LIVRE XXXII
restreint aux bataillons de la division de droite, car Dumouriez, étant fort enroué, ne peut être entendu de loin. Il raconte de nouveau, dans les termes les plus véhéments, « comment la veille il a failli être assassiné, comment il a été forcé de fuir, ce qu'il n'a jamais fait de sa vie, et comment il a été sauvé de la mort, grâce aux braves dragons de La Tour. »
Montrant les quelques cavaliers impériaux qui sont venus jusque-là avec lui : « Ces militaires, dit-il. sont les plus braves gens du monde; ils ne veulent que la paix et sont comme nous las de la guerre; ils nous laisseront tranquillement faire de bonnes lois. Reprenons la Constitution de 91. Après quoi, je réponds de la paix. Chacun retournera dans ses foyers. Moi-même, je me retirerai chez moi. Que tous les braves soldats qui pensent comme moi ne m'abandonnent pas. llomme libre, je laisse la liberté de me quitter à tous ceux qui ne partagent pas ma manière de voir. Mais qu'ils manifestent leur sentiment dans la journée et qu'ils sachent bien que je regarde ceux qui ne se rangeront pas de mon côté comme des ennemis de leur patrie. »
Le général, pendant qu'il parlait, avait aperçu des visages sombres, avait recueilli des propos peu équivoques. Dans ce moment, on vient lui apprendre que l'artillerie, dont le parc est h Saint-Amand, s'est mise en complète insurrection, qu'elle a chassé les officiers qui voulaient s'opposer à ses projets; qu'elle attelle ses pièces et se dispose à partir pour Valenciennes.
Dumouriez renonce à aller haranguer les troupes du camp de Bruille, et se dirige à toute bride vers Saint-
Amand. Il se jette au milieu des artilleurs et leur fa l entendre les accents les plus pathétiques de son éloquence militaire
Mais les canonniers restent muets et continuent leurs préparatifs de départ. Dumouriez, désespérant de les arrêter, les quitte; mais, au lieu de revenir au camp de Mauldc, il se dirige vers Rumegies, ce dernier village français qu'avaient traversé, quatre jours auparavant. Camus et ses compagnons d'infortune, et qui devait être aussi pour le rebelle la dernière étape vers l'exil.
A peine le général s'est-il retiré que les canonniers, avec leurs quatre-vingts pièces, se mettent en route pour Valenciennes. Bientôt le bruit de leur départ se répand dans les deux camps et fait éclater les sentiments, longtemps comprimés, des volontaires. Quelques anciens régiments, notamment ceux de la Couronno. d'Auvergne et de Royal-Vaisseau, tiennent encore, il est vrai, pour leur chef; mais ils déclarent en même temps qu'ils ne combattront jamais contre des compatriotes, contre des frères d'armes.
A ce langage, on peut prévoir qu'ils ne résisteront pas longtemps à l'exemple des autres corps et qu'il* se détacheront bientôt à leur tour du général, rendu
1 . Dumouriez, dans ses Mémoires, semble faire entendre qu'il ne se présenta pas à Saint-Amand au parc d'artillerie, parce qu'on lui fil voir les dangers et l'inutilité de cette démarche; mais son témoignage est plus que suspect, il nous paraît invalidé par plusieurs déclarations formelles que nous avons retrouvées aux archives du dépôt de la
guerre. Dumouriez a cru dovoir passer sous silence celte démarche, parce qu'elle lui réussit fort mal.