‹ Histoire de la terreur, 1792-1794Chapitre 156 sur 226 · LIVRE XXXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXXI

département du Nord lui avait été signalée par le poste d'observation qu'il avait établi à Pont-à-Marcq, sur la route de Douai à Lille. Depuis quelques minutes, il était averti de leur passage à Orchies par une estafette que Miaczinski lui avait expédiée.

Le général en chef reçoit le ministre et les commissaires au milieu de son état-major. Beurnonville l'embrasse affectueusement et lui annonce que les représentants du peuple viennent lui notifier un décret de la Convention. Dumouriez se fait nommer les trois commissaires qui accompagnent Camus et qu'il ne connaît pas encore. Il complimente Quinette et Bancal sur ce qu'il sait de leur mérite et de leur modération. Il ne dit rien à Lamarque. Sortant bientôt du cercle des politesses banales, il entame brusquement l'entretien et, s'adressant à Camus, s'écrie : « Vous venez apparemment me faire arrêter? » Pour toute réponse, le chef de la députation s'apprête à lire le décret. Beurnonville demande que la conférence ait lieu dans le cabinet du général en chef, et non au milieu d'une foule d'officiers allant et venant. Celui-ci y consent, mais ses aides de camp exigent que les portes du cabinet restent ouvertes, parce que, disent-ils, ils ne veulent pas un instant perdre de vue leur général.

Dumouriez prend des mains de Camus le décret, le lit et le lui rend. « Je ne puis, dit-il, abandonner dans ce moment mes troupes, ce serait le signal de la désorganisation générale. Lorsque j'aurai remis l'armée en^ état de faire campagne, je rendrai compte de ma conduite. Vous êtes sur les lieux. C'est à vous de voir si,

dans l'état actuel des choses, vous devez, oui ou non, mettre à exécution le décret dont vous êtes porteurs. L'Assemblée, en vous confiant une mission aussi délicate, a dû compter sur votre prudence et sur votre fermeté. Songez à l'immense responsabilité que vous assumez sur votre té te si vous me déclarez suspendu de mes fonctions. Acceptez plutôt ma démission, je l'ai offerte plusieurs fois depuis trois mois.

— Si nous l'acceptons, répond Camus, que ferezvous ?

— Ce qui me conviendra; mais je vous déclare sans détour que je ne me rendrai pas à Paris pour me voir assassiner en chemin, ou condamner par un tribunal révolutionnaire.

— Vous ne reconnaissez donc pas le tribunal érigé par un décret formel ?

— Je le reconnais pour un tribunal de sang et de crime. Tant que j'aurai un pouce de fer dans ma main, je ne m'y soumettrai pas. Si j'en avais le pouvoir, il serait aboli demain ; c'est l'opprobre d'une nation libre. »

Camus, fidèle à ses habitudes puritaines, avait engagé le colloque avec trop de roideur. Ses collègues essayent de le reprendre sur un ton plus modéré; ils cherchent à calmer les craintes que le général a manifestées et à réfuter les motifs qu'il a mis en avant pour ne pas se présenter à la barre.

« Nous vous promettons, dit Quinette, de vous accompagner jusqu'à Paris, prêts h recevoir les premiers coups si on voulait attenter à votre vie. »

Bancal cite les grands exemples d'obéissance et d'abnégation donnés par plusieurs généraux de l'antiquité. Mais Duraouriez répond :

« Nous ne sommes plus au temps de la Grèce et de Rome. Ces peuples avaient une république bien réglée, de bonnes lois. Ils n'avaient ni club des Jacobins, ni Tribunal révolutionnaire. Ne défigurons pas l'histoire des anciens en donnant pour excuse à nos crimes l'exemple de leurs vertus. Des tigres veulent ma tete, je ne veux pas la leur donner.

— Vous vous abusez sur l'état de Paris, répètent avec insistance les commissaires, vous n'avez aucun péril à courir...

— Allons donc ! la Convention n'est même pas assez forte pour se mettre à l'abri des fureurs de Marat. D'ailleurs, moi absent, qui répondra du salut de mon armée? Nesavez-vous pas que nous avons en face de nous quarante mille hommes soutenus par une immense cavalerie?

— Pendant les quelques jours que vous serez absent, dit Beurnonville, je vous remplacerai s'il le faut, et je puis vous assurer que l'ennemi ne pénétrera pas sur le territoire français. Je connais parfaitement cette frontière ; elle n'a jamais été insultée tant que j'y ai commandé. Avec un corps de 3,000 hommes, j'ai contenu 20,000 Autrichiens.

— C'est-à-dire, réplique en riant Dumouriez, que vous êtes venu pour me souffler mon commandement?

— Comment pouvez-vous faire cette supposition? Si j'ai accepté le ministère, cela a été par pure obéissance

et pour mettre les armées en état d'entrer en campagne. Mon poste est sur les bords de la Moselle, mon armée m'y attend, je n'ai qu'un désir, aller la rejoindre. »

Enfin, impatienté de voir le temps se perdre en récriminations inutiles et en propositions contradictoires, Camus renouvelle à Dumouriez sa question catégorique :

« Vous ne voulez donc pas obéir au décret de la Convention ?

— Je ne le puis ; mon armée est désorganisée et mécontente ; la quitter dans ce moment, ce serait risquer de la voir se débander entièrement. Prenez sur vous de surseoir, vu les circonstances, aux mesures ordonnées par la Convention. Retournez à Valenciennes et rendez compte à l'Assemblée des motifs de votre conduite. »

Huit heures approchaient. C'était l'heure à laquelle les représentants du peuple avaient décidé qu'ils enverraient un courrier, afin qu'il pût arriver à l'ouverture de la séance du mercredi 3 avril et donner à la Convention des nouvelles positives des premiers résultats de leur mission.

Sur un signe de Camus, les commissaires saluent le général et se retirent dans une pièce écartée pour délibérer.

Pendant ce temps, Dumouriez, resté avec Beurnon-

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