GÉNÉRAUX ET OFFICIERS LIVRÉS PAR DUMOURIEZ AUX AUTBICOIENS
Beurnonville était lieutenant général depuis le commence- • ment de 1792. Comme les quatre commissaires de la Convention, il resta trente mois dans les prisons de la coalition; comme eux aussi, il fut échangé contre la fille de Louis XVI, le 5 décembre 1795. A peine avait-il été livré aux Autrichiens par Dumouriez, qu'il était dénoncé à la Convention comme un traître par Dubois-Crancé et Robespierre (13 avril) ; bien lui en prit de n'être plus à leur portée, car on le dévouait à l'échafaud au moment où il affirmait son amour pour la patrie par une rude et longue captivité. Rentré en France, il fut employé aux armées, devint ambassadeur en Prusse, sénateur. La restauration le fit maréchal de France.
Pille fut élu lieutenant-colonel du premier bataillon de la Côte-d'Or au moment de la première réquisition. Il était adjudant général lorsqu'il fut arrêté, le 2 avril, au camp de Bruille par ordre de Dumouriez. Rentré en France six semaines après, ainsi que nous le verrons plus bas, le ministre de la guerre, Bouchotte, le nomma un de ses adjoints. 'Lorsque les ministères furent absorbés par le Comité de salut public. Pille resta à la tête de la commission spécialement chargée du mouvement des troupes et devint de fait ministre de la guerre. Dans les annuaires officiels, il est inscrit en cette qualité du
Il 1
10 prairial an II à brumaire an^lV. H fut plus tard nommé inspecteur général aux revues et créé comte sous l'Empire.
Chérin était le fils du fameux généalogiste de la cour de Louis XVI et avait succédé à son pèr6!^très-peu de temps avant la Révolution. L'abolition des titres ayant rendu son emploi inutile, il partit avec la première réquisition en qualité de souslieutenant de volontaires; il était adjudant général lorsque Dumouriez donna l'ordre de l'arrêter avec Pille. Ghérin avpmça rapidement, devint chef d'état-major de Hoche, puis de liasséna. Il fut nommé, en fructidor ali V, général de division et commandant de la garde constitutionnelle des Conseils. Deux ans plus tard, Chérin tombait glorieusement sur lediaoQp de bataille de Zurich.
Les noms des volontaires livrés aux Autrichiens sont ainsi. 3 indiqués dans une lettre du lieutenant général, comte de Wel-* deren, gouverneur de Maëstricht et dans le rapport de Camus, p. 58:
Lecointre, capitaine de canonniers ;
David, lieutenant au 2"« bataillon de Saône-et-Loire;
Montigny, Dubois, Luquet, Leblond, sergents-fourriers au même bataillon ;
Charve, canonnier au 1^' régiment d'artillerie.
Le prince de Cobourg, auquel on les avait livrés comme des assassins, les envoya à Maëstricht, après leur avoir fait mettre les fers aux pieds et aux mains.
La Convention s'émut à plusieurs reprises du sort de Lecointre et de ses compagnons. Par ordre du Comité de salut public, le ministre des affaires étrangères, Lebrun, écrivit au prince de Cobourg la lettre suivante :
« Paris, le 30 avril 1793.
« Monsieur, par un décret de îa Convention nationale dont vous trouverez la copie ci-jointe, le Conseil exécutif provisoire de la République française a été chargé de réclamer la liberté du citoyen Lecointre, capitaine des canonniers du l*"" bataillon de Seine-et-Oise, actuellement détenu dans votre armée comme
'^ prisonnier de guerre. 'Les circonstances qui ont accompagné l'arrestation de cet officier ne vous laisseront aucun doute sur la justice de cette réclamation. Voici le fait :
a Le 2 de ce mois, ie^perfide Dumouriez Gt porter, par une ordonnance de son quartier général de Saint-Amand, au citoyen Lecointre ' une invitation de se rendre auprès de lui pour prendre communication d'une lettre que le général supposait avoir reçue (kl citoyen Lecointre père; le fils, ayant reçu le môiné soir lé billet du général, se rendit le lendemain au quartier général, d'où il fiît enlevé et livré par Dumouriez au général autrichien.
<(Ge4{ui distingue. Monsieur, les nations civilisées des hordes
sauvages, c'est que, môme au milieu des horreurs de la guerre,
elles reconnaissent des lois qu'un usage constant des peuples a
sanctionnées. Si ces lois étaient méprisées, l'Europe retombe-
2rait bientôt dans la barbarie d'où elle n'a été tirée que par les
"efforts d'un grand nombre de générations.
« Vous honorez trop. Monsieur, les armes dont vous faites profession, pour ne pas rendre hommage à cette vérité. Lecointre vous a été livré par la trahison la plus atroce. Attiré dans les filets d'un général perfide par le sentiment le plus cher à la nature, par la tendresse filiale, et en même temps par son obéissance aux ordres de son chef, il ne peut être considéré comme prisonnier de guerre. Je puis vous le dire avec la franchise d'un républicain : sa détention serait un opprobre pour l'armée que vous commandez.
(( Ce n'est pas à votre indulgence, c'est à votre justice que j'en appelle. Le peuple français, et c'est en son nom que j'ai l'honneur de vous écrire aujourd'hui, ne connaît pas les sollicitations; il demande ce qui lui paraît juste, il le demande avec énergie, et en cas de refus il connaît le droit des repré sailles. Quelque terrible qu'en soit l'exercice, le blâme retombera sur ceux qui les auront provoquées; la postérité impartiale en jugera.
« Si des succès passagers pouvaient éblouir les ennemis de la France, ils devraient se souvenir qu'ils les ont principalement obtenus par la trahison de quelques généraux. Les exploits de la dernière campagne attestent l'énergie et les res-
sources du peuple français. De nouveaux succès pourront lui rendre sa supériorité, lorsque les armées seront purgées de tous les traîtres. Je ne sais où le portera alors la juste indignation contre des ennemis qui, abusant d*un moment de prospérité, auront foulé aux pieds tous les droits de la guerre et donné à une armée victorieuse l'exemple funeste de ne consulter que son ressentiment.
« Je n'insisterai pas davantage. Monsieur, sur l'illégalité de la détention du citoyen Lecointre. Conime ministre des affaires étrangères, je suis chargé de vous demander le renvoi de ce prisonnier, et, en cas de refus, de vous déclarer que le peuple français usera de tous les moyens qui sont en son pouvoir pour venger cette infraction gratuite des droits de la guerre, et qu'il en rendra responsables ceux qui auront nécessité cette juste vengeance. J'aime à croire, Monsieur, qu'après avoir mûrement pesé les suites fâcheuses qu'entraînerait cette détermination, vous rendrez justice aux motifs d'humanité qui ont ' engagé le conseil executif provisoire à vous prévenir des intentions du peuple français, et que vous prendrez toutes les mesures qui dépendront de vous pour ne pas ajouter de nouvelles calamités à la guerre actuelle.
« J'ai l'honneur d'ôtre, avec une considération distinguée, « Monsieur, (c Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
{( Lebrun. »
Cette lettre émut Cobourg; il ordonna de faire revenir des prisons de Maëstricht Lecointre ainsi que ses compagnons d'infortune, et daigna même prescrire quelques égards en leur faveur. Comme ils ne pouvaient faire la route à pied à raison de leur longue détention, est-il dit dans la lettre du gouverneur de Maëstricht, ou plutôt à raison des traitements inhumains dont ils avaient été llobjet, on fut obligé de les reconduire en voiture. Cobourg, qui voulait bien rendre les prisonniers de peur de représailles, mais qui tenait à injurier la République et ses défenseurs, écrivit en les renvoyant la lettre suivante, dont l'insolence n'a pas besoin d'être signalée :
î>:2 HISTOIRE DE LA TERREUR.
Au gé^néral Dampierre,
(( 11 m'est parvenu, il y a quelques jours, une lettre de M. Lebrun de Paris, dans laquelle il m'adresse de longs raisonnements et de longues menaces pour m'engager à rendre la liberté au capitaine Lecointre. Comme je n'ai pas l'honneur de connaître M. Lebrun, et qu'en qualité de général d'armée je ne corresponds qu'avec les généraux ennemis, je vous prie. Monsieur, de vouloir bien lui répondre en mon nom que sur les détails qu'il m'a .donnés sur un objet dont la multitude d'affaires beaucoup plus importantes m'avaient empêché de m'occuper, et d'après les recherches que j'ai faites à cet égard, je donnerai des ordres pour que le capitaine Lecointre soit reconduit avec égard aux avant-postes français. Non-seulement je ne fais aucune difficulté de rendre cet officier, mais je suis prêt aussi à renvoyer avec lui cinq autres personnes parmi lesquelles est un lieutenant-colonel. On me les avait remis comme des assassins ; je vous abandonne le soin de les récompenser ou de les punir... »
Pille et ses sept compagnons d'infortune furent rendus aux avant-postes français le 14 mai. Trois mois après, les six volontaires de Saône-et-Loire paraissaient à la barre de la Convention pour recevoir chacun un brevet de sous-lieutenant et une indemnité pécuniaire. Malheureusement toutes nos recherclies pour savoir ce que ces six ofliciers et le capitaine Lecointre sojit devenus ont été infructueuses.