‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. cinquièmeChapitre 151 sur 272 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

« par l'abolir lui-même clans ses domaines. Le peuple « sollicitait des réformes dans la législation criminelle, « pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit ces « réformes. Le peuple voulait que des milliers de Fran- « çais, que la rigueur de nos usages avait privés jus- (i qu'alors de droits qui appartiennent aux citoyens, « acquissent ces droits ou les recouvrassent; il les en « fit jouir par ses lois. Le peuple voulut la liberté, il la « lui donna. Il vint même au-devant de lui par ses « sacrifices, et c'est cependant au nom de ce même peu- « pie qu'on demande aujourd'hui..... » Citoyens, je n'achève pas; je m'arrête devant l'Histoire; songez qu'elle jugera votre jugement et que le sien sera celui des siècles! »

Louis, prenant la parole après son défenseur, proteste en quelques mots contre l'imputation qui pesait le plus sur son cœur, celle d'avoir voulu faire répandre le sang français. C'était la seule calomnie qu'il ne pouvait pardonner à ses accusateurs.

On présente à l'accusé diverses clefs trouvées dans le secrétaire de son valet de chambre Thierry, une entre autres qui s'adaptait à la serrure de l'armoire de fer. Le roi se borne à déclarer qu'il ne peut les reconnaître, trop de temps s'étant écoulé depuis la remise faite à Thierry.

Le président lui demande s'il a quelque chose à ajouter à sa défense et, sur sa réponse négative, lui annonce que la Convention lui permet de se retirer.

A peine le roi a-t-il quitté la salle, que se reproduit le phénomène qui s'était manifesté le 11 décembre. Les passions jacobines, contenues durant la plaidoirie de de Sèze comme pendant l'interrogatoire de Louis XVI, éclatent avec la dernière violence.

Duhem s'écrie que, toutes les formalités ayant été remplies, l'accusé ayant déclaré n'avoir plus rien à dire pour sa défense, il ne reste qu'à décider si Louis Capet subira, oui ou non, la peine de mort. Et, aux applaudissements des tribunes, il demande l'appel nominal immédiat sur cette seule et unique question. — « Oui, ajoute Basire, qu'on le juge sans désemparer.'* »

Mais Lanjuinais réplique avec ce courage admirable dont il a déjà donné tant de preuves 1 : « Le règne des hommes féroces est passé, il ne faut plus songer à nous arracher des délibérations qui nous déshonoreraient. Aujourd'hui, on veut nous faire prononcer un jugement sans que nous ayons eu le temps de méditer la défense. A cette proposition atroce qui vient d'être faite , je n'ai qu'une réponse à faire. Je demande le rapport du décret insensé, irréfléchi, qui a constitué la Convention en cour de justice pour juger Louis XVI. Ce décret, vous l'avez

1. Le Journal des Débats et Décrets , n- 400, p. 440, bien mieux que le Moniteur, n° 3(53, donne au discours de Lanjuinais son véritable caractère.

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voté en une minute. Pourquoi ne le rapporteriez- vous pas!1 vous avez bien rapporté, il y a quelques jours, un autre décret rendu après huit heures de délibération '. On a déjà écrit et imprimé trois volumes sur cette affaire ; à quoi se réduisent-ils? à ces deux points : Louis sera-t-il jugé ou prendra-t-on.à son égard une mesure de sûreté générale? Si Louis doit être jugé, il faut que la loi soit appliquée à son égard comme à l'égard de tout autre prévenu. Il faut que toutes les formes salutaires, conservatrices qui protègent tous les citoyens sans exception, soient observées pour le ci-devant roi. Qu'on ne vienne donc plus nous parler de le faire juger par la Convention nationale, qu'on ne vienne plus nous dire : Il faut que Louis soit jugé par les conspirateurs qui se sont déclarés hautement à cette tribune les auteurs de l'illustre journée du 10 août... »

Ce mot conspirateurs du 40 août, de Sèze avait pu le prononcer impunément une heure auparavant; mais lorsque la Montagne l'entend répéter par Lanjuinais» elle éclate en imprécations formidables: » A Tordre, à l'Abbaye ! quel est le royaliste qui fait le procès à la journée du 10 août? c'est un fauteur de guerre civile. Qu'il descende de la tribune, qu'il aille se justifier à la barre. »

Lanjuinais est resté impassible, les bras croisés r attendant que ce torrent d'injures soit écoulé. « Eh quoiî ne savez-vous donc pas qu'il y a de saintes con-

'1. Lanjuinais Tait ici allusion au décret relatif à l'exil des Bourbons restés en France.

spirations contre la tyrannie? s'écrie-t-il ; j'en atteste Brutus dont j'aperçois ici l'image. » Et du geste il désigne la statue de l'illustre Romain.

Tout en maintenant son assertion , Lanjuinais était ainsi parvenu à désarmer la fureur de ses adversaires. Il profite du silence qu'il a réussi. à obtenir pour développer les arguments déjà présentés par de Sèze.

« Non , dit-il , vous ne pouvez rester juges de l'homme désarmé, duquel plusieurs d'entre vous ont été les ennemis directs et personnels, puisqu'ils Ont tramé l'invasion de son domicile et qu'ils s'en sont vantés; vous ne pouvez pas rester accusateurs , jurés d'accusation, jurés de jugement, applicateurs de la loi; car vous avez d'avance, tous ou presque tous, donné votre avis, et quelques-uns de vous avec une férocité scandaleuse. Quant à moi, je déclare, et plus d'un de mes collègues, je le sais, partage mon opinion, j'aime mieux mourir que condamner à mort, en violant toutes les formes, le tyran le plus abominable. »

A cette déclaration, la fureur de la Montagne se rallume. «Vous aimez donc mieux, crie-t-on à l'orateur, le salut du tyran que le salut du peuple? »

« Eh bien, oui, reprend le courageux Breton, c'est dans l'intérêt du peuple, c'est au nom du salut public que je conjure la Convention de ne pas se déshonorer, de ne pas s'exposer à tout ce qu'entraînent les revirements de l'opinion publique, qui passe en un instant de la rage à la pitié et de la haine à l'amour. Je demande que l'Assemblée, rapportant ou interprétant le décret par lequel elle a décidé qu'elle jugerait Louis XVI,

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