‹ Histoire de la Terreur 17921794. T. cinquièmeChapitre 84 sur 272 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

Les hommes publics de cette époque ne perdaient jamais l'occasion de faire un discours, par lequel ils prétendaient prouver qu'ils réunissaient en leur propre personne l'homme sensible, idéal de J.-J. Rousseau, et l'homme antique, idéal de Montesquieu. Pour composer leurs sinistres harangues, ces étranges rhéteurs mettaient en lambeaux ['Emile, le Contrat social,, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Pourvu qu'ils eussent accompagné une sentence de mort de quelques phrases sonores, ils s'estimaient en règle avec leur conscience; pourvu que dans leur exorde ils se fussent proclamés les ardents amis de l'humanité, ils se croyaient permis de l'outrager ensuite tout à leur aise.

Nous verrons, à l'occasion du procès de Louis XVI, cette sensiblerie de parade s'étaler à la tribune de la Convention; saisissons-la au moment où elle s'épanouit au Palais de Justice, et conservons à la postérité le discours que Lavau, président de la première section du tribunal extraordinaire, adressa au malheureux Gazotte :

« Faible jouet de la vieillesse, victime infortunée d'une vie passée dans l'esclavage, toi dont le cœur ne fut jamais assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as prouvé par ta sécurité dans les débats que tu savais sacrifier jusqu'à ton existence pour le soutien de ton opinion , écoute les dernières paroles de tes juges!.., puissent-elles, en te déterminant à plaindre le

de Paris, accabler de ses conseils et de ses projets un employé subalterne, qui probablement ne les prenait pus lui-même au sérieux et ne les communiquait à personne. Dans tout autre temps, on eût envoyé Cazotle aux Petites-Maisons; en 1792, on l'envoya à l'échafaud.

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

sort de ceux qui viennent de te condamner, l'inspirer celte stoïcité qui doit présider à tes derniers instants.

n l'es pairs t'ont entendu, tes pairs t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leurs consciences!... Va! reprends ton courage, rassemble tes forces, envisage sans crainte le trépas. Songe qu'il n'a pas droit de l'étonner, ce n'est pas un instant qui doit effrayer un homme tel que toi...

« Regarde la patrie libre verser des larmes sur ces cheveux, blancs qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta condamnation. Que ce spectacle te porte au repentir; qu'il t'engage, vieillard malheureux., à profiter du moment qui te sépare encore de la mort pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un regret justement senti.

« Encore un mot : tu fus homme, chrétien, philosophe, initié; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien. C'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi1. »

Pendant que Lavau prononçait- cette harangue, on entraînait hors de l'audience Elisabeth Cazotte; les cris déchirants de la tille du condamné se mêlaient à la voix

1 . Ce n'était pas la première fois que Lavau enveloppait ainsi une sentence de mort dans une allocution sentimentale. Voici le discours qu'il avilit adressé quelques jours auparavant à l'agent de la police secrète Roussel (Bulletin dit tribunal criminel} n° 43) : « Victime sacrée de la mort, je peux encore l'adresser des consolations ; le crime que tu t'es permis criait vengeance contre toi ; il le poursuivait; il t'a atteint... Regarde sans frémir le Supplice qui t'atlend.Ce n'est plus la mort qui doit t'étonner. Ton pays est libre et tu as voulu lui donner des fers; voilà la véritable peinel... «

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

livre xx. 155 emphatique du président. Le lendemain on relâcha la pauvre enfant. Tout était consommé1.

Le 26 septembre, le lendemain de l'exécution de Cazotte., un décret supprimait la haute cour d'Orléans2.

1. Nous avons retrouvé les deux pièces suivantes qui concernent Elisabeth Cazotle :

a Le concierge des prisons de la Conciergerie du Palais gardera en dépôt mademoiselle Cazotte jusqu'à nouvel ordre, sur la réquisition du commissaire national. Ce 24 septembre 1792, l'an 1er de la République.

« Legangneur, J.-A. Lavau,

« Commissaire national près du tribunal Président, du il août.

k Je prie le concierge des prisons de îa Conciergerie du Palais, a Paris, de laisser sortir mademoiselle Cazotte, que je lui ai laissée en dépôt. Ce 2b septembre 1792, an Ier de la République-

« Signé : Legangneur ,

â. A. l'occasion de cette suppression, nous ne devons pas omettre une lettre qui montre comment les juges du tribunal du 17 août faisaient valoir les services qu'ils rendaient a la chose publique :

* Paris, 14 octobre nfrî.

« Citoyen ministre, « La haute cour nalionale a coûté trois millions et n'a jugé que trois petites affaires. Le tribunal criminel, établi par la loi du 17 août, est à son vingtième procès, et sa dépense ne s'élève pas à dix mille francs, compris tous les frais de bureau. Veuillez bien, en faisant valoir cette comparaison, demander avec toute l'énergie dont vous êtes

HISTOIRE DJi LA TE RU EUR.

Elle n'avait plus de raison d'être; Fournier l'Américain lui avait enlevé ses justiciables et les avait fait égorger à Versailles. Le tribunal du 17 août se trouva dès lors seul chargé des causes politiques.

Mais quelque extension qu'on eût donnée à la compétence de ce tribunal, il était un délit qui fut toujours maintenu en dehors de sa juridiction, le délit d'émigration. L'Assemblée constituante avait refusé de l'inscrire dans le Gode pénal; mais elle avait cru pouvoir, sans violer la Déclaration des droits, le frapper d'une amende. Sous la pression de l'opinion publique, et peu de temps avant de se séparer, le 9 juillet 4791, elle avait rendu un décret imposant à tout Français absent du royaume et qui n'y rentrerait pas dans le délai d'un mois, une contribution directe triple de celle qu'il aurait payée régulièrement. Des rôles spéciaux avaient dû être établis pour la perception de cet impôt extraordinaire; mais, en croyant ne prescrire qu'une simple mesure fiscale, le législateur avait ordonné en réalité de dresser de véritables listes de proscription. La besogne faite pour le percepleur facilita singulièrement celle du bourreau.

Lorsque l'on entre dans la voie des mesures exceptionnelles, on ne sait jamais où vous conduira la logique impitoyable des partis. On commence par l'arbitraire administratif, on aboutit aux mesures juridiques les plus

capable le payement des appointements des membres d'un tribunal aussi économique pour la République.

« Du Bail, Hardy.

« Vice-président de la deuxième section du tribunal- »

Page 1