II
riisroiiii; ok la seconde PKPiiBMQUE française.
rejet de l'urfV'nre : Hpmanrlp de rnige en arcus.ition du ministère. — Dispo ■ilioii» inrn ii;.iiilcii |i(iiir l,i HMni|iiillit('- pwl)li'|iiu : .-illitiide »é(litieu8e de la g.irile iiioliile. — Le 2!) j mvier : t"oriiii(lal)le appareil militaire déployé daiia ï'arig : cet appareil intimide les factieux : susceplibilité du président de lAs- •emblée : cxplicaliong de M. Barrot : irritation de l'extrême gauohe. — Vote d« la proposition Bateau.
Tout nouveau chef, dans une République, arrive d'ordinaire au pouvoir sous les auspices d'un parti; et ce parti, le succès une fois obtenu, est naturellement appelé à la direction des affaires. Telle n'était pas la condition de Louis Bonaparte. Son élection avait été le résultat d'un irrésistible mouvement populaire : or, le peuple donne des suffrages, non un personnel de gouvernement. Les ancien? serviteurs de l'Empire avaient été emportés par la mort ou s'étaient depuis longtemps donnés à la royauté constitutionnelle . quant aux amis particuliers du prince, ils étaient trop nouveaux et trop inconnus pour être pris au sérieux par l'opinion ou acceptés par l'Assemblée. Dans cette situation exceptionnelle, le président ne pouvait songera trouver dans ses conseillers des soutiens dévoués de sa personne ou des interprètes dociles de ses volontés. Ju>qu'à ce que le temps et ses propres efforts lui eussent créé un parti, toute son ambition devait se réduire à prendre pour ministres des personnages bien vus de 1 opinion, estimés du Parlement, point trop dédaigneux pour lui-même. Dans cet ordre d'idéemodeste et en harmonie avec une fortune naissante, la politi(jue diotail très nettement les choix à faire ou à éviler. S'adresser aux anciens conservateurs, c'était donner à lesprlt de réaction un gage prématuré. Solliciter le concours des chefs parlementaires, telsjque M. Thiers et M. Mole, c'était s'exposer à d'iiuiniliants refus et se soumettre, dans tous les cas, à une tutelle trop incommode. Gborcher les ministres en dehors de la représentation nationale était une témérité trop audacieuse encore. Faire appel aux républicains, c'était se coufierauxamis
LE -20 .fANVlER. S
du général Cavaignac. Toutes ces combinaisons écartées, un seu^ parti apparut qui ne s était ni compromis sous le gouvernement déchu, ni usé depuis le 24 février, c'était le parti de l'opposition dynastique. C'est ce parti que Louis Bonaparte, dès que .on élection fut certaine, résolut de grouper autour de lui.
M. Odilon Barrot fut appelé à la présidence du conseil, avec le titre et les fonctions de garde des sceaux. Cette désignation était heureuse et habile. M. Barrot était un de ces personnages qui n'excitent ni sympathies très vives ni haines très accentuées, et qui conviennent à merveille aux époques de ménagement et de transition. Son libéralisme, un peu vague et flottant, était celui de la bourgeoisie d'alors. La gravité de ses mœurs, sa probité Incontestée, son éloquence ample et superbe, sa notoriété déjà ancienne faisaient de lai un chef de cabinet qu'on pouvait présenter à la France et à l'Europe sans exciter la surprise ou le dédain. A la vérité, ses détracteurs, se souvenant du 24 février, se plaisaient à rappeler qu'il excellait à renverser les gouvernements qu'il aimait : mais le prince était résolu à ne pas garder assez longtemps son ministre pour lui laisser exercer cette dangereuse faculté. Quoiqu'il eût été toujours étranger et même hostile aux intrigues napoléoniennes, M. Barrot était lié aux Bonaparte par d'anciens liens. Il avait soutenu, comme avocat, les intérêts de plusieurs des membres de cette famille : Louis Bonaparte avait songé, après l'échauffourée de Strasbourg, à le prendre comme défenseur, et, en 1840, l'avait vu à Londres; en6n, depuis une année, l'ancien chef de la gauche dynastique avait entretenu quelques rapports avec le président par l'intermédiaire de M. de Persigny (1). Ces relations laissaient espérer que, malgré la profonde divergence des caractères et des desseins, il s'établirait entre le président et son principal conseiller une entente, au moins passagère, profitable à la paix du pays.
L'opposition dynastique qui fournit au ministère son chef lui fournit aussi ses collaborateurs les plus importants. — M. Drouyn de Lhuys, tour à tour secrétaire d'ambassade à
(i) Barrot, Mémoirej, t. III, p ^1 et suivantes
i, HISTOIRE DE LA SIXONDE RÉPDBLIQDE FRANÇAISE.
Madrid el directeur des affaires commerciales, plus tard deslitué par M. Gui/ot, reçut le portefeuille des relations extérieures. M. de Midleville, ancien vice-président de la Chambre des députés, ancien sous-secrétaire d'État dans le cabinet du I" mars, connu pour son opposition aux doctrinaires et activement mêlé, l'année précédente, à lacampagne des banquets, fut appelé au ministère de l'intérieur. Le général Rulhière devint ministre de la guerre. Les ministères de la marine, des finances, des travaux publics furent confiés à M. de Tracy, M. Hippolyte Passy, M. Léon Faucher, anciens membres de la g;uiche ou du tiers parti. — Sur cette liste, deux noms seuls se détachaient avec une signification différente : c'était, d'un côté, M. Bixio, ministre du commerce, notoirement attaché à l'opinion républicaine; c'était, de l'autre, le ministre de l'instruction publique, M. de Falloux, non moins attaché à l'opinion légitimiste. Au sein du gouvernement, ces deux personnages semblaient destinés à servir de trait d'union, le premier avec le parti démocratique, le second avec la droite de l'Assemblée. L'entrée de M. de Falloux au conseil avait, au surplus, un autre sens. Signalé au président par M. de Persigiiy, il devait être dans le cabinet l'organe des catholiques qui réclamaient la liberté d'enseignement. C'est pour hâter l'heure de cette réforme désirée que, cédant aux instances de M. de Motilnlembert, de M. Mole, du Père de Ravignan et surtout de l'abbé Dupanloup, il avait consenti à entrer dans un ministère ou son opinion n'avait pas d autre représentant que lui-même. Certains esprits, curieux des rapprochements, se plurent à remartjuer que le cabinet nouveau était, à part deux noms, celui que Louis-Philippe eut choisi le 24 février si la Hévolution ne l'eût gagné de vitesse. La ressemblance était pourtant plus apparente que n'-elle. Le premier ministère de Louis-Napoléon, (pioiquc pris dans lancien parti libéral, devait être un ministère, non de concession, mais de résistance et presque de combat. Les choix arrêtés pour les plus importantes (onctions publiques ne laissèrent aucun doute à cet égard. Le général Cliangarnier, connu pour léïK'ijjiipie réprcf^sioii du IG avril, lut nommé au commandement en chef de la garde nationale et des
LE 29 JANVIEH. 5
troupes de la première division militaire. Ce double commandement, réuni sur une même tête contrairement à la loi (1), attestait la volonté d'assurer, en cas d'émeute, l'unité d'action. Le maréchal Bugeaud fut appelé au commandement de l'armée des Alpes : Lyon était désigné pour le lieu de son quartier général; et cette armée semblait destinée moins à une guerre extérieure qu'à la répression des troubles du dedans. La Préfecture de police fut confiée à un colonel de gendarmerie, M. Rebillot. M. Baroche, qui avait, à l'Assemblée nationale, déployé un grand zèle pour la cause de l'ordre, fut investi des fonctions de procureur général à Paris. L'esprit de la nouvelle administration se révélait dans ces décrets.
Par son tempérament non moins que par la nature de son pouvoir, le président était, d'ailleurs, poussé à briser toutes les fictions constitutionnelles d'autrefois. Un incident vint bientôt révéler cette volonté à la fois audacieuse et timide, déroutant tout contrôle par ses avances ou ses reculs soudains. Soit dédain de leur chef, soit souvenirde la monarchie, les ministres avaient pris tout de suile l'habitude de délibérer entre eux et de recevoir directement les rapports; de plus, le prince ayant demandé à M. de Malleville de lui remettre les pièces des affaires de Boulogne et de Strasbourg, celui-ci avait répondu que ces dossiers, renfermés dans des dépôts publics et confiés à sa garde, ne pouvaient être consultés que sur place. Louis Bonaparte ne parut pas tout d'abord offensé de l'isolement où on le laissait et du refus qu'on opposait à ses réclamations. Mais tout à coup, le 27 décembre, sans que rien eût fait pressentir son intention, il écrivit au ministre de l'intérieur la lettre suivante, qui par son étrangeté mérite d'être conservée :
MoHSIEUn I,E MINISTRE,
J'ai demandé à M. le préfet de police s'il ne recevait pas quelquefois des rapports sur la diplomatie, il m'a répondu affirmativement, et il a ajouté qu'il
(1) L'article 67 de la loi de 1831 sur la garde nationale était ainsi conçu : " Au- • cun officier exerçant un emploi actif dans les armées de terre ou de mer ne « pourra être nommé ni officier ni commandant supérieur de la garde nationale « en service ordinaire. »
6 HlSTOir.E DE LA SECONDE RKPUBLIQUE FRANÇAISE.
von» a remi» hier les copies d'une dépêche sur l'Ilalie. Ce» dépêche», vous le comprendrez, doivent m'étre remise» directement, et je dois vous exprimer tout mon un'ninlcnlement du retard <jue vous mettez à me le» communi(juer.
Je vou» prie également de m'envoyer le» seize carton» que je vous ai demandés; je veux les avoir jeudi. Je n'entends pas non plu» que le ministre de l'intérieur veuille rédi|;er les articles qui me sont personnels. Cola ne se faisait pai sous Louis-l'hilippe, et cela ne doit pas être.
Depuis quelques jour» au»si, je n'ai pas de dépêches télégraphiques; en résumé, je m'aperçois que le» ministre» que j'ai nommé» veulent me traiter comme »i la fameuse constitution de Sieyès était en vigueur, mai» ie ne le »ourf ri rai pas.
Recevez, etc.
Louis-Napoléon Bonaparte.
Surpris autant qu'émus de ce langage, les ministres, liant leur sort à celui de leur collègue, donnèrent leur démission. Le prince ne mettait aucun amour-propre à reculer quand il s'était trop avancé. Il affecta 1 étonnement, se défendit de toute intention blessante, protesta de sa déférence pour ses conseillers, offrit même, dit-on, de faire des excuses à M. de Malleville. A la suite de ces explications, les démissions furent retirées. M. de Malleville seul persista dans sa résolution et fut suivi dans sa retraite par M. Bixio (1). Deux membres nouveaux entrèrent dans le cabinet : un jeune représentant, peu connu encore, mais du talent le plus sérieux et du caractère le plus honorable, M. Buffet, reçut le portefeuille du commerce; M. Lacrosse, vice-président de l'Assemblée, remplaça aux travaux publics M. Léon Faucher. Quant à M. Léon Faucher, il passa à l'intérieur et prit la succession de M. de Malleville. Cette dernière nomination était peu judicieuse. Économiste distingué, personnage d'une intelligence élevée et d'un caractère aussi courageux que loyal, M. Léon Faucher gâtait ces précieuses qualités par l'àpreté de ses formes. Il était de ceux qui se plaisent à aggraver par les provocations du langage les rigueurs nécessaires de la politique. Cette disposition d'esprit, qui aurait pu demeurer inaperçue chez un ministre des travaux publics, était chez un ministre de l'intérieur pleine de dangers. M. Léon Faucher le sentait lui-même, et il fallut les
(1) OdiloD Bahrot, Mémoires, t III, p. 52, 5:î, VOS el 499
LE ?9 JANTIKR.
instances pressantes de ses collègues pour lui faire accepter le pesant fardeau.
Le nouveau ministère avait une rude tâclie à remj)Iir. Il devait tout à la fois lutter contre le mauvais vouloir de l'Assemblée et combattre l'audace renaissante des factions anarchiques.
Dès le 26 octobre, M. MoIé , en demandant que l'élection présidentielle fût reportée jusqu'après le vote des lois organiques, avait signalé la rivalité qui ne manquerait pas de surgit entre l'Assemblée constituante jalouse de conserver son autorité sans limites et le président non moins jaloux d'user de ses prérogatives. C'est pour prévenir cet inévitable conflit qu'il proposait de compléter tout d'abord l'œuvre constitutionnelle afin que la représentation nationale pût disparaître de la scène politique le jour même où le nouveau cheF de l'État y entrerait (1). Cette motion ne fut pas accueillie. L'Assemblée se refusa à reculer l'élection présidentielle; elle se contenta, pour affirmer sa durée, de mettre à son ordre du jour les lois organiques, dont le nombre fut un peu plus tard fixé à dix. Mais l'événement se chargea de justifier la prévoyance de M. Mole.
Le scrutin du 10 décembre n'était pas encore dépouillé, et déjà l'Assemblée portait envie à ce pouvoir parallèle au sien et issu, comme le sien, du suffrage populaire. Elle s'était plu à considérer qu'elle était la seule autorité légale et que toute puissance émanait d'elle, en sorte que l'idée d'un partage d'attributions lui paraissait un attentat à sa propre souveraineté. Ce qui augmentait son irritation, c'est qu'elle sentait à nerveille que ce pouvoir nouveau serait appelé à lui survivre
(1) Moniteur ie 1848- p, 298fi,
g MISTOinK DE LA SErONDR l\t:rV J\Ll<)V E FnANCAISK.
et, sans doute, ii l'averllr de sa dernière heure : or les corps politinues pas plus que les hommes n'aiment à mourir, et iU ne pardonnent guère à ceux qui hâtent ou annoncent leur fin. — A ces causes générales d'antagonisme s'ajoutait pour beaucoup de représentants le regret d'avoir donné à l'institution de la présidence une origine qui la rendait compromettante pour la République. Ils se rappelaient, non sans anxiété, les graves paroles prononcées naguère par M. Grévy et M. de Parieu : ils se les rappelaient avec d'autant plus d'inquiétude que Télu du peuple n était pas, comme ils l'auraient souhaité, l'intègre Cavaignac, mais Louis Bonaparte. — Les esprits les plus avisés et les plus sagaces n'étaient pas eux-mêmes sans appréhension sur cette naissante hostilité de la représentation nationale contre le pouvoir exécutif. Ce qui aggravait leurs craintes, c'est qu'entre les deux puissances rivales, il n y avait place pour aucun arbitrage ni pour aucune médiation. Le président pouvait inviter l'Assemblée à se séparer, niais non la dissoudre : l'Assemblée, de son côté, ne pouvait destituer m 6usj)endrele président. Aucun expédient légal ne s'offrait pour prévenir ou pour apaiser le conflit.
C'est sous ces fâcheux auspices que M. Odilon Barrot et ses collègues se présentèrent au Palais-Bourbon, ils furent stupéfaits du changemont qui, en quelques jours, s'était opéré dans une portion de la représentation nationale. Cette Assemblée, jusque-là sujette sans doute à l'erreur, mais patriotique, digne, désintéressée, était tout à coup devenue nerveuse, susceptible, déliante, mécontente d elle-même et des autres. Elle sentait la nécessité de sa fin prochaine et ne pouvait se résoudre à mourir : dans son dépit, elle se révoltait contre les institutions qu elle avait créées, comme une mère qui, après avoir mis au monde un fils, s'irriterait à la pensée que ce fils lui succédera.
Chaque mesure prise par le gouvernement, chaque projet de loi déposé par lui, cha(iue incident de la |)oIitique courante fournit à cet esprit d'hosLihlé loccasion de se révéler. La Montnqne prenait 1 initiative de l'allaijue : elle trouvait des alliés d.Mis une partie de la gauche; et le ministère, groupant
autour de lui la droite et les plus modérés d'entre les républicains, ne réunissait le plus souvent qu'une majorité précaire et contestée.
Ces luttes, tantôt simples escarmouches, tantôt véritables combats, se renouvelaient presque chaque jour. — Le 26 décembre, M. Ledru-Rollin interpellait le ministère sur le double commandement conféré, contrairement à la loi, au général Changarnier. — Le surlendemain, l'Assemblée, jalouse de dépasser le gouvernement en popularité, votait par 403 voix contre 360, malgré l'opposition du ministre des finances et malgré la pénurie du trésor, une loi qui, à partir du 1" janvier 1849, abaissait l'impôt du sel de 30 francs à 10 francs par 1 00 kilogrammes. — Le 30 décembre, M. Théodore Bac rappelait certaines promesses d'amnistie que le président avait formulées avant son élection, et, au nom de ses collègues de l'extrême gauche, demandait au cabinet s'il entendait faire honneur aux engagements du chef de l'État ou s'il lui convenait de les laisser protester. — Le 4 janvier, un incident plus grave souleva un véritable orage. M. de Falloux venait de retirer un projet de loi sur l'instruction primaire présenté par un de ses prédécesseurs, M. Carnut : en même temps, afin de bien marquer sa solIici~ tude pour ces sortes de questions, il avait institué au ministère deux commissions, l'une pour préparer un projet de loi sur l'enseignement primaire, l'autre pour en préparer un sur l'enseignement secondaire. Ces deux commissions, créées dans l'esprit le plus large et composées d hommes empruntés à tous les partis, semblaient défier toute critique. Telle était la susceptibilité des représentants qu'ils considérèrent comme une injure le retrait du projet Garnot. M. Odilon Barrot fut obligé de monter à la tribune pour revendiquer la prérojjative ministérielle. Sa grave parole rétablit un peu de calme. Mais M. de Falloux ayant demandé, non sans ironie, si l'Assemblée comptait sérieusement faire elle-même la loi sur l'enseignement, cette allusion à une fin prochaine excita un nouveau tumulte. L ordre dn jour, h la vérité, fut voté par 442 voix contre 302 : toutefois l'Assemblée, d'autant plus empressée à affirmer sa durée que cette durée était plus contestée, nomma le lendemain
10 HISTOinF, DE LA SECONDE REPUnLiQUE FRANÇAISE.
une commission parlementaire indépendante des commissions ministérielles.
Dans de pareiltes dispositions, tout contribuait à envenimer les défiances. Le prince Jérôme Bonaparte, ancien roi de Westplialie, avait été nommé {;oiiverneur des Invalides, et, le jour de son installation, quelques cris de : Vive l'Empereur! étaient sortis de la bouche de ces vieux soldats : aussitôt le représentant Froussart monta à la tribune pour se plaindre que ces cris séditieux n'aient pas été aussitôt réprimés. — L'Assemblée reprenait pour son compte, en vertu de son droit d initiative, chacun des projets présentés par les précédents ministères et retirés par les ministres nouveaux. — Aucun moyen de lutte n'était négligé. Un instant, la gauche conçut même l'espoir de séparer le président de la République de ses ministres et d'en faire un instrument docile entre ses mains. On ne peut guère attribuer à un autre calcul le langage de M. Dupont de Bussac qui, revenant sur l'incident des dossiers de Boulogne, reprocha à M. de Malleville et à ses collègues d'avoir refusé à Louis Bonaparte la communication qu'il demandait. Plus net et plus précis, M. Jules Favre ne se contenta pas de ces ouvertures indirectes : il invita le gouvernement à se séparer des hommes « qui ne songeaient qu'à jeter la déconsidération sur le peuple « et à s'appuyer sur la France républicaine, démocratique, «honnête (1) ». Ces avances n'ayant pas été accueillies à l'Elysée, les attaques se généralisèrent, s'étendant à la fois au prince et à ses conseillers.
Témoin attristé de ces divisions qui discréditaient la République sous prétexte de la servir, M. Odilon Barrot s'efforçait de rappeler les représentants au soin de leur dignité. « Que « faisons-nous, disait-il le 8 janvier, que faisons-nous depuis « quelque temps dans cette enceinte? La France a peut-être le a droit de nous demander un compte sérieux de la manière tt dont nous employons le mandat qu'elle nous a confié et le «temps qui nous reste... {Vive approbation.) Or, depuis que tt nous sommes aux affaires, pas un jour ne s'est passé sans que
(i) Moniteur Je 1849 p 68
« nous ayons été appelés à cette tribune sur des interpellations, « sur (les incidents, sur des anecdotes qui étaient également « indignes de vous et de nous... [C'est vrai.) Je dis ces choses, « ajoutait avec gravité le président du conseil, je dis ces choses K parce que le dernier des malheurs, ce serait que cette grande u Assemblée, après de si grands services, perdît quelque chose « de la reconnaissance que le pays a pour elle. » Ce langage* patriotique entraînait une adhésion assez générale, mais sans déterminer un durable retour de conduite.
Le conflit, ainsi élevé, ne pouvait finir qu'avec la dissolution de l'Assemblée. Cette dissolution, le gouvernement n'avait pas le droit de la provoquer. Heureusement le pays lui vint en aide. Le suffrage universel aime qu'on se présente de bonne grâce devant lui. Plus les représentants s'évertuaient à affirmer leur importance, plus l'intérêt se détachait d'eux : plus ils répugnaient à mourir, plus la nation leur répétait qu'ils touchaient à leur dernière heure. Dès la fin de décembre, une opinion se fit jour qui se résumait ainsi : « L'Assemblée, en votant la Constitution, a épuisé son mandat, il faut qu'elle disparaisse. « Cette opinion, se propageant par les articles de la presse, se vulgarisant par les bons mots des salons ou de la rue, se traduisant par des pétitions, acquit presque aussitôt une force irrésistible. Beaucoup de députés sentaient euxmêmes, sans oser l'exprimer, qu'ils ne pourraient combattre le courant. On en était là quand un représentant de la droite, M. Râteau, se chargea de dire tout haut ce que bon nombre de ses collègues commençaient à penser tout bas. Il déposa sur le bureau une proposition fixant au 4 mars les élections prochaines et au 19 du même mois la réunion de la nouvelle Assemblée,
La proposition fut accueillie par des murmures. Renvoyée au comité de législation et au comité de la justice, elle souleva les objections les plus vives. Dans le comité de la justice, les voix se partagèrent : le comité de législation par 19 voix contre 18 conclut contre la prise en considération. M. Grévy, nommé rapporteur, était hostile au projet. Le 10 janvier, au mili.:!U du silence universel, il monta à la tribune pour y lire
12 HISTOinF, OF. LA SKGONDE RÉP U ftl.l QUE FRANÇAISE.
son travail. — L'article 115 de la Constitution, dit-il, impose à l'Assemblée le devoir de Caire les lois organiques : elle manquerait à sa mission si elle se séparait avant de les avoir votées . non seulement elle manquerait à sa mission, mais elle violerait elle-même la Constitution sortie de ses mains. C'est en vain, ajoutait le rapporteur, qu'on invoquerait le vœu du pays, l'élection du 10 décembre, la prétendue hostilité entre le Palais-Bourbon et TÉlysée. Ce sont là autant de prétextes imaginés par les ennemis de la liberté. La représentation nationale ne doit pas se laisser troubler par ces clameurs : elle doit poursuivre courageusement sa tache jusqu'à ce que cette tâche soit achevée. — Ainsi parla M. Grévy dans un rapport concis, substantiel, un peu provocant : et ce langage trouva dans l'auditoire de nombreux et chauds approbateurs.
Les Assemblées ont beau affecter le dédain pour les bruits du dehors, elles finissent toujours par y prêter l'oreille. En dépit de l'accueil fait au rapport de M. Grévy, on s'habituait peu à peu à l'idée d'une séparation prochaine. La proposition Râteau fut suivie de plusieurs propositions analogues. L'une d'elles était signée de MM. Pagnerre, Bixio, Barthélemy-Saint- Hilaire, c'est-à-dire de députés notoirement acquis à l'opinion républicaine. Ce qu'on reprochait à M. Râteau, c'était surtout d'assigner un terme fixe au mandat de la représentation nationale et de lui signifier une sorte de mise en demeure peu compatible avec sa dignité. Mais beaucoup d'esprits, même parmi les plus rebelles, n'étaient pas éloignés d'accepter une transaction qui sauvegarderait les susceptibilités parlementaires. C'est dans ces conditions plus favorables que le débat public s'ouvrit.
Il fut réservé à M. de Montalembert de dissiper toutes les éqnivo(pics. Dans un langage spirituel, sensé, souvent agressif, il établit la nécessite d'une dissolution prochaine : « Nous « sommes ici, dit-il, en présence de trois fractions; la première « est une minorité qui veut à tout prix s'en aWev [inierrupiion à « l'extrême (jtniche) parce qu'elle se croit sùrc de revenir. « [I II tari lé.)
«Une seconde fraction, qui est également en minorité, ne
« veut à aucun prix s'en aller, parce qu'elle est à peu près sûre « de ne pas revenir. {Hilarité.)
(i Entre ces deux fractions, j'en distinfjue une troisième qui ti n'a pas de parti pris sur cette question, qui n'est pas la maiijorité, mais qui la fera, qui ne demande pas mieux que « d'être persuadée, que d'être éclairée, en un mot, qui ne u veut se prononcer qu'à bon escient... C'est à cette troisième Il fraction que je m'adresse aujourd'hui.
tt Toute la question est ici, continuait M. de Monta-
u lembert : il s'est manifesté, depuis le 10 décembre, un nou- (i veau courant d'opinions. Ètes-vous complètement d'accoid « avec ce nouveau courant? — Je ne le crois pas. [Rumeurs et «■ dénégations .)
« Le pays, depuis le 24 février, a eu la fièvre... {Oh! ...
Il oh!) Oui, et comme tous les fiévreux, il s'est retourné sur «son lit... {E.vclamations.) l\ a parcouru successivement une « série de remèdes, et il est arrivé aujourd'hui à regarder une « nouvelle Assemblée comme un remède.
Il A-t-il tort ou raison? Je n'en sais rien, pour ma part; mais « ce que je sais, c'est que le malade est le maître de ses médeit cins et qu'il a le choix de ses remèdes. [Mouvement.) Il ne « s'agit pas de savoir si ce désir est chez lui une justice; si le a malade est juste ou s'il est ingrat. Eh! mon Dieu, il est tout- « puissant; vous 1 avez créé tel {bruit à gduche); sa toute- « puissance, vous l'avez proclamée et sanctionnée; vous n'avez « plus le droit de la contester. [Bruit à gauche.)
a Ce n'est pas sa volonté, direz-vous, c'est un caprice. Mais Il à qui est-il donné de distinguer entre le caprice et la volonté u du peuple souverain?... Oui, Messieurs, vous avez déchaîné « le géant et, de plus, vous l'avez armé du suffrage universel. Il Eh bien! je crois qu'il vous dit par des organes très licites, « par les conseils électifs, par les pétitions, par les démonstrau tions de toute sorte; il vous dit qu'il désire un changement; M il vous le dit à demi-mot encore; ne l'obligez pas à le dire « plus haut ! »
Comme pour adoucir cet excès de franchise, Montalembert terminait par un rapprochement bien propre à toucher :
1) Savez-vous, disait-il, quel a été le plus beau jour dans la o vie politique du {général Ca\ ai^^nac?... C'est le jour où, après « avoir géré fidèlement le mandat que vous lui aviez confié, il a l'a déposé lovalement, noblement à cette tribune, au milieu « des applaudissements, non pas de ses amis, ce qui n'est rien, u mais de tous ses adversaires... Eh bien! vous aussi, ajoutez a à tous VOS services le plus grand et le plus signalé de tous, et • sachez conquérir la gloire la plus précieuse qu'il soit peut-êtrett donné de posséder ici-bas, celle desavoir abdiquera propos. »
Après ce discours, le ministère eût pu se dispenser d'intervenir. Cependant M. Barrot ne pensa pas qu'il lût de sa dignité de garder le silence. En quelques paroles très mesurées et néan moins interrompues par les clameurs de la Montagne, il sollicita respectueusement l'Assemblée de fixer un terme à ses travaux.
Le scrutin fut ensuite ouvert. La plus grande incertitude régnait sur le résultat. 400 voix contre 396 se prononcèrent contre les conclusions de M. Grévy, Cette majorité était bien faible : le vote entraînait, d'ailleurs, non l'adoption, mais la simple prise en considération du projet. Tel quel, ce succès était le gage presque assuré d'un succès plus complet; car il était certain que, sous la pression du dehors, les dispositions de la représentation nationale ne feraient que s'affirmer davantage. Le gouvernement, désormais, pouvait entrevoir le jour où il se trouverait en face d'un Parlement nouveau, plus maniable, plus conforme à ses vues. C'était pour lui un avantage signalé : pour tout dire, c'en était un aussi pour l'Assemblée elle-même qui, en se perpétuant, risquait de détruire son prestige sans rien ajouter à ses services.
L'hostilité que le pouvoir remontrait au Palais-Dourbon, il la rencontrait également, mais sous une forme plus ùpre et plus ardente, au sein du parti démagogique.
Ce parti, très abattu après l'insurrection de Juin, avait peu à peu repris courage. Au mois de novembre, avait été formée, sous le titre de Solidarité républicaine, une vaste association dont l'objet immédiat était de soutenir la candidature présidentielle de Ledru-Roilin, et dont le but général était la défense de la république sociale. Le candidat ayant écboué, la société songea, non à se dissoudre, mais à s'organiser plus fortement. Un comité central de soixante-quatre membres fut créé : il avait pour président Martin Bernard, pour secrétaire général Delescluze, et comptait dans son sein les représentants les plus actifs de la Montagne : Ledru-Rollin, Gambon, Deville, Félix Pyat. Ce conseil central se mit en devoir d'instituer des comités de départements; ces comités de départements devaient se relier eux-mêmes à des comités d'arrondissements, et ceux-ci à des comités de communes, en sorte que l'association couvrît d'un vaste réseau la France entière. Une cotisation annuelle fut établie pour subvenir aux frais de propagande. — Ces efforts ne furent pas infructueux. Au mois de janvier, quatre-vingt-huit comités fonctionnaient. L'association ne dissimulait point ses vues : elle était établie pour le combat : « La bataille peut se présenter demain, écrivait Delescluze, « dès le 26 décembre, à l'un de ses correspondants de Lot-et- « Garonne; la Solidarité doit organiser dès à présent le gou- « vernement révolutionnaire. » Ce que serait le gouvernement révolutionnaire, l'ancien commissaire de la République dans le département du Nord l'expliquait sans détour : « Nous pro- « mulguerons, disait-il, la Déclaration des droits et la consti- « tution de 1793 légèrement modifiée. Provisoirement, nous ce aurons une dictature révolutionnaire, résumée dans un " Comité de salut public et s'appuyant sur un conseil consul- » tatif composé d'un délégué par département. Les listes de « la Solidarité compléteraient l'organisation politique, et dix « décrets suffiraient pour donner à la Révolution toute la « force dont elle aurait besoin. » Jusque-là, les républicains de l'école socialiste à la manière de Pierre Leroux ou de Louis Blanc avaient tenu quelque peu en suspicion les républicains de l'école jacobine groupés autour de Ledru-Rollin. Delescluze
'th IHSTOIRE DE LA SETONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
s'efforce de ramener Tunlté dans le parti. Il affirm« à plusieurs reprises « qu'il ne faut pas se défier de Ledru; que, s il « n'est pas liorarne de détails, il est à la hauteur des circon- • stances; qu'on peut le choisir pour chef; qu'il est révolutiono naire et dévoué autant que personne » . L'élection de Louis Bonaparte ne paraissait pas un obstacle aux desseins que 1 on méditait; cette élection avait même, pensait-on, le double avantage d'écarter Cavaignac de la scène politique et de lui substituer un personnage dont on jugeait la popularité peu durable. C'est ce qu'écrivait, à la fin de décembre, le président de la Solidarité, Martin Bernard, et, faisant allusion au ministère de M. Barrot, il ajoutait : « Si nous avons reculé jusqu au « 22 février, c'est pour revenir à un 24 février plus comtt plet (1). » — La Solidarité répull licaine n'était pas la seule force agissante du parti démagogique. Les clubs, échappant aux entraves que le décret du 28 juillet leur im|)0sait. avaient repris leurs anciennes violences. Presque chaque soir, le Club Roisin^ le Club de la Reine Blanche, le Salon de Mars, le Club Valentino retentissaient de déclamations socialistes ou communistes; et, si l'aflluence était beaucoup moindre qu'autrefois, les dispositions n'étaient guère moins inquiétantes. — En outre, les rapports de police signalaient quelque agitation dans ie quartier des Écoles : au Collège de France notamment, le cours d'un des professeurs, M. Lerminier, avait donné lieu aux plus regrettables manifestations. — Ajoutez à cela que des agents de trouble se glissaient dans les casernes, y faisaient circuler des journaux, mettaient les soldats en défiance contre leurs chefs. Ces excitations étaient peu écoutées des troupes régulières, mais elles avaient plus de succès auprès de la garde mobile : sous le contact de la population civile et dans la monotonie un peu oisive de la vie de gainison, l'esprit de cette jeune trou j)e tendait à se pervertir : l'entraincinent, plutôt que la disciplineoule devoir, l'avait rangée en juin dans le parti de l'ordre ; et l'on pouvait craindre qu'à six mois d'intervalle un onirainement contraire la jetât dans la faction opposée.
[i'i llaule roiir de Versailles : pnuès des uciusts du 13 juin 1S49 : acte d'.iocutaliun et pièce» laisie». {^Gazitte des Tribunaux, l't ectuLre 1S49.)
Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, n'était pas homme à se dissimuler le péril : volontiers il l'eût exagéré pour se donner l'âpre plaisir de le combattre et de le braver : il recherchait la responsabilité comme d'autres la fuient, et l'acrimonie de son humeur n'avait d'égal que son intrépide courage. — Ayant été informé des agissements de la Solidarité républicaine, il envoya, dès le 10 janvier, une circulaii-e aux préfets pour les inviter à surveiller cette association et à la poursuivre, soit comme société secrète, soit pour contravention à la loi qui proscrivait les affiliations de clubs à clubs (1). — Dès qu'il connut l'esprit douteux de la garde mobile, il n'hésita pas à prendre les mesures que la situation commandait. L'occasion était favorable : ces bataillons avaient été créés, le 25 février 1848, pour une seule année, et cette année allait expirer : la présence d'une forte garnison à Paris ne justifiait plus l'existence de corps exceptionnels; en outre, les nécessités financières ne permettaient pas de conserver une troupe qui, par sa haute paye et ses divers avantages, pesait d'un poids très lourd sur le Trésor. Se fondant sur toutes ces considérations, M. Léon Faucher promulgua, le 24 janvier, un arrêté qui, sans licencier encore la garde mobile, réduisait les bataillons de vingt-cinq à douze : les officiers et les sousofficiers non compris dans la nouvelle organisation étaient rendus à la vie civile s'ils étaient libres de toute obligation militaire; dans le cas contraire, ils devaient rentrer au régiment dont ils avaient fait autrefois partie et y reprendre le grade qu'ils y avaient occupé : un mois de solde était accordé aux uns et aux autres à titre de gratification : il était enfiri expressément stipulé que les douze bal.'iillons conservés pourraient être employés, non seulement à Paris, mais sur un point quelconque du territoire français ou de l'Algérie. — Dans le même temps, le général Ghangarnier passait en revue les régiments et visitait les cp.sernes afin de déjouer ou de combattre la propagande exercée dans l'armée régulière, — Non content de ces actes de vigilance, le ministère prescrivait les précau-
(1) Voir Moniteur de 1849, p 273.
IS HISTOIUF- DK LA SECONDE IIÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
lions nécessaires pour prévenir tout désordre dans le quartier des écoles et aux cours du Collège de France. — Enfin à ces mesures M. Léon Faucher ajoutait une mesure plus radicale : jaloux de mettre un terme définitif aux provocations qui partaient chaque jour des réunions publiques, il monta, le 26 janvier, à la tribune et y lut un projet de décret sur les clubs : le premier article était ainsi conçu : Les clubs sont interdits.
Loin d'être intimidé par cette énergie, le parti démagogique résolut de hâter le retour offensif qu'il méditait. Les journaux renouvelèrent leurs accusations en les aggravant. Plus violent encore que d'habitude, Proudi)on, dans le journal le Peuple, rejetait toutes les distinctions auxquelles la gauche s'était complu jus(jue-là; il enveloj)j)ait dans la même flétrissure le président et ses ministres, et demandait la déchéance de Louis Bonaparte (1). Ce qui imprimait aux attaques plus de hardiesse, c'est qu'on comptait sur l'adhésion d'une partie de l'Assemblée.
Cet espoir ne fut pas trompé. Les représentants, en votant la prise en considération de la proposition Râteau, avaient cédé au vœu du dehors plutôt qu'ils n'avaient désarmé vis-àvis du cabinet. Lorsque M. Léon Faucher présenta son nouveau projet de décret, l'hostilité, contenue depuis quelques jours, se réveilla tout entière. La Montagne affecta une extrême indignation : une portion de la gauche, blessée des allures du ministre, voyant, d'ailleurs, dans la fermeture immédiate des clubs, un démenti aux solennelles promesses du 24 février, s'associa, quoique d'une façon moins bruyante, à ce mécontentement. Le cabinet avait demandé l'urgence. ^L Sénard fut nommé rapporteur. Ce choix était habile, car il tombait sur un représentant d'opinion modérée : à un autre point de vue, il n'était pas moins adroit; car M. Sénard, comme ministre de l'intérieur, avait présenté le décret du 28 juillet qui réglementait les clubs; or, il était disposé moins que personne à considérer son œuvre comme insuffisante et à en solliciter la réforination. L'événement justifia cette prévision. Le
(1) Le Peuple, numéro* de» 20 cl 27 janN-ier 1849.
lendemain 27 janvier, M. Sénard vint lire son rapport. Ce travail, très mesuré dans ses termes, ne soulevait pas les questions de principe, ne faisait pas appel aux passions, ne s'évertuait point à établir que la Constitution fût violée : on se contentait d'observer que la léjjislation existante n'était pas convaincue d'inefficacité ; que les clubs n'avaient pas crû en audace, mais diminué, au contraire, en importance; que leur nombre s'était abaissé de trente-sept à onze; que, dans tous les cas, si le décret du 28 juillet ne répondait plus aux exigences de la sécurité publique, le péril n'était pas si grand qu'il fallût renoncer aux formes ordinaires des délibérations : finalement, M. Sénard concluait au rejet de l'urgence. Ces conclusions furent adoptées par 418 voix contre 342, La gauche salua par des applaudissements enthousiastes la proclamation du scrutin. Puis Ledru-Rollin, voulant prendre acte de la victoire, monta à la tribune et déposa une demande de mise en accusation du ministère.
Se sentant un point d'appui dans l'Assemblée, les factieux n'hésitèrent plus. La Révolution démocratique et sociale, le Peuple, la Réforme, le Travail affranchi, en un mot tous les journaux de la Montagne s'écrièrent que la Constitution était violée. A l'heure même où était rejetée la demande d'urgence sur la loi des clubs, de nombreuses colonnes d'étudiants, venant du Collège de France, se portaient vers le Palais- Bourbon pour y déposer une pétition contre la réouverture du cours de M. Lerminier : quelques représentants allèrent au-devant des jeunes gens et leur persuadèrent de renoncer à leur projet : le rassemblement s'étant dirigé alors vers la rue de Beaune pour y déposer au bureau de la Démocratie pacifique une copie de la protestation, une rixe, non sans graviié, s'engagea entre la police et les manifestants. En même temps, apparaissaient sur le pavé de Paris d'anciens combattants de Juin, récemment graciés et revenus de Brest ou du Havre. Mais c'est sur la garde mobile que le parti du desordre fondait ses meilleures espérances.
Les soldats avai.-nt accepté tout d'abord, sans trop murmurer, l'arrêté du ministre de l'intérieur : il n'en avait pas été
•JH) HISTOIRE DK TA SECONDE PÉPUPLIQf'E FRANÇAISE.
de même des officiers et sous-officiers qui s'étaient accoutumés à leur position et s'étaient flattés de l'esjjoir qu'elle serait définitive. Ceux d'entre eux qui étaient rendus à la vie civile n'échanj^eaient pas sans re(;rcts l'insouciance de la vie militaire contre les peines et les tracas du travail journalier; ceux qui devaient rentrer dans leur ré.'jiinent étaient très mortifiés de n'y revenir qu'avec leur ancien grade. Attentifs à observer ces dispositions, les meneurs les entourent, exploitent leur mécontentement et parviennent à soulever contre la mesure ministérielle même les simples gardes qui, d'abord, avaient manifesté peu d'émotion. Déjà le commandant Aladenize, cbefdu G' bataillon, accompagné de plusieurs officiers, avait protesté auprès du général Changarnier contre l'arrêté du 24 janvier, et, à la suite de ses récriminations violenfes, avait été arrêté et conduit à l'Abbaye. Le dimancbe 28 janvier, dans l'aprèsmidi, sous l'empire d'une surexcitation de plus en plus vive, 150 gardes mobiles environ se rendent à l'Elysée pour y obtenir une audience du président : n'ayant pu voir le prince, ils se dirigent vers l'état-major et essayent de forcer le guichet de l'Échelle : rentrés à leur caserne, rue Saint-Thomas du Louvre, quelques-uns des plus mutins proposent d'enlever le drapeau du bataillon et de se porter sur la prison de l'Abbaye. Ce projet est repoussé : mais vers le soir, un certain nombre de ces jeunes militaires se font acclamer dans une réunion démagogique, y livrent leurs cartouches, déclarent qu'ils sont prêts à descendre dans la rue. On apprend enfin que le bataillon caserne au fort de la Briche vient de se mettre en révolte ouverte contre la discipline.
A ces nouvelles, le gouvernement jugea qu'il était temps d'agir. Y avait-il une émeute pré{)arée et un péril imminent? Uien, sans doute, n'autorisait à Taffirmer Mais il régnait des dispositions hostiles (jiii pouvaient, d'un moment à l'autre, se traduire par un souIù\ ement. Fallait-il attendre que 1 insurrection lût armée? Que la ganle mobile fût tout à fait égarée? Qu'une répression sanglante lût nécessaire? Le prince et ses conseillers ne le pensèrent pas : ils résolurent d intimider la démagogie a (in de u avoir pas ù la vaincre.
Pendant la nuit du 28 au 29 janvier, toutes les mesures furent prises. Tout d abord, pour démentir les bruits de désunion que la gauche ne cessait de faire courir, une note fut envoyée au Moniteur qui a'firmait « que le cabinet pouvait « compter sur l'appui ferme et persévérant du président de la « République » . Puis des ordres furent envoyés dans les casernes pour mettre sur pied les troupes, si nombreuses alors, delà garnison de Paris. L exécution de ces ordres était confiée au général Changarnier, et nul n'était plus actif ni plus prévoyant. Dès l'aube, l'esplanade des Invalides, le quai d'Orsay, la place de Bourgogne, en un mot, tous les abords de l'Assemblée se couvrent de soldats. En outre, plusieurs régiments prennent position dans les Champs-Elysées ou sur la place de la Concorde et s'échelonnent jusqu'à la Madeleine. Deux bataillons gardent le palais de l'Elysée. Des détachements de la garde nationale empruntés aux légions les plus fidèles occupent le jardin des Tuileries et l'entrée de la rue du Bac. Toutes les troupes régulières, infanterie, artillerie, cavalerie, sont en tenue de campagne comme en un jour de combat. En même temps, des mandats sont lancés par la préfecture de police contre les meneurs des réunions démocratiques. Un ordre dn jour rappelle la garde mobile au respect de la discipline. Enfin, une proclamation du ministre de l'intérieur convie au calme la population de Paris.
Cet imposant appareil déconcerta les perturbateurs. Dans la matinée, quelques rassemblements, divisés en escouades et parmi lesquels on remarquait une certaine discipline, se formèrent sur les boulevards : mais, arrivés à la hauteur de la Madeleine, ils se heurtèrent contre la masse des troupes et se dispersèrent sans résistance. Plus tard, vingt-sept arrestations furent opérées dans le local de la Solidarité républicaine. Cependant, dans certains quartiers du centre, ce déploiement de troupes avait accrédité des bruits de coup d'État et provoqué des murmures. A la sixième mairie surtout, le colonel Forestier, qui commandait la légion de l'arrondissement, faisait offrir avec éclat son concours à l'Assemblée comme si elle eût été menacée, lui proposait de lui ouvrir un asile et un lieu
i2 HISTOIRE DE LA SECONDE RF.PUBLIQIE FRANÇAISE.
de réunion au Conservatoire des arts et métiers, propageait les fausses rumeurs au lieu de les démentir : le gouvernement, décidé à ne reculer devant aucune responsabilité, fit arrêter le colonel : l'instruction judiciaire établit plus tard qu'il n'était coupable que d'excès de zèle et de crédulité : mais, à cette heure, il importait surtout que la sédition ne trouvât pas de chefs. Dans l'après-midi, le président de la République, sortant de rÉlysée, passa devant le front des troupes et de la garde nationale qui l'accueillirent par les cris de : Vive Napoléon! mêlés, aux cris de : Vive la République! Dans la soirée, les forts occupés jusque-là par la garde mobile furent repris par les troupes de l'armée régulière, et cet acte d'énergie acheva l'œuvre commencée le matin.
L'ordre était consolidé : il l'était avant que les meneurs fussent parvenus à le troubler gravement : il semblait même tellement assuré que le pouvoir, désormais libre d'inquiétude, n'eut plus d'autres soucis que de modérer ses succès, de tempérer l'ardeur de ses amis et surtout de calmer les susceptibilités de la représentation nationale.
Ce n'était pas, en effet, sans une extrême surprise que le président de l'Assemblée, M. Marrast, qui demeurait au Palais-Bourbon, avait vu, le matin, le palais entouré de troupes : de quelque côté que son regard se tournât, sur le quai, sur les ponts, dans les avenues, il n'apercevait que les baïonnettes des fantassins et les sabres ou les lances des cavaliers. Pendant la nuit, un avis de ce déploiement de forces lui avait été transmis ; mais ses serviteurs, respectant son sommeil, avaient négligé de le lui faire parvenir. Très ému, ne sachant si cet a[)pareil militaire avait pour objet la défense de l'Assemblée ou était dirigé contre elle, indécis entre une révolution ou un coup d'État, redoutant la seconde éventualité au moins autant que la première, M. Marrast avait convoqué le bureau pour aviser. Vers dix heures, l'un des vire-présidents, M. Goudchaux, était survenu, et, peu après, le questeur Degousée qui était très affairé. Le général Changarnier, mandé aussitôt, s'était excusé en alléguant qu'il était retenu à l'Elysée. Il s'était contenté d'adresser à onze heures une lettre au prési-
dent par l'intermédiaire d'un aide de camp ; cette lettre, d'une brièveté un peu militaire, se bornait à faire connaître que les intentions séditieuses prêtées à tort ou à raison à la garde mobile avaient nécessité la mise sur pied de la garnison de Paris et l'occupation des abords de l'Assemblée.
Un instant, on avait pu craindre que cet incident n'amenât un conflit parlementaire. Heureusement M. Odilon Barrot mil un soin extrême à calmer les méfiances : il vit le président de l'Assemblée, lui confirma l'avis donné pendant la nuit, lui expliqua parles préoccupations du moment la lettre peu déférente de Changarnier, lui offrit de placer sous les ordres d'un général de son choix les forces groupées autour du Palais- Bourbon. Attentif à user de ses prérogatives, M. Marrast désigna aussitôt le général Lebreton. La séance ayant été ouverte, M. Barrot renouvela les mêmes déclarations sur ce ton conciliant et digne qui lui seyait à merveille, et avec cet accent de loyauté qui écartait tout soupçon.
L'Assemblée écouta le président du conseil , sinon avec grande faveur, du moins sans mauvaise grâce trop marquée. Une demande d'enquête fut écartée. La demande de mise en accusation, déposée deux jours auparavant par Ledru-Rollin, n'eut pas plus de succès. Seule, l'extrême gauche persista à dire que le gouvernement avait voulu provoquer une émeute : elle répéta à satiété, dans les séances suivantes, que, le 29 janvier, un véritable complot avait été organisé contre la République. Le gouvernement, de son côté, ne se lassa pas de redire qu'il avait déjoué un complot contre la société. Dans ce langage, il y avait de part et d'autre exagération. — Le gouvernement n'avait pas organisé de complot : Louis Bonaparte ne conspirait pas encore : son autorité était trop récente, ses conseillers trop respectueux de la légalité ; l'Assemblée était vouée à une dissolution prochaine, en sorte qu'il était superflu de hâter sa fin par violence; enfin, s'il y avait eu conspiration centre la République, il eût été extraordinaire que le pouvoir, alors qu'il ne rencontrait aucune résistance, s'arrêtât de plein gré au milieu de ses desseins. — S'il n'y avait pas de complot ourdi à l'Elysée, rien ne permet non plus d'affirmer avec ccrti-
24 HISTOIRE DE LA SECONDE KRPUBLIQî'E FRANÇAISE.
tufle qu'il en ait été formé un dans le parti déniagojjique : un C()in|)lot suppose un concert, un projet prémédité, des actes d exécution : or, si {graves qu'aient été les menées de la Solidarité républicaine, il serait excessif de leur attribuer ce caractère • ni les rapports de police, ni les instructions judiciaires n'ont fourni à cet éj^ard aucune donnée sûre (I). Le seul point certain, c'est qu'il régnait alois à Paris et dans certains départements une très vive effervescence : cette effervescence pouvait d'un jour à l'autre se transformer en une émeute. Le gouvernement avait le devoir de prendre des mesures préventives pour étouffer le mal à son origine. Il les prit avec énergie et fit bien.
C'est au milieu de ces orageux débats que la proposition Râteau vint en discussion. Depuis le vote de la prise en considération, le mouvement de l'opinion s'était encore accentué : les pétitions atteignaient le chiffre de deux cent cinquante mille signatures. Il y avait donc lieu d'espérer que !a faible majorité obtenue lors du premier vote se retrouverait accrue et fortifiée. Seulement un grand nombre de représentants reprochaient à M. Râteau de fixer à une date déterminée la séparation de l'Assemblée et de méconnaître la dignité du Parlement en lui notifiant d'avance l'époque de son congé. Un député, M. Lanjuinais, imagina un amendement destiné à satisfaire les amours-propres les plus exigeants Cet amendement portait que l'Assemblée, retenant à son ordre du jour la loi sur le conseil d'État et la loi sur la responsal)ilité du président et des ministres, n'y ajouterait plus que la loi électorale; que, cette dernière loi une fois votée, on procéderait à la confection des listes, et que les élections auraient lieu le dimanche qui suivrait la clôture de ces listes. A cet ordre du jour ainsi réglé, on ajouta, sur la motion d'un représentant,
(1) A In suite de» événement» du 29 janvier, de» pi-ursuiteg furent dirigée» contre le» fonditteur» de la Solidarité ré/iiblicaine, sous la triple prévention : !• de complut dans le Lui de renverser le {;ouveriicuieul ; — 2° d'aftili.ition k une sociclé secrète; — 3° d'assistance à des réunions politiques non publique» et non autorisées. Le 15 septembre ISV'J, la eliainbre du conseil du tribunal de la Seine rendit une ordonnance de iion-Iiiu rclatixemoni à riiiculpaiion de complot et ne i-ctiul que le» deux &utre» chets de picvcntion.
le vote du budget. Puis l'ensemble de la loi fut adopté. On était alors au milieu de février. Le gouvernement du président était établi depuis deux mois. Il avait obtenu un double succès : d'abord il avait intimidé les factions par l'appareil du 29 janvier : en second lieu, comme il ne pouvait vivre en harmonie avec l'Assemblée, il l'avait amenée à fixer ellemême le terme de son mandat. Mais les soucis des gouvernements sont multiples. A cette heure, la politique étrangère n'appelait pas moins que les affaires intérieures la sollicitude du prince et de ses conseillers. L Italie, si agitée depuis un an, attirait plus que jamais les regards de l'Europe et ne pouvait laisser la France indifférente. Les vicissitudes de ce pays ont été liées d'une manière si étroite a nos propres destinées qu'il convient de les raconter en détail. Nous y consacrerons tout le livre suivant.