‹ Histoire de la seconde République françaiseChapitre 6 sur 28 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

Sommaire t I. — - Ordre de reprendre le» hostilité» contre Rome. — Armée française; ses forces, position qu'elle occupe, esprit qui l'anime. — Armée romaine; sa force numérique et ses dispositions morales, garde civique, anciens corps pontificaux, troupes d'origine étrangère; plan et description de Rome; ses fortifications; comment elles sont utilisées par les assiégés. — Choix du point d'attaque; le général Vaillant se décide à attaquer par le Janicule : motifs de cette iléteruiination. — Combat du 3 juin : prise de la villa Painphili, du couvent de Saint-Pancrace^ des villas Valentini et Gorsini; résultat et pertes de la journée. — Quel fut, en France, le contre-coup de la journée du 3 juin.

II. — Dispositions du parti démagogique depuis les élection»! u 1? mai : comité des Vingt-Cinq; comité de la Presse; députés de la Montagne; concours espère parmi les électeurs de Ledru-Rollin, dans la garde nationale, au sein de l'armée. — On apprend l'ouverture des hostilités contre Rome. — Prétexte fourni à l'émeute : langage des clubs, des journaux, conciliabules divers. — Séance du 11 juin : interpellations sur les affaires de Roaie; Ledru-Rollin : lu Constitution doit être défendue même par les armes ; émotion de l'Assemblée; ordre du jour pur et simple. — Journée du 12 juin : adresses; journaux; dispositions des représentants de la Montagne; demande de communication de pièces; cette demande est repoussée, ainsi que la mise en accusation du ministère : réunion aux bureaux de la Démocratie pacifique ei a.\i manège Pellier; appel aux armes rédigé; préparatifs d'émeute pour le lendemain.

III. — Journée du 13 juin i rassemblements près du Chàteau-d'Eauj lahgage des factieux; M. Lacrosse; à midi, les manifestants se mettent en marche; ordre (lu cortège : le sergent Terré; indifférence du public. Mesures prises par le général Changarnier ; une colonne de iroiq^es est dirigée vers le boulevard, coupe la manifestation à la hauteur de la rue de la Paix et la disperse à droite et à gauche. — Pendant ce temps, les représentants de l'extrême gauche sont réunis rue du Hasard : ils décident de se rendre au Con.servatoire des arts et métiers; Guinaid etla légion d'artillerie; arrivéeau Conservatoire; M. Pouillet; les représentants de la Montagne dans l'ancien amphithéâtre; le Conservatoire mis en état de défense; confusion et irrésolution. Arrivée de la force publique. Fuite des représentants et de leurs défenseurs : attitude de Guinard) perqui- •ition au Conservatoire; l'ordre est partout rétablie — Sentiments «le la po^u-

lation et de l'Âssetnblce : discours mémorable de Cavaignac; dévaitations dans le» bureaux de quelques journaux radicaux.

IV. — Contre-coup dans les départements : Strasbourg, Toulouse, Perpignan; étrange agitation dans l'Allier. — A Lyon, une véritable insurrection éclate : dispositions des esprits dnns cette ville depuis 1848; journée du 14 juin; le 15, barricades à la Groix-Uousse; combat sanglant; répression complète de l'émeute.

V. — L'opinion publique se prononce avec énergie contre les artisans de troubles: mesures prises par l'Assemblée et par le gouvernement; élections complémentaires favorables à la cause de l'ordre. — La loi sur la presse : M. Tbiers; M. de Montalemi)ert; vote de la loi; ses principales dispositions. — Bruits de coup d'Etat : comment ils sont démentis par le discours du président de la République à Ham et par le discours de M. Dufaure. — Prorogation de l'Assemblée : le pays parait [)liis calme, au moins à la surface.

VI. — Suite des opérations contre Rome : ouverture de la tranchée; construction des premières batteries de brèche; reconnaissances dans la campagne romaine. — Arrivée de M. de Corcelles; son esprit; son langage. — Dernière sommation aux assiéjjés (13 juin); dommages causés par notre artillerie; prise (21 juin) des bastions n" 6 et n" 7. — Malgré ce succès, quelques craintes se révèlent : difficultés pour mener à bonne fin les opérations du siège; causes diverses de préoccupations; les rapports venus de Rome montrent la situation critique de nos adversaires et font renaître l'espoir d'une très prompte solution. — Combat d'artillerie (27 et 28 juin). — Prise du bastion n" 8 (30 juin). — Impossibilité pour les assiégés de continuer la résistance; séance de l'Assemblée constituante romaine; les délégués de la municipalité romaine au camp français; premières négociations entre eux et le général Oudinot; intervention de M. de Corcelles : on ne parvient pas à s'entendre sur les termes' d'une capitulation ; il est tacitement convenu qu'on laissera les Français pénétrer dans la ville. — Entrée à Rome du général Oudinot (3 juillet). — La nouvelle de la fin du siège est annoncée à Paris : impressions dans le parti dém3gogi<|ue, dans le parti de l'ordre, au sein du gouvernement. — Quelles causes ont retardé le dénouement : erreur générale qui, d'un bout à l'autre, a pesé sur l'expédition.

VII. — Les Français à Rome : mesures de police et de sûreté; clubs, presse; décisions à l'égard des troupes romaines et des légions étrangères; organisation municipale. — Comnjission nommée pour évaluer les dégâts causés aux monuments par le siège : comment le rapport de cette commission répond victorieusement aux calomnies accréditées par les consuls étrangers ou par la presse radicale. — Admirable discipline des troupes françaises : leur modération dans la victoire.

VIII. — De la restauration du pouvoir pontifical; le colonel î^iel à Gaëte; langage réservé du gouvernement français. — C'est seulement le 14 juillet que le général Oudinot annonce le rétablissement du Saint-Père; fête du 15 juillet : heureuses dispositions de la majorité de la population romaine; couuiient une seule chose manquait à celte fête, c'était la présence du Pape. — Nomination par le Pape d'une commission de trois cardinaux pour adun'nistrer en son absence : arrivée des cardinaux à Rome; leurs proclamations; leurs décret» intempestifs et maladroits : effet fâcheux produit sur la population romaine, sur l'armée française, sur le gouvernement français; le général Oudinot remplacé par le général Roslolan. — La diplomatie française à Gaete; le» troi» évolution» de la cour de Carte; comment, à la fin de juin, le Pape semble disposé à n'accorder ^ les «jjets que de» inititutions contultatire*; M. de

Corcelles, M. de Rayneval, leurs entretiens avec le Souverain Pontife : leurs efforts pour sauver quelques épaves libérales du naufrage de 1848 ; note du 19 août.

IX. — Sentiments personnels du président de la République dans la question romaine : son entretien, au commencement de juin 1849, avec M. de Corcelles partant pour Rome; son irritation croissante contre le {jouverneinent pontifical; mot à -M. Mole. — La Lettre à F.dyar Ney : comment elle est communiquée au conseil des ministres; M. de Tocqueville et M. de Falloux; publicité qui est donnée à cette lettre contre l'attente du cabinet. — Texte de la lettre; son caractère. — Effet produit en France, dans les pays étran[;ers, à la cour de Gaëte. — Cruel embarras des plénipotentiaires français accrédités auprès du Saint-Père : M. de Corcelles, secondé par M. de Rayneval, rend un mémorable service à la cause de la paix religieuse. — Ses efforts l'a Rome, pour empêcher la publication officielle de la lettre à Edgar Ney; 2" à Paris, pour calmer les susceptibilités du gouvernement français; 3" auprès du Pape, pour hâter la publication de l'édit des réformes. — Apparition du Motu propiio.

X. — Le Miitu proprio : son caractère; franchises communales et provinciales; institutions consultatives. Décret d'amnistie qui accompagne le Motu profirio : déplorable rédaction et apparente dureté de ce dernier décret. — Les actes pontificaux appréciés en France et à l'étranger : colère ou dédain des démagogues; désappointement de certains conservateurs. — Nos plénipotentiaires auprès du Pape ; leurs efforts pour élargir les concessions du ^[otu proprio et pour amender l'amnistie. En ce qui concerne l'amnistie, leur succès est complet. — La réflexion amène une appréciation plus bienveillante des actes du Saint-Père.

XI. — Réunion de l'Assemblée législative : demande de crédits pour l'expédition romaine ; occasion fournie aux représentants de porter un jiige;!ient solennel sur la politique du gouvernement français en Italie. — Commission nommée : M. Thiers désigné comme rapporteur. — Son rapport : approbation presque complète du Motu proprio ; la lettre à M. Edgar Ney passée sous silence. — Discussion publique; nouvelle lettre du président de la République; incident évité; discours de M. Barrot : comment il essaye de concilier la lettre à Edgar Ney et le Motu proprio. — Crédi*. voté.

XII. — État de l'Italie à la fin de 1849. — Naples, Florence, les duchés. Milan, Venise. — Rome : elle reprend, à peu de chose près, sa physionomie d'autrefois; le gouvernement de Pie IX. — Le calme en Italie est plus apparent que réel : aspirations persistantes vers un état nouveau. — Le Piémont s'apprête à profiter de cette disposition des esprits; funérailles de Charles-Albert; d'Azeglio; Camille de Cavour. La France et l'Italie : comment les enseignements de 1848 et 1849 furent perdus pour nous.

Le 29 mai, le ffouvernement français avait envoyé au général Oudinot Tordre de commencer les hostilités. Le 1" juin, le

général en chef, par une proclamation adressée à ses troupes, leur fit connaître l'expiration de la trêve. M. de Lesseps désavoué venait de partir pour la France. Après tant de retards, après tant de négociations infructueuses, l'heure de l'action allait enfin sonner!

Quelles étaient, à ce moment décisif, les forces et la situation respective des deux armées?

Le corps expéditionnaire français comprenait vingt et un bataillons d'infanterie et deux régiments de cavalerie, formant un total numérique d un peu plus de vingt mille hommes et répartis en trois divisions placées sous les ordres des généraux Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Rostolan et Guesvviller. Il fallait ajouter à cet effectif trois compagnies du génie, cinq batteries d artillerie de campagne, une compagnie du train des parcs. Plus tard cinq batteries à pied, trois compagnies de sapeurs, une compagnie de pontonniers, une demi-compagnie d'ouvriers furent, en outre, envoyées deToulon et débarquèrent à Civita-Vecchia (1). Le général de division du génie Vaillant et le général de brigade d'artillerie Thiry furent chargés du commandement de ces troupes spéciales. Le grand parc d'artillerie avait été établi à Santa Passera, à deux mille cinq cents mètres de la place : c'est là que fut réuni, dès la fin de mai, le premier équipage de siège, équipage d'ailleurs bien insuffisant : car en France, on ne s'habitua que peu à peu à la perspective d une attaque de vive force, et l'on ne se décida que tard à envoyer, par portions et comme à regret, les renforts nécessaires.

L'armée française avait gardé à peu près les positions qu'elle avait prises lorsque, le 30 avril, elle était arrivée pour la première fois sous les murs de Rome. Elle était échelonnée à l'ouest de la ville, sur la rive droite du Tibre, à doux ou trois mille mètres de l'enceinte. Les divisions Regnaud de Saint-Jean d'Angely et Rostolan s'étendaient du sud au nord depuis Santa Passara jusqu'à Santucci et jusqu'aux abords de la villa Pamphili. La division Gueswiller était établie plus au nord, partie à

(1) Vaili.amt, Siè(je Je Home, p. 15 à 18, p. 175

la Casa Maffei, partie au Monte Mario, qui avait été occupé dans la nuit du 30 au 3 1 mai. Cette ligne était un peu trop dévelop* pée, eu égard au nombre de nos soldats : mais cet inconvénient n'était guère sensible ; car on était assuré que les Romains ne seraient pas assez téméraires pour prendre l'offensive. Sur la rive gauche, nous n'occupions qu'un seul point, c'était l'église et le couvent de San Paolo, au sud-ouest de la ville et à deux kilomètres de la porte de ce nom.

Ces troupes ainsi distribuées étaient depuis longtemps inactives et supportaient impatiemment leur immobilité. Si la cause qu'on allait défendre De rencontrait pas dans tous les rangs d égales sympathies, un sentiment dominait tous les autres, c'était le désir de venger par quelque éclatant succès l'échec du 30 avril. L'approche de la saison des fièvres faisait craindre, au surplus, que l'inaction ne fût plus meurtrière que le combat. Sous l'empire de ces impressions, on était unanime à souhaiter un prompt dénouement.

Telsétaienti à cette date du 1*' juin, la force numérique^ l'emplacement et les dispositions morales du corps expéditionnaire français.

Quant aux défenseurs de Rome, leur nombre s'était beaucoup accru depuis quelque temps; mais, suivant les corps, l'esprit était très différent. — Il y avait d'abord la garde civique qui ne comptait pas moins de douze mille hommes, mais qui, recrutée surtout parmi les boutiquiers et dans la petite bourgeoisie^ nourrissait de secrètes sympathies pour le pouvoir déchu : elle avait naguère acclamé les plus chimériques réformes; bientôt la rareté du numéraire, l'arrêt subit des transactions, l'éloignement des touristes, le despotisme révolutiotinaire si peu semblable à la paternelle domination des papes, toutes ces circonstances avaient provoqué dans les âmes des regrets que la crainte seule empêchait de formuler tout haut : cette milice urbaine avait même exprimé le vœu de n'être employée qu'à kl police intérieure de la ville, et l'on n'en mobilisa en effet qu'une très faible paitie. — A côté de la garde civique, il y ivait les anciens corps pontificaux et les régiment-^ romains de nouvelle formation qui atteignaient un effectif total de dix

à douze mille hommes : là s'étaient manifestées au début des dispositions assez peu belliqueuses : mais, la lutte une fois engagée, l'amour-propre s'était exalté : on avait pris à cœur de tenir tête aux Français; de là un revirement qui faisait présager une assez vive résistance. — A ces troupes d'origine romaine il fallait enfin ajouter huit à dix mille soldats étrangers : c'étaient les chasseurs lombards de Manara; c'était la légion de Bologne; c'était la division Arcioni, principalement composée de Piémontais; c'était la légion polonaise; c'étaient surtout la légion et les lanciers de Garibaldi; c'étaient enfin quelques Français égarés que la passion révolutionnaire exaltée jusqu'au fanatisme poussait contre leurs compatriotes. Ces aventuriers, italiens ou cosmopolites, composaient la véritable force de la défense. Retirés à Rome comme en une dernière place de refuge, n'ayant rien à perdre et indifférents aux destructions qu'un siège pourrait entraîner, jouant la dernière partie de la révolution contre l'ordre, ils n'avaient d'autre souci que de prolonger la lutte et de s'illustrer par quelque suprême folie.

Les longues négociations des derniers mois avaient permis aux Romains et surtout à leurs compromettants alliés d'étudier à loisir et de fortifier leur champ de bataille.

Rome est assise sur les rives du Tibre qui la traverse du nord au sud et la divise en deux parties inégales. — Sur la rive gauche a été construite la ville moderne qui est coupée par le Corso et qui se développe, soit dans la plaine, soit sur les flancs du Pincio et du Quirinal, depuis la porte du Peuple jusqu'au Capitole. Sur la même rive, mais plus au sud, s'étend aussi Yoncienne Rome des Césars, immense espace coupé de vallons et de collines, peu habité, si ce n'est par les religieux de quelques couvents, et parsemé de gigantesques débris qui apparaissent à travers les jardins et les vignes. — Quant à la rive droite, elle renferme la ville pontificale proprement dite, beaucoup moins considérable en étendue : celle-ci se divise elle-même en deux quartiers bien distincts : la cité léonine, qui décritau nord-ouest une saillie profonde à travers la campagne et qui abrite dans son enceinte la basilique de Saint-Pierre et le Vatican ; le quartier du Transtevère, qui s'étage sur les pentes et au pied du

Janicule, quartier populaire renommé pour la pureté de ses types, l'ori^^inalité de ses mœurs et surtout son attachement aux souverains pontifes.

Cette vaste superficie de la ville de Rome n'était pas sans défense. Elle était protégée par une enceinte fortifiée construite au troisième siècle par l'empereur Aurélien, muraille qui entourait tous les quartiers de la rive gauche du Tibre et enveloppait en outre sur la rive droite une portion du Janicule. De plus, une enceinte moderne avec bastions et courtines avait été édifiée au dix-septième siècle par le pape Urbain VIII pour couvrir la cité léonine et le Janicule tout entier, c'est-à-dire les quartiers moins anciens que 1 enceinte aurélienne laissait en dehors de son tracé. Comme on peut l'imaginer, ces fortifications remontant, les unes à quinze siècles, les autres à une époque déjà éloignée, étaient dans un état de délabrement extrême. Durant la longue période de paix dont les Romains avaient joui sous le règne de leurs derniers pontifes, aucun travail d'entretien n'avait été effectué. L'enceinte aurélienne sur certains points ne différait guère des ruines qu'elle était appelée à protéger. Quant à l'enceinte d'Urbain VIII, des jardins avaient été établis sur les bastions, des maisons même y avaient été construites, en sorte que ces murailles, vues de loin, semblaient plus pittoresques d'aspect qu'efficaces au point de vue militaire.

Les Romains et surtout les étrangers qui s'étaient emparés de la ville sous prétexte de la sauver ne désespérèrent pas de ces moyens de défense. Arbres, jardins, maisons, tout fut impitoyablement rasé, même dans les rentrants les plus prononcés. Tout ce qui pouvait gêner les feux de la place ou fournir des refuges à l'assiégeant fut détruit sans hésitation. Les murs furent crénelés, les brèches réparées. Après examen, il fut reconnu parles hommes compétents que l'enceinte d'Urbain VIII pouvait fournir un solide abri : l'enceinte aurélienne elle-même, malgré les outrages du temps, fut jugée suffisante, sinon pour résistera une attaque sérieuse, au moins pourprotéfjer centre un coup de main. Les Romains disposaient de plus de cent Douches à feu, en sorte que les remparts purent

I5b HISTOIRK DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISB.

être garnis d'une nombreuse artillerie. En dehors de ces défenses extérieures, des barricades furent construites à l'intérieur de la ville sous la surveillance de commissaires qui encou* rafjeaient les travailleurs et imprimaient aux travaux euxmêmes la régularité nécessaire.

Le siège une fois résolu, sur quel point l'armée française porterait-elle l'attaque?

L'enceinte d'Aurélien qui protégeait les quartiers de la rive gauche du Tibre n'était, comme on Ta vu, qu une simple muraille, fort détériorée en certains endroits et flanquée de tours de distance en distance. Au contraire, l'enceinte d'Urbain VIII, qui englobait, sur la rive droite, le quartier du Transtevère et la cité léonine, était une véritable fortification construite au dix-septième siècle d'après les règles de l'art. Il semblait donc, au premier abord, que l'on dùtattaquer l'enceinte ailrélicnne, point vulnérable de la place, et non l'enceinte d'Urbain VIII, plus facile à défendre. Tel ne fut point l'avis du général Vaillant, chef de l'état-m&jdr du génie. Dès le 17 mai, peu après son arrivée au camp français, il avait fait connaître au ministre de la guerre que, si l'on ne pouvait éviter le siège, son intention était de porter tous ses efforts vers le front le plus avancé du Janicule. Dans un conseil de guerre tenu le 30 mai, ce plan fut approuvé et, le 2 juin, fut adopté définitivement (1). Trois motifs principaux paraissent avoir déterminé cette résolution. — L'attaque ne pouvait être dirigée contre l'enceinte de la rive gauche sans que l'armée française, campée sur la rive droite, n'établit j)lusieurs ponts sur le Tibre, ne s'éloignât de sa base d'opération et ne développât outre mesure ses lignes, déjà si étendues : or, la faiblesse numérique du corps expéditionnaire pouvait rendre dangereux cet éparpillemcnt de forces. — D'un autre côté, s'il était relativement facile de prati(jner une brèche dans l'eiiceinte auréhcnnc, on pouvait craindre que, cette enceinte une fois forcée, on ne sd trouvât en face d'une série de barricades s'étendaut jusqu'au cœur même de la cité : de là une guerre de rues, meurtrière^

(1) Rapports du grnéral Vaill.int au ministre de la {juerre, 19 mai et 2 juin 1849. {Sièfje de Jioute, p. 182 oi 181).)

L'ÉMEUTE Dtî 13 JUIN ET L'EXPÉDITION DE ROME. 167

pleine de surprises, féconde surtout en destructions. Au contraire, l'enceinte d'Urbain VIII se dressait sur la crête du Janicule, c'est-à-dire sur le point le plus élevé de Rome : le succès serait difficile et peut-être chèrement acheté : mais, l'enceinte une fois forcée, on dominerait la ville de si haut et de si près que toute résistance ultérieure deviendrait impossible. — Une dernière considération primait toutes les autres. Le quartier du Janicule était moins riche que les autres quartiers de Rome en monuments et en objets d'art : les opérations du siège et, en cas de suprême nécessité, le bombardement devaient donc, en se dirigeant sur ce point, entraîner moins de ruines : or, le principal souci du gouvernement français était d'épargner à la capitale du monde chrétien la perte de ses trésors artistiques ou la dégradation de ses édifices. Noble préoccupation qui n'importait guère aux démagogues installés à Rome : quant à eux, ils ne parlaient que de tout saccager, sous prétexte de défense; et cette seule différence aurait suffi à montrer aux Romains où étaient leurs véritables amis.

On résolut donc de diriger l'attaque contre l'enceinte du Janicule entre la porte Portese et la porte Saint-Pancrace. Mais, de ce côté, l'ennemi occupait encore aux abords de la place la villa Pamphili, le couvent de San Pancrazio et aussi plusieurs autres édifices tels que les villas Corsini et Valentini. Avant de commencer les opérations régulières du siège, il fallait le déloger de ces positions. Un premier effort de notre armée nous rendit maîtres de ces points avancés.

Le 3 juin, à deux heures et demie du matin, deux colonnes conduites, l'une par le général Alollière, l'autre par le général Levaillant, furent dirigées vers la villa PamphiH, vaste domaine entouré de murs, gardé par de nombreux détachements ennemis et coupé à l'intérieur par de solides barricades. Le général Mollière devait attaquer l'enceinte du sud, le général Levaillant celle de l'ouest. Une reconnaissance faite l'avantveille par un officier du génie avait permis de s'assurer que le mur de clôture, malgré son élévation et son épaisseur, pouvait, sur certains points, être aisément ébréché à l'aide de la mine : on avait constaté, en outre, l'existence d'ouvertures

158 HISTOIRE DE LA SECONDE RltPUBLIQUE FKANÇAISE.

servant à la sortie des eaux, ouvertures dont les {jrilles seraient facilement brisées et donneraient passage à nos soldats. Dès quatre heures, une compagnie de sapeurs de la brigade Mollière parvint à pratiquer une brèche qu'on élargit à coups de pioche. Presque en même temps, une grille fut forcée sur la droite. Quant à la brigade Levaillant, elle fut plus heureuse encore : après avoir longé au pas de course le mur occidental du jardin, elle avait trouvé une porte ouverte et était entrée sans coup férir. Les deux colonnes firent leur jonction près du pavillon principal. L'ennemi avait été tellement surpris par la promptitude de l'action que sa résistance fut presque nulle. On fit deux cents prisonniers, on s'empara en outre d un caisson de munitions et de trois drapeaux.

Les conquêtes qui suivirent furent plus disputées. La villa Pamphili étant prise, nos soldats se portèrent vers le couvent de Saint- Pancrace. Les Romains, revenus de leur première stupeur, opposèrent à nos efforts une opiniâtre résistance. Ce fut seulement après deux heures de lutte meurtrière que cette position resta entre nos mains. Se rapprochant de plus en plus de la ville, nos troupes se dirigèrent alors sur le château Corsini et sur la villa Valentini. Là aussi, le combat dura longtemps avec des alternatives diverses. Ces deux édifices, avantpostes des assiégés, furent pris et repris successivement par les bataillons français et la légion de Garibaldi. Ils restèrent enfin en notre pouvoir, mais criblés de boulets et presque incendiés. On se battit toute la journée; on eut même à signaler pendant la nuit qui suivit et le lendemain quelques retours offensifs de l'ennemi.

Les légions romaines ou étrangères, qui, sous la conduite de Garibaldi, avaient vaillamment soutenu notre choc, laissèrent sur le lieu même du combat un nombre considérable de morts. Nos pertes furent sensibles : elles furent de I i hommes tués et 229 blessés (1). Mais le résultat que nous poursuivions était

(1) Vaillant, Siè^e de Rome, p. 33 — Le {«énéral Ondinot, dans son rapport au ministre de la guerre, iic paile que de cent soix.iiUe-iiiiq blessés; mais ce rapport rcdigc le 4 juin au matin, lorsque l'aclion venait de se terminer, n'aura •an* doute donné (|ue des cbiffiea incoiiipleK. Nou* avou» cru devoir reproduira

atteint. Tout le terrain sur lequel devait être établie la tranchée était en notre possession : nos adversaires étaient délogés de presque tous les postes avancés qu'ils détenaient en dehors de l'enceinte. Ce n'est pas tout. Pendant que les brigades Levaillant et Mollière soutenaient la lutte que nous venons de raconter, l'une des brigades de la division Gueswiller, campée au nord-ouest de la ville, s'était emparée du Ponte Molle^ situé sur le haut Tibre, à deux iulomètres de l'endroit où le fleuve pénètre dans la cité. Nos troupes occupaient donc, autour de Rome, un vaste demi-cercle qui, au sud, touchait à Saint-Paul hors les Murs par le pont de Santa Passera, et qui, au nord, par le Ponte Molle, menaçait presque la porte du Peuple. — A ces avantages matériels obtenus par nos armes, se joignait un avantage moral non moins appréciable. Jusque-là les Romains, illusionnés par de longs pourparlers, avaient pu croire que l'heure des hostilités ne sonnerait jamais. Le combat du 3 juin venait de leur enlever cet espoir.

Cependant quelques-uns des chefs de la République romaine se flattaient encore qu'une révolution démagogique, éclatant en France, arrêterait les opérations militaires au moment même du décisif succès. Ils ne se trompaient pas tout à fait dans leur attente. Ils avaient chez nous des alliés ou plutôt des complices, et c'est dans les rues de Paris qu'allait se jouer le sort de Rome,

Le parti démagogique, malgré quelques succès partiels, avait été battu aux élections générales du 13 mai. Désespérant dès lors de triompher par les voies légales, il était revenu aussitôt à ses pratiques traditionnelles. Fomenter une insurrection, épurer l'Assemblée législative, décréter d'accusation le prési-

les chiffres fournis par le (>énéral Vaillant, dont le récit, publié longtemps après les évéDementt, «mprunte à la situation de l'auteur un caractère presque officiel.

160 HISTOIRF. DE LA SECONDE nÉPUBLIQDE FRANÇAISB.

dent de la République, transformer la Montagne en Convention, tel fut le but que désormais il poursuivit.

Ce parti était assez puissant pour qu'une telle entreprise ne parût point impossible. L'ancien comité démocratique socialiste, formé en vue des élections, s'était perpétué sous le nom de comité des vingt-cinq, et, sous la direction d un sieur Servient, mettait une extrême ardeur à recruter des adhérents. Les journaux démagogiques étaient nombreux : c'étaient la ]'raie République de Thoré, la Révolution démocratique et sociale de Delescluze, la Réforme Aq Riheyrolles, \e Peuple de Langlois et Damiron, la Démocratie pacifique de Considérant, le Travail affranchi de Toussenel. Ces journaux n'hésitaient pas à nier les droits de l'Assemblée. « Que les 450 blancs qui viennent d entrer dans l'Assemblée législative se le tiennent pour dit, écrivait dès le 20 mai le journal le Peuple : ce ne sera pas la majorité parlementaire qui gouvernera, ce sera la minorité, seule représentation possible de la majorité républicaine et socialiste. » Pour agir avec plus d ensemble, les délégués de la presse démocratique se réunissaient fréquemment, tantôt rue Coq-Héron, tantôt rue de Beaune au bureau de la Démocratie pacifique. Enfin, les députés de la Montagne, réduits à l'état de minorité, mais étroitement liés les uns les autres, souriaient aux projets d'émeute sans oser les approuver ouvertement : en dehors des réunions parlementaires, ils tenaient, le soir, de fréquents conciliabules, 6, rue du Hasard, dans un appartement loué par l'un des leurs, le représentant Gambon.

Si l'état-major insurrectionnel était prêt, on comptait que les combattants ne manqueraient pas. Ledru-Rollin ayant été élu à Paris par 129,000 suffrages, on caloulait que ce chiffre représentait à peu près le nombre des républicains démocrates systématiquement hostiles à l'Assemblée. On savait, en ou.tre. que, dans la garde nationale, la 5' et la 6" légion, ainsi que la légion d artillerie, renfermaient bien des éléments douteux. On supputait de plus les votes de l'armée; on songeait aux deux fious-oificiers Boichot et Rattier récemment élus dans la capitale ; on rappelait l'active piopagande faite dans les casernes; et l'on se disait que, selon toute vraisemblance, de nombreuses

défections ne manqueraient pas de se produire dans les régiments.

L'émeute ainsi préparée, il ne manquait plus qu'un prétexte qui pût la colorer.

On en était là quand on connut la reprise des hostilités contre Rome et le combat du 3 juin. Aussitôt le parti démagogique se répandit en plaintes indignées. Le 9 juin, au club de la salle Roysin, un vote unanime condamna Yassassinat de la République romaine. Le lendemain, dans un banquet des démocrates socialistes du Haut-Rhin, Louis Bonaparte et ses ministres furent flétris comme traîtres à la nation. Le même jour, (!l'ux cent cinquante gardes nationaux de la 5* légion se présentèrent en députation chez leur lieutenant-colonel aux cris de : Vive la République romaine ! La Vraie République n'hésitait pas à déclarer la patrie en danger. La Société dés droits de l homme se constituait en permanence. Le Comitédes vingt-cinq publiait une adresse à l'Assemblée législative et dénonçait l'expédition romaine comme contraire à l'article 5 delà Constitution. Pour attirer phis sûrement les masses, on mettait en doute la sincérité des dépêches officielles. L'armée française, sous les murs de Rome, avait, disait-on, non remporté un succès, mais essuyé un échec. Pour accréditer ces rumeurs, on répandait à profusion de prétendues correspondances venues de Marseille ou extraites de journaux italiens. La République romaine, comme la Pologne l'année précédente, allait être exploitée au profit de la démagogie. Le prétexte était assez habilement choisi; car lu bourgeoisie parisienne, tout imbue de préjugés antireligieux, voyait d'un mauvais œil notre tentative de restauration pontificale. Seulement les meneurs ne calculaient pas que cette même bourgeoisie, assez indifférente au sort du Pape, l'était moins à la sécurité de ses boutiques : bien que, avec son inconséquence ordinaire, elle eût fait entrer Ledru-Rollin à l'Assemblée, elle avait trop expérimenté depuis une année les révolutions pour n'en pas éprouver la fatigue et le dégoût.

C'était aux représentants de la Montagne qu'il appartenait de donner le signal de l'action. Le 11 juin, Ledru-Rollin monta à la tribune pour interpeller le cabinet sur les affaires n. II

romaines. — Il y a, dit-il, des moments suprêmes où les phrases sont inutiles. Nous sommes dans un de ces moments-là. Le 3 juin, Rome a été attaquée : des flots de sang romain et français ont coulé. Si l'on en croit les correspondances privées, nos troupes auraient été repoussées... Deux mots suffisent pour caractériser cette situation... Il est certain que, sous la Constituante, nous avions promis à Rome de respecter son indépendance. Il est certain que, par la Constitution, nous avons déclaré que jamais nous ne porterions atteinte à la nationalité d'aucun peuple. Il est certain que, parle vote du 7 mai, rAsseiiiblée constituante a déclaré que l'expédition d'Italie ne pourrait pas être détournée plus longtemps du but qui lui avait été assigné... Or, le gouvernement a méconnu tout à la fois la déclaration de l'Assemblée constituante, le texte de la Constitution, l'ordre du jour du 7 mai. — Ledru-Rollin termina en déposant sur le bureau un acte d'accusation contre le ministère.

Une si vive et si solennelle attaque appelait une réponse du président du conseil. M. Rarrot se dirigea vers la tribune. Après avoir protesté contre les prétendus échecs qu'on imputait à nos I armes, il rappela, non sans quelque ironie, qu'il était pour la troisième fois l'objet d'une demande d'accusation de la part de M. Ledru-Rollin. Puis il refit de nouveau l'historique de la question romaine. Nous avons voulu, dit-il, empêcher l'action de l'xVutriche : si nous n'étions pas intervenus, Rome, comme les Deux-Siciles, comme la Lonibardie, eût été en proie aux réactions violentes. Les hostilités n'ont été ouvertes que quand la voie des négociations a été épuisée. Aujourd'hui nous défendons mieux les intérêts des Romains que les révolutionnaires qui les compromettent ou les oppriment.

Jusque-là, la séance avait été tumultueuse, mais exempte de violences. Ledru-RoIIin se chargea de prononcer le mot que ses amis attendaient. M. Barrot avait insinué que la demande d'accusation était dirigée contre la majorité de l'Assemblée, et que l'extrême gauche songeait à cumuler la lutte légale avec la sédition : « Je vous trouve bien téméraire, reprend Ledru- Rollin, je vous trouve bien téméraire, vous qui avez violé la

Constitution, de nous parler de la sorte. » Puis, avec un redoublement intentionné de provocation : « Notre réponse est bien simple, poursuit-il; la Constitution a été violée; nous la défendrons par tous les moyens possibles, même par les armes. »

Le mot fatal était prononcé. La droite bondit d'indignation. Les Montagnards tinrent à souligner par leurs menaces les paroles factieuses de leur chef. On les voyait debout sur leurs bancs, montrant le poing à leurs adversaires et s'écriant: « Oui, nous repousserons par les armes les complots des royalistes! » Quand le tumulte fut un peu calmé, le général Bedeau et M. de Ségur-d'Aguesseau protestèrent, le premier avec gravité, le second avec véhémence, contre cette audace inouïe. Il était réservé à M. Thiers de prononcer le dernier mot de ce lamentable débat. « Je demande la clôture, dit-il, parce que le mot : Aux armes! a été prononcé, et qu'il n'est plus de la dignité de l'Assemblée de discuter après un tel cri. » L'ordre du jour pur et simple sur les interpellations fut voté par 36 1 voix contre 203. La demande d'accusation fut renvoyée dans les bureaux. La Montagne était vaincue dans l'Assemblée ; mais ce n'était plus à l'Assemblée qu'elle s'adressait.

Le 12 au matin, une série de proclamations parurent dans les journaux démagogiques comme autant de commentaires des paroles de Ledru-Rollin : c'était une proclamation de la Montagne au peuple, à l'armée, à la garde nationale; c'étaient une proclamation du comité de la presse, une proclamation du comité des écoles, une proclamation du comité électoral des ouvriers typographes. Les articles des journaux ajoutaient à ces provocations. La Démocratie pacifique^ singulièrement infidèle à son nom, se distinguait surtout par ses menaces. « La Constitution, disait-elle, est violée, violée en plein soleil. La majorité de l'Assemblée a commencé hier à s'associer à cette violation. Si elle persévère aujourd'hui dans sa complicité en repoussant l'urgence pour l'acte d'accusation, rautorité se sera retirée d'elle. Ce sera au peuple d'aviser. »

Cependant, à l'ouverture de la séance parlementaire, on put remarquer sur les bancs de la Montagne certaines hésita-

tiens qui contrastaient avec les fureurs de la veille. Était-ce remords? crainte du péril? indécision assez naturelle chez des hommes plus habitués à provoquer à Tinsurrection qu'à s'y mêler de leur personne? NYlait-ce pas aussi quelque sentiment de pitié pour ce peuple déjà frappé par l'épidf-mie et qu'on poussait à la {jiierre civile? Rarement Paris eut un aspect plus triste qu'en ces journées à la fois mornes et enfiévrées. Au milieu de toutes les agitations qui énervaient les corps comme les âmes, le choléra ne cessait de s'étendre. Quelle? que fussent les clameurs de la place publique, elles n'étaient point assez tapageuses pour étouffer la plainte contenue, mais poignante, qui s'élevait du sein des familles désolées. L'épidémie, en ces temps-là, fit, à certains jours, près de sept cents victimes. La mort fauchait parmi les plus illustres comme parmi les plus humbles. La veille, on avait appris que le maréchal Bugeaud avait succombé à la contagion ; et, malgré la joie perverse de quelque> clubs dégradés, le pays, comme l'Assemblée, s'était ému d'une si grande perte. Il semblait que les âmes, courbées sous le fléau de Dieu, dussent s'incliner à la réconciliation, et si jamais révolte fut impie, c'était celle qui choisissait un pareil moment. — Cette impression ébranla-t-elle la résolution des Montagnards? Ils ont gardé à cet é{;ard le secret de leur pensée. Ce qui est certain, c'est que, quand l'ordre du jour amena le débat sur la demande d'accusation, on les vit solliciter, non une discussion immédiate, mais la communication des pièces, comme s'ils eussent voulu gagner du temps et amortir les colères. « Comment! s'écria M. Thiers, hier vous étiez assez édifiés pour pousser un appel aux armes, et aujourd'hui vous demandez des papiers? » La demande d'accusation fut repoussée. La Montagne, battue encore une fois par le scrutin, n'avait d'autre ressource que de s'avouer vaincue ou de persister dans ses desseins factieux. C'est à ce dernier parti qu'elle s'arrêta, peut-être à contre-cœur, peut-être même désirant en secret que le signal qu'elle donnerait ne fût pas suivi.

Le soir, un dernier conciliabule se tint aux bureaux de la Démocratie pacifique. Là se trouvaient réunis les membres de la

Commission des vingt-cinq, les membres du Comité de la presse, un certain nombre de députés de la Montagne. Quelques-uns des anciens délègues du Luxembourg , flairant des troubles prochains, survinrent aussi. On vit arriver enfin un délégué de la Société des amis de la Constitution, société composée d'anciens constituants non réélus. Ledru-RoUin, Félix Pyat, Considérant rédigèrent un projet de proclamation au peuple français. Ce projet, qu'on trouva d'abord trop peu accentué, ne fut adopté qu'après quelques retouches. Dans cette proclamation, les Montagnards rappelaient que le président de la République et les ministres, en faisant la guerre sans le consentement de l'Assemblée nationale et en portant atteinte à la liberté du peuple romain, avaient doublement violé la Constitution; que la demande de mise en accusation du pouvoir exécutif avait été repoussée par la majorité de la représentation nationale : o Dans cette conjoncture, que doit faire la minorité? Après avoir protesté à la tribune, elle n'a plus qu à rappeler au peuple, à la garde nationale, à l'armée, que larticle 110 confie le dépôt de la Constitution à la garde et au patriotisme de tous les Français... » Il fut convenu qu'on apposerait au bas de cette adresse les noms de cent vingt et un députés de la Montagne connus pour l'exaltation de leurs opinions et qui, lavant-veille, avaient signé un certain appel à la démocratie allemande. Puis les journalistes emportèrent la proclamation pour la faire imprimer. — Pendant cette même soirée du 12 juin, un capitaine de la légion d'artillerie, du nom do Schmitz, réunissait au manège Pellier, faubourg Saint-Martin, sous prétexte d'un scrutin préparatoire pour l'élection d'un colonel, de nombreux gardes nationaux : il se concertait avec eux, en vue d'une manifestation pour le lendemain : poussant plus loin l'audace, il rédigeait un avis par lequel il convoquait toutes les légions de la Seine à se réunir à onze heures du matin, en tenue et sans armes, au Château-d'Eau, pour se transporter de là à l'Assemblée législative et y protester en faveur de la Constitution violée. — Comme on le voit, la Montagne conviait à I émeute. Des prétendus délégués de la garde nationale assignaient un rendez-vous aux émeutiers.

Tout annonçait que nos fastes révolutionnaires s'enrichiraient le 13 juin d'une journe'e nouvelle

ni

Le 13, dès la pointe du jour, on remarqua une agitation inaccoutumée aux alentours du Chàteaii-d Eau et sur le boulevard du Temple. Des agents de troubles, préparant la manifestation, parcouraient le quartier en poussant des cris séditieux. On les voyait se répandant chez les marchands de vin, à l'heure où les ouvriers se rendent à leur travail : « Ce soir, disaient-ils, nous dépouillerons le président : il sera avec ses ministres à Vincennes; demain, ce sera le tour de Gbangarnier et de Cavaignac; après-demain, nous dépouillerons les aristos (1). »' Vers neuf heures et demie, des groupes, d'abord peu nombreux, puis plus compacts, se dirigèrent vers le rendezvous fixé. A dix heures et demie, un rassemblement assez considérable stationnait autour du Château-d Eau et de la mairie du V arrondissement. M. Lacrosse, ministre des travaux publics, s'étant aventuré à cheval sur les boulevards pour reconnaître les forces de l'émeute naissante, fut signalé, menacé, assailli par la foule : l'intervention de M. Gent, ancien représentant, aidé d'un officier de la garde nationale, parvint seule à le protéger. Deux officiers d'état-major, dépéchés par le ministre de l'intérieur, n'eurent pas un meilleur succès. A onze heures et demie, M. Etienne Arago, chef de bataillon de la 3* légion, arriva en uniforme et se joignit aux manifestants. Peu après survinrent le lieutenant-colonel Périer, le capitaine Schmitz, d'autres encore. A midi, le cortège, fort de six mille personnes environ, se mit en marche par la ligne des boulevards. Aux premiers rangs étaient Etienne Arago, les officiers de la garde nationale, les délégués de la 5' légion. Derrière eux on

(1) Haute Cour de Versailles : Procès de» accuses du 13 juin, dépôt. Revel, (Gaz. des Tribunaux, 18 octobre 1849.)

remarquait plusieurs anciens constituants, M. Gent, M. Bastide, M. Raynal. Les délégués du comité des Écoles étaient au dixième rang. Quelques individus portaient des blouses sous leurs habits, et s'étaient ainsi travestis pour agir plus sûrement sur les masses. Des clubistes, des ouvriers, des gamins de quatorze ou quinze ans marchaient en arrière du rassemblement. Plusieurs invalides s'étaient même mêlés à la colonne; et c'était pitié de voir ces vieux soldats à moitié ivres, poussant des cri.^ incohérents. Lorsqu'on arriva en face du poste du boulevard Bonne-Nouvelle, on somma le sous-officier qui le commandait de rendre ses armes. Ce sous-offîcier était le sergent Terré, du 18* léper. « Mes armes sont aussi bien dans mes mains que dans les vôtres » , répondit énergiquement le brave soldat. On passa outre. Du sein du cortège partaient les cris : Vive la Constitution! Vive la Montagne! Vive la République romaine l Malgré ces appels, la population restait calme, (roide, hostile plutôt que sympathique. A la vérité, de la terrasse du cercle des Amis de la Constitution^ situé sur le boulevard Montmartre, quelques acclamations s'élevèrent : mais ces acclamations, demeurées sans écho, ne faisaient que mieux ressortir l'attitude silencieuse de la foule. C'est ainsi qu'on s'acheminait vers le palais de l'Assemblée. Il ne devait pas y avoir de séance ce jour-là, et les meneurs de la manifestation ne l'ignoraient pas : mais peu importait à la routine révolutionnaire, plus soucieuse de mettre en mouvementla multitude que de savoir où elle la conduirait(l)! Cependant le gouvernement veillait. C'était au général Changarnier qu'il appartenait d'assurer l'ordre public, et l'on pouvait compter sur lui. Dès la veille, en prévision de troubles, il avait appelé à Paris, par télégraphe ou par estafette, les garnisons de la banlieue. Parmi ces régiments, les uns avaient été casernes dans la capitale, les autres avaient été arrêtés à Villejuif ou à Bondy. Le 13 dès le matin, des troupes nombreuses, prêtes à tout événement, furent massées dans la cour du Carrousel et dans le jardin des Tuileries. Il était midi et demi

(1) Haute Cour de Versailles : Procès des accusés du 13 juiu; acte d'accusation et dépositions de Guillaume, Terré, Gent, etc. (^Gazette des Tribunaux, 14, 18, 19 octobre 1849.)

lorsque le général en chef apprit que les factieux étaient partis du boulevard du Temple, et que la tête de la manifestation ne tarderait pas à atteindre la rue de la Paix. Il quitta aussitôt son quartier général des Tuileries, plein de confiance dans le prochain écrasement de la sédition. Comme le préfet de la Seine venait de lui envoyer un projet de proclamation au peuple de Paris en lui demandant son avis : « Faites placarder si vous le voulez, répondit-il en riant, mais l'émeute sera battue avant(l).»» Une colonne fut formée, composée des 2' et 3* dragons, d'un bataillon de gendarmerie mobile et des 6', 7* et 10* bataillons de chasseurs à pied. Cette colonne fut dirigée vers la rue Castiglione et la place Vendôme. Le général en prit lui-même le commandement. Avec sa précision et son sang-froid ordinaires, il avait compté que ses régiments déboucheraient de la rue de la Paix au moment même où les factieux défileraient sur le boulevard des Capucines; que, de la sorte, leur cortège serait facilement coupé en deux tronçons et dispersé sans coup ferir. L'événement justifia ce calcul. Changarnier, arrivant à la tête de ses soldats, trouva le boulevard encombré par la foule. Les sommations furent promptement faites. Puis les troupes, pénétrant dans les rangs épais des manifestants, les chargèrent d'un côté vers la Madeleine, de l'autre vers la Bastille. Les dragons occupaient le milieu de la chaussée, tandis que les gendarmes mobiles et les chasseurs à pied refoulaient dans les rues adjacentes ceux des émeutiers qui cherchaient un refuge dans les contre-allées.

Du côté de la Madeleine, le boulevard fut, en un clin d'œil, dégagé jusqu'à la rue Royale. — Du côté opposé, quelques essais de résistance se produisirent. On vit des habitués d'émeutes se jeter au-devant des soldats et, imitant les poses mélodramatiques de l'Ambigu, leur crier avec de grandes démonstrations : « Tirerez-voiis sur vos frères? » Au coin de la rue Laffitte, au coin de la rue Grange-Batelière, sur les boulevards Montmartre et Poissonnière, quelques barricades furent ébauchées, tantôt avec les chaises des cafés ou les boîtes des

(1) Sout'tnirx de l'Hôtel de villcf par M. Mehroau, lecrétaire général de la préfecture de la Seine, p. 188.

décrotteurs, tantôt avec des voitures de place renversées. Des pierres furent lancées sur les troupes; quelques coups de feu furent tirés; on essaya même de piller, rue du Helder, le magasin de l'armurier Dewismes. Mais l'élan des soldats poussant devant eux les manifestants ne permit aux factieux de se rallier nulle part. Le général Changarnier arrêta sa colonne près de la porte Saint-Martin. Pour prévenir tout retour offensif, il fit occuper les maisons d'angle des principales rues : il fit occuper également le cercle des Amis de la Constitution. A deux heures, le boulevard était complètement libre, et les émeutiers, débordés de toutes parts, n'avaient d'autre ressource (|ue de se jeter dans les rues voisines en poussant leur appel aux armes, appel rarement écouté par la population indifférente ou étonnée (1).

Cette journée vit se produire un second essai de sédition, plus grave à certains égards et plus criminel que le premier.

Les représentants de la Montagne s'étaient réunis de bonne heure en assez grand nombre au lieu habituel de leurs conciliabules, 6, rue du Hasard. Là affluèrent, dès neuf heures du matin, les donneurs d'avis de toute sorte, gardes nationaux, journalistes, membres du comité des Vingt-Cinq. Une grande incertitude régnait; car Ledru-RoUin, que la démagogie reconnaissait de plus en plus pour son chef, était aussi mou dans l'action que fougueux dans le langage. On apprit successivement la formation du cortège au Château-d'Eau et sa marche sur le boulevard. Si folle que fût l'entreprise, il ne parut pas possible d'abandonner ce peuple qu'on avait poussé à la révolte. Il fut résolu qu'on se rendrait au Conservatoire des arts et métiers : là on serait dans le quartier classique des anciennes émeutes, à portée des cinquième et sixième mairies dont les légions étaient favorables à la cause démocratique : d'ailleurs, les Arts et métiers avaient été depuis longtemps désignés comme point de ralliement en cas d insurrection. Entre une

(1) Haute Cour de Versailles : Procès des accusés du 13 juin; acte d'accusation et dépositions Robin, Tisserand, de Saint-Aui)in, de Goyon, Guy, etc. [Gaz. des Trih., 14, IS et 1!) <>ri<)l)re 18V'.). U.ipport du gf'néral Cbangarnier sur le» événemenl» de juin. [Moniteur de 18+9, p. 2103.)

170 HISTOIRE DE LA SECONDE REPL' BLIQ UK FRANÇAISE.

licure et deux heures, les Montagnards, Ledru-Rollia en tête, quittèrent donc le lieu de leur réunion et, par le passa^je Hulot, gagnèrent tout d abord le Palais-Royal. Leur tentative eût été dérisoire s'ils n'eussent eu une force arniée pour les escorter. Cette force armée, ils la trouvèrent dans le jardin du Palais où était campé Guinard avec la légion d'artillerie.

Guinard, colonel de l'artillerie de la garde nationale, avait donné en d'autres temps des gages à la cause de l'ordre. En juin 18-48, il avait combattu avec un extrême courage et avait même été blessé. Bien qu il fût fort irrité contre la nouvelle politique et qu'il crût la Constitution violée, ses amis ne le jugeaient pointcapable de souffler la sédition. Parmalheur, tout concourut ce jour-là à le transformer en factieux. La légion qu'il commandait était animée du plus mauvais esprit, et le langage qu'il entendait autour de lui était plus propre à l'exciter qu'à le retenir. Le matin même, un poste de confiance que ses hommes avaient ju^que-là occupé aux Tuileries leur avait été retiré, et cette mesure avait accru le mécontentement général. Entre midi et une heure, un ordre arriva de l'état-major })Our faire rentrer les batteries dans leurs quartiers respectifs. Les bruits de répression violente et de coup d'État circulaient. Guinard, esprit crédule et un peu faible, accueillit ces rumeurs et, au lieu de renvoyer sa troupe, la garda réunie autour de lui dans le jardin du Palais-Royal. Peu après, on vit affluer les manifestants du boulevard qui criaient ; Aux m-mes ! et racontaient, non sans de grands élans d'indignation, la dispersion de leur cortège (1). Sur ces entrefaites survinrent Ledru-Rollin et ses collègues. La présence et le langage des représentants achevèrent de faire perdre au malheureux colonel le sentiment de la discipline et du devoir. Il groupa ses artilleurs, leur annonça que la Constitution était violée, les exhorta à accompagner les députés au Conservatoire : il ajouta cependant, par un reste de réserve, que chacun était libre de s'associer au mouvement ou de le répudier. En parlant de la sorte, Guinard avait, dit-on, l'air embarrassé : il a affirmé plus tard devant

(1) Lettre du colonel Guinard au National, (Le National du 23 juin 1849.)

ses juges qu'il voulait faciliter une protestation de la Montagne, non aider à une insurrection. Quelques artilleurs se retirèrent : on les insulta; on les traita de blancs. Ledru-Rollin harangua ceux qui restaient. Son discours fut accueilli par les cris : Vive la Montagne ! poussés sans beaucoup d'élan : puis le cortège, composé de vingt ou vingt-cinq représentants revêtus pour la plupart de leur écharpe, de cent cinquante artilleurs, de quelques ouvriers, s'achemina vers le Conservatoire (1).

Pour arriver aux Arts et métiers, on s'engagea dans les rues du Bouloi, Coq-Héron, Jussienne; puis, après avoir traversé les rues Montmartre, Montorgueil, Saint-Denis, on se dirigea par la rue Grenéta et la rue Saint-Martin vers le lieu du rendez-vous assigné. Même dans ces quartiers turbulents, les signes de sympathie furent rares. En vain les hommes en blouse qui accompagnaient la colonne criaient-ils : Vive Ledru-Rollin! Vive la Montagne ! Aux armes! Ces cris restaient sans écho. Bien au contraire, les boutiques se fermaient. L attitude des instigateurs du mouvement était elle-même peu propre à encourager les adhésions. Guinard semblait abattu et comme consterné de sa récente résolution. Quant aux représentants de la Montagne, on eût dit que déjà ils pliaient sous leur rôle. Que feraient-ils au Conservatoire? Rédigeraient-ils un appel aux armes? S'érigeraient-ils en Convention? Se contenteraient-ils au contraire de protester? Nul n'était animé de cet esprit de décision aussi nécessaire pour ourdir les complots que pour les réprimer.

Il était deux heures et demie lorsqu'on arriva en face de l'entrée du Conservatoire qui donne sur la rue Saint-Martin. « Ouvrez, au nom de la Constitution! » crièrent les manifestants. La grille qui était poussée, non fermée, s'ouvrit aussitôt et livra passage au cortège qui pénétra dans la première cour. L'édifice était gardé par sept ou huit gardes nationaux de la 6* légion et par quinze voltigeurs du 18* léger, force suffisante pour un service de police, non pour une résistance efficace. Les gardes nationaux entrèrent à la mairie. Quant aux volti-

(i) Haute Cour de Versailles : Procès des accusés du 13 juin, passîm.

gcurs, les représenlatits Boichot et Rallier, tous deux sousolficiers d'infanterie, allèrent vers eux et les sommèrent de déposer leurs armes et de remettre leurs cartouches. Le poste était commandé par le sergent Tronche, qui refusa sans hésitation. « Nous ne voulons |)as vous faire de mal, dit Boichot, nous voulons défendre la République et la Constitution. — Nous aussi » , repartit Tronche. Les représentants essayèrent de nouveau d'ébranler la fidélité des soldats, mais ne lurent pas écoutés, et le sergent Tronche, attendant des ordres, se replia avec ses hommes dans une des cours intérieures (1).

Le Conservatoire des arts et métiers avait alors pour directeur M. Pouillet, savant illustre, voué tout entier aux études paisibles et plus jaloux de l'intégrité de ses collections que versé dans la politique. 8a surprise fut grande lorsqu'il apprit l'invasion de son établissement. Elle se transforma en une véritable stupeur, lorsque, étant descendu dans la seconde cour, il vit en face de lui les re[)réseutants de la Montagne revêtus de leurs écharpes, les artilleurs de la garde nationale reconnaissables à leurs panaches rouges et, derrière eux, des groupes d'hommes en blouse qui remplissaient 1 édifice de tumulte et de bruit. Il s'adressa à Ledru-Rollin : a Que demandez-vous? lui dit-il. — Un asile. — Portez ailleurs votre drapeau. — Nous sommes traqués et sabrés sur les boulevards et dans les rues. — Le Conservatoire ne vous sauvera pas (2). » En parlant de la sorte, M. Pouillet donnait aux Montagnards le plus sensé des avis. Il n'était guère de position plus malaisée à défendre que les Arts et métiers. La muraille de clôture n'avait, du côté de la rue Saint-Martin, aucune solidité : sur d'autres points, elle donnait sur des terrains en construction ou était coupée par des ouvertures. Le jardin n'était protégé que par une grille facile à forcer. Enfin les fenêtres des maisons de la rue Saint-Martin et de la rue du Vert-Bois dominaient les cours et formaient autant de meurtrières d'où l'on pouvait faire pleuvoir les balles sur l'éta-

(1) Haute Cour de Versnille» : déposition Tronche. {Caz. des Trib. 21 octobre 18V9.)

(2 Le Coiisrrvdtoire des arts et métiers pendant la journée du l'ijuiii, par

M. FOUILLET, p. 6.

blissement. Le soulèvement de tout le quartier aurait seul pu rendre la position tenable, et rien n'annonçait pareille fortune. Quelle que fût la sagesse de ces conseils, les Montagnards n'avaient plus le choix de leur place de refuge : ils insistèrent donc pour qu'on les accueillît. M. Pouillet, après leur avoir démontré de nouveau l'inutilité de leur tentative, se résigna à leur ouvrir l'ancien amphithéâtre : il s'y résigna d'autant plus facilement que, privé de toute force défensive, il ne pouvait s'opposer davantage aux hôtes imprévus que le hasard des révolutions lui envoyait.

Rassemblés au nombre de vingt à vingt-cinq dans l'ancien amphithéâtre, les représentants de la Montagne essayèrent aussitôt d'ouvrir une délibération régulière. Pendant ce temps, les artilleurs de la garde nationale et les manifestants qui les avaient suivis s'efforçaient de se mettre en état de défense. Des factionnaires furent placés à toutes les portes et à tous les passages. Des pierres, des pièces de bois, des barres de fer, des tonneaux furent rassemblés, soit pour fortifier les murs de clôture ébréchés en certains endroits, soit pour pratiquer des barricades intérieures. Quelques membres de la Société des droits de t homme et du Comité des Vingt-cinq qui étaient arrivés sur ces entrefaites parcouraient l'édifice, cherchant à en reconnaître les ressources, les dispositions, les issues : c'étaient Napoléon Lebon, Chipron, Cantagrel, Villain, noms bien connus dans les troubles civils. Au dehors, des rassemblements très peu nombreux, mais assez ardents, composés en partie des débris de la manifestation du boulevard, commençaient à se former. « La Convention est aux Arts et métiers, disait-on, il faut aller la défendre (I). » Les grilles du Conservatoire s'ouvraient parfois pour livrer passage à des hommes armés. Enfin, quelques barricades, d'ailleurs peu redoutables, se construisaient dans les rues voisines et surtout rue Saint-Martin.

Malgré cet appareil de résistance, la confusion et l'embarras étaientgrands. En dépit de quelque agitation partielle, le quartier ne se soulevait pas. L'arrivée des troupes était imminente.

(1) Le Conservatoire pendant la journée du iZjmn, par M. Pouillet.

M. Feuillet, après avoir conduitles Montagnards jusqu'à Tancien amphithéâtre, était redescendu dans les cours et ne ménageait pas les remontrances. Rencontrant Guinard qu'il n'avait pas vu depuis 1830, il insistait vivement sur l'impossibilité de couvrir par des barricades l'entrée du Conservatoire. S'adressant à Considérant, il hii reprochait, non sans vivacité, de s'être compromis, lui homme de science, dans cette mêlée des factieux. Il s'efforçait de convaincre les artilleurs eux-mêmes et surprenait chez plusieurs d'entre eux des signes d'incertitude (1). — C'était surtout parmi les députés de la Montagne que l'irrésolution régnait. Ils avaient quitté l'ancien amphithéâtre pour se réfugier dans la salle de dessin dite salle des filatures. Chaque minute accroissait l'inquiétude. Fallait-il demeureraux Arts et métiers? Fallait-il au contraire descendre dans la rue, haranguer la foule, appeler ouvertement aux armes? Des avis venus du dehors invitaient les représentants à se montrer au peuple revêtus de leurs insignes. Considérant voulait qu'on allât au-devant des manifestants du boulevard et qu'on se rendit à la mairie voisine, pour y soulever la garde nationale (2) : mais la manifestation du boulevard était depuis longtemps dispersée, et la garde nationale demeurait paisible. On attendait avec impatience le colonel Forestier, qui commandait la 6* légion, et dont on escomptait d'avance le concours : mais le colonel Forestier, à cette heurelà même, parcourait son arrondissement, recommandant le calme et souriant à l'émeute, engageant à détruire les barricades et se laissant acclamer par les factieux, indécis, lui aussi, et attendant l'événement, A la fin, quelques représentants, ne prenant conseil que d'eux-mêmes et ne voulant pas se laisser cerner aux Arts et métiers, se répandirent de divers côtés pour y tenter la fortune. Le représentant Beyer, suivi d'un élève d'Alfort et d'une trentaine d'hommes, se dirigea vers la rue Saint-Denis et le poste des Bains-Saint-Sauveur. Le représentant .leannot, en compagnie du lieutenant-colonel Perler, partit pour Belleville. Le représentant Suchetse rendit àla mairie du sixième arrondissement. Aucune de ces tentatives ne réussit.

(1) Le Conservatoire pendant la journée du Vijum, par M. Pouillet, /)awim.

(2) Co«siDÉn*NT, Le Idjuin. (Extrait ilu Débat social ilc liruxellcs.)

Bevcr fut arrêté, puis relâché. Jeannot ne put obtenir du maire de Belleviile qu'il fît battre le rappel. Suchet, moins heureux encore, fut accueilli par des cris hostiles et conduit prisonnier à l'Assemblée nationale. Quant aux députés restés au Conservatoire, ils se bornaient à écrire à leurs amis de province quelques lettres qui furent saisies plus tard : ils rédigeaient aussi un appel aux armes qui fut imprimé rue Coq-Héron et placardé vers la fin de l'après-midi rue Chapon et rue de la Jussienne(l).

Cette misérable tentative eut bientôt l'issue fatale à laquelle elle était réservée. La force publique survint. Ce fut d'abord une compagnie de la 6' légion qui, débouchant par la rue du Ponceau et le passage du Cheval-Rouge, attaqua la barricade de la rue Saint-Martin et, atteignant le Conservatoire sans toutefois y entrer, échangea quelques coups de feu, soit avec les artilleurs massés à l'entrée de l'édifice, soit avec un groupe insurgé posté dans la rue Greneta; ce furent ensuite quatre compagnies du 62* de ligne qui arrivaient du boulevard des Italiens et qui, attirées par la fusillade de la 6" légion, franchirent la barricade et se dirigèrent en toute hâte vers les Arts et métiers. L'une de ces compagnies pénétra dans l'intérieur, malgré les efforts des artilleurs qui voulaient fermer la grille. Sept représentants, qui étaient dans la rue ou à l'entrée des cours, furent aussitôt appréhendés : c'étaient Maigne, Daniel Lamazière, Fargin-FayoUe, Pilhes, Boch, Deville, Vauthier : puis, les grenadiers se divisèrent en deux sections pour parcourir les préaux et les salles et ramener vers la porte d'entrée les prisonniers qu'ils arrêteraient. Cependant l'alarme avait été donnée. « Voilà la ligne! « criait-on de tous côtés. ArtilleurSj membres de la Société des droits de V homme, émeutiers de toute sorte ne songèrent plus qu'à la fuite. La plupart s'échappèrent par la porte qui donne sur la rue Vaucanson au coin de la rue du Vert-Bois, porte que M. Pouillet leur fit ouvrir, sur la promesse qu'ils ne rentreraient plus. Les représentants ne furent guère moins empressés à se dérober. Brisant les carreaux, ils

(1) Haute Cour de Versailles : Procès des accusés du 13 juin, passim.

sautèrent par les fenêtres de la salle des filatures et s'élancèrent dans le jardin : de là, les uns escaladèrent les murailles à l'aide d'une échelle et gagnèrent la rue de Breteuil, les autres s'évadèrent par une grille située à l'extrémité sud de la rue Vaucanson. Une fois hors du Conservatoire, ils n'eurent plus d'autre souci que de chercher un asile, en atlendanl l'heure propice pour franchir la frontière. Parmi ces artisans d'émeute si attentifs à leur salut, se trouvait Ledru-RoUin, Lcdrii-UoUin qui, dans cette journée, la dernière de sa vie publique, donna la mesure de sa faiblesse et de son incapacité (1).

Seul, Gulnard se refusa à cette fuite vulgaire : il voulut demeurer au poste où sa mauvaise fortune l'avait conduit. M. l'ouillet l'ayant rencontré et l'ayant invité à chercher un refuge dans son propre appartement, il refusa tout d'abord, de crainte de le compromettre : sur de nouvelles instances, il accepta enfin; une demi-heure après, il partit en voiture pour l'état-major. Il partit sans être inquiété : car, au moment même où les représentants fuyaient, les soldats du 62* avaient reçu l'ordre de se rendre rue Transnonain où l'on signalait des barricades, en SOI e que le Conservatoire, évacué par les émciiliers comme par la troupe, était redevenu tout à coup désert. C'est seulement une heure plus tard qu'un détachement du 24* de ligne, pénétrant aux Arts et métiers, y fit une perquisition complète : on y trouva quelques fusils, un pistolet, quelques cartouches, quelques lettres laissées inachevées et un képi de sousofficier qu'on reconnut, au numéro du régiment, pour celui du représentant Uattier.

La reprise du Conservatoire n'avait pas entièrement pacifié le quartier. Rue Aumaire, rue Jean-Robert, rue Chapon, des barricades s'élevaient encore : elles fuient déiruilcs dans la soirée, non, hélas! sans quelques pertes : deux soldats furent blessés, sept insurgés furent tués (2). Quant au reste de la ville,

(1) Haute Cour de Versiiilles ! Procès des accusés du 13 juin, pa^sim. — M. Pouii.i.KT, f.e Conservatoire desarts et métiers penJaiit la journée du 13 /ui«, p. 17-19

(2) Rapport du général Cbaoguruicr. (JUcofe"»', p. 2103.)

L'ÉMEUTE DU 13 JUIN ET L'EXPÉDITION DE ROME. m

il était demeuré calme : on n'avait eu à signaler qu'une courte tentative de mutinerie, place Saint-Sulpice (1).

Ainsi se termina, avant la fin de la journée, cette émeute qui aurait pu être si grave et qui avorta si misérablement. L'échec ne fut pas dû seulement à la prévoyante activité du général Changarnier, qui, en dispersant la manifestation du Châteaud'Eau, déconcerta, dès le début, les perturbateurs : il fut dû aussi à l'esprit de la population parisienne, qui ne prêta pas aux. gens de désordre l'appui complaisant qu'elle leur avait accordé jadis. Même dans les quartiers Saint-Denis et Saint- Martin, les factieux ne rencontrèrent que des sympathies isolées. Le président de la République étant sorti dans l'aprèsmidi fut salué par des acclamations chaleureuses, si chaleureuses que cette popularité l'enivra, dit-on, un instant (2).

L'Assemblée ne se montra pas moins favorable à la politique de résistance. Il ne devait pas y avoir de séance le 13 juin : mais, à raison des événements, des convocations furent adressées aux représentants à domicile. A deux heures et demie, la séance ayant été ouverte, M. OdilonBarrot demanda la permanence : peu après, comme un billet de M. Dufaure venait de lui annoncer l'occupation du Conservatoire par Ledru-Rollin et ses amis, il réclama l'état de siège. Le Parlement n'hésita pas à voter cette mesure de salut public. Non seulement les conservateurs s'y associèrent, mais aussi les républicains modérés et, en particulier, Cavaignac, qui, dans cette occasion, rompit ouvertement avec l'extrême gauche. M. Pierre Leroux avait insinué que l'état de siège établi en 1848 avait précipité la chute de ceux-là mêmes qui l'avaient sollicité : «« Non, répondit Gavai- « gnac, nous ne sommes pas tombés du pouvoir, nous en « sommes descendus. » Puis, se tournant vers les bancs de la Montagne, ce jour-là presque déserts, — car la plupart de ceux qui les garnissaient d'ordinaire étaient de cœur ou de fait avec

(1) Rapport du général C^atifjarnier. (Moniteur, p. 2103.)

(2) u (Jui, général, disait le soir, moitié sérieusement et moitié en riant, le • président de la UépuLliijue au général Changarnier, oui, la journée a été « bonne; mais vous m'avez fait passer bien rapidement devant les Tuileries. » BiHftOT, Afe'mojVej, t. 111, p. 303.)

Page 1