LIVRE XXIX
— .Yayant pu empêcher l'adoption du principe, reprend Marat, ils ont voulu organiser le tribunal à leur mode, mais leur complot a été encore déjoué. Ils ont voulu empêcher le recrutement des volontaires, ils ont tout fait pour arrêter le départ des commissaires que vous envoyez dans les départements. Voici leur plan : lorsque les commissaires seront partis, ils se mettront en insurrection contre les patriotes, on appellera sur eux le meurtre et la vengeance. Je demande à la Convention de prendre des mesures très-sévères pour arrêter leurs complots, pour leur ôter tout moyen, soit de Jissoudre la Convention, soit de la transporter dans une ville aristocrate. »
L'immense majorité se contente de répondre aux propos de l'ignoble bouflbn parle rire et les sarcasmes; mais Lasource pense qu'il est bon de montrer au peuple ce qu'est au fond celui qui ose se proclamer son ami par excellence.
« Marat, dit-il, n'est pas la tête qui conçoit, mais le hras qui exécute. 11 est l'instrument d'hommes perfides qui se jouent de sa sombre crédulité et, mettant h prolit son aptitude naturelle à voir tous les objets sous des couleurs funèbres, lui persuadent tout ce qu'ils veulent, lui font dire tout ce qui leur plaît. Si la dénonciation actuelle de Marat restait sans réponse, le peuple pourrait être égaré par ceux qui voulaient l'entraîner ù suivre ces rassemblements nocturnes où retentissaient à chaque instantdes cris de rage et des sentences de mort. &s hommes pervers, ces artisans de troubles, après avoir vu déjouer leur première conspiration, pourraient bien-
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tôt en tenter une seconde qui aurait plus de sucées. »
On demande que la discussion soit fermée; les Girondins, désirant plaire à la Commune dont ils espèrent acquérir, sinon les sympathies, du moins la neutralité, appuieut, par l'organe de Fonlrède, la proposition de Barère.
Le jeune député de Bordeaux, qui jouait assez volontiers le rôle de conciliateur, s'exprime ainsi : « On a souvent fait des reproches à la municipalité de Paris. Il y a tout lieu de croire que les inculpations n'ont pas été toujours fondées. Rendons-lui justice aujourd'hui. Apprenons à la France entière que, si la Convention existe encore, elle le doit à la commune de Paris et au commandant général. »
Les décrets proposés par Barère et Isnard sont adoptés d'un commun accord ; l'Assemblée se sépare au milieu d'un calme qui aurait pu faire croire à l'apaisement des partis.
Mais, dès le lendemain, la lutte entre la Gironde el la Montagne recommence plus vive et plus acharnée que jamais. Cette fois, c'est Vergniaud qui l'entame par le discours le plus éloquent, sans contredit, de tous ceux qui sont sortis de sa bouche.
La séance est à peine ouverte que le grand orateur demande la parole. De véhémentes réclamations s'élèvent
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de r extrême gauche. « La discussion est fermée, lui criet-on. — Vous voulez nous faire perdre notre temps,» répond Marat. Mais Vergniaud. qui vient de monter lentement les marches de la tribune, regarde fixement l'ami du peuple et l'écrase par ces simples paroles : « Lorsque la conspiration des poudres eut été découverte à Londres, il ne put convenir qu'aux auteurs mêmes de cette conspiration de prétendre que c'était perdre son temps que de l'employer à en développer la trame.
« Sans cesse abreuvé d'amertumes et de calomnies, je me suis abstenu de la tribune tant que j'ai pensé que ma présence pourrait y exciter des passions et que je ne pourrais y porter l'espérance d'y être utile à ma j>alrie. Mais aujourd'hui que nous sommes tous, je le crois du moins, réunis par le sentiment d'un danger commun à tous, aujourd'hui que la Convention tout entière est sur le bord de l'abîme, aujourd'hui que les émissaires de Oatilina ne se présentent pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre-révolution, je ne puis garder un silence qui deviendrait une trahison. Je dirai la vérité, je la dirai sans crainte des assassins, car les assassins sont lâches et je sais défendre ma vie. Depuis longtemps, il n'est plus permis» de parler du respect pour les lois, pour l'humanité, pour la justice, pour les droits de l'homme, sans être qualifié au moins d'intrigant et plus souvent encore d'aristocrate et de contre-révolutionnaire. Au contraire, provoquer au meurtre, exciter au pillage est un moyen sûr d'obtenir
des hommes qui se sont emparés du gouvernement de l'opinion les palmes du civisme et le titre glorieux de patriote. Le peuple est divisé en deux classes : l'une, délirante par l'excès d'exaltation auquel on l'a portée, travaille chaque jour à sa propre ruine; l'autre, frappée de stupeur, traîne une pénible existence dans les angoisses de la terreur.
« Les pillages de février ne peuvent ôtre attribués à une erreur instantanée. Ils ont été le résultat d'une opinion fortement inculquée dans les âmes, à savoir : que ces attentats à la propriété étaient des actes patriotiques et que ceux qui les blâmaient n'étaient que les vils souteneurs de l'accaparement.
« Cette funeste aberration de l'esprit public a été indirectement favorisée par la Convention elle-même. Le jour où les meurtriers de Simonneau ont obtenu l'impunité \ la résolution courageuse de mourir pour la loi a dû naturellement s'affaiblir dans le cœur des magistrats du peuple. L'audace qui la viole a dû, au contraire, s'accroître dans le cœur des scélérats, le jour où les auteurs des premiers troubles à raison des subsistances ont obtenu l'impunité. Il s'est formé de nouveaux complots; de là les pétitions insensées et les injures faites à vos propres commissaires *.
• « Ainsi, de crimes en amnisties et d'amnisties en crimes, on en est venu à confondre les insurrections séditieuses avec la grande insurrection de la liberté, à