LIVRE DTX-NEUVIEME
Sommaire : T. — Louîs-Napoléon après le rejet de la révision. Retraite prochaine ou coup d'Etat. — A quelles conditions le coup d'État peut réussir : efforts du prince 1" pour rallier l'armée; 2" pour s'assurer un état-major civil; 3" pour conquérir la bourgeoisie en exploitant ses craintes; 4' pour attirer les masses par la perspective du suffrage universel rétabli.
II. — La nouvelle armée d'Afrique. Siège de Zaatcha (octobre-novembre 1849). Comment Louis-Napoléon cherche en Algérie des auxiliaires pour ses desseins. Motifs divers qui (ont accueillir ses avances. — Le général Leroy de Saint- Arnaud; ses antécédents, son caractère; ses tendances; ce qui le rapproche de Louis-Napoléon. — Le général Saint-Arnaud est chargé du commandement de l'expédition de la Petite Kabylie (mai-juillet 1851); péripéties de cette expédition; comment elle a un but politique autant que militaire. Le général Saint- Arnaud, nommé général de division, est appelé à Paris; il est, dès à présent, le ministre de la guerre désigné pour le futur coup d'État. — Le général Magnan est appelé au commandement de l'armée de Paris. — Mouvements de troupes; mutations et avancements; propagande dans l'armée.
in. — L'élément civil. Obscurité et petit nombre des amis dévoués à la personne du prince. — M. de Maupas; ses antécédents; comment il fixe l'attention du président, qui cherche à l'attirer à ses côtés. — M. de Morny; sa vie; 80n caractère; comment Louis-Napoléon et M. de Morny sont attirés l'un vers l'autre.
IV. — La bourgeoisie. La crainte des périls de 1852 la rapproche de Louis- Napoléon. — Vœux des conseils généraux en faveur de la revision (août 1851); sens réel de ces vœux. — Diverses candidatures à la présidence. L'opinion publique revient, de guerre lasse, à Louis-Napoléon. — La presse de l'Elysée; ses sombres prévisions. Le spectre rouge. — Le langage et les menaces de la Montagne contribuent à accroître les appréhensions. Manifeste de l'extrême gauche; procès du complot du Sud-Est; troubles dans l'Ardèche.
V. — Louis-Napoléon songe un instant à exécuter le coup d'iltal pendant la prorogation; ses motifs pour agir de la sorte. Plans proposés par M. Carlier. — Considérations qui font ajourner ce dessein.
VI. — Le prince, pour achever ses préparatifs, devait s'assurer le concours ou, au moins, la neutralité des masses. — Il se décide à demander l'abrogation de la loi du 31 mai; opposition des ministres; leur retraite. — Vif émoi au sein
de la commission de perinnncnce. Langage railleur ou attristé de la presse conservatrice. — Le nouveau cabinet. Le général Saint-Arnaud, miuiittre de la guerre; M. de Maupas, préfet de police.
Vn. - - Réunion de l'Asseiiibiée (4 novembre); ses dispositions. — Le message du président; dépôt d'un projet d'abrogation de la loi du 31 mai; discussion dans les bureaux. La commission est hostile au projet; quel expédient elle in)agine pour tempérer cette lioslilité. — Rejet de la proposition ministérielle; faible chiffre de la majorité. Bruits de coup d'I'Ilat imminent. — Louis-Napoléon devenu le champion du suffrage universel.
Vin. — Conciliabules des députés de la majorité. — Du droit de réquisition directe attribué au président et aux questeurs; textes qui règlent la matière. — La proposition des questeurs ; appréciation de cette proposition; circonstances exceptionnelles qui la justifient. La commission d'initiative parlen)entaire cherche une transaction. Langage des ministres de l'intérieur et de la guerre. Espérances de conciliation; ces espérances s'évanouissent. — Conférences entre les députés de la droite et ceux de la gauche. — Plan concerté parmi les amis de Louis-Napoléon. — Discussion publique (17 novembre). — Le général Saint-Arnaud, le général LcHô. Imprévoyance de la Montagne. M. Crémieiix. M. Michel de Bourges et la Sentinelle invisible. M. Charras. Tactique à suivre. Langage imprudent de M. Vitet. — Intervention de M. Thiers; interruptions violentes; intérêt dramatique de la séance. — Le général Bedeau; question qu'il pose; émotion extraordinaire. — La proposition des questeurs est rejetée.
IX. — L'Assemblée au lendemain du vote sur la proposition des questeurs. Confusion et impuissance. Emiettement de la majorité. — Louis-Napoléon. Dernières niesures pour s'assurer le concours de la force publique. Articles des journaux. Les deux dictatures. Discours du président aux exposants français de Londres. — A la veille même du coup d'Etat, l'Assemblée parait un peu moins effrayée. Derniers conciliabules à l'Elysée. Le coup d'Etal fixé au S déceuibre.
La revision une fois rejetée, le président n'avait d'autre alternative que de rentrer dans la vie privée à l'expiration de son mandat ou de se perpétuer dans sa chaif^e au mépris de la loi. C'est à ce dernier parti que son esprit s'était arrêté. Tout l'intérêt de notre récit se concentre désormais dans les préparatifs de l'aiidacicu.x: coup de main qui assurerait au pays lassé le douteux bientait du repos sous le pouvoir absolu.
Un tel dessein ne pouvait réussir, s il n'était préparé de longue date.
La première condition de succès était le concours de rarmée.
Il fallait qu'à l'heure suprême du conflit, la force publiqup demeurât sourde aux appels de l'Assemblée. Une défection même partielle eût amené peut-être un irréparable échec.
Cet appui, le plus indispensable de tous, ne suffisait pas. On observe souvent chez les militaires un assez singulier mélange de hardiesse et de timidité. Même lorsqu'ils affectent le dédain de la légalité, ils n'aiment à s'engager à fond que s'ils se sentent couverts par un ordre de l'autorité civile. Que cet ordre soit régulier ou irrégulier, peu leur importe; mais il leur en faut un. De là pour Louis-Napoléon la nécessité de grouper autour de lui une sorte d'état-raajor civil qui, soit par dévouement, soit par l'appât du profit, consentirait à assumer la première responsabilité de l'aventure.
Ce n'est pas tout. L Assemblée, quoique désarmée par la disgrâce de Changarnier et discréditée par ses propres disputes, avait encore conservé, aux yeux d'un assez grand nombre, une portion de son prestige. 11 était essentiel que, le jour où elle serait frappée, ni la bourgeoisie ni le peuple ne prissent fait et cause pour elle. Ce double danger inspira une double prévoyance. — Vis-à-vis de la bourgeoisie, la tactique était tout indiquée : elle consistait à surexciter chez elle le sentiment de la peur déjà si éveillé, à mettre en lumière les desseins anarchiques de la Montagne, à grossir les périls, hélas! trop réels de 1852, à railler l'impuissance des corps délibérants, à pousser ainsi les âmes vers la dictature comme vers 1 unique refuge. — Quant aux masses, un moyen presque sûr s'offrait pour acheter leur neutralité, sinon leur faveur. L'Assemblée, par la loi du 31 mai, avait mutilé le suffrage universel : on proposerait le rappel de cette loi et l'on tournerait delà sorte contre la liberté elle-même les instincts démocratiques froissés. Cette loi, à la vérité, Louis-Napoléon l'avait présentée : mais une contradiction importait peu, si l'on en tirait quelque profit.
En résumé, les efforts du président, avantl'heure de l'action, allaient se porter sur quatre objets bien distincts : — constituer un parti militaire; — former un petit noyau de fonctionnaires civils ayant peu à perdre et disposés à tout oser; — -
paralyser par la crainte d'une crise prochaine et terrible les aspirations libérales delà bourgeoisie; — endormir enfin la vigilance du peuple en faisant luire à ses yeux le suffrage universel rétabli.
Cette quadruple tâche accomplie, on aurait enlevé au hasard tout ce que l'habileté ou la ruse pouvait lui ravir. Il ne resterait plus qu'à se confier à la fortune et h frapper le dernier coup, le dernier coup qui, selon l'échec ou le succès, conduirait le prince à Vincennes ou le pousserait jusqu'au château des Tuileries.
Jaloux depuis longtemps de se créer des partisans dans l'armée, Louis-Napoléonavait tourné ses regards vers l'Algérie.
L'Algérie était, depuis vingt ans, le champ de bataille des troupes françaises. Là, Bugeaud avait mis le sceau à sa renommée; là, les princes d'Orléans avaient noblement appris le métier des armes; là s'étaient illustrés Changarnier, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, Duvivier. De ces valeureux soldats, la mort ou l'exil avait pris les uns, la politique avait absorbé les autres. Déjà, à leur place, une nouvelle génération s'élevait, vaillante elle aussi et elle aussi avide de trophées. Les événements avaient favorisé ces nouveaux venus de la gloire. Un fait d'armes surtout avait contribué à les grandir. — A la fin de l'été de 1849, un soulèvement ayant éclaté dans le sud de la province de Constantine, les plus déterminés d'entre les rebelles s'étaient enfermés dans la petite ville de Znatcha, sous la direction d'un chef qu'on appelait Bou-zian. Le général Herbillon, s'étant dirigé sur ce point avec l'espoir d'un facile succès, avait été contraint, après plusieurs coups de main infructueux, de recourir à un siège régulier. Alors s'était engagée entre les Arabes révoltés et le corps expéditionnaire une lutte modeste par l'humble théâtre où elle se livrait.
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(grandiose par l'héroïsme que, de part et d'autre, on y déploya. Protégés par leurs faibles remparts et par des jardins enclos de murs ou coupés de canaux d'irrigation, les assiégés bravèrent pendant plus de six semaines les efforts de leurs ennemis. Nos troupes, de leur côté, supportèrent sans fléchir toutes les extrémités de la misère : les surprises incessantes de leurs adversaires, la privation de vivres, les pluies, le vent du désert, les craintes d'une insurrection générale, pour comble de maux, le choléra. Des renforts survinrent : ce fut d'abord le colonel de Barrai, qui arrivait de Sétif, puis le colonel Canrobert, qui arrivait d'Aumale : la petite armée atteignit ainsi le chiffre de six à sept mille hommes ; mais les combats et les maladies diminuaient chaque jour cet effectif. Il fallut détruire les murs des jardins, abattre les palmiers, combler les fossés, pratiquer une brèche dans les remparts, et cela sous le feu d'un ennemi animé du double fanatisme religieux et guerrier. Le 26 novembre, l'assaut fut donné : mais, l'enceinte prise, chaque maison se transforma en forteresse. Enfin, Bou-zian ayant été capturé et mis à mort, la résistance cessa, et nos soldats purents'établir en maîtres dans la malheureuse bourgade presque consumée (1) — Ce siège, qui coûta à notre armée environ mille hommes tués ou blessés et qui dura plus de quarante jours, mériterait d'être retracé en détails, si les proportions de notre récit ne l'interdisaient. Pour l'objet qui nous occupe, une chose surtout est digne de remarque. Dans cet héroïque et sanglant épisode de notre histoire militaire apparaissent, encore au début de leur carrière, des chefs inconnus jusque-là : c'est le général Herbillon, c'est le colonel Canrobert, qui commande les zouaves, c'est M. de Lourmel, lieutenant-colonel du 8" de ligne, c'est le commandant Bourbaki, chef de bataillon aux tirailleurs d Afrique. En même temps, sur d'autres points de l'Algérie, d'autresofficiers grandissent, se formant à l'administration ou à la guerre. A Oran commandait le général Pélissier dans la même province
(1) Rapport du général Herbillon sur le siètje de Zaatcha. {^Moniteur de 1S50, p. 29-31.) — J.e Si, '-/je de Zaatcha, par M. Cli. Bocher. [Revue des Deux Mondes, 1" avril 1851.)
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étalent, au 5' de ligne, le lieutenapt-colonel Bazainc, et au 12' léger, le lieutenant-colonel Vinoy; dans la province de Constantine, le colonel Marulaz commandait le 20' de ligne. Ne 8ont-ce pas là les noms que les guerres du second empire vont populariserï r^'pst-ce pas là \a jeune Afrique, ainsi qn on prit coutume de l'appeler par opposition aux vieux Africains, les Changarnier, les Lamoricière, les Bedeau, que la vie parlementaire avait absorbés?
C'est, disons-pous, parmi les soldats de celte jeune Afrique que Louis-Napoléon, en quête de dévouements nouveaux, chercha ses meilleurs soutiens.
Plusieurs raisons conspiraient pour que ses appels fussent entendus. Le naétier des armes serait trop beau si la passion de Tavancement ne le gâtait parfois, comme un vulgaire alliage altère Tor le plus pur. La rapide fortune de Lamoricière, l'élévation subite de Cavaignac,lp8 succès éclatants de Changarnier avaient créé une émulation qui, chez quelques-uns, allait jusqu à l'envie : de là une tendance à épouser le parti contiaire à celui (lue ces illustres soldats avaient embrassé. — En outre, si les princes 4 Orléaqs, en répandant sur larmée d'Afrique les faveurs et les témoignages d affection, s'étaient créé beaucoup de titres à la reconnaissance, ils avaient fait aussi, comme il arrive toujours, quelques mécontents, peut-être quelques ingrats. Ces officiers, laissés injustement à l'écart ou oublieux des bienfaits reçus, étaient tout prêts à se donner à un nouveau cheFdont ils pressentaient la fortune et dont ils espéraient les bonnes grâces. — Enfin les expéditions aventureuses de l'Afrique, les habitudes d'arbitraire qu'autorisait un régime encore mal défini avaient altéré dans certaines âmes, loyales pour tout le reste et vaillantes, le sentiment de la légalité, le respect du pouvoir civil et de ses attributions. Dans les entretiens du bivouac, on s'égayait volontiers du bouillant Lamoricière transformé en législateur ou de Gavaignac discutant en casuiste sur la llcpublique : on raillait Le Flô, Charras surtout, qui, disait-on, « tournait au fanatisme»; on ne dissimulait pas quelque dédain pour ce<^ rjcneraux-aiocnts : de là au déilain des inslilutions elles-mêmes, la distance était facile à franchir.
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On recueillait de loin l'écho des passions socialistes qui, en juin 1848, avaient Fait dans l'armée tant de nobles victimes. Le Parlement apparaissait, sinon comme complice du désordre, au moins comme impuissant à le prévenir. Ces sentiments un peu confus, moitié erreur, moitié vérité, hantaient ces âmes de soldats. Plusieurs, si on les avait un peu pressés, auraient avoué qu'un coup de main contre la constitution n'eût été considéré par eux que comme une brillante razzia.
Parmi ces militaires jeunes de grade et de renommée, il en est un qui semble avoir fixé plus que les autres l'attention du président de la République, c'est le général Saint-Arnaud.
Jacques Leroy de Saint-Arnaud était né à Paris le 20 août 1798. En 1815, âgé de dix-sept ans, il entra dans les gardes du corps. Puis sa carrière subit une longue interruption. Ses amis les plus zélés n'ont pas dissimulé que sa jeunesse fut orageuse. De lointains voyages et des fortunes très diverses développèrent en lui l'initiative, l'aplomb, la hardiesse, le savoir-faire : peut-être aussi cette vie d'aventures émoussat-elle cette délicatesse de l'âme qui repousse les entreprises équivoques avec autant de fermeté que les mauvaises. Après la révolution de Juillet, Saint-Arnaud reprit du service : à trente-quatre ans, il était encore sous-lieutenant. Ayant été détaché à la citadelle de Blaye en 1833, il y fut l'un des gardiens de la malheureuse duchesse de Berry. Cette mission ingrate fut le point de départ de sa fortune. A Blaye, en effet, il connut le général Bugeaud, qui aussitôt l'apprécia. En 1830, il partit pour l'Algérie. Sur ce nouveau théâtre, son courage prêta tout, son esprit vif, alerte, résolu, lui firent une place à part, et, le patronage de Bugeaud aidant, il s'éleva en moins de douze ans jusqu'au rang de général de brigade. Il venait d'être promu à ce grade, lorsque éclata la révolution de 1848. Il était alors un brillant officier, encore très alerte malgré ses quarante-neuf ans et dominant par son énergie morale les fréquentes défaillances de sa santé, d'un sang-froid imperturbable, tour à tour gai comme le plus insouciant des troupiers et prévoyant comme le plus sage des capitaines, confiant en lui-même jusqu'à la présomption, mais trop avisé pour le