‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. cinquièmeChapitre 215 sur 272 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

I existence de certains projets incendiaires, il espérait seulement que l'union des bons citoyens saurait Jes déjouer.

Gensonné fait ressortir tout ce qn'il y a de vague el d'incertain dans les allégations ministérielles et dans Jes promesses des autorités parisiennes. Il se plaint amèrement de l'étrange manière dont la municipalité et le commandant général de la force armée exécutent le décret qui leur ordonne de rendre tous les jours compte de l'état de Paris; il demande que le pouvoir exécutif soit investi du droit de requérir la force armée sans aucun intermédiaire. Quelques députés proposent d'ajourner à des temps plus calmes une motion aussi grave. Mais Lacroix qui, comme son ami Danton, tient à signaler son Retour et à donner des gages certains de dévouement à la Montagne, s'élance à la tribune : <f Pas d'ajournement! dit-il; cette proposition ne mérite pas cet honneur ; elle est le renversement de toutes les lois. Elle tend à dégrader aux yeux du peuple les magistrats; elle confère la dictature au Conseil exécutif. Toutes nos lois attribuent aux magistrats municipaux le droit terrible de requérir la force armée. Vous ne pouvez le leur enlever sans les déclarer indignes de la confiance de leurs concitoyens, sans avoir la preuve qu'ils en ont fait un mauvais usage. On ne peut faire ce reproche à la nouvelle municipalité et aux nouveaux administrateurs du département de Paris. La tranquillité règne dans la capitale. Ils ont exactement rendu compte au Conseil exécutif de la situation de la ville. Je demande la question préalable sur la proposition de Gensonné. »

Mais Chambon insiste : « Les autorités constituées elles-mêmes nous envoient des rapports qui ne sont pas uniformes. Les uns (le ministre de l'intérieur) annoncent que tout est dans la plus entière désorganisation; qu'on peut craindre une explosion prochaine. Les autres (le ministre de la justice et le maire de Paris) conviennent qu'il y a un germe de fermentation, mais nous laissent espérer qu'il peut être contenu. Qu'on ne nous fasse pas de phrases, mais que l'on déclare la vérité tout entière. Malgré tous les rapports qui annoncent votre tranquillité, je dis que vous n'êtes point tranquilles. »

Quelques murmures se font entendre; Chambon reprend aussitôt : « Je sais que l'on est toujours tranquille quand on a du courage. La question n'est pas de savoir si vos cœurs sont tranquilles, mais s'ils ont des droits à l'être. Je sais bien qu'il est des hommes tranquilles sur les événements : ce sont ceux qui les préparent ; qu'il est des hommes qui ne craignent pas les assassins : ce sont ceux qui les dirigent. Sans doute, dans toute autre circonstance, il serait dangereux d'accorder au Conseil exécutif un pouvoir tel, qu'il mettrait sous sa direction immédiate une force publique immense; mais enfin, puisqu'il faut qu'une autorité quelconque en soit revêtue, je demande à laquelle il est plus dangereux de la confier, du pouvoir exécutif ou de la municipalité de Paris ? »

La pensée de Gensonné et de Chambon avait une portée immense, car elle ne tendait à rien moins qu'à détruire cette savante organisation des pouvoirs, établie

avec tant d'art mais si peu de discernement, par la Constituante; cette organisation qui remettait toute la force armée entre les mains de la municipalité parisienne, et ne laissait au département, à plus forte raison au ministre de l'intérieur, qu'un droit inefficace de contrôle. La Convention s'effraye de la gravité même de la question, et, pour ne pas entamer de nouvelles luttes avec la Commune, elle passe à l'ordre du jour. Peu de temps auparavant, elle avait refusé de confier la police à son Comité de sûreté générale1 ; aujourd'hui elle refuse de confier le droit de réquisition au pouvoir exécutif. Elle n'ose se mettre hors de tutelle; plus tard elle apprendra comment les démagogues savent récompenser le désintéressement dont on use envers eux.

Les appréhensions que certains députés exprimaient sur la tranquillité publique, sur la liberté assurée à leur vote, sur la sécurité garantie à leur vie, étaient-elles sérieusement motivées? La Montagne avait-elle raison de mettre en doute la réalité des troubles que dénonçaient ses adversaires, et de rire de leurs terreurs?

La plupart des historiens n'ont pas hésité à reconnaître qu'une immense agitation ne cessa de régner dans Paris pendant les journées des 15, 16 et 17 janvier. Un

f. Voir plus haut, page 381.

HISTOIRE Dlî LA TERREUR.

seul, M. Louis Blanc, ose affirmer que jamais la capitale ne fut plus tranquille qu'au moment où la Convention vota la mort de Louis XVI1.

1. Al. Louis Blanc, page 46 du VIII* volume de son Histoire de la Révolution, déclare vaguement que le fait est attesté par les journaux el les documents officiels, mais il ne cite eue le journal de Prudliomme, les Révolutions de Paris. Voilà, il faut en convenir, une bien imposante autorité! Qui ne sait que ce journal , rédigé sous l'influence des puissants du jour, ne diffère que par le style du journal d'Hébert et des aulres feuilles démagogiques; qu'il est rempli des mêmes mensonges et des mêmes absurdités? Nous en avons donné assez de preuves dans nos précédents volumes et notamment tome IV, page 418, pour que nous croyions avoir besoin de revenir sur ce chapitre.

Dans l'intérêt de sa thèse, M. Louis Blanc ne parait pas se souvenir de ce qu'il a dit lui-même, quelques pages plus haut (page 37) lorsqu'il nous montre « Paris livré aux mouvements les plus orageux, la crise du travail se développant, la famine et le soupçon inspirant d'homicides conseils. «

Est-il possible de soutenir raisonnablement que l'agitation des derniers jours de décembre avait subitement cessé à l'approche du jugement du roi? C'est le contraire qui devait naturellement se réaliser, et c'est ce qu'attestent tous les documents officiels, quoi qu'en puisse dire M. Louis Blanc.

Si nous parcourons les registres mêmes des sections parisiennes, nous voyons, dés le 18, les Gravillicrs proposer aux quarantesept autres sections do nommer des délégués spéciaux, chargés de se réunir dans la salle capitulai re de l'Êvèché pour veiller à la sûreté publique. Or, durant toute la Terreur, tous les grands mouvements parisiens ont commencé par des réunions illégales de proU'nfius «lôlégLics des sections dans cette même salle de l'Évêché. Un grand nombre de sections adhèrent à cette mesure et envoient leurs commissaires. D'autres délibérations parlent des circonstances périlleuses où se trouve la chose publique (Mail, Mauconseil, 13 janvier), des dangers qui paraissent menacer les prisons (Droils-dc- l'Homme, 15 janvier, Poissonnière, 16 jan-

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Voici les faits dans leur réalité. Les assemblées des sections devenaient de plus en plus tumultueuses. Chaque soir les démagogues se livraient, vis-à-vis des courageux citoyens qui se hasardaient à y paraître, à des menaces violentes, à des expulsions arbitraires, à des scènes de pugilat dignes des plus mauvais lieux1. Les troubles suscités autour de I'Odéon par l'interdiction des représentations de YÂmi des lois 2 n'étaient point apaisés. Les agitateurs ordinaires s'étaient dirigés à diverses reprises vers les barrières, pour les faire fermer; des hommes, à bon droit suspects, rôdaient autour des prisons et semblaient attendre un moment favorable pour en forcer les portes3. Diverses sections, notamment celle du Faubourg-Montmartre, avaient demandé que tous ceux qui entreraient à Paris, ou en sortiraient, fussent soigneusement visités. On faisait courir

vierj; d'autres dénoncent Roland comme voulant s'évader de Paris et demandent qu'il soit mis en arrestation (Bonne-Nouvelle et Amis de la patrie, ci-devant du Ponceau, 15 janvier). Enfin, dès le 17 janvier, pendant que la Convention procède encore à l'appel nominal sur le sort réservé a Louis XVI, plusieurs sections préjugent la décision de l'Assemblée et s'occupent des mesures de police à prendre pour le jour où Gapet sera exécuté. Les GravîIJiers notamment demandent que ce jour-là aucune femme ne puisse sortir de chez elle.

1. Voir la pétition de la section des Champs-Êlysées ; Moniteur de 4793, n° I .

2. Voir le procès-verbal de la séance du Conseil général de la Commune, du 15 janvier. — Histoire parlementaire, tome XXIII, page 335.

3. Voir la lettre de Roland et le rapport du maire Chambon, Moniteur, n° 20.

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le bruit qu'un grand nombre de députés appartenant au parli modéré s'apprêtaient a fuir, ce qui jusliliaii d'avance les visites domiciliaires et les recherches inquisitoriales que la Commune pouvait ordonner d'un moment à l'autre.

Quelques jours auparavant, les sections du Finistère, de l'Observatoire et de Bonne-Nouvelle avaient envoyé des députations au ministre de la guerre pour lui demander de remettre entre les mains de l'armée démagogique, commandée par Santerre, cent trente-deux, canons qui se trouvaient à Saint-Denis. La Commune avait appuyé cette demande , sous prétexte que les pièces lui appartenaient, comme ayant été cédées par elle à la nation dans des circonstances périlleuses1. Pache, toujours désireux d'obtempérer aux volontés jacobines, s'étaiî empressé de donner les ordres nécessaires pour la prétendue restitution. Cette nouvelle avait été reçue avec joie au club de la rue Saint-Honoré 2, avec stupeur dans le reste de Paris.

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