CHAPITRE II
La première moitié du sixième siècle est, pour la Grèce asiatique, mie période de plein épanouissement. Sur le littoral ionien, des villes populeuses et florissantes ont donné au commerce hellénique un prodigieux essor. Depuis l'Hellespont jusqu'aux bouches du Tanaïs, les aventureux marins de Milet ont fondé des comptoirs, des colonies, où les Ioniens échangent l'huile et le vin grecs contre les blés, les fourrures, les esclaves du pays des Scythes et des Taures. Ephèse est devenue, pour les produits de la péninsule asiatique, un des principaux ports de transit. Phocée rivalise avec Milet, pour l'exploitation du commerce méditerranéen, que la déchéance de la Phénicie, asservie à l'Assyrie, a fait tomber aux mains des Grecs. Faut-il rappeler que, dans ces cités, l'activité intellectuelle va de pair avec la richesse commerciale? On sait quel éclat y jette la poésie lyrique, et comment avec Thaïes et l'école ionienne, avec Anaximène et Hécatée, l'esprit grec manifeste ses plus brillantes qualités. Il y a donc, dans ces régions privilégiées de l'Ionie, un puissant foyer d'hellénisme, qui rayonne jusque dans les Etats limithrophes, et porte au loin l'influence de la civilisation grecque.
Du côté de l'Asie, rien ne menace encore les villes ioniennes. Loin d'entraver leur développement, le voisinage immédiat du royaume lydien le favorise au contraire. Malgré les guerres qui mettent parfois aux prises les Hellènes et les armées des rois de Sardes, les relations restent fréquentes, et souvent amicales. Les
rois de Lydie sont en coquetterie réglée avec Thellénisme : Alyattès donne sa fille en mariage à un citoyen d'Ephèse; Crésus contribue à la construction de TArtémision. Si ce dernier rêve d'annexer à son empire les belles cités grecques de l'Asie Mineure, pour arriver à ses fins, il emploie la séduction aussi bien que la force. Alors même qu'il met la main sur Smyrne et sur Éphèse, il respecte en partie leur indépendance; il en fait, comme on l'a dit justement, des c( villes libres )) de l'empire lydien ^ Ces guerres ne créent pas de haines profondes, et ne divisent pas les Grecs et les Orientaux; elles contribuent beaucoup plutôt à ouvrir au commerce et à Fart helléniques de nouveaux débouchés. Les artistes ioniens affluent à Sardes, tandis que les riches familles lydiennes font venir de Milet les beaux meubles incrustés , les lits milésiens si recherchés pour leur décoration délicate et leurs formes élégantes. Loin de provoquer un état d'hostilité réciproque, la domination lydienne, tolérante et douce, ne fait donc que rendre le contact plus étroit entre les Grecs et leurs voisins de l'est. Par là même, l'hellénisme revêt en lonie un caractère à demi oriental. Les formes extérieures de la vie y sont plus brillantes que dans la Grèce continentale, encore pauvre et obscure; elles accusent plus de luxe et de bien-être. Peut-être même le génie ionien, malgré sa souplesse et sa vivacité, devra-t-il expier par une certaine mollesse les conditions heureuses qui président à son développement.
Les choses changent avec la chute de la dynastie des Mermnades. Après la prise de Sardes par Cyrus, en 546, des voisins autrement redoutables que les Lydiens, les Perses, font leur apparition aux frontières de l'Ionie. La conquête et l'asservissement des villes du littoral, l'abandon de Phocée par ses habitants, l'émigration d'une partie des Grecs asiatiques, tels sont les résultats de la campagne rudement menée, vers 544, par le satrape Harpagos. Ces faits, qui amènent dans l'ordre politique de si graves événements, atteignent aussi la prospérité des villes grecques; ils ont pour conséquence un arrêt momentané dans le développement de l'art. Sans nous astreindre à une précision rigoureuse , nous pouvons donc considérer
1. E. CurtiuSj Histoire grecqiiej traduction française de Boucîié-Leclercq, t. Il, p. 141.
150 LES PKIMITIFS.
la date de la conquête perse comme la limite où s'arrête l'histoire des premières écoles ioniennes.