LIVRE XXVI
« En faut-il davantage? Aux voix le décret d'accusation! » s'écrient plusieurs députés.
« Les mouvements populaires qui ont eu lieu hier, reprend Marat, sont l'ouvrage de cette faction criminelle et de ses agents. Ce sont les émissaires de Roland (|ui sont venus dans les sections fomenter les troubles, et parce que, dans l'indignation de mon cœur, j'ai dit qu'il fallait piller les magasins des accapareurs et pendre ceuxci à leurs portes, seul moyen de sauver le peuple, on demande contre moi le décret d'accusation ! »
À cette nouvelle'apologie du pillage et de l'assassinat, l'Assemblée répond par un mouvement d'horreur.
« Aux voix le décret, » crie-t-on de toutes parts.
Marat descend de la tribune en riant et en haussant les épaules. Au moment où il traverse la salle, il lance un regard de dédain sur ses collègues de la droite : « Les cochons, les imbéciles, » dit-il assez haut pour être entendu de toute l'Assemblée f. « Il est temps, s'écrie Lehardy (du Morbihan), de savoir si la Convention, prenant l'attitude qui lui convient, prononcera entre le crime et la vertu ; il est temps de savoir si la moitié de la Convention est composée de scélérats, ou si Marat peut attaquer impunément chaque jour la souveraineté du peuple dont il se dit l'ami. »
« Je demande, ajoute Lesage (d'Eure-et-Loir) que la discussion soit fermée sur les accusations à diriger contre Marat et que l'on n'entende plus que ses dé-
I. Ces aménités fort peu parlementaires de Vami du peuple sont constatées par le Moniteur lui-môme, n° 59.
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fenseurs. — Qui osera défendre Marat? » client plusieurs députés. A cet appel, deux montagnards, Lejeune et Thirion, se lèvent : « Sans être ami de Marat, disentils, on peut défendre la liberté de la presse. »
« Je ne veux pas de défenseur, s'écrie V ami du peuple; la dénonciation que vous venez d'entendre est une manœuvre delà cabale qui poursuit la députation de Paris; ils veulent m'écarter de l'Assemblée parce que je les importune en dévoilant leurs complots. Vous ne pouvez rendre un décret d'accusation contre moi, puisque vous avez décrété la liberté des opinions; je demande, au contraire, un décret *qui envoie les hommes d'État aux petites-maisons. »
Buzot réclame ironiquement la parole en faveur de l'accusé : « Je ne rappellerai pas à Y Assemblée, dit-il, qu'elle a rejeté une loi contre les provocateurs au meurtre. Plusieurs événements depuis ont prouvé combien cette loi était nécessaire ; mais de grands inconvénients s'attachent aux décrets d'accusation portés avec précipitation : ils sont souvent illusoires. Que ne s'ensuivrail-il pas contre la Convention, si elle décrétait d'accusation monsieur Marat, et que monsieur Marat fût acquitté par le jury de Paris? » — L'épithète de monsieur accolée au nom de Y ami du peuple paraît aux partisans de celui-ci la plus grave injure qui puisse être lancée contre lui. « C'est vous qui êtes un monsieur, » crie-t-on à Buzot de l'extrême gauche.
L'orateur rappelle que ce qu'imprime Marat « se dit tous les jours dans les tripots où celui-ci va puiser les maximes qu'il débile ensuite à deux sous la feuille; » il
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adjure ses collègues de ne pas donner à col homme une importance trop grande. « Peut-être, dit-il en terminant, n'est-il (pie l'instrument de certaines gens; par lui on fomente l'anarchie, et l'anarchie mène à la royauté. »
L'insultante générosité de Buzot trouve plus d'un imitateur sur les bancs de la Gironde. « Je demande, s'écrie Fonfrède. que la Convention adopte un ordre du jour ainsi motivé : « L'Assemblée déclare ii la France que « hier Marat a prêché le pillage et qu'hier au soir on a « pillé à Paris. » — « Je propose, dit Pénièrcs, que Ton décrète que Marat est fou et que, par mesure de sûreté générale, il sera enfermé à Charenton. d'où il ne pourra sortir que lorsque la dévolution sera finie. — Oui, il faut, ajoute Bancal, que, suivant en cela l'usage établi parla Constitution américaine, la Convention, délibérant, aux deux tiers des voix, décide : 1° que Marat sera expulsé provisoirement de son sein; 2° que son état mental sera examiné par des médecins. — C'est Bancal lui-même qui est fou. réplique ColIot-d'Herbois, pour nous proposer de délibérer en vertu de la Constitution américaine. — Ces messieurs, ajoute Basire, nous parlent sans doute de la Constitution américaine pour nous amener au gouvernement fédéral if, objet de leur ambition. »
Des deux côtés on demande l'appel nominal. La Montasse et la Gironde tiennent également à connaître les partisans et les adversaires de Yami ilu pciijtle. Mais sur quoi portera cet appel? sur l'ordre du jour proposé par Fonfrède, sur la question préalable ou sur le décret
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d'accusation? Chacun de ces modes de trancher la question est vivement appuyé par un certain nombre de députés. Cependant l'immense majorité paraît vouloir donner la priorité à la dernière de ces trois solutions, u Eh! bien, dit Thirion. je demande qu'il soit constaté que je me suis présenté pour défendre un accusé, et que je n'ai pu obtenir la parole. — Je ne puis être jugé par mes ennemis, s'écrie Marat. Ce sont les hommes de l'appel au peuple qui veulent assassiner Vami du peuple; d'ailleurs l'Assemblée ne peut refuser de m'entendre.
— Il est accusé, il a droit de parler, » répèlent en chœur les Montagnards.
Un décret formel accorde la parole à Marat, et pour remercier l'Assemblée de l'impartialité dont elle fait preuve envers lui, il commence ainsi sa défense : « Je croyais qu'il y avait un peu de pudeur dans la Convention, s'il n'y avait pas d'amour de la justice. Eh ! bien, je provoque le décret d'accusation contre moi pour vous couvrir d'infamie. Les hommes sensés, auxquels on présentera ma feuille, déclareront, j'en suis certain d'avance, que vous ne savez pas lire. »
A ces nouvelles insolences, l'immense majorité répond par de nouveaux cris d'indignation. Marat les brave du geste et de la voix ; mais bientôt il ne prononce plus que des mots entrecoupés, des phrases incohérentes ; il est pris d'une espèce de fou rire, et retourne à sa place en répétant, comme un vrai maniaque, ces mots qu'il grommelle entre ses dents : u Les hommes d'Etat! les hommes d'État !.. . »
Le tumulte dure longtemps encore. De guerre lasse,