LIVRE XXVI
L'audace avec laquelle le meurtre avait été commis au Palais-Royal, chez Février, à l'heure où la foule affluait dans les salons de ce restaurateur en renom; l'impunité que le coupable avait trouvée dans une fuite favorisée probablement par quelques complices; la qualité d'ancien garde du corps, prise ostensiblement par l'assassin : tout devait contribuer à augmenter l'impression produite par un pareil événement *.
Dès le 21 janvier au matin, la nouvelle de l'attentat commis sur Lepeletier est connue de tout Paris. Dans la salle de la Convention, avant l'ouverture de la séance, elle est le sujet de tous les entretiens. Les démagogues revendiquent hautement Lepeletier pour un des leurs, et demandent qu'on lui décerne les honneurs du Panthéon; ils rappellent avec aigreur que le dernier discours de l'illustre défunt a été vivement attaqué par plusieurs orateurs de la droite; ils font entendre, à demi-mot, que les députés qui n'ont pas condamné à mort Louis XVI* sont peut-être de connivence avec celui qui a voulu le venger, ils insinuent aux membres de la Plaine, qui ont voté avec eux dans les derniers scrutins, qu'ils sont tous désignés au poi-
\. Le meurtrier de Lepeletier, Pàris, désespérant d'échapper aux poursuites, se donna ia mort quelques jours plus tard dans une auberge de Forges-Ies-Eaux. Son identité fut reconnue par deux commissaires de la Convention. Quelques historiens ont révoqué en doute la réalité de ce suicide, sur la foi de témoins qui prétendaient avoir rencontré Pâris à Genève plusieurs années après.
Nous nous refusons à croire, à moins de preuves certaines, à ces légendes qui ne reposent d'ordinaire que sur des ressemblances fort contestables.
gard des assassins, et qu'ils n'ont de salut que dans une indissoluble union avec la Montagne.
Vergniaud prend possession du fauteuil de la présidence à l'heure même où Louis XVI monte à l'échafaud. Tous les assistants pensent au drame sanglant qui s'accomplit à quelques pas de là, mais personne n'y fait allusion ; le seul événement du jour semble être le meurtre de Lepeletier. A peine Maure, son collègue de députation, en a-t-il terminé le récit officiel, que les plus fougueux Montagnards assiègent la tribune pour exploiter ce crime au profit de leurs ressentiments particuliers. Jean-Bon-Saint-André dénonce Valady pour avoir fait imprimer et placarder sur les murs de Paris le discours qu'il a prononcé en faveur du roi. Rovère dénonce Chambon pour avoir, dans la salle du Comité de sûreté générale, tiré le sabre contre le patriote Saint- Huruge. Carrier dénonce Thibault, évêque et député du Cantal, pour avoir écrit à ses commettants une lettre où il osait dire que la Montagne était composée de scélérats. Bréard demande que l'on ordonne immédiatement des visites domiciliaires; Osselin et Bourbotte appuient cette proposition.
« Oui, s'écrie Barère, que dans deux fois vingtquatre heures le même échafaud, qui a servi pour le tyran, serve encore pour ses complices. La République a été décrétée le 21 septembre, mais c'est ce matin qu'elle s'est affermie. Ne donnons pas à nos adversaires le temps de se reconnaître ; prenons de nouvelles mesures contre les stipendiés de Coblentz; accordons les honneurs du Panthéon à Lepeletier, car dans sa per-