grecs, combinées et épurées par la main savante des maîtres athéniens. Et les sculptures qui décorent le fronton des temples, se déroulent en frises sous les portiques, courent en légers bas-reliefs sur les entablements ioniques, offrent à son admiration les formes les plus pures qu'ait jamais réalisées un ciseau grec.
Cette suprématie incontestée dans le domaine de l'art, Athènes la doit surtout au plus grand de ses maîtres, à Phidias. L'influence de Phidias se manifeste partout. Elle éclate dans la sculpture monumentale, dans ces œuvres collectives dont quelques-unes sont exécutées par ce qu'on peut appeler son a atelier ». Elle inspire les œuvres personnelles de ses élèves ; elle rayonne même au loin, hors des frontières de r Attique. A ne considérer que l'ensemble du mouvement de l'art dans la seconde moitié du cinquième siècle, il semble que toute cette période soit comme dominée par la grande figure de Phidias.
Pourtant, si l'on pénètre dans le détail, il s'en faut que la question soit aussi simple. L'activité est si intense à Athènes, qu'à côté de Phidias, il y a place pour des maîtres de moindre rang, mais très
dignes d'attention. Parmi ces artistes il en est même qui conservent leur indépendance, on se réclament d'une autre tradition. Bien plus, la mort de Phidias laisse son école livrée à elle-même, bien avant la fin du siècle, et l'on voit déjà poindre l'évolution qui entraînera l'art dans une voie nouvelle. A vrai dire, la fin du cinquième siècle est une période de transition, très complexe, et qu'on ne saurait étudier avec trop de soin. Nous devons donc, pour suivre d'aussi près que possible le mouvement de l'art à Athènes, nous astreindre à une méthode rigoureusement chronologique, quitte à rompre un peu l'unité de ce qu'on est convenu d'appeler le tableau de l'art au temps de Périclès. Nous devons prendre notre point de départ vers le moment oh commencent ■ les grands travaux de l'Acropole, vers 447 environ, et demander aux œuvres de la sculpture monumentale des témoignages indiscutables. C'est le moment où l'influence de Phidias est toute puissante, et les marbres du Parthénon vont nous en ofFrir le reflet le plus direct et le plus prochain.
Les fouilles de l'Acropole ont jeté une vive lumière sur l'Iiistoire du Parthénon '. On sait aujourd'hui que ce monument n'occupait pa comme on l'a dit autrefois, l'emplacement d'un temple plus ancien, détruit par les Perses, et qui aurait ét^ le Parthénon de Pisistrate. Avant 480, il n'y avait sur l'Acropole qu'un seul temple, celui qu'Hérodote appelle 'Epey^feoç v/ioç' et dont le nom officiel était l'Hécatompédon (tô 'Euxto'p-tceJov) ; c'est celui-là même dont les assises ont été retrouvées dans les fouilles de 1888. Ce vieux temple à divisions multiples, à double cella, réunissait les deux cultes d' Athéna et d'Erechthée. A la place où. s'élèvô aujourd'hui le Parthénon, il n'y avait qu'un rocher abrupt, se dérobant du côté sud par une brusque dépression. Après l'incendie de l'Acropole par les Perses, en 480, des travaux furent
1. Tontes les questions historiques relatiTes au temple sont élucidées arec nne race pénétratiott par M. Furtwaengler, Meisteiicerie der grkah. Plaitii, Die Atheaçleiapel der AlrapoUs, p. 155 ei Nous ne faisons que résumer brièvement ses condnsions.
3. Hérodote, Vin, 65. Le temple est appelé to 'Ev.ax6\n!sSov dans ime importante insi siiième siècle, relative à cet édifice. Voir Doei'pfeld, MUtheS. ÂtUn, ZV, p. *21.
i L'INFLUENCE DES GRANDS MAITRES.
entrepris pour préparer l'emplacement d'un nouveau temple, et de cette époque date le puissant soubassement mis à nu dans les fouilles de 1888 ' . Le premier Parthénon, qui devait encore réunir dans la même enceinte les cultes d'Athéna et d'Érechtiiée, ne fut jamais achevé. Seules, les assises furent construites. C'est seulement en 447, deux ans après la mort de Cimon, que Périclès reprit le projet abandonné, et mit à l'oeuvre ses architectes, Iktinos et Callicratès, pour édifier sur des plans nouveaux le Parthénon actuel. On sait déjà comment nous sommes renseignés sur la date des travaux, par une série d'inscriptions contenant les comptes de construction ^. La quinzième année de ces comptes tombe en 433/2. A cette date, l'édifice était presque terminé. Le début des travaux se place donc quinze ans plus tôt, c'est-à-dire en 447.
A n'en pas douter, le Parthénon de Périclès était destiné au culte d'Athéna. La déesse devait quitter l'ancienne cella du temple du sixième siècle, et régner seule dans un temple digne d'elle. Sa cella, située à l'est dans le nouvel édifice, égalait en dimensions la totalité du vieux temple, et elle en prenait le nom; elle s'appelait ô vzta; à ixa-rôfi- TCe5o;, Ses proportions agrandies concordaient avec celles de la statue' d'or et d'ivoire qu'exécutait Phidias. Derrière, à l'ouest, se trouvait une chambre accessible seulement aux trésoriers de la déesse et des autres dieux : c'est celle qui, dans les inventaires officiels, est désignée sous le nom de Parthénon. Cette dénomination fut, dans l'usage courant, attribuée au temple toutentier. Mais quelle en est l'origine, etcomment, dès le principe, fut-elle appliquée à une partie du temple très distincte de la cella oh se dressait la statue de la Parthénos? M. Furtwaengler a très heureusement résolu le problème ^. Le Parthénon (ô n«ûOev(ûv),
1, Cf. tome I, p. 535. Nous avons attribué à Cimon ces traïaux préparatoires. M. Furtwaengler a démontré qu'il conTient d'en faire honnenc à. Thémietoole. L'ancien PartJiénon a été commencé peu de temps après 479, an tem.ps où Thémistocle et Aristide étaient irpoiiTà-cai toû S^|j.ou. (Aristote, Hoî. 'AOïiv. 23, 3, ) L'abandon des travauT, après le triomphe du parti de Cimon, serait un témoiguage très significatif de la réaction dirigée par le parti conservateur contre les projets de Théroistoole. Cimon utilisa pour la, construction du mur nord de l'Acropole les tambours de colonnes déjà préparés. La période de cessation des travaus coineiderait donc arec le gouTemement de Cimon, et ce sont les plans de Théraietocle qu'aurait repris Péricléa.
2. Voir tome I, p. 536, note 1, où nous aTons'cité les tcarauï relatifs a cette question. 8. JtfeisleuMrie, p. 180-183.
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LE PARTHBNON. 5
c'est proprement a la chambre des vierges ». C'est la division du temple qui devait être réservée au culte des vierges légendaires formant le cortège d'Athéna, au culte des filles d'Erechthée et de Cécrops. Plus tard, et par une association d'idées facile à comprendre, le nom fut attribué à l'ensemble de l'édifice. Âthéna n'éîait-elle pas la déesse vierge, la Tiapôsvoç par excellence?
Il est permis de croire que, dans la pensée de Périclès, le monument élevé par lui devait abriter, avec la statue de Phidias, la vieille idole de bois dévotement conservée dans l'ancien temple du sixième siècle. Le Parthénon devait être le centre du culte d'Athéna. Le vieux temple serait abandonné à Erechthée. Il n'en fut pas ainsi. On verra plus loin qu'un nouveau sanctuaire construit après la mort de Périclès, l'Erechthéion, garda le privilège d'être affecté au double culte d'Athéna Polias et d'Erechthée. L'antique xoanon n'émigra pas au Parthénon. L'édifice élevé à grands frais par Périclès ne servit pas au culte; il resta comme la « maison du Trésor » de la déesse, comme une somptueuse annexe du sanctuaire qui enfermait dans son enceinte l'olivier sacré et la source d'eau salée, signes vénérés par lesquels Athéna et Poséidon avaient manifesté leur puissance.
Nous ne saurions ici, même très sommairement, toucher à toutes les questions que soulèvent les recherches poursuivies avec tant d'ardeur autour du Parthénon '. Il appartient aux historiens de l'architecture d'analyser la beauté des proportions, l'art savant des lignes, la perfection du travail, de faire ressortir cette admirable alliance de la simplicité la plus sévère et des raffinements les plus subtils, réalisée par le génie lumineux et clair des maîtres attiques. La décoration sculpturale doit seule nous occuper. Toutefois, comme l'histoire de ces sculptures est étroitement liée à celle du temple, nous ne pouvons noua dispenser de rappeler des faits très connus, et d'indiquer quels
1. Les traraus: relatifÊ au Parthouon sont très nombrenï. Kous donnei-ons plus loin la tibEographie qui intéresse surtout les sculptures. Il nous suffira de citer ici les oiiTrages principans sur le Parlhénon : Beulé, l'Acropok d'Athènes, 2 toI. Didot, 1851, et surtout l'ouvrage capital de Michaelia, Der Pai-thema, l Tol. avec atlas, Leipzig, 1371. Cf. l'acticU Parthénon, dans Banmeiatec, Denlmaeler des Hass. AlleTthamii Boettlctier, Die Altropolis; Lucien Magne, Z* Parthéiton, Études faite) eu cours de deux missions en Grèce, Paris, 1895. La Bibliothèque de l'École des Beaus-Arts possède tleuï belles restaurations exécutées par des pensioûnaii'es de l'Académie de France à Some, celles de MM. Paocard et Loviot.
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6 L'INFLUENCE DES GBANDS MAITEES.
événements ont fait du Parthénoo la plaa noble et la plus imposante
des ruines '.
Profané à plusieurs reprises par Démétrios Poliorcète, pillé par Sylla, singulièrement appauvri, le Parthénon n'en reste pas moins intact pendant toute la durée du paganisme. La première dégradation qui entame les sculptures date de i' époque chrétienne. Vers le milieu du cinquième siècle de notre ère, le temple est transformé en église byzantine, sous le vocable d'Haghia Sophia, puis de la Mère de Dieu (Théotokos) ^. L'entrée est transportée à la façade occidentale; au milieu du fronton oriental, les maçons grecs ouvrent une large brèche pour éclairer l'abside ; les divisions intérieures sont abattues, et les murs de la cella disparaissent sous de grossières peintures byzantines*. Pendant la domination des Latins, au temps des barons français et des ducs florentins, l'église, consacrée au culte romain, prend le nom de Sainte-Marie d'Athènes \ Lorsque les Turcs s'emparent d'Athènes, et qu'en 1458, ils délogent les Italiens de l'Acropole, le Parthénon est aménagé en mosquée, et un minaret s'élève à l'angle sud-est de l'ancien opistbodome ^. Tel était l'aspect du temple lorsque, en l'année 1674, le marquis de Nointel, ambassadeur de Louis XIV à Gonstantinople, entra en grande pompe à Athènes, et monta sur l'Acropole au bruit du canon. L'ambassadeur français fut bien inspiré en chargeant son peintre officiel, Jacques Carrey, de dessiner les sculptures du Parthénon. Bien qu'exécutés très rapidement, en vingt jours à peine, et dans des conditions défavorables, ces dessins restent pour nous des documents infiniment précieux ". On excuse le style un peu ronflant de
3. Voir snrtont l'onrrage capital de M. de Laboide, Al/iènes nui quinzième, leûdème et dix-septiéme siècles, Paris, Jules Renouard, 1854, 2 vol. ; cf. la partie hietorique dans Micbaelîs, Ser Paithenon.
2. Pont rhîstoîce du Partiiénon au moyen âge, voir Gregororius, Âthen im MiUelaltei; 1888.
3. Voie Weatlake, Ancient Pahitiags in Churchs of AtUni, Archaeologia, Tol. LI, 188B, p. 173-188, pi. V-VI.
i. C'est pendant cette période, en 1436, que Cjriaqwe d'Ancâne desaioa le fronton ouest. Le dessin original de Cjriaque a été acquis en 1882 jKir la Bibliothèque de Baclin. Mïchaelis, j4iy:S. ^eaanj, 1888, p. 367-884. Ou sait d'aillenre que d'autres dessins de Cyriaque d'Anoôue ont été copiés pat Qinlano di San Gallo, dajis un album conservé é, la Bibliothèque Batberini à Rome. Voit E. Beisch, Mîtlheil. Atheii' XIV, 1889, p. 2!7.
5, Voir Gaz. arch, 1875, pi. 8.
■ 6. Les dessins de Carrey, conserTés au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, ont été publiés dans l'cUTtage inachevé de M. deLaborde, h Parthénon, 1848. lis Ont été maintea fois reproduits. Un bon fac-similé des dessins des deux frontons a été publié dans lea Aniilie Denimaeler îeraaag.
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LE PARTHESON,
l'élève de Le Bran, si l'on coznpare les dessins de Carrey aux croquis informes que prenaient deux ans plus tard, en 1676, le voyageur français Spon et l'anglais Wheler '. Avec les officiers français delà mission Gravier d'Otières, qui, en 1685, dessinèrent la façade ouest du temple *, Spon et Wheler sont les derniers voyageurs qui aient vu en place les sculptures du Parthénon. Personne n'ignore quels événements entraîne en 1687, le siège soutenu par les Turcs dans l'Acropole contre les troupes vénitiennes de Morosini. Le soir du 26 septembre 1687, un lieutenant lunebonrgeois de l'armée auxiliaire de Kœnigsmarck pointe contre-le Parthénon les mortiers de la batterie de l'Est; une bombe éclate au miUeu des poudres accumulées par les Turcs ; une explosion formidable ouvre dans le temple une large brèche, et fait voler en éclats une grande partie des sculptures de la frise ^ Néanmoins, ce qui restait des frontons avait peu souffert de l'explosion ; nous avons sur ce point le témoignage d'une relation écrite au lendemain de l'événement, par un officier bombardier de l'armée de Morosini \ L'œuvre de destruction continua après l'entrée des Vénitiens dans l'Acropole. Morosini essaya d'enlever, pour les rapporter à Venise, quelques morceaux du fronton ouest. L'opération, mal conduite, fut désastreuse. Presque toutes les statues du fronton tombèrent sur le sol, et, dit un témoin oculaire, «. non seulement elles se brisèrent, mais elles s'émiettèrent en poussière » (e si ruppero non solo, ma si disfecero in polvere) *'. On sait enfin quelle part revient à lord Elgin dans la dévastation du Parthénon. II est à peine besoin de rappeler comment lord Elgin, muni d'un firman du
vm deutschen aràt. Institut. I, pi 6. B'. Le musée de Chartres possède un très mtéressant tableau de Carrey reptèseatant l'arilvée de l'ambassade de Kointel à Athènes. Le fond monti'e la ville et l'Aoropole et donne une idée très esaote de l'état du Parthénon en 1674. CHomolle, Bull, de conesp. UUén. XVni, 1894; p. S09, pi. I-IY).
1. Jacob Spon, Voyage d'Italie, ds Dalmatie,de Grk4 et dt: Levant,Tjj<m 1678. George WheUri Journey into ûreece, Londres, 1S82.