Pausanias, X
deux moitiés concordaient exactement \ Abstraction faite de cette légende, à bon droit suspecte, la part de vérité parait se ramener à ceci; la statue, qualifiée de xoanon par Diodore était en bronze; elle ressemblait aux statues égyptiennes; en d'autres termes, elle ofirait le type bien connu de la figure virile, nue et debout, tel que nous l'avons longuement décrit. A défaut d'oeuvres, nous possédons au moins une signature de Théodoros. En 1885, M. Cavvadias a découvert sur l'Acropole d'Athènes la base d'un ex-voto, exécuté par Théodoros, et consacré à Athéna par Onésimos, fils de Smikythos ^ (fig 72). La statue était sans doute en bronze; d'autre part, l'emploi des lettres ioniennes dans la signature permet de croire que l'auteur n'est autre
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Fig. 72. — Base d'un ex-voto d'Onésimos portant la signature de Théodoros (Acropole d'Athènes).
que le Samien. S'était-il arrêté à Athènes, dans son voyage à Sparte? y avait-il reçu d'Onésimos la commande d'une statue votive, fondue à Samos dans ses ateliers, et envoyée ensuite en Attique? Il est difficile de l'affirmer autrement que par hypothèse.
En résumé, ce que nous savons de ces maîtres, et surtout du plus brillant de tous, est bien fait pour nous donner une haute idée de l'activité de l'école samienne ; elle précède, dans l'art du bronze, celle de Sparte et de Sicyone; elle se crée, dans la Grèce asiatique, une sorte de monopole des arts du métal. Malheureusement, aucun bronze conservé ne nous permet d'apprécier le style et la manière des artistes samiens. Chose curieuse, les rares sculptures qui soient parvenues
1. Diodore de Sicile, 1, 98. Brunn nous paraît ramener ce témoignage à sa juste valeur, GescTi. .der Griech. Kûnstler, I, p. 37. Cf. Overbeck, GriecTi. Kunstmytliologie^ V, Apollon^ p. 12. Il n'y a aucune raison de penser, avec M. Zucker, que l'Apollon Pythien doive être identifié avec une des deux statues envoyée aux Samiens par Ahmès II. Voir Zucker, Neue Jahrbucher fur PMI. und PaedagogiTc, 1888, p. 792-797.
2. '£(pYi[j(,£p:ç àpxatoXoyixYÎ, 1886, p. 81 ; pi. 6, fig. 5. L'inscription est la suivante. 0£6[6a)p]Gç ày[à>>(JLa... £7tot7]crsv]. I "Ov/jaiuLo; [x'àvéÔYjXÊV àTiap^iriv | TaÔTivaca ô S^xtxiJÔou uldç.M. Cavvadias a le premier proposé l'identification du Théodoros de l'inscription avec le Samien, art. cité. Cf. Studniczka, Jahrhuch des arcli. Inst., Il, p. 117, note 41. Lechat, Bull, de corresp. hellén., XIV, 1890, p. 142.
jusqu'à nous sont en marbre, matière que Técole de Samos a travaillée seulement par exception. C'est là qu'à défaut d'autres documents nous devons rechercher les principes de style et d'exécution adoptés dans les atehers de l'île.
Le musée da Louvre possède un monument capital de la sculpture samienne : c'est la curieuse statue découverte non loin de l'Héraionpar un habitant de l'île, vers 1875, et acquise par les soins de M. Paul Girard pour notre musée national^ (fîg. 73). Une inscription gravée verticalement sur le bord du vêtement qui s'attache à la ceinture, nous apprend ce qu'est cette image : elle a été dédiée à Héra par un certain Khéramyès'. La nature de la dédicace, le lieu de la trouvaille nous engagent donc à reconnaître ici, avec M. P. Girard, la grande déesse de Samos. Pour ce qui est de l'attitude, nous retrouvons des conventions avec lesquelles le lecteur est déjà familier. La déesse est debout, et immobile ; la main droite, tombant le long du corps, serre un bout du manteau; la gauche, ramenée sur la poitrine, tenait une pomme de grenade, symbole mystérieux de l'union divine de Zeus.et de Héra. Quant au costume, il faut quelque attention pour en analyser l'agencement compliqué. On distingue d'abord le long chiton, souple et léger, tombant jusqu'aux pieds en plis serrés, menus, qu'indiquent des hgnes incisées, rigoureusement parallèles ; il est maintenu à la taille par une ceinture. Le buste est enveloppé d'un épais himation de laine, gaufré sur les bords, qui se croise comme un châle sur la poitrine ; les plis, très larges, sont tirés obHquem.ent, et des agrafes ferment, sur les bras, ce vêtement très ajusté. La parure de la déesse est complétée par un voile, dont l'arrangement offre d'étranges singularités : imaginez une pièce d'étoffe rectangulaire, attachée par un des coins à la ceinture, contournant la hanche gauche, et venant se plaquer, sans aucun pli, sur le revers de la statue. Enfin, par derrière, une large bande d'étoffe paraît tomber de la nuque, et figure soit un second voile attaché à la coiffure, soit tout simplement un repli, gauchement indiqué, du tissu qui forme le grand voile. Il suffit
1. Elle a été publiée par M. P. Girard : Bull, de corresp. hellén. 1880, pi. xill-xi^^, pp. 483-498. Reproduction dans Brunn, Danhnaeler gr. und rœm. Sculptiu-j n^ 56. Cf. les observations de Brunn, Ueher teJctonischen Stylj p. 451 et suiv.
2. XY)papt,a^ri; ]x àv£6[ïi]x[£]v TTipiQt àya^^xa. Voir, pour la bibliographie, Roberts, Introduction to\greeh Epigraphi/j n<> 152.
d'un coup d'oeil pour constater à quel point ce type diffère de celui des îles ; la forme du costume, le sentiment dans lequel il est traité, tout cela nous transporte bien loin de l'école insulaire. Mais là n'est pas encore le caractère le plus original de la statue samienne ; il réside , à vrai dire, dans le principe qui en a inspiré la construction. La forme cylindrique de la partie inférieure , oii n'apparaît aucune trace de modelé, éveille à première vue l'idée d'une colonne, ou mieux, d'un tronc d'arbre ; et les plis qui s'évasent sur la plinthe, figurant la pousse des racines d'où jaillit le tronc lisse et rigide, justifient encore cette comparaison. Il est impossible de ]ie pas songer à ces xoana en forme de colonne , dérivés du tronc d'arbre, dont nous avons parlé plus haut.
Entre ce respect servile d'un type suranné, et fig. 73. • la liberté déjà réelle que trahit l'exécution du buste, le contraste est frappant. Est-ce
Statue de Héra, trouvée à Samos ( Musée du Louvre). Hauteur totale, 1^,92.
impuissance du sculpteur, ou pure convention? A coup sûr, l'artiste qui a modelé ce buste, oîi se devinent sous l'étoffe les contours d'un corps féminin, était capable d'assouplir la rigidité de cette gaîne cylindrique. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il avait sous les yeux quelque
modèle consacré par la tradition, quelque xoanon vénéré, comme celui qu'avait exécuté pour THéraion de Samos l'Éginète Smilis. Les caractères de l'inscription nous défendent d'ailleurs d'attribuer à la statue du Louvre une date trop reculée ; elle prend place entre les années 550 et 520 \
Les découvertes récentes de l'Acropole d'Athènes ont donné une sœur à la statue du Louvre. Un marbre trouvé en 1887, devant l'Erechthéion, nous offre une réplique presque directe de laHéra samienne \ En dépit de la provenance attique, c'est à peine une hypothèse que d'y reconnaître une œuvre de l'école de Samos (fig.
74.) A part un léger aplatissement de la partie inférieure, sculptée dans un bloc rectangulaire', le principe deconstruction est le même. L'attitude est identique, et, en dépit des cassures, on distingue les traces de la main qui tient la pomme de grenade. Même costume aussi, du moins pour les pièces essentielles ; ici, seulement, l'ab-
TiG. 74. — Statue féminine du type ■*■
samien (Athènes, Musée de l'Acropole). SCUCe du Voilc kisSC micUX Voir l'agCU-
1. Je ne crois pas qu'on puisse, comme le propose M. P. G-irard, descendre jusqu'aux premières années -du cinquième siècle. Les lettres caractéristiques, y), 6, p, se retrouvent avec la même forme dans les inscriptions des Branchides qlie M. Hoberts place entre les années 548 et 501. Introd. togreek Epigraphy,^. 167.
1. 'Ecpyi|jL. àpxaio).oYixyi, 1888, pi. vi, p. 109-112, art. de M. Sophoulis. Cf. Lechat, Bull, de corresp. hellénique^ XIV, 1890, p. 132.
cernent de l'iiimation, agrafé sur le bras droit, et tombant en deux pointes du même côté. Ajoutez que les plis du manteau sont plus fins, plus serrés, et que le travail du ciseau a très légèrement entamé 1 epiderme du marbre. Les deux statues sont d'ailleurs trop étroitement apparentées pour n'être pas sorties du même atelier; nul doute qu'elles aient été l'une et l'autre exécutées à Samos. Si l'on s'étonne de trouver une œuvre samienne consacrée sur le rocher sacré de l'Acropole, les rapports fréquents établis au sixième siècle entre Athènes et Samos fournissent à ce fait une explication toute naturelle.
Un buste découvert en 1886, entre l'Erechthéion et le mur extérieur de l'Acropole d'Athènes, vient compléter la série des sculptures samiennes connues jusqu'ici (fig. 75) \ A voir le geste de la main, l'arrangement du costume, la forme des plis, on reconnaît sans peine qu'il appartenait à une statue du même type que les deux précédentes ; mais tandis que ces dernières sont décapitées, ici la tête, presque intacte, nous ménage de nouvelles surprimes ; elle peut compter parmi les œuvres les plus imprévues de cet art grec primitif, dont nous commençons seulement à entrevoir les aspects si multiples. Un visage d'un ovale trop allongé, encadré par des bandeaux plats; des yeux petits, à fleur de tête; un nez qui, suivant la juste expression de M. Léchât, affecte (( la forme d'une pyramide triangulaire, dont on aurait abattu, d'un rapide coup de lame, l'angle extérieur » ; une bouche aux lèvres minces, dont la coupure est arrêtée net, de chaque côté, par un sillon oblique ; voilà les traits qui composent cette figure rigide et morne, que n'éclaire même pas la vague ébauche d'un sourire. Par son caractère étrange, ce marbre éveille invinciblement le souvenir des œuvres de notre vieil art français de la fin du douzième siècle, et avec son visage froid, sa coiffure de sainte gothique, la tête de l'Acropole ne serait pas trop déplacée au portail de la cathédrale de Chartres ou de Reims.
Si l'on considère l'exécution, les sculptures samiennes offrent une
1. Il a été reproduit dans l'ouvrage intitulé :Les Musées d'Athènes, en reproduction pliototypique de Rhomaïdès frères, texte de M. Sophoulis, Athènes, "Wilberg, 1887, pi. IX. Cf. E. Gardner, Journal of Hellenîc Studies, VIII, p. 187. Voir aussi l'étude très minutieuse qu'en a faite M. Lechat, Bull.de corresp. Jiellén., XIV, 1890, p. 132-136.
particularité intéressante, que M. Lechat a très heureusement mise en lumière \ Elles sont l'œuvre d'artistes plus habitués au travail du
FiG. 75, — Buste provenant d'une statue féminine (Athènes, musée de l'Acropole). Hauteur totale, 0^,53.
bronze qu'à celui du marbre, et qui volontiers quittent le burin pour le ciseau. De là cette exécution toute de surface, qui multiplie les détails, les lignes incisées, et qui n'attaque pas résolument le marbre pour obtenir un jeu franc d'ombres et de clairs. Mais si ces remarques sont justes, elles ne suffisent pas à expliquer certains caractères dignes