‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. cinquièmeChapitre 74 sur 272 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

eue un instant entre les mains. Chabot est obligé d'obéir et Defermon constate que cette lettre n'est pas adressée à l'ex-capucin, mais bien au président de la Convention. « Lisez, lisez, répète la majorité. — « Tout est perdu, dit avec douleur Montaut, les scélérats vont nous échapper! » Merlin (de Thionville) ajoute : « Nous allions arrêter Narbonne et Malouet, qui sont à Paris. Vous les sauvez! » En effet, la pièce lue par Defermon n'était rien moins qu'une lettre en date de Paris, 6 décembre, dans laquelle Narbonne, Malouet et deux Anglais, annonçaient au président de la Convention « qu'ils allaient se présenter à la barre pour défendre le roi, à la tête d'une garde de douze mille bons républicains, qui ne voulaient pas la mort de Louis XVI. » Seulement, les signatures de Narbonne et de Malouet, vérifiées par nombre d'anciens constituants, étaient fausses, et les deux Anglais, dont les noms avaient été lus plus d'une fois dans les feuilles de Marat, étaient de pure invention.

« On a donc voulu, dit Defermon, tromper !a Convention, l'avilir! » Quelques membres demandent l'ordre du jour ; mais Jean Debry s'écrie : « Il faut que la Convention s'éclaire, il faut que nous sachions s'il existe parmi nous des membres dont nous devions nous purger. S'il y a des trames, qu'elles soient découvertes ; il est temps que nous quittions cette route souillée de fange et de dénonciations. » Sur la motion de l'orateur, la parole est aussitôt accordée à Chabot pour s'expliquer.

Le ci-devant capucin prétend que ce n'est pas lui qui a été chercher Achille Viard, mais que Viard est venu

HISTOIUI- OM LA TEKKL'UK.

le trouver il y a huit jours et lui a remis le journal de son voyage à Londres. Quant à la lettre attribuée à Narbonne, elle a été déposée la veille chez son portier. « Ce n'est pas ma faute, ajoule-t-il, si Grangeneuve m'a contraint à produire des pièces que je n'ai pas eu le temps de vérifier. »

Ces explications sont accueillies par des rires et des murmures. Marat s'élève avec violence contre ceux qui osent se moquer « de son trop clairvoyant ami. Oui, s'écrie-t-il, un grand complot a été ourdi contre la sûreté publique. Tous les ennemis de la liberté sont coalisés dans ce moment pour empêcher le jugement de Louis Capet, le chef des conspirateurs. Ils veulent arriver à leurs ûns par tous les moyens possibles, par toutes les basses menées, par toutes les sourdes intrigues. Mais certains membres du comité de surveillance les gênent; ils veulent faire renouveler le comité ; ils veulent en éloigner les membres patriotes, et pour cela ils cherchent à les rendre ridicules par de fausses dénonciations. La lettre qui vient d'être lue a été évidemment forgée par des fripons. » Mais ces fripons, quels étaient-ils? Là était toute la question. Marat s'abstient de la résoudre.

Pendant une heure l'Assemblée est en proie à une violente agitation, les interpellations les plus passionnées se croisent, les propositions les plus contradictoires s'entrechoquent. Enfin , l'on annonce l'arrivée de Viard. Au même moment, le ministre de l'intérieur entre dans la salle et va prendre sa place accoutumée. Mais la Montagne déclare qu'elle ne souffrira pas que Viard, amené à la barre, soit interrogé en présence du ministre.

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« Viard ne doit pas subir d'interrogatoire, s'écrie Basire, il n'est point accusé; ïl n'y a ici d'accusé que Roland. »

Le président consulte l'Assemblée; niais trois fois l'épreuve est interrompue par les cris de la Montagne. Manuel, qui tous les jours se détachait de plus en plus de ses anciens amis . s'élance à la tribune. « Ëh ! quoi , dit-il, est-on résolu à avilir la Convention aux yeux de l'Europe entière? Si la Convention continue à entendre des dénonciations aussi absurdes, la chose publique sera bientôt en péril. Quoi! sur des lettres particulières ou supposées, vous mandez ici le pouvoir exécutif. Ne voyez-vous pas que l'on cherche à faire avilir les fonctionnaires les uns par les autres? Citoyens, il est quatre heures, passons à l'ordre du jour ! »

Mais Montagnards et Girondins ne veulent pas que la discussion finisse. Les Montagnards espèrent qu'il surgira tout à coup quelque incident dont ils pourront profiter. Les Girondins veulent que l'affaire soit poussée jusqu'au bout, pour que la confusion de leurs adversaires soit complète. Désirant contenter les deux partis, l'Assemblée décide que Roland sera entendu avant Viard.

ii II n'est pas, dit le ministre de l'intérieur, une seule personne nommée dans le procès-verbal que j'aie jamais vue, à qui j'aie jamais parlé, à qui j'aie jamais écrit...

HISTOIRE DE LA TERREUlt.

Je défie qui que ce soit de rapporter une signature de moi qui prouve que j'aie jamais connu un de ces hommeslà. Si la personne présente à la barre est le dénonciateur, je déclare que c'est la première fois que je la vois. D'ailleurs, comme ma femme est inculpée dans cette affaire, je demande qu'elle soil mandée séance tenante. Je resterai ici dans l'intervalle. » Cette déclaration est accueillie par des applaudissements presque unanimes. La Convention décrète que la citoyenne Roland sera invitée à se rendre à la barre.

V interrogatoire d'Achille Viard commence. Pressé de questions par le président Barère et les secrétaires Defermon et Treillard, le dénonciateur est obligé d'avouer qu'il a servi dans la maison du roi; qu'il a reçu, avant le 10 août, des missions des ministres Chambonas et Dubouchage; qu'il en a été payé, mais par des voies secrètes; qu'il a falsifié dans sa dénonciation le sens de la lettre que Mine Roland lui a écrite. À mesure que se déroule ce long interrogatoire, auquel à la fin Viard ne répond plus que par des paroles vagues et incohérentes, l'indignation la plus vive s'empare de l'Assemblée. On demande à grands cris la mise en accusation de l'infâme imposteur. Mais voici que l'on annonce l'arrivée de Mme Roland. Le tumulte s'apaise comme par enchantement. 11 est décidé que la femme du ministre de l'intérieur sera immédiatement reçue par la Convention. Son apparition est saluée par un tonnerre d'applaudissements. La Gironde fait fête à son Égérie, et la Plaine, par galanterie, suit l'entraînement de la Gironde.

M™* Roland se trouve à la barre presque à côté du

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

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