COMMERCE ET INDUSTRIE DES ARABES
Divers noms de la soie diez les Arabes : harir^ cazz, ibriiam, — Les Arabes vont chercher des soieries en Chine par mer. — Ce commerce maritime direct est interrompu au x* siècle; coup d*œil rétrospectif. — L'Inde n'est plus un pays de transit pour les soieries, causes de ce changement. — Commerce par terre des Arabes dans TAsie. — La loi musulmane favorise le commerce et rindustrie. — R6le des Juifs dans TAsie occidentale. — Tableau de rindustrie sericicole arabe d'après les géographes arabes du moyen âge; elle est surtout établie dans les provinces voisines de la mer Caspienne. — Manufactures d'étoffes de soie. — Commerce d'exportation par
îi. «5
1« traité stipule plus loio» chap. Vl^que les^ufts^s ne pourront aToir aoeaii pouvoir dans la Chersonèse ni y faire la guarre, et, chap. VIU^ qii'ila ne pourront hiverner à remhouchure du Dnieper.
F, noie t, page 244.
Plusieurs auteurs ont cru retrouver Tétoffe nommée aujourd'hui velours f dans celle qui apparaît au moyen âge sous le nom de samit^ et même dans celle qui représente^ à une époque antérieure^ le mot hexamitum.
Veloun, sanUty hexamitum, tels sont donc tes noms d'étoffes sur lesquelles nous voulons présenter quelques réflexions.
Et d'abord^ constatons que dès le neuvième siècle existait ce genre de tissu que Ton fabrique en coupant une partie des fils de la chaîne^ et qui sont dénommés peluches et velours. Le manuscrit de Théodulphe en conserve un spécimen.
Les langue^ modernes en retenant les mots velours, velvet^ felbel, velluto, indiquent que Tapparence velue du tissu a été la seule origine de son nom européen.
Si le nom samity samitum, sciamito, a été rapproché de velours^ c'est parce que Tallemand a conservé le mot sammety en même temps que felbel ^ pour àive velours; et que sommet a évidemment une origine commune avec samit; puis, comme on fait dériver samit de hexamitum^ on a été conduit à l'assimilation des trois noms velours, samit ^ hexamitum^ assimila ti(»i qui parait d'autant plus plausible que le russe ancien^ le slave, désignait le velours par le ra<jt
APPENDICE. 3îd
aksamitt (4) et qu'an écrivain du quinzième sièele^ ^Ëneas Sylvius, attribue au latin kexamitumy d*où il dérive le mot aksamitt, la même signification.
Nous ne mentionnons pas le mot grec e$(X(jLtT(K, employé par Nicétas (î), annaliste du treizième siècle^ parce qu'il est identique au latin hexamitum, dont s'est servi Hugon Falcand au douzième siècle ; Tun et l'autre auteur parlaient des mêmes ateliers de soieries établis en Sicile.
Qu'accidentellement le mot kexamitum ait été pris pour représenter un tissu velu, lorsque ce genre d'étoffe se répandit dans la consommation après Tépoque des croi* sades, cela est possible ; et c'est à notre avis, tout ce que veut dire iEneas Sylvîus. Mais hexamitum, avait-il au onzième siècle cette signification ? Que veut-il dire dans le texte de Hugon Falcand ?
Voici la description des ateliers de Palerme faite par Falcand: m Nec vero nobiles illas palatio adhérentes si- » lentio prsBteriri convenil officinas ubi in fila variis dis- » tincta coloribus Sérum vellera tenuantur et sibi invicem li multiplie! texendi génère coaptantur. Hinc enim videas D amita dimitaque et tremita minoriperitiasumptuque perp fici; hinc hetimita uberioris materisB copia condentsari. » Hic diarhodon igneo fulgore visum réverbérât, hic dia-
(1) « Âxamit» quod latine villosum sericum sonat. » Maeai Sylvii Piccoloroini opéra quseexstantomnia. Bastleœ,\n-f°,^,143,
On trouvera tous les textes et toutes les opinions auxquels nous faisons allusion, dans la discussion complète que M. Fraacisque Michel a faite sur le velours et le samit (fiecherçfm, eic.^ I, 'passim) et dans celle que M. Semper, ter @tiel, i, ©elte, 471, a présentée sur le même sujet. *
(2) Manuel Gonauèné, llb. ii, c«p. a, édittt»ie Bonn.
» pisti eolor subviridis intueatium ocalis grato blaoditnr » aspectu; hic exarantasmata circulorum yarietatibus » insignita, majorem qaidem artificium industriam et » materiaB ubertatem desiderant^ inajori nibilominus » pretio distrahenda. Multa qaidem et alia yideas ibi varii » coloris ac diversi generis ornamenta, in qaibus et se- » ricis aurum intexitur, et multiformis inctur» varietas D gemmis interlucentibus illastratur (1). »
Pas une allusion^ on le voit^ n'est faite à des fissus velus^ et cependant avec quel soin Tauteur recueille tous les renseignements sur les étoffes qu'on fabrique ou qu'on brode^ sur les couleurs^ sur les dessins^ sur les matières employées ! Certes il n'aurait pas négligé une description aussi intéressante que celle d'un métier de velours ; néanmoins, pour retrouver dans Vhexamitum de Falcahd, le villosum sericum dont parle iEneas Sylvius, on a cru devoir observer que le velours est un tissu qui se fabrique à six fils en dent^ et que hexamitum veut dire étoffe à six fils.
Sans nous appesantir sur la subtilité de cette réflexion qui veut qu'un voyageur, en visitant un atelier où l'on fabrique du velours aille examiner combien de fils de chaîne sont réunis dans une seule dent du peigne> au lieu de s'arrêter devant l'aspect si remarquable de ce tissu velu^ nous nous demanderons si le mot hexamitum veut bien dire tissu à six fils ?
Admettre que le mot mitumqai entre dans les tei'mesde la progression : amitum, dimitum^ tremitum, hexamitum^ représente un fil de chaîne^ c'est rendre inexplicable l'accroissement progressif d'habileté dont parle iPalcand. La
i^4) Àpud Muralori, Aer. iUU, Scriptores, vh^ col. 8S6«
matière s'entasse, si on met six fils dans une dent dn peigne au lieu de deux ou trois, mais ^accumulation de la matière n*exige pas dans l'ouvrier qui la tissera une supériorité qu'il faille noter avec admiration.
D'ailleurs, en lisant avec attention le texte, ne voit-on pas que ce quf étonne le plus l'écrivain c'est la diversité des couleurs, c'est la multiplicité des nuances? Et n'est-ce pas Timpression la plus naturelle qui agisse sur nous lorsque nous entrons dans un atelier de tissage ? Ne sommes-nous pas de prime-abord frappés de Téclat et du mélange des couleurs^ et du dessin coloré qui en résulte ?
Pline l'a dit : a Plurimis liciis texere quâB polymita ap« pellant Âlexandria instituit. » Mttum^ c'est la nuance introduite dans le tissu par le jeu des lices ; et il v avait un art, que saint Jérôme dans son épitre à Fabiola a nommé ars polymita, dans lequel s'exerçaient les ouvriers tisseurs se destinant à fabriquer des étoffes façonnées, et des étoffes brochées.
Tpt(A(Toç, triltx, dit M. Waddington dans son intéressante et savante monographie de l'édit de Dioclétien (1), c'est le tissu où Ton fait entrer trois lices^ ou trames de couleurs ou de natures différentes; et cette interprétation du mot {AtToc, mtVtim, rappelons-le, est celle que Desmarets a soutenue en 4806, dans un rapport lu à l'Institut et déjà mentionné par nous.
Hexamitum est donc un terme technique, un terme de fabrique recueilli par Hugon Falcand dans les ateliers de Palerme ; il. veut dire une étoffe à six couleurs fabriquée à l'aide du jeu des lices> et, comme un spécimen de cette
(4) Publiée par Firmin Didott 4864, pag. 30.
ait A^PfeNDICl^.
fabrieatioD qai exige une grande habileté de la part des ouvriers et beaneanp de matière première^ majorem artifi^ eium industriam et materiœ ubertâtem, Tanteur cite Vexa* rentasmata, étoffe remarquable par les cercles variés qui forment le dessin, circulorum varietatibm inngnita^ et que Ton retrouve fréquemment dans les représentations des vieilles étoffes.
De ce tissu broché au tissu velu, nous avouons ne pas voir la transition ; et du fait afiBrmé par iEneas Sylvius nous n'avons qu*une explication plausible, c'est celle-ci : on aura au quinzième siècle emprunté au latin, à cause sans doute de la similitude de nom, le mot hexamitum, pour représenter VétoSe velue très-répandue à cette époque sous le nom de sctmit velu^ êciamito velluto,
11 est très probable que dans le commerce on a souvent supprimé Tadjectif velu^ et nommé simplement samit, le êamit velu : ainsi s'expliquerait la survivance du mot sam" met pour dire velours, car pour repousser Tassimilation complète du samit au velours, il suffirait de citer les textes où il est question de remploi du samit.
Nous ne devrions pas parler de ce tissu qui a sa place marquée dans l'étude des étoffes venues dans la consommation après les croisades. Cependant pour compléter cette note, dussions-nous avoir i nous répéter ou à nous con^dire plus tard, nous donnerons ici notre opinion sur le samit et sur 1q velours.
Accordant une priorité au mot sciamito, à Cause de la priorité des Italiens dans le commerce avec TOrient, nous avons interrogé un vieux dictioanaire étymolc^iqae; il nous a répondu : « SciamitOy spezià di drappo di varie sorte e 1» colori — lat. kexamiius «» in Pei«ia : setamek, veste oorta
T^sçiimak, aUpa^pezia i\ veste; marner, velo del capo-r » in Arabia : sQemuky veste sottile ; scemlet, vestimento che » avolge il corpo. »
Pour confirmer Torigine asiatique de cette étoffe^ nous ferons observer que les écrivains de Tépoque des croisades énumèrent une prodigieuse quantité de samits dans la consommation des Arabes et des Turcs ; et qu'il est question de cette étoffe en Occident seulement après que les mœurs et les tissus de TOrient eurent envahi TËurope.
Ces samits n'étaient pas toujours en soie : nous en avons la preuve dans les usages si variés et souvent si communs indiqués t)our cette étoffe; dans la ifistinction soigneusement faite des mots serica et sarnUa par les auteurs qui mentionnent les tissus asiatiques ; enfin dans la locution si fréquente samits de soie.
Au reste Ménage (Dictionnaire étymologique y in-f*, 1694, p. 651) dit: samy, une espèce de drap demy-soye qui ressemble en lustre au satin, mais il est plus étroit et de plus de durée.
Et Roquefort (Glossaire de la langue romane^ in- 8*>, \ 808) : sami, samety samis, samit, sammit, samy^ samyt, étoffe le plus souvent de soie fine et précieuse^ qui était brochée de fils d'or ou d'argent, sorte de taffetas ou satin. On a donné aussi ce nom à la toile de lin ou de coton très-fine.
Ainsi le samit est une étoffe orientale qui a tiré son nom du nom du vêtement auquel on la destinait ; elle était primitivement en coton ou en lin, mais suivant les usages de la fabrique asiatique on mélangea tantôt Tor, tantôt la soie avec ces matières premières. Après les croisades, le samit étant très-recherché dans l'Occident, on donna ce nom à des étoffes très diverses et qui n'avaient d*autre similitude que
le mélange des mêmes matières textiles : de là le mom de #amt7 appliqué soit au satin, soit au velours. Si le plus sou- Tent on prit soin d'ajouter un adjectif qui indiquât l'apparence du tiHsu^ parfois on le supprima : de là les expressions êomit velu, puis sammet, pour représenter les tissus à poils. Quant au velours^ le fait que l'arabe est la seule langue qui ait un mot spécial pour ce tissu, le mot Kathifet (le serbe a conservé le nom, Kadiva) dérivé du nom de la ville arabe où pour la première fois le velours aurait été fabriqué, la remarque que ce mot est le plus ancien qu'on puisse citer comme le représentant, l'absence durant le moyen âge en Europe, d'un nom qui s'applique à coup sûr à ce tissu veluy Tobservation que les noms modernes sont des noms descriptifs de l'apparence velue et non des noms spéciaux du tissu lui-même, tout indique que TOrient est la patrie de cette riche étoffe. La difficulté de fabriquer le velours en aura limité l'emploi dans la consommation arabe ; les ateliers musulmans de soieries, établis en Occi« dent, n'en produisaient pas encore au douzième siècle. Après les croisades, les étoffes velues sont entrées dans la consommation européenne, où elles prirent le nom de samitSy alors en vogue. Mais bientôt, lorsque, par suite d'une nouvelle révolution dans les costumes, la mode de s'italianiser succéda à la mode de s'orientaliser, le velours acquiert son nom définitif et devient le tissu préféré par l'aristocratie, répandant partout avec lui la réputation des fabriques de Venise et de Gènes.
TABLE DES MATIERES