‹ Histoire de la seconde République française (volume 3)Chapitre 9 sur 24 · I.I,j M IM, LU · texte numérisé non relu

I.I,j M IM, LU

De même qu'à la veille du 17 mars, deux partis se trouvaient donc en présence. Ici, Louis Blanc, Caussidière, Blanqui, les chefs de clubs : là, la majorité du gouvernement provisoire. Cependant, tandis que chacun prenait position en vue d'un inévitable conflit, un homme restait indécis : c'était Ledru- Rollin. Sa popularité était assez grande pour que chaque parti désirât se l'attacher. Son irrésolution naturelle le livrait sans défense aux donneurs d'avis. Louis Blanc, Albert, Caussidière le pressaient de se joindre à eux. MM. Jules Favre, Carteret, Portalis, Landrin l'exhortaient au contraire à respecter l'intégrité du gouvernement; et ils trouvaient un auxiliaire assez inattendu dans Flocon, personnage d'opinions extrêmes, mais de conscience droite. Chaque soir, après les travaux de la journée, dans les conciliabules tenus au ministère, la question était agitée. Tantôt Ledru-Rollin souriait à l'ajournement des élections et se livrait au rêve d'une dictature; tantôt il se rattachait à la majorité de ses collègues, moins encore par loyauté que par crainte de Blanqui. Il écoutait les suggestions démagogiques, les repoussait, puis les écoutait encore. Les instances croissaient dans la proportion même de ses hésitations, instances d'autant plus grandes qu'on sentait qu'à raison de sa renommée, de sa grande place dans l'État, du ministère dont il disposait, il assurerait, selon toute vraisemblance, la victoire au parti qu'il aurait définitivement embrassé.

Pourtant il fallait se hâter : car bientôt les élections auraient lieu, l'armée rentrerait dans Paris, la garde nationale serait réorganisée. Aussi, sans attendre l'adhésion de Ledru-Rollin, les conjurés agissaient.

Le général Courtais avait conçu l'idée d'introduire dans son état-major quatorze officiers appartenant à la classe ouvrière et élus par leurs camarades. Cette décision fournit le prétexte de la manifestation projetée. Les délégués du Luxembourg résolurent de convoquer le peuple au Champ de Mars pour le dimanche 16 avril à l'effet de procéder à l'élection. L'élection faite, les corporations se dirigeraient vers l'Hôtel de ville pour y apporter une offrande patriotique et y exprimer leurs vœux. Tel était le programme officiel de la démonstration. Les chefs « 13

du parti démagogique se réservaient de la détourner de son but apparent et de lui imprimer une force assez irrésistible pour qu'elle pût intimider, peut-être épurer, et, suivant quelques-uns, renverser le gouvernement lui-même.

Soit dernier scrupule, soit désir de dissimuler leur complicité, Louis Blanc et Albert, le 14 avril, annoncèrent au conseil la manifestation, a Le 16, disaient-ils, les ouvriers en masse « se rendraient à l'Hôtel de ville pour y présenter leur offrande « et y déposer une pétition demandant que les questions « sociales fussent étudiées. » Bien qu'on fût déjà fort en éveil, cette communication émut. La conspiration était donc bien puissante pour oser ainsi s'étaler au grand jour. Louis Blanc, pendant qu'il parlait, put lire cette impression sur les visages irrités ou inquiets de ceux qui l'entouraient. Le lendemain 15, dans un nouveau conseil tenu au ministère des finances, Louis Blanc renouvela ses avertissements, ajoutant toutefois que la démonstration serait pacifique. Ledru-Rollin, de son côté, signala les menées de Blanqui. Voulait-il provoquer son arrestation et se débarrasser par là d'un auxiliaire compromettant ou d'un rival dangereux? En tout cas, cette satisfaction lui fut refusée. La séance, suspendue au milieu du jour, fut reprise le soir. Lamartine demanda 150, OJ0 francs de fonds secrets; Flocon insista pour que l'intégrité du gouvernement fût maintenue : puis on se sépara, mais dans des vues bien différentes, les uns songeant à défendre la société, les autres non éloignés de conspirer contre le pouvoir même dont ils faisaient partie.

En sortant du conseil, M. de Lamartine et ses collègues purent voir, affiché sur les murailles, le Bulletin de la République, journal rédigé dans les bureuux du ministère de l'intérienr. Ce bulletin débutait par un véritable appel aux factions : u Nous n'avons pu passer du règne de la corruption au [îme de droit dans un jour, dans une heure. . dix-huit ans i de mensonges oppOtftnt au règne <le la vérité des obstacle

• qu'un souflle ne renverse pas. les élections, si elles ne font

• pas triompher la vérité sociale, si tUêS sont C expression des m intérêts d'une caste , arnn/in «/ la confiante loyauté du

« peuple, les élections qui doivent être le salut de la République, « seront sa perte. Il n'y aurait alors quune voie de salut pour le » peuple qui a fait les barricades , ce serait de manifester une seconde a fois sa volonté, et d'ajourner les décisions d une fausse représen- « tation nationale... » On a su plus tard que ce bulletin fameux avait échappé, par la plus inopportune des inadvertances, au contrôle du ministre et de son entourage (1). Mais on ignorait alors cette circonstance, et ce violent pamphlet, placardé dans les rues et revêtu de l'estampille ministérielle, semblait à tous un signe non équivoque des sentiments de Ledru-Rollin.

Convaincus désormais que la manifestation était inévitable, M. Marrast, M. Marie, M. de Lamartine, résolurent de mettre à profit la nuit qui leur restait. M. Marrast envoya des ordres dans les mairies pour qu'on y organisât des gardes volontaires. M. de Lamartine expédia des émissaires dans les faubourgs. M. Marie s'entendit avec le directeur des ateliers nationaux, M. Emile Thomas, afin que les ouvriers fussent détournés de la manifestation : dans le cas où il serait impossible de les en éloigner, les élèves de l'École centrale que M. Thomas s'était adjoints devaient se répandre au Champ de Mars afin d'y incliner les esprits à la paix. En outre, le bruit fut habilement répandu qu'une tentative communiste se préparait. L'Hôtel de ville enfin fut mis en état de défense : une portion de la garde mobile y fut installée : la garde spéciale du palais fut renforcée. En dépit de toutes ces mesures, l'inquiétude était grande. Le général Duvivier, quoiqu'il eût bon espoir, n'osait répondre de ses hommes. La garde nationale était encore dans sa période de réorganisation : elle était d'ailleurs entre les mains du ministre de l'intérieur. Jusque parmi les défenseurs de l'Hôtel de ville, les séditieux avaient des complices. Les agents secrets répandus dans les clubs, prenant à la lettre les discours qu'ils y entendaient, envoyaient les rapports les

(1) La direction du bulletin avait été confiée au chef du cabinet du ministre de l'intérieur, M. Elias Regnault. Celui-ci, ayant été appelé auprès de sa mère, gravement malade, négligea de contrôler le premier article du numéro du 15 avril, qui était l'œuvre de madame George Sand, et le porta sans le lire à l'imprimerie. De là cette publication regrettable qui émut si vivement les esprits. (Elias Regnaolt, Histoire du Gouvernement provisoire, p. 285.)

plus alarmants. L'anxiété était telle que M. de Lamartine, prompt comme tous les hommes d'imagination à l'abattement aussi bien qu'à l'espérance, écrivait ses dispositions suprêmes comme si le jour qui allait se lever dût être le dernier de sa vie.

Pendant ce temps, les hommes de désordre n'étaient pas inactifs. Dans les réunions tenues chez Sobrier, on avait arrêté la liste d'un comité de salut public. Le journal la Commune de Paris dressait le programme de la manifestation. Les fusils et les munitions s'entassaient à la préfecture de police et dans la maison de la rue de Rivoli. Sous les auspices de la Commission du Luxembourg, des bannières étaient préparées avec cette inscription : Abolition de l'exploitation de l'homme par t homme. Le Club des clubs se déclarait en permanence. Une seule chose ébranlait les conjurés, c'était la peur de travailler pour Blanqui. Plusieurs, craignant les derniers excès, souhaitaient que, l'entreprise une fois accomplie, Blanqui fût aussitôt arrêté. Chose étrange! la crainte d'élever Blanqui balançait presque le désir de faire une révolution. Ce sentiment était si fort que le club Barbes résistait à l'impulsion générale, et, avant de s'abandonner au mouvement, désignait des délégués pour en pénétrer le caractère.

Tandis que, dans les deux camps, s'accomplissaient les derniers préparatifs, que faisait Ledru-Rollin? Comme on l'a vu, il était demeuré étranger à la rédaction de ce Bulletin de la République qui venait de répandre une si vive émotion. Resté seul au ministère de l'intérieur, il repassait dans son esprit les conseils contradictoires des derniers jours. Les instances de Jules Favre et de M. Landrin l'avaient profondément impressionné. Les exhortations de Flocon l'avaient touché plus encore. Pouvait-il combattre ses collègues? S'il les combattait, serait-il victorieux? S'il était victorieux, la victoire ne lui échapperaitelle pas bientôt? M. Jules Favre et M. Carteret étant venus le roif I une heure avancée delà soirée, il leur affirma sur l'honneur qu'il n'était pour rien dans le mouveinenl, et qu'il crai- {jn.iil d'en être la victime (I). Certaines réticences révélaient

(i) Enquttti parlcmrnttiirr, t. I, p. 280, Ho .Iule» Favif.

cependant une dernière hésitation. Mais vers le milieu de la n lit, Flotte s'étant présenté au ministère pour traiter avec lui au nom de Blanqui, son esprit si longtemps indécis parut tout à coup plus ferme. Il refusa d'entendre le négociateur. Blanqui, c'était à ses yeux l'image de la république sanglante : et cette image, il la repoussait ! Sobrier, étant venu à son tour, n'eut pas plus de succès. « Eh bien ! dit-il au ministre, si vous ne voulez pas marcher avec nous, vous serez jeté par la fenêtre avec les autres (1). » Honteux de telles alliances, irrité de telles provocations, Ledru-Rollin prit enfin son parti. Le 16 avril, entre dix et onze heures du matin, il se rendit chez M. de Lamartine et se mit à sa disposition.

Il était temps. Depuis le matin, les groupes affluaient au Champ de Mars, point de départ de la manifestation. Une fois arrivés, ik se rassemblaient autour de leurs drapeaux plantés en terre • des orateurs péroraient en plein vent : des quêteurs recueillaient les offrandes. Blanqui allait et venait, distribuant ses brochures, encourageant et disciplinant ses amis. Pour exciter les esprits, on répandait des bruits sinistres : Louis Blanc, Ledru-Rollin avaient été, disait-on, assassinés! A la vérité, les ouvriers des ateliers nationaux, subissant l'influence des élèves de l'École centrale, inclinaient aux résolutions modérées : beaucoup même songeaient à se retirer. Mais si tout annonçait que la démonstration serait moins nombreuse qu'au 17 mars, tout annnonçait aussi qu'elle serait plus compacte, plus résolue, plus menaçante, et qu'elle ne viserait à rien moins qu'à emporter, sous sa pression irrésistible, une portion du gouvernement. C'est vers deux heures que, selon les projets des meneurs, le cortège devait atteindre l'Hôtel de ville.

En voyant arriver son collègue, Lamartine n'hésita pas. « Une seule mesure, lui dit-il, est urgente, c'est de battre le rappel et de noyer l'insurrection dans les flots de la garde nationale. Si la voix du rappel est entendue, nous sommes sauvés. » Il n'y avait pas un instant à perdre. Le ministre de l'intérieur se rendit sur l'esplanade des Invalides, où le général Courtais et

(1) Eiitjitête parlementaire, t. I, p. 322, dép. Marrast.

M. Marrast procédaient à la reconnaissance des officiers nouvellement élus, et donna l'ordre au général de faire battre le rappel. Quant à Lamartine, il alla en toute hâte à l'état-major de la garde mobile et fit mettre à la disposition du gouvernement tous les bataillons déjà organisés. Puis, comme les cartouches manquaient, il courut pour en chercher à l'état-major de la garde nationale. Là, il rencontra parmi les officiers, dont plusieurs étaient affiliés à la Société démocratique centrale, des dispositions suspectes. On affectait de ne pas croire au mouvement : on se plaisait à répéter que la convocation de la garde nationale n'était ni opportune, ni nécessaire. Lamartine insista pour que le rappel fût aussitôt battu. Il se dirigea ensuite vers l'Hôtel de ville, où devait se décider le sort de la journée.

Il y trouva un auxiliaire fort inattendu. C'était l'un des généraux les plus distingués de l'armée d'Afrique et l'un des hommes dont le nom se rencontrera désormais le plus souvent sous notre plume ; je veux parler du général Changarnier. Le général Changarnier, nommé depuis peu ambassadeur à Berlin et étant en passage à Paris, s'était présenté vers onze heures et demie chez M. de Lamartine pour y prendre ses instructions relativement aux affaires du Holstein. Ne le trouvant pas, il s'était adressé à son secrétaire. « Il s'agit bien du Holstein, avait ré- « pondu celui-ci : à cette heure peut-être le gouvernement est « renversé (1). » Madame de Lamartine était survenue et avait supplié le général de rejoindre son mari et de l'aider de son expérience. Changarnier était parti aussitôt pour l'Hôtel de ville, et il franchissait le seuil de la Maison commune à l'instant où M. de Lamartine allait lui-même y entrer.

Tous ceux qui ont vu alors le général Changarnier ont rendu justice à son énergie, à sa promptitude de coup d'œil, à son sang-froid. Saisissant le commandement militaire, il parcourt tout l'édifice, il distribue les postes, il pénètre les dispositions de* homme- Puis, sous son inspiration et presque sous sa dic- M. Man;i>t écrit les ordres pour le général Duvivier. H lui prescrit détenu prêts ses bataillons, et, lorsque les rnanifes-

(1) EmfU icHtairt, t. I, p. 200, dûp. Chaii(;urnior.

tants seront engagés sur les quais, de les lancer par les rues perpendiculaires au fleuve afin de couper le cortège en plusieurs tronçons. Pendant ce temps. MM. Bûchez et Adam, se défiant encore de Ledru-Rollin, envoyaient des ordres dans chaque arrondissement pour que le rappel fût battu. Cette précaution n'était pas superflue : car au moment même où l'ordre de battre le rappel arrivait au cinquième arrondissement, l'ordre contraire arrivait de l'état-major. Quant à M. Arago, ministre de la guerre, il s'installait à la huitième mairie afin de pouvoir, en cas d'envahissement de l'Hôtel de ville, tenter un dernier effort pour le dégager. Lamartine enfin encourageait par ses paroles les défenseurs du palais. Impressionné par les rapports de ses agents, il était cependant inquiet; il interrogeait anxieusement le général Changarnier : « Pouvons-nous tenir trois o heures? — Je réponds de sept heures, répliquait le géné- « rai (1). »

Les inquiétudes de Lamartine n'étaient pas tout à fait sans fondement : le temps s'écoulait ; il était plus de deux heures, et, bien qu'on entendît dans le lointain le son du tambour, on ne voyait nulle part apparaître la garde nationale. Le cortège était depuis longtemps parti du Champ de Mars. Très amoindri par de nombreuses défections, il s'était recruté en route d'un certain nombre d'ouvriers rassemblés à l'Hippodrome et de quelques clubs qui avaient pris la tète du rassemblement. Qui arriverait d'abord? Seraient-ce les colonnes populaires qui déjà s'approchaient? Serait-ce la force publique? L'attente était longue : à l'Hôtel de ville, on commençait à accuser le ministre de l'intérieur, l'état-major de la garde nationale, la garde nationale elle-même.

Mais voici que tout à coup la dixième légion débouche du pont d'Arcole et prend position sur la place. Le général Duvivier lance ses gardes mobiles par les rues perpendiculaires aux quais, et ces jeunes bataillons coupent sur plusieurs points le cortège. En même temps, les légions affluent de toutes parts sur la place de Grève. Barbes lui-même survient à cheval à la

(1) LiMAii'iiNK, Histoire de ta révolution de 1848, t II, p. 298.

tête de la douzième légion. Les manifestants ne peuvent reculer; car la garde mobile est derrière eux : ils ne peuvent avancer; caria garde nationale remplit la place. Leurs tronçons coupés s'agitent entre les légions qui les pressent de tous côtés. En quelques minutes, parle plus incroyable des changements à vue, les choses ont pris une face nouvelle. La cause de l'ordre triomphe sans combat.

Louis Blanc et Albert avaient appris avec stupeur les résolutions de Ledru-Rollin : en entendant battre le rappel, leur inquiétude s'était accrue : ils arrivent sur ces entrefaites à l'Hôtel de. ville et se répandent en plaintes amères : on les écoute à peine, tant les dispositions se sont transformées ! Toul au plus obtiennent-ils que la garde nationale, ouvrant ses lignes, livre passage aux délégués des corporations et les laisse pénétrer jusqu'à l'Hôtel de ville. Les délégués défilent, plutôt en prisonniers qu'en interprètes des volontés populaires, entre les rangs épais des légions. Ils lisent leur pétition : a Le peuple u veut, disent-ils, la République démocratique; le peuple veut «l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme; le « peuple veut l'organisation du travail par l'association. » M. Edmond Adam répond en des termes d'une brièveté sévère à ces impérieuses sommations. Et, du dehors, la garde nationale fait aux clubistes une réponse plus nette encore : A bas les communistes ! Tel est le cri qui se répercute sur la place, qui se propage de la place dans tous les quartiers de Paris et qui, proféré par cinquante mille voix, retentit bien avant dans la soirée. A ce cri se mêlent quelques cris plus significatifs encore : Vive la rentrée des troupes dans Paris ! L'histoire des troubles civils n'offre guère de revirements aussi subits.

La victoire, je le répète, était complète, tellement complète que les chefs de la démagogie résolurent de nier le mouvement ou de le désavouer. Ainsi firent Caussidière, Louis Blanc, les délégués du Luxembourg et, à part Blanqui, presque tous les cluhistes. Mais c'était le propre du gouvernement de l'Hôtel de ville de s'effrayer de ses triomphes autant que de ses défaites, A peine échappé à la peur des prolétaires, il tomba dans Il petu de bourgeois ; on eût dit que son succès rembarras*

sait. En lisant les journaux des jours suivants, on croirait que la France vient d'échapper à quelque complot, non révolutionnaire, mais royaliste. Le lendemain même du 16 avril, voici en quels termes une proclamation du gouvernement provisoire s'exprimait sur cette journée qui avait excité de si chaudes alarmes : « Citoyens, la journée d'hier n'a fait qu'ajouter une « consécration nouvelle à ce qu'avait si puissamment inauguré « la journée du 17 mars.

« De même que le 17 mars, le 16 avril a montré combien « sont inébranlables les fondements de la République.

u Plus de royauté, avions-nous dit dans les premiers jours, « et pas de régence ! Ces mots libérateurs, ces mots qui ren- « daient la guerre civile impossible, Paris les a répétés hier « dans ce cri unanime : Vive la République ! Vive le gouvera nement provisoire !

« Voilà comment vous avez confondu les espérances des a ennemis de la République, assuré la sécurité de Paris libre et « dissipé les alarmes répandues dans les départements... (1). »

Ces concessions de langage ne suffisant pas, il parut convenable que la bourgeoisie payât les frais de la victoire qu'elle avait remportée. Déjà un décret du 15 avril venait d'abolir l'impôt du sel à partir du 1er janvier 1 849. Un décret du 1 8 avril abolit les droits d'octroi sur la viande de boucherie et annonça une modification des droits d'octroi sur les vins. « Ces droits, « disait le décret, seront remplacés : 1* par une taxe spéciale « et progressive sur les propriétaires et locataires occupant un « loyer de plus de huit cents francs ; 2° par un impôt sompo tuaire sur sur les chiens, les voitures de luxe et les domesti- « ques mâles (2). » Pour compléter ces mesures, un impôt d'un pour cent fut établi sur les créances hypothécaires. «Jusqu'ici, « dit le ministre des finances, les capitalistes ont échappé à la né- « cessité des sawijices, la justice veut que cette inégalité cesse. » Le ministre prend soin d'observer, d'ailleurs, que ces décrets ne sont que le prélude de réformes plus radicales. « Avant la Ré- « volution, dit-il, V impôt était proportionnel, donc il était injuste :

(1) Moniteur, p. 835.

(2) lbid., p. 859.

« pour être équitable, F impôt doit être progressif (1). » — Ce n'est pas tout. Le lendemain du jour où le général Duvivier, ù la tête de la garde mobile, et le général Ghangarnier, à l'Hôtel de ville, avaient sauvé l'ordre menacé, on jugea tout à fait opportun de frapper l'armée en mettant prématurément à la retraite soixante-cinq généraux. Au moment où l'action de la justice était plus que jamais nécessaire pour saisir et frapper les coupables, on crut tout à fait sage de déclarer « le principe « de l'inamovibilité de la magistrature incompatible avec le « gouvernement républicain » , et de conférer au garde des sceaux « le droit de suspendre ou de révoquer les magiso trats (2) » . En revanche, on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour exalter les clubs dont on avait eu si peur. « La u République, dit une proclamation de l'Hôtel de ville, la Repu- « blique vit de liberté et de discussion... les clubs sont pour la « République un besoin, pour les citoyens un droit... le gouver- « ne ment protège les clubs (3). » A la vérité, on songea à excepter Blanqui de l'universelle indulgence : un mandat d'amener fut même décerné contre lui et porté à la Préfecture de police par M. Carteret, directeur de la sûreté générale; mais l'ordre lui-même fut contremandé, et Blanqni, un instant recherché, put bientôt jouir en paix de l'impunité commune.

Après de tels services, les dictateurs de l'Hôtel de ville estimèrent que l'heure était venue pour eux de monter au Capitole et de remercier les dieux. Une grande fête fut annoncée pour le 20 avril : on l'appela dans le langage emphatique du temps laféte de la fraternité. Ce jour-la, les membres du gouvernement provisoire, groupés au pied de l'arc de l'Étoile, assistèrent à l'immense défilé des légions de la garde nationale et des députations de l'armée, et chaque corps reçut de leurs mairjs son drapeau. Fête étrange où, sur l'estrade d'honneur, les magistrats coudoyuient les détenus politiques, les généraux les blessés de Février, les dc;lc;;ués du clergé les représentants îles clubs! Avec le InintOT aller des milices civiques, les gardes

(i) Moniteur, p. 853.

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nationaux avaient emmené avec eux toute leur famille, en sorte qu'on assistait à une revue, non de la force armée, mais de la population parisienne tout entière. La nuit était depuis longtemps descendue sur la ville, et le défilé n'était pas encore terminé. Dieu, qui protège les divertissements des peuples comme il protège les jeux des enfants, Dieu permit que cette manifestation, à la fois gigantesque et puérile, s'achevât sans tumulte. Le gouvernement, charmé de la cérémonie, fit connaître le lendemain par la voie du Moniteur que « l histoire du monde n avait offert chez aucun peuple un aussi grand spectacle (1) » . De vrai, cette fête n'eut qu'un avantage, mais elle en eut un. A cette occasion, cinq régiments rentrèrent dans Paris, et, une fois rentrés, ils y restèrent.

Il y a des pouvoirs qui s'accoutument à l'autorité en l'exerçant, il y en a d'autres dont l'inexpérience est incurable. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient le gouvernement provisoire. Tel il était au mois de février, tel il paraît au mois d'avril : assez courageux pour lutter un jour contre le courant, il se laisse le lendemain glisser à la dérive. Cependant il ne parvint pas à rendre tout à fait stérile l'énergique répression du 16 avril. Cette victoire du parti de l'ordre eut un double résultat : le premier fut d'apprendre aux honnêtes gens à compter sur eux-mêmes ; le second fut d'assurer les élections.

(1) Moniteur, p. 871.

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