‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. cinquièmeChapitre 229 sur 272 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

Louis, 1° jusqu'au moment où la Convention aura statué sur le sort de la famille des Bourbons; 2° jusqu'après la ratification de la Constitution par le peuple; S0 jusqu'à ce qu'il ait été pris certaines mesures de sûreté générale *.

Il était naturel que, dans un pareil procès, la question générale de l'abolition de la peine de mort préoccupât un certain nombre d'opinants. Mais les uns, en se déclarant partisans du principe de l'abolition, le font fléchir devant le désir de punir « un tyran tel que le dernier roi des Français2. » Les autres, plus logiques avec eux-mêmes, déclarent que la peine de mort leur paraît tellement contraire au droit naturel, que Louis XVI ne doit pas plus la subir que n'importe quel autre accusé 3.

Commencé le 16, à huit heures du soir, l'appel no-

1. Ces députés furent au nombre de quarante-six; les plus connus étaient: Bi'issot (Eure-et-Loir), Cambaccrès (Hérault), Dubois- Dubais (Calvados), Louvet (Loiret), Treilhard (Seine-et-Oise), Valuzé (Orne). Leur vote ne lut pas compté pour la condamnation à raison des restrictions qu'ils y avaient attachées, et qu'ils avaient déclarées indivisibles de leur opinion.

2. Lamarque (Dordogne), Paganel {de Lot-et-Garonne), Penièrcs (de la Corrèze), Isabeau (d'Indre-et-Loire), Lombard-Lachaux (du Loiret), Dornier (de la Haute-Saône), Romme (du Puy-de-Dôme).

3. Yillars (Mayenne), Jourdan (Nièvre), Bancal (Puy-de-Dôme), Jard-Panvilliers (Deux-Sèvres), Faye (Haute-Vienne), Garan-Coulon et Lepage (du Loiret), Condorcet et Dupin (de l'Aisne).

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HISTOUIî Dlï LA TBRftEDR.

minai se termine le jeudi 17, à la même heure de la soirée. Jl avait dure sans discontinuer toute une nuit et tout un jour.

Pendant que le bureau s'occupe du recensement des voix, Yergniaud reprend le fauteuil, qui, dans cette interminable séance, avait été occupé successivement par plusieurs anciens présidents. Il informe l'Assemblée qu'il trouve sur le bureau deux lettres, l'une des défenseurs de Louis, l'autre du ministre des affaires étrangères, annonçant une communication de l'ambassadeur d'Espagne1.

Un grand nombre de députés demandent que la Convention passe à l'ordre du jour sur cette dépêche. Garran-Couion veut motiver cette proposition; mais Danton lui coupe violemment la parole — « Tu n'es pas encore roi, crie Louvet; président, frappez l'interrupteur du rappel à l'ordre.

— Et moi, répond Danton, je demande le rappel à l'ordre et la censure contre l'insolent qui dit que je ne suis pas encore roi. — Non, tu n'es pas encore roi, reprend Louvet, et ta dictature du 2 septembre ne m'effraye point2. »

La solennité du moment n'empêchait pas, on le voit, les orateurs de se livrer aux plus violentes personnalités. Lorsque le tumulte est apaisé et que Garran-Coulon a achevé ses observations, l'ex-ministre de

4. Déjà l'ambassadeur d'Espagne avait fait une première démarche on faveur de Louis XVI. (Voir plus haut, page 302.) 2. Journal des Débuts cl Décrets, n" 4 23, page 236.

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la justice s'élance îi la tribune : « Je suis étonné, je l'avouerai, de l'audace d'une puissance qui ne craint pas de prétendre exercer son influence sur votre délibération. Si tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela seul, la guerre à l'Espagne. Quoi ! on ne reconnaît pas notre république et on veut lui dicter des lois ! on ne la reconnaît pas et on veut lui dicter des conditions, participer au jugement que ses représentants vont rendre ! Cependant, qu'on entende, si Ton veut, cet ambassadeur; mais que le président lui fasse une réponse digne du peuple dont il sera l'organe! qu'il lui dise que les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre! Point de transaction avec la tyrannie! Soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance, et qui jugerait ses représentants si ses représentants l'avaient trahi1. «

La Convention passe, à l'unanimité, à l'ordre du jour, et la discussion s'établit sur la lettre des défenseurs de Louis XVI. Danton avait lui-même déclaré qu'il ne s'opposait pas à ce qu'ils fussent entendus aussitôt après que le résultat de l'appel nominal aurait été proclamé. Robespierre veut, au contraire, que cette demande aille même sort que celle de l'ambassadeur d'Es-

%. Le Moniteur, n" 21, donne l'analyse de la lettre que le chevalier d'Ocarilï avait écrite le \"ï au ministre des affaires étrangères. Nous avons tenu entre les mains la (liècoi originale, et nous avons pu nous assurer que l'analyse du Moniteur est exacte.

pagne. « Les principes, dit-il, qui ont dicté votre jugement vous défendent d'entendre les défenseurs de Louis. Lorsqu'un décret est rendu, nul ne peut réclamer contre son exécution, surtout lorsque, par ce décret, les représentants du peuple ont prononcé la peine due à un tyran. — Les formes ordinaires, lui répond Chambon, ne sauraient être suivies dans cette circonstance ; si elles avaient été adoptées, nous n'en serions pas où nous en sommes... »

A ce moment, la discussion est interrompue par une vive agitation qui se manifeste à l'une des portes de la salle. C'est Duchastel (des Deux-Sèvres) qui arrive sur une civière, et qui, quoique tremblant la fièvre, s'est fait apporter pour déposer son vote. Il monte péniblement à la tribune et demande à user de son droit. « Le scrutin est fermé! » crie la Montagne avec fureur. On fait observer que la délibération n'a pas été déclarée close; que, bien plus, il existe un décret formel et spécial qui autorise les absents à se présenter au réappel.

L'Assemblée, malgré l'opposition de Duhem et de quelques autres énergumènes, permet au député des Deux-Sèvres de voter. Il déclare se prononcer pour le bannissement. Mais alors de nouvelles réclamations s'élèvent contre la tolérance dont il a été l'objet. Un Montagnard assez obscur, Seconds, dénonce le courageux malade : « Je viens d'entendre Duchastel dire à un collègue assis près de moi : Je ne suis venu que pour cela. Je demande que ce vote ne soit pus compté. — Et moi. s'écrie un autre Montagnard , Charlier, je demande que

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Duchaslel soit interpellé sur la question de savoir qui l'a envoyé chercher. <>

Cette proposition inquisitoriale soulève de violents murmures même sur ies bancs de la gauche. Un député du département de la Gironde, qui votait d'ordinaire avec la Montagne et venait d'opiner pour la mort, Garrau s'écrie :

« Pour l'honneur de la Convention nationale, au nom de la justice et de l'humanité, au nom de votre propre gloire, je demande que le suffrage du citoyen Duchastel soit compté. S'il eût voté pour la mort, j'eusse moi-même réclamé la radiation de son suffrage; il a voté pour l'indulgence, je demande que sa voix, soit portée au recensement. »

Ces belles paroles mettent tin au débat; un décret formel déclare que le vote de Duchaslel sera compté. Garrau alors demande des explications sur un autre vote, celui de Mailhe, qui a une importance d'autant plus grande que vingt-cinq de ses collègues ont déclaré y adhérer. « Son suffrage, dit-il, est-il pur et simple, ou a— t— il entendu y mettre une réserve? » Le député ainsi directement interpellé déclare « qu'au point où en sont les choses, il ne veut rien changer à son vote, pas un mot, pas une lettre, et qu'il n'a aucune explication à donner. »

La discussion allait peut-être s'engager sur la portée de ce vote; mais des cris tumultueux, partis de l'extrême gauche, détournent l'attention de l'Assemblée : « Arrêter Manuel! il emporte la minute de l'appel nominal. » L' ex-procureur-syndic de la Corn-

iliï HISTOIRE DE LA TERREUR.

mune venait, en effet, de quitter le bureau des secrétaires et de se diriger vers une des portes de la salle. Aussitôt, quelques MoDtagnards se précipitent sur lui, le saisissent au collet et paraissent disposés à lui faire un mauvais parti. Les huissiers accourent pour prendre sa défense et parviennent à le dégager. L'agitation est extrême; le président se couvre; les députés regagnent lentement leurs places. Manuel traverse la salle à pas lents, et sort par la porte opposée à celle à laquelle il s'était d'abord présenté1.

Le calme rétabli, Vergniaud s'exprime ainsi avec un amer accent de douleur : « Un désordre violent s'est manifesté; votre président s'est couvert, le désordre a continué malgré ce signe de deuil et de danger. Je rappelle l'Assemblée au calme et à la dignité qui lui sont nécessaires dans la grande circonstance où elle se trouve. Je vais maintenant proclamer le résultat du scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la justice a parlé, l'humanité doit avoir son tour.

« La majorité absolue est de 361 à raison des députés absents ou qui se sont récusés ; 366 ont voté pour la mort2. Je déclare donc, au nom de la Convention

1. Manuel n'emportait rien. Ayant quille un instant sa place au bureau des secrétaires, il l'avait retrouvée occupée par Chabot et un autre Montagnard; n'ayant pas voulu la reprendre, il sortait afin d'échapper pour un instant à cette atmosphère de violence et de hainii qui lui faisait horreur,

2. Nous ne donnons ici qu'une analyse très-succincte de la pro-

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